Il est bien entendu que Vélasquez n'a rien à voir avec ce portrait.

«Qu'en dites-vous? me demande en riant mon guide.

--C'est la réclame d'un marchand de pommade pour faire repousser les

cheveux.

--Vous vous trompez: c'est l'image authentique d'une fille de la

blonde Germanie. Née en Allemagne en 1620, elle vint en Espagne en

1664, et autant par sa barbe que par son talent d'organiste elle

excita l'enthousiasme. Ce portrait et la longue inscription qu'il

porte en sont les irrécusables témoignages. Et maintenant ...

retournez-vous.»

C'est une gageure! Me voilà en présence d'une seconde femme à barbe!

«Croyez-vous donc que l'Espagne ait voulu être en reste avec

l'Allemagne?»

La première femme était rousse et devait être plutôt gaie; la seconde

a la barbe blanche et l'aspect très austère. Il ne s'agit plus de

corsage ouvert dévoilant des appas nacrés; une guimpe très haute et

une collerette raide et dure enserrent la poitrine et encadrent un

visage qui siérait à un vieux missionnaire retour de Chine. Sous cette

image je cherche en vain une inscription, je ne trouve qu'un chiffre.

Celle contemporaine de Philippe IV avait cinquante-cinq ans lorsqu'on

reproduisit son image engageante.

Ah! les jeunes élèves du lycée provincial ne seront pas troublés avant

l'heure par les spectacles offerts à leurs yeux innocents!

Mais quelle faute a fait commettre à ces filles d'Ève l'impatience de

montrer sitôt au monde la richesse de leur barbe! L'exploitation

méthodique et lucrative des phénomènes n'était pas encore entrée dans

les moeurs ... Quelques siècles plus tard, Barnum eût fait leur

fortune, et augmenté la sienne.

La journée commencée sous d'aussi heureux auspices fut comme une

revanche des études sévères de la semaine. Depuis mon arrivée, j'avais

vécu dans l'ombre mystérieuse des églises, sous les voûtes des

cloîtres, autour des tombeaux, dans des palais en ruine; n'avais-je

pas mérité de voir aussi la campagne?

Dès que j'eus dépassé l'enceinte, ce fut comme un rayonnement de

lumière et de joie, tous les sourires d'un radieux soleil d'automne.

Je me retournai cependant pour considérer la porte fortifiée que je

venais de franchir. Un ange debout, l'épée à la main, se dresse,

sévère, maussade, entre les deux tours robustes qui la flanquent. Et

les Tolédans, jeunes et vieux, se sont demandé pourquoi l'envoyé de

Dieu leur montrait un si sombre visage. Il fallait une explication:

une légende est née.

L'ange du Seigneur veille sur Tolède et en défend l'approche aux maux

qui, trop souvent, accablent la pauvre humanité.

Un jour, la Peste hideuse, épouvantable, se présente et demande à

entrer.

«Que viens-tu faire ici? s'écrie l'ange en courroux.

--Je suis une envoyée de Dieu, tu n'as pas le droit de me chasser.

--Mon peuple est pieux; si Dieu, dans sa colère, veut châtier quelques

pécheurs, qu'il tienne au moins compte à Tolède de sa dévotion à la

Vierge. Promets-moi que tu te borneras à frapper vingt victimes.

--Ce n'est pas assez, dit la Peste; à moins de deux cents, je ne serai

pas satisfaite.»

[Illustration: Sur les bords du Tage.--Photographie Lacoste, à

Madrid.]

L'ange pria, supplia, la Peste fut intraitable, et il fallut lui

accorder le tribut qu'elle réclamait. Elle passa, exerça pendant trois

mois de terribles ravages, et détruisit les Tolédans par milliers.

«Misérable, menteuse, parjure! s'écria l'ange, quand elle se décida

enfin à sortir. Contre toi, je porterai plainte au Ciel!

--Et pourquoi cette colère? Tu m'avais accordé les vies de deux cents

Tolédans. Je les ai prises. Les autres sont morts de peur. Je n'y suis

pour rien!»

De la plate-forme sur laquelle on débouche après avoir dépassé

l'enceinte, les regards s'arrêtent d'abord sur les statues plus que

médiocres et fort moussues de quelques rois d'Espagne; puis, en

descendant dans la vallée, ils se reposent sur les ruines d'un cirque

romain dont la démolition systématique remonte à l'époque où Abd

el-Rhaman, gouverneur de la Tolestane, tenta de se rendre indépendant.

Et tout doucement, en admirant la belle plaine du Tage, on suit le

chemin qui, par des pentes très raides, conduit au sanctuaire du

Cristo de la Vega. Ici, la légende et l'histoire se mêlent d'une

manière si étroite, qu'il est bien difficile d'en faire le départ.

L'édifice actuel s'élève, après bien d'autres sanctuaires, sur

l'emplacement où sainte Léocadie souffrit le martyre.

[Illustration: Escalier de l'hôpital de Santa Cruz (page

604).--D'après une photographie.]

Léocadie était belle, Léocadie était jeune, Léocadie était aimée.

Quand on lui demanda de renier la foi chrétienne, elle eut peur de

faiblir, elle craignit d'être vaincue par la souffrance, elle trembla

de trahir son Dieu. Alors elle l'implore, elle l'appelle à son aide,

elle le supplie de la rappeler à lui afin de lui éviter une honteuse

apostasie. Et, tandis que de sa main virginale elle trace une croix

sur le sol et la baise pieusement, elle expire en murmurant le nom du

Jésus qu'elle adore.

Des siècles s'écoulent. À peine converti au christianisme, le roi

Sisebuth a fait élever un temple somptueux sur l'emplacement où la

martyre a succombé; auprès de sa tombe vénérée, se sont assemblés des

conciles. Des monarques, des évêques, ont voulu reposer auprès d'elle;

et voici qu'un miracle nouveau vient accroître la dévotion du peuple

et des rois.

C'était le 9 décembre 666. L'évêque Ildefonse célébrait, dans le pieux

sanctuaire, l'anniversaire de la mort de la sainte. Soudain, la dalle

du tombeau disparaît sous la lueur grandissante d'une lumineuse

apparition. Une créature séraphique, enveloppée de voiles blancs, se

révèle sans mystère aux regards des assistants. Léocadie vit, elle

palpite, elle sourit, elle parle, elle loue Ildefonse d'avoir défendu

au concile la virginité de la mère de Dieu. L'évêque est tombé à

genoux, il écoute, il tremble, il doute. Non, il n'est pas le jouet

d'une illusion extatique: le ravissement peint sur tous les visages le

rassure. Il frémit de joie, il tend les bras vers l'apparition

radieuse; encouragé par le roi, il va la saisir. Mais Léocadie n'est

plus de ce monde de douleurs, elle ne subira pas l'étreinte d'un être

humain. Elle s'estompe, elle disparaît, fugitive et rapide comme une

ombre, sous la dalle qui s'est refermée. Pourtant, sa disparition n'a

point été assez prompte. Un pan de son voile léger est resté engagé

entre la pierre et son encadrement. Le prince s'est précipité pour le

saisir, mais, retenu par le sentiment de son indignité, il passe son

poignard à l'évêque, et celui-ci coupe le lin précieux qui témoigne du

miracle.

«Vierge et martyre, s'écrie l'évêque, vous qui êtes digne de

contempler le Rédempteur dans sa gloire céleste, vous qui avez offert

votre vie pour mériter son amour, regardez favorablement la ville où

Dieu a voulu que vous naquîtes, protégez-la et intercédez pour le

monarque qui célèbre solennellement votre fête.»

Encore aujourd'hui, on conserve à la cathédrale l'unique relique de la

patronne de Tolède.

Une statue de sainte Léocadie, sans grande valeur artistique, orne la

chapelle, mais elle n'excite pas la dévotion que provoque un christ

très singulier, à qui le sanctuaire doit son nom, et qui est la copie

très moderne d'un crucifix consumé dans un incendie durant la guerre

de l'Indépendance.

L'artiste, respectueux de la tradition, a détaché de la croix un des

bras du divin supplicié et l'a modelé tombant le long du corps.

Zorilla, dans son poème intitulé: «À bon juge, meilleur témoin», a

donné une forme exquise à la légende inspirée par le Christ de la

Vega.

Les Tolédans ont l'aspect sombre et le visage sévère, mais chez eux la

nature ne perd pas ses droits, et l'on s'aime ici comme dans la

joyeuse et bruyante Séville, peut-être même avec une ardeur d'autant

plus grande qu'elle est plus concentrée. Deux jeunes gens

s'adoraient; ils se le dirent, et comme les circonstances les

obligeaient à se séparer pour longtemps, ils se fiancèrent sous le

regard du Christ de la Vega.

«Ô doux Jésus! sois témoin de nos promesses, et garde-les sous ta

protection divine», dirent-ils en se signant.

Des années se passèrent. Un soir, le jeune homme reparut au Zocodover.

Durant son séjour aux colonies, il avait échangé contre une petite

fortune ses doux souvenirs, car il reconnut à peine celle qui, chaque

matin, avait supplié le Christ de veiller sur l'absent et de le

ramener fidèle et toujours pieux. Sommé de tenir sa promesse,

l'inconstant la nia. Citation fut faite devant le juge.

«Où sont vos témoins? demanda-t-il à la délaissée.

--Je n'en ai d'autre que le Christ de la Vega. Lui seul; mais il

suffira.

--Qu'il parle donc en votre faveur.»

Et les juges et les parties de se diriger vers la chapelle, et la

jeune fille de s'agenouiller.

«Ô toi qui reçus nos serments, témoigne de la vérité. Mes lèvres, qui

t'ont si souvent imploré, n'ont prononcé aucune parole mensongère, et

chaque jour, tu le sais, je t'ai supplié de ramener auprès de moi

l'ingrat qui me repousse et m'accuse.»

Elle achevait à peine sa prière, qu'un des bras du Christ fixés à la

croix, s'en détachait, s'étendait comme pour prêter serment, et

retombait inerte le long du corps; jamais il ne s'est relevé.

Je n'avais pas encore franchi le Tage. Le pont Saint-Martin était

voisin. Désireuse d'apercevoir Tolède de la rive opposée, je m'y

engageai comme le jour commençait à décroître. À mesure que je

gravissais la côte du Palau, le soleil se penchait davantage vers

l'horizon.

Je me retournai, et, au ras de l'horizon tranquille, des maisons

bordaient le sommet du ravin, enveloppées dans une lumière qui les

frappait de face, et semblait rebondir. Voici que l'ombre monte du

ravin; déjà, l'on distingue à peine, mêlées aux rochers, les tours en

ruines et les courtines démantelées; mais elle s'élève le long des

pentes escarpées, elle met un gris violacé très fin sur la blancheur

des murailles; seuls, les pinacles de San Juan de los Reyes

s'illuminent de rose. C'est le dernier adieu du soleil, le dernier

baiser que recevra Tolède avant de s'endormir.

Comme je descendais, j'entendis un rire de femme au-dessous de moi. Un

soldat au masque pâle, à la peau mate, aux reins cambrés, serrés dans

sa courte veste de cavalier, aux jambes nerveuses, qu'emprisonnaient

la culotte d'ordonnance, enlaçait une taille souple qui s'abandonnait.

Il parlait bas, elle riait haut; elle riait d'être belle, d'être

jeune, de se sentir aimée. Ils ne me virent pas.

Les oeillets rouges qui naissaient sur les lèvres de l'enfant,

éteignaient par leur éclat le rose délicat des pinacles de San Juan;

et il me souvint du refrain tolédan:

La terre engendre tout,

Le soleil dore tout,

L'argent achète tout,

Sauf l'amour qui vainc tout.

(_À suivre._) JANE DIEULAFOY.

[Illustration: Détail du plafond de la sacristie de la

cathédrale.--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME IX, NOUVELLE SÉRIE.--52e LIV. Nº 52.--30 Décembre 1905.

[Illustration: Pont San Martino, à Tolède.--D'après une photographie.]

DE TOLÈDE À GRENADE[3]

[Note 3: _Suite. Voyez pages 577, 589 et 601._]

PAR Mme JANE DIEULAFOY.

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son

architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de l'hôtel

de ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa mosquée. --

Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de Cordoue. -- Les

comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena. -- Doña Maria de

Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés et dorés.

[Illustration: Guitariste castillane.--D'après une photographie.]

Tolède garde-t-elle de l'étreinte séculaire de l'Inquisition l'air de

tristesse qu'on y respire et qui semble étouffer ses habitants?

Ceux-ci, brisés d'âge en âge par une si dure pression, lui doivent-ils

leur goût pour la vie languissante, sans activité, sans énergie, sans

espérance ni chanson? Peut-être le souvenir d'horribles et lamentables

spectacles, dont furent témoins leurs aïeux, arrêta pour jamais, dans

leur gorge, les trilles et les coplas, et pour jamais ils désapprirent

l'art d'accorder les lyres aux doux accents.--Veulent-ils célébrer une

fête, un mariage? Au lieu de la gaîté, la mélancolie en est la reine:

Bien que tu me voies chanter,

Je ne chante pas.

La langue chante,

Le coeur pleure...

Il semble que, pour sourire, les Tolédans soient contraints de

franchir l'enceinte de leur cité.

Sur la rive du Tage qui s'étend le long des antiques remparts,

dévalent ces fameux jardins connus sous le nom de _cigarrales_,

uniquement arrosés par le ciel, et où les habitants de la ville

viennent se divertir sous les figuiers, les amandiers et les

abricotiers aux fruits renommés à l'égal des pêches d'Aragon ou des

oranges de Valence. Chaque maison de quelque importance a son

_cigarral_, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on y bavarde à tort et à

travers, car Tirso de Molina y fait conter plusieurs de ses jolies

Nouvelles. Il est certain qu'on y jouit d'un laisser-aller qu'on

n'oserait prendre entre les murs de la sévère cité. Les caquetages y

poussent aussi drus que les mauvaises herbes, et font concurrence aux

chants de ces cigales à qui ces modestes vergers pourraient devoir

leur nom.

Bien que les Primats d'Espagne aient vu disparaître leur énorme

fortune, et s'émietter leurs revenus princiers, ils ont conservé ce

dernier luxe des grandes maisons appauvries. Il y a quelques

années--on ne m'a point dit la date exacte, ni fait connaître le nom

du prélat,--Son Éminence se reposait un soir d'été sous une épaisse

tonnelle, quand un de ses grands vicaires s'avance le visage

bouleversé:

«Qu'y a-t-il?... Le feu est-il à l'Archevêché?

--Un grand malheur ... un grand scandale!

--Ah! je respire!.. Pourquoi tant de précautions?

--Une religieuse du couvent de ... est accouchée d'un garçon!

--Par ma vertu! à voir votre tête effarée, on dirait que cet accident

est arrivé à un moine!»

Quand on considère les hautes et aveugles murailles qui entourent les

couvents de femmes, et qui contribuent pour une si grande part à

donner à Tolède son aspect sombre et rébarbatif, on s'étonne qu'une

pareille nouvelle ait causé si peu d'émotion au digne prélat. Il faut

vraiment que le Diable passe par le trou des serrures.

Pour moi, lorsqu'il m'a été donné de franchir la porte d'un couvent de

femmes, j'ai été frappée de l'austérité des visages émaciés, et

vraiment émue par les preuves d'une misère trop évidente. Et quand on

s'approche du tour de certains monastères condamnés par la Règle à

donner après chaque repas les restes de la table, on voit distribuer

des aliments que repousserait le dernier de nos mendiants. Le pois

chiche, la pomme de terre cuite à l'eau, les rogatons de pain noir en

constituent l'élément le plus raffiné. Les pauvres nonnes mourraient

littéralement de faim, si elles ne fabriquaient avec un art

incomparable des confitures exquises et, à l'occasion de certaines

fêtes, les fameux massepains dont j'ai parlé tantôt. Elles envoient

ces douceurs à des familles amies, et reçoivent en échange les maigres

approvisionnements qui les font vivre. Les traditions, une sorte de

respect humain amènent encore dans ces tristes demeures des jeunes

filles de bonne famille, condamnées au célibat par la pauvreté; et

quand l'extrême misère du cloître a produit la désillusion, elles y

demeurent quand même, car la religion n'est pas seule à charger de ses

malédictions la nonne en rupture de voeux. Le monde est d'accord avec

l'Église:

«Garde-toi du courant d'air, de l'eau fraîche du matin et de la nonne

ou du moine défroqués.»

[Illustration: La «Casa Consistorial», hôtel de ville (page

615).--D'après une photographie.]

Depuis longtemps déjà les moines de certains Ordres ont pris des

licences que n'admettraient sous aucun prétexte les supérieures des

couvents de femmes, et la plus fréquente est de s'inviter à des tables

amies afin d'éviter le pain noir et les pois chiches à perpétuité.

«Voyez-vous, mes enfants, disait un bon _fraile_ désireux d'instruire,

au dessert, les enfants d'un hôte chez lequel il se présentait tous

les jours à l'heure des repas, le Ciel est si loin de nous, que si

Dieu lançait une fourmi sur la terre, elle mettrait des siècles avant

d'y arriver.

--Eh bien, reprit le père de famille, sachez aussi, mes enfants, que

si un _fraile_ était lancé du Ciel à la dernière minute de la onzième

heure, il tomberait tout juste au coup de midi pour manger ma soupe.»

Si l'indiscrétion des _frailes_ est légendaire, la sottise de certains

curés de village leur fait bien concurrence. C'est un sujet

inépuisable.

«Ah! mes soeurs, disait un brave desservant aux jeunes filles de la

Congrégation, prenez modèle sur Marie. La Vierge était silencieuse, et

vous êtes bavardes; la Vierge était humble, et vous êtes bouffies

d'orgueil; la Vierge était chaste, et vous êtes indiscrètes. Si l'ange

Gabriel vous fût apparu, avant midi tout le village en eût été

informé!»

[Illustration: Le «Patio» des Templiers.--D'après une photographie.]

Et un autre jour, s'adressant à des mères de famille:

«Ce n'est pas sainte Anne qui eût laissé son enfant barboter dans les

ruisseaux jusqu'à ce qu'il soit assez grand pour jouer à la paume.

Sainte Anne avait le sentiment de ses devoirs. Chaque matin, quand

elle habillait la Vierge, elle lui apprenait à faire le signe de la

croix et à dire l'_Ave Maria_. Voilà comment on donne des principes

chrétiens à sa famille, et comment on lui apprend à respecter les

parents devenus vieux!»

Et le jour de l'Ascension:

«Peut-être, mes frères, allez-vous douter de ma parole, quand je vous

affirmerai que le Christ est ressuscité d'entre les morts et qu'il est

monté au Ciel. Quels furent les témoins de ce miracle? me direz-vous;

devant qui portèrent-ils témoignage d'un fait si extraordinaire? Vous

le savez, mes frères, ces témoins étaient des soldats romains, soumis

à une discipline sévère. Que fit le Gouvernement pour les empêcher de

parler? Il les envoya dans nos lointaines possessions d'Ultra Mar,

dans nos colonies, afin que jamais ils ne pussent revenir et rendre

témoignage de la miraculeuse ascension qui avait ébloui leurs yeux.

Aux Philippines et à la Havane, il n'est pas un enfant à la mamelle

qui ne le sache aussi bien que moi.

En s'éloignant des _cigarrales_, et en suivant les rives du Tage, on

aperçoit le pont Saint-Martin, sur lequel je passais il y a quelques

jours. Sans avoir la réputation et la beauté du pont d'Alcantara, il

est pourtant une belle oeuvre d'art. Il a sa légende, lui aussi: une

légende d'audace et d'amour conjugal.

L'architecte à qui l'on en avait confié la construction venait de

l'achever quand il s'aperçut que ses calculs étaient faux, et que

l'une des arches devait fatalement s'écrouler quand tomberait le

cintre sur lequel elle pesait. Une nuit, comme il s'agitait tourmenté

par un secret qu'il n'avait confié à personne, sa femme lui demanda

quelle était la cause de son insomnie:

«Je suis un homme perdu de réputation, je n'ai plus qu'à mourir,

dit-il désespéré. Dès que j'aurai sorti le cintre, l'arche tombera

dans la rivière; mais je m'arrangerai pour me faire écraser dessous.»

Stupéfaite, la femme ne répondit rien; la nuit suivante, comme le mari

accablé de fatigue avait succombé au sommeil, elle sortit, se dirigea

vers le pont, grimpa d'échelle en échelle jusqu'au cintre et mit le

feu en vingt endroits. Une heure après l'arche tombait dans la

rivière, tandis que son auteur ronflait paisiblement. L'incendie fut

rendu responsable du désastre; et, quand il fallut rebâtir l'arche

nouvelle, l'architecte ne se trompa plus dans ses calculs.

En rentrant à Tolède, j'ai traversé des quartiers populeux riches en

tableaux d'une délicieuse intimité, et je suis arrivée au centre de la

cité, devant un monument où de tout temps battit un coeur dont les

pulsations se sentent à peine aujourd'hui. Je veux parler de la _Casa

consistorial_ ou hôtel de ville, bâti sur les plans de Georges

Théotokopuli. Commencé au XVe siècle, l'édifice s'est embelli et

agrandi jusqu'au règne de Philippe III, qui en 1612 et 1618 fit élever

les tours d'angle et orna les balcons de statues médiocres.

Dans la cage d'escalier, se trouve une inscription composée au temps

des Rois Catholiques, et placée par les ordres du premier Corregidor

de Tolède. On devrait la traduire dans toutes les langues, et la

graver sur la porte des monuments où siègent les administrations

municipales.

«Nobles et hommes sages qui gouvernez Tolède, sur ces degrés laissez

toutes les affections, la cupidité, la crainte et la peur. Oubliez,

pour l'avantage de tous, vos intérêts personnels, et puisque Dieu a

fait de vous les piliers de tant de riches maisons, soyez fermes et

droits.»

L'hôtel de ville ne témoigne pas seul des beaux sentiments dont l'âme

espagnole est imbue. Même quand un édifice a disparu, son emplacement,

resté désert, garde encore son éloquence.

Ici s'élevait le palais du comte de Benavente. Invité par le roi à y

recevoir le connétable de Bourbon, traître à la France, il y mit le

feu une heure après le départ de son hôte, et attisa de sa main

l'incendie qui, à son gré, n'accomplissait pas assez vite son oeuvre

de purification.

Sur cette place irrégulière, où poussent quelques arbres chétifs, se

dressait un autre palais, celui du fameux chef des _Comuneros_, Don

Juan de Padilla. Il fut rasé sur l'ordre de Charles Quint, après la

défaite de Villalar et le supplice de l'infortuné défenseur des

libertés castillanes. L'histoire de cette insurrection est l'une des

plus dramatiques qui se puissent lire dans les annales de Tolède.

Une année ne suffirait point si l'on voulait bien connaître la vieille

capitale de la Castile, vénérer les reliques innombrables de son passé

glorieux, goûter le charme triste mais captivant de ses rues sinueuses

assombries par des murailles hautes et sévères comme des falaises. Ce

sont des années qu'il faudrait pour recueillir les vieilles

traditions, les légendes, les histoires innombrables, le récit des

amours du roi Alfonse et de la Juive Hermosa, ou de la belle Infante

Galiana aimée par Ali ben Zaid, Charles Martel, Roland, Olivier,

Charlemagne, et qu'ont tour à tour chantée Lope de Vega, Moratin et

tant d'autres poètes.

«Galiana de Tolède est une merveille de beauté, la Mauresque la plus

vantée de tout le pays maure.

«Bouche éclatante comme l'oeillet, sein qui palpite et s'élève, front

d'ivoire où étincelle l'or de Tibur.»

[Illustration: Jeune femme de Cordoue avec la mantille en chenille

légère (page 617).--D'après une photographie.]

Hélas! la Rome de l'Espagne, la Cité Impériale, la Mère des Villes, la

Couronne du Royaume, la Lumière du Monde, la capitale des Récarède,

des Sisebuth, des Rois Catholiques vainqueurs des Maures, se berce des

souvenirs de son passé glorieux, et s'endort dans le linceul de ses

ruines. Et pourtant chacune de ses poussières vit, palpite et

tressaille. Nulle part l'étranger ne comprend mieux l'âme

chevaleresque de la Castille, nulle part on ne saisit mieux le sens de

l'héroïque et sauvage Romancero. Entre toutes les cités de la vieille

Ibérie, Tolède est noble et belle! Elle a gardé un parfum précieux

dont ses adorateurs ont seuls le privilège de jouir.

* * * * *

Le Tour du Monde; De Tolède à Grenade Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 5 / 9 段