les remparts, les Rois se dirigèrent vers la cathédrale. Ils y
pénétrèrent par la porte du Pardon, tandis que de jeunes enfants,
figurant des anges, leur souhaitaient en musique la bienvenue. Et
agenouillés au pied de l'autel, ils remercièrent l'Éternel qui leur
avait permis d'expulser l'Étranger de la Castille, et l'avait
contraint de repasser la frontière de Portugal. Peut-être
l'incomparable souveraine planta-t-elle, ce jour-là, dans le jardin du
cloître, le buis plusieurs fois centenaire dont tout voyageur
privilégié reçoit quelques feuilles à titre de souvenir.
Sous le règne de Juan II, père de la reine, le célèbre favori Alvaro
de Luna avait fait disposer à l'usage de son maître quelques pièces
dans l'Alcazar. Les Rois s'y rendirent. On y avait préparé une petite
collation, car ils jeûnaient ce jour-là; mais, en dépit de la pénurie
du trésor, les pauvres ne furent pas oubliés.
Le 2 février, dans une pompe plus grande encore, les Rois revinrent à
la cathédrale.
[Illustration: Porte des lions.--Photographie Lacoste, à Madrid.]
Isabelle rayonnait d'une beauté suprême; ou ne voyait qu'elle, tout
s'éclipsait auprès du _lis de la royauté_. Sur sa robe de brocart
blanc s'enlevaient en frisure d'or les châteaux et les lions
symboliques de ses royaumes héréditaires, un long manteau d'hermine
tombait de ses épaules et formait une ample traîne, que soutenaient
deux jeunes pages. Sur sa tête, entourée de voiles légers, étincelait
une couronne d'or constellée de pierreries; autour de son cou,
s'enroulait un admirable collier de rubis balais. La pierre qui
tombait sur sa poitrine attirait tous les regards, non seulement à
cause de sa grosseur et de son incomparable éclat, mais parce qu'elle
avait, disait-on, appartenu à Salomon. On en voyait la preuve dans
l'inscription hébraïque gravée sur son pourtour.
Devant les Rois flottaient, hauts et fiers, les étendards de Léon, de
Castille et d'Aragon, tandis que l'on portait renversés et humiliés
les drapeaux lusitaniens, abandonnés par l'ennemi dans la déroute qui
avait suivi la victoire de Toro. Les triomphateurs rentrant dans la
cité de Romulus, après une guerre heureuse, ne présentaient pas avec
plus d'orgueil les dépouilles des vaincus au peuple romain. Après
avoir entendu la messe, et fait suspendre au-dessus du tombeau de ses
pères, si souvent effrayés par les Portugais, les témoignages de son
triomphe, Isabelle en voulut laisser à Tolède un souvenir plus
durable. À cette pensée est due l'érection du célèbre monastère de San
Juan de los Reyes.
L'édifice, situé à l'extrémité du plateau qui domine la vallée
verdoyante du Tage lorsqu'il s'éloigne de la cité, est bâti sur le
plan d'une croix latine, en un calcaire blanc dont le grain très fin
et très dur s'est prêté, docile, aux fantaisies les plus capricieuses
des sculpteurs. À l'intersection des branches s'élève, à une grande
hauteur, une large et belle coupole. La retombée des arcs s'appuie sur
deux tribunes élégantes, réservées aux Rois, tandis qu'autour des nefs
une frise, sculptée en pleine pierre, porte une magnifique inscription
en caractères gothiques, qui célèbre les noms glorieux des fondateurs.
De charmants détails amusent de tous côtés le regard, sans amoindrir
l'impression grandiose et sévère que laisse l'ensemble. Ici des
fleurs, des guirlandes, des oiseaux; là un singe, vêtu en moine, la
tête couverte d'un capuchon, fait dans un profond recueillement la
lecture du bréviaire. Auprès de lui, l'artiste n'a pas craint de
modeler un vase ... Sa destination ne peut faire doute pour personne.
Singulière irrévérence, permise dans ces temps de piété fervente!
[Illustration: Le cloître de San Juan de los Reyes apparaît comme la
manifestation la plus précieuse et la plus fleurie de l'architecture
gothique espagnole (page 604).--Photographie Lacoste, à Madrid.]
En donnant aux Franciscains le monastère et l'église de San Juan de
los Reyes, où elle pensait dormir son dernier sommeil, Isabelle les
dota de sept mille maravedis de rente, à prendre sur le trésor royal,
sans détriment des revenus et des dîmes en nature, à prélever sur le
pays. Elle les enrichit en outre d'oeuvres d'art, de miniatures, de
joyaux et de manuscrits précieux achetés en Allemagne et en Italie.
C'est qu'en effet la grande reine de Castille prétendait que ses
largesses profitassent à son peuple. Dans ce but, elle obligea la
communauté à créer deux chaires de théologie pour les étudiants et les
enfants de la province; elle exigea que l'on y exposât la doctrine
chrétienne, de manière à la faire comprendre et aimer. Or, nul ordre
religieux n'était plus digne de la confiance d'Isabelle que celui des
Franciscains; nul ne méritait mieux, pour ses talents et ses vertus,
d'être l'objet de ses prédilections.
Après la conquête du royaume de Grenade, les idées d'Isabelle se
modifièrent, et, par son testament, un chef-d'oeuvre de prudence et de
sagesse, elle ordonna de porter sa dépouille mortuaire dans la ville
conquise au prix de tant d'efforts.
La faveur du monastère tolédan ne décrut pas durant les règnes
suivants: Charles Quint compléta l'oeuvre de son aïeule; Philippe II
le gratifia de donations nouvelles et lui fit le suprême honneur de le
désigner pour tenir le Chapitre général de tous les grands Ordres
militaires d'Espagne. Enfin, Philippe III couvrit ses murailles de
peintures, y logea de préférence à l'Alcazar lors de l'élection du
Général des Franciscains, et à cette occasion y donna des fêtes et des
banquets splendides.
Lorsqu'elle visita l'Espagne, Mme d'Aulnoy fut très frappée de la
magnificence de l'église: «Elle est belle et grande, écrit-elle, et
toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de myrtes fort
hauts, qui forment des allées dans des caisses, jusqu'au grand autel
dont les ornements sont extrêmement riches. De sorte qu'au travers de
toutes ces branches vertes et de toutes ces fleurs de couleurs
différentes, en voyant briller l'or, l'argent, les broderies et les
cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce soient les
rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages
peintes et dorées remplies de rossignols, de serins et d'autres
oiseaux, qui font un concert charmant.»
L'église et surtout le couvent ont terriblement souffert de la guerre
et de l'incendie qui, en 1809, détruisirent le retable, les verrières,
les oeuvres d'art, la bibliothèque et la moitié du cloître. En 1835,
lors de la révolution et de l'abolition des Ordres religieux,
l'édifice fut transformé en magasin à poudre. Il eût achevé de périr
si, en 1844, la Commission des monuments historiques ne l'eût préservé
en y transportant la paroisse de San Martino. Rendue au culte, et
fermée aux mendiants et aux pillards, l'église a échappé aux
démolisseurs qui la guettaient. Quant au cloître, il a subi depuis
1858 une restauration aussi habile que lente, et apparaît aujourd'hui
comme la manifestation la plus précieuse et la plus fleurie de
l'architecture gothique de l'Espagne. Ses arcs, qui occupent une
longueur de 26 mètres environ sur chacun de ses quatre côtés, sont
ornés d'une multitude de statues, d'ornements, d'oiseaux, de fruits et
de fleurs, traités avec un art exquis. Sur le mur intérieur, qu'ornent
également des statues, supportées par d'élégants culs-de-lampe et
surmontées de pinacles délicats, court une longue inscription en
langue castillane. Les beaux caractères gothiques qui la composent
sont analogues à ceux employés à l'intérieur de l'église, quoique
d'une dimension moindre. Ferdinand et surtout Isabelle y sont loués
avec reconnaissance et justice.
«Ce cloître, la haute et la basse église et tout ce monastère furent
édifiés par ordre des Catholiques et Très Excellents Rois Ferdinand et
Doña Isabel, rois de Castille, d'Aragon et de Jérusalem, à partir des
premiers fondements, en l'honneur et à la gloire du Roi du Ciel et de
sa glorieuse Mère et des Bienheureux saint Jean l'Évangéliste et du
très saint François, leurs fervents intercesseurs. Et après
l'édification de cette demeure, ils conquirent le royaume de Grenade,
détruisirent l'hérésie et chassèrent tous les Infidèles, et gagnèrent
tous les royaumes des Espagnes et des Indes, et réformèrent les
églises et les communautés des moines et des religieuses, qui, dans
tous leurs royaumes, avaient besoin de réformes; et, après de si
grandes et de si excellentes oeuvres, le Roi des rois rappela la reine
du naufrage de ce pèlerinage, pour lui donner le prix et la récompense
mérités par les si grands et les si éclatants services que, de son
vivant, elle rendit en cette ville à la religion; et elle mourut à
Médina del Campo, vêtue de l'habit de Saint-François, le 5 novembre de
l'an 1503.»
[Illustration: Ornements d'église, à Tolède.--Photographie Lévy.]
Comme l'église et le monastère, le cloître fut bâti sur les plans de
l'un des plus célèbres architectes de la cathédrale, Juan Guaz, un
Flamand, croit-on, et de qui une fresque très réaliste conservée à San
Justo y Pastor nous a gardé les traits. Pour établir entre les deux
étages du cloître une communication digne de l'édifice, Charles Quint
ordonna plus tard à Covarrubias de construire le bel escalier,
recouvert d'une coupole en forme de coquille, où l'écusson du grand
empereur figure auprès de ceux de ses ancêtres. S'ouvrant sur la
galerie supérieure, l'on montre avec respect la cellule de Ximénès, le
premier novice qui prit à San Juan l'habit des Franciscains.
Encore en ces dernières années, San Juan de los Reyes a été l'objet
d'une nouvelle injure. Après la prise de Malaga, Isabelle avait envoyé
comme trophées les chaînes des captifs chrétiens libérés de sa main,
et avait ordonné de les suspendre aux murailles extérieures de
l'église. Depuis quatre siècles, leurs sombres anneaux traçaient des
courbes sur les parements de pierre blanche, quand un alcade, de sens
pratique, les fit décrocher, et ordonna de les battre pour en forger
des bancs et une clôture destinée au jardin public. Par bonheur, on
eut le temps d'arrêter la consommation totale d'un tel sacrilège, et
une partie des chaînes reprit la place si longtemps occupée.
[Illustration: Porte due au ciseau de Berruguete, dans le cloître de
la cathédrale de Tolède (page 603).--Photographie Lacoste, à Madrid.]
Dans une des salles basses du monastère, peut-être quelque vaste
sacristie, on a réuni une foule d'objets hétéroclites, rappelant des
souvenirs plus ou moins tristes ou curieux, tels que: tableaux, bois
et pierres sculptés, émaux et ferrailles vénérables. L'ensemble
constitue ce que l'on appelle pompeusement le Musée provincial. On le
visite, si le concierge a le loisir de répondre au coup de sonnette
des visiteurs. Quand ses occupations le retiennent dans ses
appartements, on éprouve l'ennui de patienter à la porte; mais, si
l'on n'entre pas, on ne doit pas en concevoir un dépit trop amer: les
objets qui paraissaient mériter quelque intérêt ayant tous pris le
chemin de Madrid.
Enfin, sur l'emplacement de la partie du monastère que son état de
ruine n'a pas permis de conserver, on a bâti des écoles où le style
ogival, mort depuis tant de siècles, essaye de fleurir une dernière
fois.
Isabelle ne s'en tint pas à ces largesses envers la vieille capitale
de la Castille. Dans les dernières années de sa vie, elle la dota
encore de l'hôpital de Santa Cruz destiné aux enfants trouvés. En
ordonnant la construction de ce bel édifice, elle agit en qualité
d'exécutrice testamentaire de son fidèle ministre, le cardinal de
Mendoza, celui-là même à qui elle avait par violence assuré le dernier
repos dans la capilla mayor de la Cathédrale. Le cardinal était mort
en 1495, avant que la première pierre eût été posée. La reine
intervint aussitôt, leva les difficultés qui s'élevèrent à propos de
l'acquisition de terrains possédés par des ordres monastiques, et
quand elle mourut à son tour, en 1503, toutes les dispositions avaient
été si bien prises que l'architecte, Enrique de Egas, ne rencontra
plus aucun obstacle. Dix années plus tard l'hôpital était achevé. Il
est bâti en forme de croix grecque ou de Jérusalem. L'église se
trouvait jadis à l'intersection des branches de la croix; la
désaffectation de l'édifice et sa transformation en école de cadets a
contraint de reporter l'autel à l'extrémité de l'une des branches.
Bien que construit très peu d'années après San Juan de los Reyes,
l'hospice de Santa Cruz n'offre avec lui aucune analogie de style. Les
contacts multiples avec l'Italie avaient révélé à l'Espagne des
formules nouvelles. Aussitôt elle s'en était éprise, oublieuse de son
propre passé et des traditions importées de la Bourgogne et des
Flandres aux siècles précédents. Seules, les magnifiques charpentes
ornées de mosaïques de bois qui couvrent encore les quatre nefs sont
de cet art mudejar dont on retrouve à Tolède tant de modèles parfaits.
À droite de la nef servant aujourd'hui d'entrée, s'élève un cloître
porté sur des colonnes d'ordre classique. On accède à l'étage
supérieur par un escalier d'un dessin très élégant. Il s'ouvre sous un
portique formé par trois arcs aux sculptures infiniment délicates. De
grandes marches d'un seul morceau, prises dans un marbre fin et blanc,
conduisent à des galeries que les mendiants et les pillards ont
dépouillées de leur plancher, de telle sorte que, pour les parcourir,
il faut sauter de solive en solive, au risque de tomber dans les
intervalles, et de crever le léger caissonnage de marqueterie à
travers les fissures duquel on aperçoit le dallage du cloître
inférieur.
Cette cour communique avec un autre cloître plus petit, aux colonnes
et aux chapiteaux fort lourds empruntés à l'antique chapelle de
Sainte-Léocadie. Des rares fenêtres qui éclairent quelques cellules
ménagées le long de ces cloîtres, on découvre la sévère brisure au
fond de laquelle coule le Tage, le pont d'Alcantara et le château de
San Cervantès, cette belle et rébarbative entrée de Tolède. On
s'explique très bien les traditions qui placent sur les terrains
occupés par l'hospice, l'ancien Alcazar, celui qui se rendit en 1085
au roi Alfonse VI, à la suite d'une famine provoquée par un terrible
blocus. Nulle part on ne pouvait être mieux placé pour défendre le
fleuve. Que reste-il de cette forteresse? Rien, sinon un hospice
ruiné, délabré, percé comme s'il avait subi les ravages d'un long
siège, et cette immense mélancolie des forces devenues sans emploi.
En remontant de l'hôpital de Santa Cruz vers le Zocodover, et avant
d'atteindre l'arc mauresque de la Sangre, on laisse sur la gauche une
maison bien modeste, une sorte de posada où les gens qui viennent au
marché réunissent leurs bêtes et leurs charrettes. Elle évoque, elle
aussi, bien des tristesses. C'est dans cette pauvre demeure que vécut
Cervantès pendant son séjour à Tolède. Hélas! qu'il était vrai ce cri
de déchirante détresse échappé un jour au découragement du vieux
soldat de Lépante: «Malédiction sur notre siècle où il semble que la
pauvreté soit la compagne inséparable de la noblesse!»
L'oeuvre de Charles Quint n'est pas seulement représentée par la porte
de Visagra. Tolède lui doit encore la belle cour de l'Alcazar, car
l'édifice brûlé et rebâti à plusieurs reprises est, sans lui faire
injure, un véritable couteau de Janot. Puis on doit encore rattacher à
son règne un monument grandiose qui s'étend hors de la ville:
l'hôpital de San Juan _a Fuera_, bâti par le cardinal archevêque D.
Juan Tavera. Commencée en 1541, l'oeuvre ne fut achevée qu'en 1624. Sa
construction avait duré 64 ans. La façade imposante, sinon d'un goût
délicat, s'étend sur une longueur de 100 mètres environ. Deux cloîtres
jumeaux ménagés de chaque côté d'une colonnade qui aboutit à la porte
de l'église, se superposent sur deux étages, l'un de style dorique,
l'autre de style ionique.
La porte de l'église, due au ciseau de Berruguete, s'ouvre, et des
Filles de Saint-Vincent de Paul, à la blanche cornette, apparaissent,
expliquant par leur présence le bon ordre et la propreté dont on est
frappé dès qu'on a franchi le seuil de l'hôpital.
[Illustration: Une torera.--D'après une photographie.]
Quel étonnement et quelle satisfaction de voir des dallages sans
souillures, des coins sans ordures, des vieillards lavés et peignés,
des gardiens qui ne mendient pas avec la menace dans le regard. On
sent que les bons anges de France ont volé par-dessus les montagnes,
et que pour leur charité le Monde ne sera jamais assez grand.
À la croisée de la nef et des branches du transept, une immense et
haute coupole abrite le tombeau du fondateur de l'hôpital. Elle est la
dernière oeuvre d'Alonso Berruguete. Peut-être même fut-elle achevée
par son fils en 1561. Les années avaient calmé la fougue de l'artiste,
car il n'a jamais mieux rendu la douceur et la béatitude de la mort du
juste. Les ornements du sarcophage sont d'une époque postérieure à la
figure, et quoique d'un bon style italien, ne la valent pas. Ils sont
l'oeuvre d'un artiste indigène; mais, à cette époque, et quand ils
s'attaquaient au marbre, les sculpteurs espagnols s'étaient si bien
approprié la manière italienne, qu'il est difficile de distinguer
leurs oeuvres de celles qui sortaient des ateliers de Gênes ou de
Florence.
Les Tolédans se plaisent à comparer leur ville à la capitale de la
chrétienté. Ce parallèle est tout à leur avantage. Jugez-en:
Tolède et Rome ont sept collines, Tolède et Rome ont une roche
tarpéïenne, Tolède et Rome ont des églises uniques au monde, Tolède et
Rome sont remplies de couvents, Tolède et Rome ont donné naissance à
d'illustres prélats; mais la Rome d'Italie a commis des fautes graves
et des sottises que la Rome d'Espagne s'est évertuée à corriger. Enfin
Tolède écrase sa rivale sous l'universelle renommée de ses massepains
aux amandes, qui lui ont valu le titre glorieux de la _Roma del
Mazapan_. Sur ce terrain, la lutte n'est plus possible.
[Illustration: Vue intérieure de l'église de San Juan de los Reyes
(page 604).--Photographie Lacoste, à Madrid.]
Il est encore un autre avantage que l'on a concédé, de temps
immémorial, à Tolède sur la Ville Éternelle, et cet avantage elle le
doit à ses armuriers. Polybe, Cicéron, Tite-Live, Diodore, Martial
parlent de la trempe des courtes épées d'Ibérie; Ovide assure que
l'eau du Tage et le sable que charrie son lit sont pourvus de
propriétés particulières. Au Moyen Âge le fer des mines de Mondragon,
situées dans les provinces basques, était aussi connu que le nom des
armuriers tolédans: Juan el Moro qui après la conquête eut pour
parrain Ferdinand le Catholique, Nicolas Ortimo, Juan Martinez,
Antonio Ruiz, Johannes de la Horta, Tomas de Ayala, Sahagun et ses
descendants, Dionisio, Corrientes, Miguel Castaro, Toma Gaya,
Sebastien Hernandez qui ajoutait à son nom celui de _Toledano_ et dont
la signature se retrouve sur de belles épées conservées à l'Armeria
Real, tous ont été célèbres dans le monde entier. Les chevaliers
français appréciaient à leur valeur le _fer d'Espaigne_, et en
Angleterre Jonson, Butler et Shakespeare ont rendu témoignage de
l'estime en laquelle on tenait les armes tolédanes.
Les armuriers tolédans formaient bien une corporation jouissant
d'importants privilèges, tels que l'exemption des impôts et des droits
sur le fer et sur la vente des épées, mais chacun poursuivait son
oeuvre dans le mystère de sa forge, et gardait avec un soin jaloux le
secret de ses procédés. Aussi bien sortait-il de leurs mains des armes
si différentes, que Mahomet Ben Ali il Erani a pu composer tout un
livre sur ce sujet.
À la Renaissance, l'usage des armes de combat était si général en
Espagne, que les valets comme les maîtres portaient la rapière au
côté, ou le poignard à la ceinture. Les enfants eux-mêmes, n'avaient
pas d'autres jouets.
Durant son voyage de Valence à Madrid, François Ier fut frappé de ce
fait:
«Ô bienheureuse Espagne, s'écria-t-il, bienheureuse Espagne qui
enfantez et élevez des hommes tout armés!»
[Illustration: Une rue de Tolède.--D'après une photographie.]
La littérature porte la trace de ce goût de l'Espagnol pour le
vaillant et fin acier. Dans les romans et les drames du moyen âge
écrits vers le milieu du XVIIe siècle, il n'est pas un gentilhomme qui
ne brandisse une bonne lame de Tolède et ne la mette au service de sa
dame ou du roi. Plus tard la réputation des poignards trempés au bord
du Tage balança même celle des belles Andalouses, en corset noir, qui,
le soir venu, passaient sur le pont de Tolède. Il est vrai de dire que
les Andalouses de Tolède furent de tout temps aussi rares que les
Castillanes de Séville, ou les Aragonaises de Grenade.
La prospérité du commerce des armes touchait d'ailleurs à sa fin.
Pendant les grandes guerres de Charles Quint et sous le règne de
Philippe II, elle avait déjà souffert des progrès de l'arquebuserie. À
l'avènement de Philippe V, l'adoption du costume français fit
abandonner l'usage de la rapière en faveur de l'épée de parade.
Aujourd'hui, la manufacture, construite en 1777 par Charles III,
fournit des canons et des fusils, tandis que quelques artistes
indépendants cisèlent ou incrustent l'or et l'argent dans le fer, et
préparent, ô douleur! des pommes d'ombrelle, des manches de parapluie,
des nécessaires de fumeurs et des boutons de manchettes. Où sont les
héroïques épées d'antan?
La corporation des armuriers n'est pas la seule qui ait déchu: celle
des tapissiers pour estrades, et des vendeurs de bois pour bûchers
sont également dans le marasme. C'est précisément dans le voisinage de
la fabrique d'armes que s'élevait jadis le _quemadero_ de
l'Inquisition, où l'on brûlait les infortunés que le terrible tribunal
condamnait aux flammes. Cet horrible supplice n'avait pas lieu, comme
on le croit généralement, en présence du roi et de la noblesse.
L'_auto de fe_ ou acte de foi, qui se célébrait sur la place du
Zocodover, consistait en une comparution des accusés, en un sermon, en
une lecture des pièces du procès suivies du jugement, et en une amende
honorable des _réconciliés_. Puis la procession funèbre se formait,
et les condamnés étaient conduits jusqu'au lieu où s'élevaient les
bûchers, dressés généralement hors des murailles.
[Illustration: Porte de l'hôpital de Santa Cruz (page
605).--Photographie Lacoste, à Madrid.]
Un tableau très curieux, représentant le roi Charles II et sa femme,
Marie-Louise de Bourbon, nièce de Louis XIV, montre les dispositions
de la loge royale et des estrades réservées aux assistants et aux
héros de la cérémonie religieuse. Le spectacle devait en être
suffisamment lugubre, sans y ajouter encore la vue de la torture
physique qui complétait l'acte de foi.
Je crois qu'aucun étranger n'a mieux vu Tolède que je ne l'ai fait
sous le patronage de mon excellent ami le savant professeur Ventura
Prosper y Reyes. Il n'est pas un fragment de l'ancienne cité qu'il
n'ait étudié avec un talent qui n'a d'égal que sa simplicité.
Aujourd'hui dimanche, le lycée provincial étant désert, le Docteur
m'avait invitée à le visiter avant d'entreprendre une promenade hors
ville:
«Nous y conservons, m'avait-il dit avec quelque mystère, deux
portraits de femmes qui vous intéresseront beaucoup.
--De quelle époque?
--Du temps de Philippe IV.
--Un Vélasquez? Un Greco?
--Qui sait?»
J'arrivai toute palpitante. Peut-on se vanter de connaître toutes les
richesses de cette Espagne, encore si mystérieuse et si discrète?
L'émotion me serre le coeur en pénétrant dans la bibliothèque. Au fond
de la salle et dans une sorte de retraite ménagée derrière la chaire
du professeur, deux toiles d'assez grandes dimensions se font
vis-à-vis. Je m'approche en toute hâte, mes yeux percent l'ombre avec
anxiété, et je me trouve en présence d'une ... superbe femme à barbe
entourée de son mari et de ses nombreux enfants. Une toison rouge
couvre tout le visage, tandis que la poitrine opulente, couleur de lis
et de rose, déborde au-dessus du corsage largement décolleté.