Après avoir juré de respecter les privilèges de la ville et franchi

les remparts, les Rois se dirigèrent vers la cathédrale. Ils y

pénétrèrent par la porte du Pardon, tandis que de jeunes enfants,

figurant des anges, leur souhaitaient en musique la bienvenue. Et

agenouillés au pied de l'autel, ils remercièrent l'Éternel qui leur

avait permis d'expulser l'Étranger de la Castille, et l'avait

contraint de repasser la frontière de Portugal. Peut-être

l'incomparable souveraine planta-t-elle, ce jour-là, dans le jardin du

cloître, le buis plusieurs fois centenaire dont tout voyageur

privilégié reçoit quelques feuilles à titre de souvenir.

Sous le règne de Juan II, père de la reine, le célèbre favori Alvaro

de Luna avait fait disposer à l'usage de son maître quelques pièces

dans l'Alcazar. Les Rois s'y rendirent. On y avait préparé une petite

collation, car ils jeûnaient ce jour-là; mais, en dépit de la pénurie

du trésor, les pauvres ne furent pas oubliés.

Le 2 février, dans une pompe plus grande encore, les Rois revinrent à

la cathédrale.

[Illustration: Porte des lions.--Photographie Lacoste, à Madrid.]

Isabelle rayonnait d'une beauté suprême; ou ne voyait qu'elle, tout

s'éclipsait auprès du _lis de la royauté_. Sur sa robe de brocart

blanc s'enlevaient en frisure d'or les châteaux et les lions

symboliques de ses royaumes héréditaires, un long manteau d'hermine

tombait de ses épaules et formait une ample traîne, que soutenaient

deux jeunes pages. Sur sa tête, entourée de voiles légers, étincelait

une couronne d'or constellée de pierreries; autour de son cou,

s'enroulait un admirable collier de rubis balais. La pierre qui

tombait sur sa poitrine attirait tous les regards, non seulement à

cause de sa grosseur et de son incomparable éclat, mais parce qu'elle

avait, disait-on, appartenu à Salomon. On en voyait la preuve dans

l'inscription hébraïque gravée sur son pourtour.

Devant les Rois flottaient, hauts et fiers, les étendards de Léon, de

Castille et d'Aragon, tandis que l'on portait renversés et humiliés

les drapeaux lusitaniens, abandonnés par l'ennemi dans la déroute qui

avait suivi la victoire de Toro. Les triomphateurs rentrant dans la

cité de Romulus, après une guerre heureuse, ne présentaient pas avec

plus d'orgueil les dépouilles des vaincus au peuple romain. Après

avoir entendu la messe, et fait suspendre au-dessus du tombeau de ses

pères, si souvent effrayés par les Portugais, les témoignages de son

triomphe, Isabelle en voulut laisser à Tolède un souvenir plus

durable. À cette pensée est due l'érection du célèbre monastère de San

Juan de los Reyes.

L'édifice, situé à l'extrémité du plateau qui domine la vallée

verdoyante du Tage lorsqu'il s'éloigne de la cité, est bâti sur le

plan d'une croix latine, en un calcaire blanc dont le grain très fin

et très dur s'est prêté, docile, aux fantaisies les plus capricieuses

des sculpteurs. À l'intersection des branches s'élève, à une grande

hauteur, une large et belle coupole. La retombée des arcs s'appuie sur

deux tribunes élégantes, réservées aux Rois, tandis qu'autour des nefs

une frise, sculptée en pleine pierre, porte une magnifique inscription

en caractères gothiques, qui célèbre les noms glorieux des fondateurs.

De charmants détails amusent de tous côtés le regard, sans amoindrir

l'impression grandiose et sévère que laisse l'ensemble. Ici des

fleurs, des guirlandes, des oiseaux; là un singe, vêtu en moine, la

tête couverte d'un capuchon, fait dans un profond recueillement la

lecture du bréviaire. Auprès de lui, l'artiste n'a pas craint de

modeler un vase ... Sa destination ne peut faire doute pour personne.

Singulière irrévérence, permise dans ces temps de piété fervente!

[Illustration: Le cloître de San Juan de los Reyes apparaît comme la

manifestation la plus précieuse et la plus fleurie de l'architecture

gothique espagnole (page 604).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

En donnant aux Franciscains le monastère et l'église de San Juan de

los Reyes, où elle pensait dormir son dernier sommeil, Isabelle les

dota de sept mille maravedis de rente, à prendre sur le trésor royal,

sans détriment des revenus et des dîmes en nature, à prélever sur le

pays. Elle les enrichit en outre d'oeuvres d'art, de miniatures, de

joyaux et de manuscrits précieux achetés en Allemagne et en Italie.

C'est qu'en effet la grande reine de Castille prétendait que ses

largesses profitassent à son peuple. Dans ce but, elle obligea la

communauté à créer deux chaires de théologie pour les étudiants et les

enfants de la province; elle exigea que l'on y exposât la doctrine

chrétienne, de manière à la faire comprendre et aimer. Or, nul ordre

religieux n'était plus digne de la confiance d'Isabelle que celui des

Franciscains; nul ne méritait mieux, pour ses talents et ses vertus,

d'être l'objet de ses prédilections.

Après la conquête du royaume de Grenade, les idées d'Isabelle se

modifièrent, et, par son testament, un chef-d'oeuvre de prudence et de

sagesse, elle ordonna de porter sa dépouille mortuaire dans la ville

conquise au prix de tant d'efforts.

La faveur du monastère tolédan ne décrut pas durant les règnes

suivants: Charles Quint compléta l'oeuvre de son aïeule; Philippe II

le gratifia de donations nouvelles et lui fit le suprême honneur de le

désigner pour tenir le Chapitre général de tous les grands Ordres

militaires d'Espagne. Enfin, Philippe III couvrit ses murailles de

peintures, y logea de préférence à l'Alcazar lors de l'élection du

Général des Franciscains, et à cette occasion y donna des fêtes et des

banquets splendides.

Lorsqu'elle visita l'Espagne, Mme d'Aulnoy fut très frappée de la

magnificence de l'église: «Elle est belle et grande, écrit-elle, et

toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de myrtes fort

hauts, qui forment des allées dans des caisses, jusqu'au grand autel

dont les ornements sont extrêmement riches. De sorte qu'au travers de

toutes ces branches vertes et de toutes ces fleurs de couleurs

différentes, en voyant briller l'or, l'argent, les broderies et les

cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce soient les

rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages

peintes et dorées remplies de rossignols, de serins et d'autres

oiseaux, qui font un concert charmant.»

L'église et surtout le couvent ont terriblement souffert de la guerre

et de l'incendie qui, en 1809, détruisirent le retable, les verrières,

les oeuvres d'art, la bibliothèque et la moitié du cloître. En 1835,

lors de la révolution et de l'abolition des Ordres religieux,

l'édifice fut transformé en magasin à poudre. Il eût achevé de périr

si, en 1844, la Commission des monuments historiques ne l'eût préservé

en y transportant la paroisse de San Martino. Rendue au culte, et

fermée aux mendiants et aux pillards, l'église a échappé aux

démolisseurs qui la guettaient. Quant au cloître, il a subi depuis

1858 une restauration aussi habile que lente, et apparaît aujourd'hui

comme la manifestation la plus précieuse et la plus fleurie de

l'architecture gothique de l'Espagne. Ses arcs, qui occupent une

longueur de 26 mètres environ sur chacun de ses quatre côtés, sont

ornés d'une multitude de statues, d'ornements, d'oiseaux, de fruits et

de fleurs, traités avec un art exquis. Sur le mur intérieur, qu'ornent

également des statues, supportées par d'élégants culs-de-lampe et

surmontées de pinacles délicats, court une longue inscription en

langue castillane. Les beaux caractères gothiques qui la composent

sont analogues à ceux employés à l'intérieur de l'église, quoique

d'une dimension moindre. Ferdinand et surtout Isabelle y sont loués

avec reconnaissance et justice.

«Ce cloître, la haute et la basse église et tout ce monastère furent

édifiés par ordre des Catholiques et Très Excellents Rois Ferdinand et

Doña Isabel, rois de Castille, d'Aragon et de Jérusalem, à partir des

premiers fondements, en l'honneur et à la gloire du Roi du Ciel et de

sa glorieuse Mère et des Bienheureux saint Jean l'Évangéliste et du

très saint François, leurs fervents intercesseurs. Et après

l'édification de cette demeure, ils conquirent le royaume de Grenade,

détruisirent l'hérésie et chassèrent tous les Infidèles, et gagnèrent

tous les royaumes des Espagnes et des Indes, et réformèrent les

églises et les communautés des moines et des religieuses, qui, dans

tous leurs royaumes, avaient besoin de réformes; et, après de si

grandes et de si excellentes oeuvres, le Roi des rois rappela la reine

du naufrage de ce pèlerinage, pour lui donner le prix et la récompense

mérités par les si grands et les si éclatants services que, de son

vivant, elle rendit en cette ville à la religion; et elle mourut à

Médina del Campo, vêtue de l'habit de Saint-François, le 5 novembre de

l'an 1503.»

[Illustration: Ornements d'église, à Tolède.--Photographie Lévy.]

Comme l'église et le monastère, le cloître fut bâti sur les plans de

l'un des plus célèbres architectes de la cathédrale, Juan Guaz, un

Flamand, croit-on, et de qui une fresque très réaliste conservée à San

Justo y Pastor nous a gardé les traits. Pour établir entre les deux

étages du cloître une communication digne de l'édifice, Charles Quint

ordonna plus tard à Covarrubias de construire le bel escalier,

recouvert d'une coupole en forme de coquille, où l'écusson du grand

empereur figure auprès de ceux de ses ancêtres. S'ouvrant sur la

galerie supérieure, l'on montre avec respect la cellule de Ximénès, le

premier novice qui prit à San Juan l'habit des Franciscains.

Encore en ces dernières années, San Juan de los Reyes a été l'objet

d'une nouvelle injure. Après la prise de Malaga, Isabelle avait envoyé

comme trophées les chaînes des captifs chrétiens libérés de sa main,

et avait ordonné de les suspendre aux murailles extérieures de

l'église. Depuis quatre siècles, leurs sombres anneaux traçaient des

courbes sur les parements de pierre blanche, quand un alcade, de sens

pratique, les fit décrocher, et ordonna de les battre pour en forger

des bancs et une clôture destinée au jardin public. Par bonheur, on

eut le temps d'arrêter la consommation totale d'un tel sacrilège, et

une partie des chaînes reprit la place si longtemps occupée.

[Illustration: Porte due au ciseau de Berruguete, dans le cloître de

la cathédrale de Tolède (page 603).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

Dans une des salles basses du monastère, peut-être quelque vaste

sacristie, on a réuni une foule d'objets hétéroclites, rappelant des

souvenirs plus ou moins tristes ou curieux, tels que: tableaux, bois

et pierres sculptés, émaux et ferrailles vénérables. L'ensemble

constitue ce que l'on appelle pompeusement le Musée provincial. On le

visite, si le concierge a le loisir de répondre au coup de sonnette

des visiteurs. Quand ses occupations le retiennent dans ses

appartements, on éprouve l'ennui de patienter à la porte; mais, si

l'on n'entre pas, on ne doit pas en concevoir un dépit trop amer: les

objets qui paraissaient mériter quelque intérêt ayant tous pris le

chemin de Madrid.

Enfin, sur l'emplacement de la partie du monastère que son état de

ruine n'a pas permis de conserver, on a bâti des écoles où le style

ogival, mort depuis tant de siècles, essaye de fleurir une dernière

fois.

Isabelle ne s'en tint pas à ces largesses envers la vieille capitale

de la Castille. Dans les dernières années de sa vie, elle la dota

encore de l'hôpital de Santa Cruz destiné aux enfants trouvés. En

ordonnant la construction de ce bel édifice, elle agit en qualité

d'exécutrice testamentaire de son fidèle ministre, le cardinal de

Mendoza, celui-là même à qui elle avait par violence assuré le dernier

repos dans la capilla mayor de la Cathédrale. Le cardinal était mort

en 1495, avant que la première pierre eût été posée. La reine

intervint aussitôt, leva les difficultés qui s'élevèrent à propos de

l'acquisition de terrains possédés par des ordres monastiques, et

quand elle mourut à son tour, en 1503, toutes les dispositions avaient

été si bien prises que l'architecte, Enrique de Egas, ne rencontra

plus aucun obstacle. Dix années plus tard l'hôpital était achevé. Il

est bâti en forme de croix grecque ou de Jérusalem. L'église se

trouvait jadis à l'intersection des branches de la croix; la

désaffectation de l'édifice et sa transformation en école de cadets a

contraint de reporter l'autel à l'extrémité de l'une des branches.

Bien que construit très peu d'années après San Juan de los Reyes,

l'hospice de Santa Cruz n'offre avec lui aucune analogie de style. Les

contacts multiples avec l'Italie avaient révélé à l'Espagne des

formules nouvelles. Aussitôt elle s'en était éprise, oublieuse de son

propre passé et des traditions importées de la Bourgogne et des

Flandres aux siècles précédents. Seules, les magnifiques charpentes

ornées de mosaïques de bois qui couvrent encore les quatre nefs sont

de cet art mudejar dont on retrouve à Tolède tant de modèles parfaits.

À droite de la nef servant aujourd'hui d'entrée, s'élève un cloître

porté sur des colonnes d'ordre classique. On accède à l'étage

supérieur par un escalier d'un dessin très élégant. Il s'ouvre sous un

portique formé par trois arcs aux sculptures infiniment délicates. De

grandes marches d'un seul morceau, prises dans un marbre fin et blanc,

conduisent à des galeries que les mendiants et les pillards ont

dépouillées de leur plancher, de telle sorte que, pour les parcourir,

il faut sauter de solive en solive, au risque de tomber dans les

intervalles, et de crever le léger caissonnage de marqueterie à

travers les fissures duquel on aperçoit le dallage du cloître

inférieur.

Cette cour communique avec un autre cloître plus petit, aux colonnes

et aux chapiteaux fort lourds empruntés à l'antique chapelle de

Sainte-Léocadie. Des rares fenêtres qui éclairent quelques cellules

ménagées le long de ces cloîtres, on découvre la sévère brisure au

fond de laquelle coule le Tage, le pont d'Alcantara et le château de

San Cervantès, cette belle et rébarbative entrée de Tolède. On

s'explique très bien les traditions qui placent sur les terrains

occupés par l'hospice, l'ancien Alcazar, celui qui se rendit en 1085

au roi Alfonse VI, à la suite d'une famine provoquée par un terrible

blocus. Nulle part on ne pouvait être mieux placé pour défendre le

fleuve. Que reste-il de cette forteresse? Rien, sinon un hospice

ruiné, délabré, percé comme s'il avait subi les ravages d'un long

siège, et cette immense mélancolie des forces devenues sans emploi.

En remontant de l'hôpital de Santa Cruz vers le Zocodover, et avant

d'atteindre l'arc mauresque de la Sangre, on laisse sur la gauche une

maison bien modeste, une sorte de posada où les gens qui viennent au

marché réunissent leurs bêtes et leurs charrettes. Elle évoque, elle

aussi, bien des tristesses. C'est dans cette pauvre demeure que vécut

Cervantès pendant son séjour à Tolède. Hélas! qu'il était vrai ce cri

de déchirante détresse échappé un jour au découragement du vieux

soldat de Lépante: «Malédiction sur notre siècle où il semble que la

pauvreté soit la compagne inséparable de la noblesse!»

L'oeuvre de Charles Quint n'est pas seulement représentée par la porte

de Visagra. Tolède lui doit encore la belle cour de l'Alcazar, car

l'édifice brûlé et rebâti à plusieurs reprises est, sans lui faire

injure, un véritable couteau de Janot. Puis on doit encore rattacher à

son règne un monument grandiose qui s'étend hors de la ville:

l'hôpital de San Juan _a Fuera_, bâti par le cardinal archevêque D.

Juan Tavera. Commencée en 1541, l'oeuvre ne fut achevée qu'en 1624. Sa

construction avait duré 64 ans. La façade imposante, sinon d'un goût

délicat, s'étend sur une longueur de 100 mètres environ. Deux cloîtres

jumeaux ménagés de chaque côté d'une colonnade qui aboutit à la porte

de l'église, se superposent sur deux étages, l'un de style dorique,

l'autre de style ionique.

La porte de l'église, due au ciseau de Berruguete, s'ouvre, et des

Filles de Saint-Vincent de Paul, à la blanche cornette, apparaissent,

expliquant par leur présence le bon ordre et la propreté dont on est

frappé dès qu'on a franchi le seuil de l'hôpital.

[Illustration: Une torera.--D'après une photographie.]

Quel étonnement et quelle satisfaction de voir des dallages sans

souillures, des coins sans ordures, des vieillards lavés et peignés,

des gardiens qui ne mendient pas avec la menace dans le regard. On

sent que les bons anges de France ont volé par-dessus les montagnes,

et que pour leur charité le Monde ne sera jamais assez grand.

À la croisée de la nef et des branches du transept, une immense et

haute coupole abrite le tombeau du fondateur de l'hôpital. Elle est la

dernière oeuvre d'Alonso Berruguete. Peut-être même fut-elle achevée

par son fils en 1561. Les années avaient calmé la fougue de l'artiste,

car il n'a jamais mieux rendu la douceur et la béatitude de la mort du

juste. Les ornements du sarcophage sont d'une époque postérieure à la

figure, et quoique d'un bon style italien, ne la valent pas. Ils sont

l'oeuvre d'un artiste indigène; mais, à cette époque, et quand ils

s'attaquaient au marbre, les sculpteurs espagnols s'étaient si bien

approprié la manière italienne, qu'il est difficile de distinguer

leurs oeuvres de celles qui sortaient des ateliers de Gênes ou de

Florence.

Les Tolédans se plaisent à comparer leur ville à la capitale de la

chrétienté. Ce parallèle est tout à leur avantage. Jugez-en:

Tolède et Rome ont sept collines, Tolède et Rome ont une roche

tarpéïenne, Tolède et Rome ont des églises uniques au monde, Tolède et

Rome sont remplies de couvents, Tolède et Rome ont donné naissance à

d'illustres prélats; mais la Rome d'Italie a commis des fautes graves

et des sottises que la Rome d'Espagne s'est évertuée à corriger. Enfin

Tolède écrase sa rivale sous l'universelle renommée de ses massepains

aux amandes, qui lui ont valu le titre glorieux de la _Roma del

Mazapan_. Sur ce terrain, la lutte n'est plus possible.

[Illustration: Vue intérieure de l'église de San Juan de los Reyes

(page 604).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

Il est encore un autre avantage que l'on a concédé, de temps

immémorial, à Tolède sur la Ville Éternelle, et cet avantage elle le

doit à ses armuriers. Polybe, Cicéron, Tite-Live, Diodore, Martial

parlent de la trempe des courtes épées d'Ibérie; Ovide assure que

l'eau du Tage et le sable que charrie son lit sont pourvus de

propriétés particulières. Au Moyen Âge le fer des mines de Mondragon,

situées dans les provinces basques, était aussi connu que le nom des

armuriers tolédans: Juan el Moro qui après la conquête eut pour

parrain Ferdinand le Catholique, Nicolas Ortimo, Juan Martinez,

Antonio Ruiz, Johannes de la Horta, Tomas de Ayala, Sahagun et ses

descendants, Dionisio, Corrientes, Miguel Castaro, Toma Gaya,

Sebastien Hernandez qui ajoutait à son nom celui de _Toledano_ et dont

la signature se retrouve sur de belles épées conservées à l'Armeria

Real, tous ont été célèbres dans le monde entier. Les chevaliers

français appréciaient à leur valeur le _fer d'Espaigne_, et en

Angleterre Jonson, Butler et Shakespeare ont rendu témoignage de

l'estime en laquelle on tenait les armes tolédanes.

Les armuriers tolédans formaient bien une corporation jouissant

d'importants privilèges, tels que l'exemption des impôts et des droits

sur le fer et sur la vente des épées, mais chacun poursuivait son

oeuvre dans le mystère de sa forge, et gardait avec un soin jaloux le

secret de ses procédés. Aussi bien sortait-il de leurs mains des armes

si différentes, que Mahomet Ben Ali il Erani a pu composer tout un

livre sur ce sujet.

À la Renaissance, l'usage des armes de combat était si général en

Espagne, que les valets comme les maîtres portaient la rapière au

côté, ou le poignard à la ceinture. Les enfants eux-mêmes, n'avaient

pas d'autres jouets.

Durant son voyage de Valence à Madrid, François Ier fut frappé de ce

fait:

«Ô bienheureuse Espagne, s'écria-t-il, bienheureuse Espagne qui

enfantez et élevez des hommes tout armés!»

[Illustration: Une rue de Tolède.--D'après une photographie.]

La littérature porte la trace de ce goût de l'Espagnol pour le

vaillant et fin acier. Dans les romans et les drames du moyen âge

écrits vers le milieu du XVIIe siècle, il n'est pas un gentilhomme qui

ne brandisse une bonne lame de Tolède et ne la mette au service de sa

dame ou du roi. Plus tard la réputation des poignards trempés au bord

du Tage balança même celle des belles Andalouses, en corset noir, qui,

le soir venu, passaient sur le pont de Tolède. Il est vrai de dire que

les Andalouses de Tolède furent de tout temps aussi rares que les

Castillanes de Séville, ou les Aragonaises de Grenade.

La prospérité du commerce des armes touchait d'ailleurs à sa fin.

Pendant les grandes guerres de Charles Quint et sous le règne de

Philippe II, elle avait déjà souffert des progrès de l'arquebuserie. À

l'avènement de Philippe V, l'adoption du costume français fit

abandonner l'usage de la rapière en faveur de l'épée de parade.

Aujourd'hui, la manufacture, construite en 1777 par Charles III,

fournit des canons et des fusils, tandis que quelques artistes

indépendants cisèlent ou incrustent l'or et l'argent dans le fer, et

préparent, ô douleur! des pommes d'ombrelle, des manches de parapluie,

des nécessaires de fumeurs et des boutons de manchettes. Où sont les

héroïques épées d'antan?

La corporation des armuriers n'est pas la seule qui ait déchu: celle

des tapissiers pour estrades, et des vendeurs de bois pour bûchers

sont également dans le marasme. C'est précisément dans le voisinage de

la fabrique d'armes que s'élevait jadis le _quemadero_ de

l'Inquisition, où l'on brûlait les infortunés que le terrible tribunal

condamnait aux flammes. Cet horrible supplice n'avait pas lieu, comme

on le croit généralement, en présence du roi et de la noblesse.

L'_auto de fe_ ou acte de foi, qui se célébrait sur la place du

Zocodover, consistait en une comparution des accusés, en un sermon, en

une lecture des pièces du procès suivies du jugement, et en une amende

honorable des _réconciliés_. Puis la procession funèbre se formait,

et les condamnés étaient conduits jusqu'au lieu où s'élevaient les

bûchers, dressés généralement hors des murailles.

[Illustration: Porte de l'hôpital de Santa Cruz (page

605).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

Un tableau très curieux, représentant le roi Charles II et sa femme,

Marie-Louise de Bourbon, nièce de Louis XIV, montre les dispositions

de la loge royale et des estrades réservées aux assistants et aux

héros de la cérémonie religieuse. Le spectacle devait en être

suffisamment lugubre, sans y ajouter encore la vue de la torture

physique qui complétait l'acte de foi.

Je crois qu'aucun étranger n'a mieux vu Tolède que je ne l'ai fait

sous le patronage de mon excellent ami le savant professeur Ventura

Prosper y Reyes. Il n'est pas un fragment de l'ancienne cité qu'il

n'ait étudié avec un talent qui n'a d'égal que sa simplicité.

Aujourd'hui dimanche, le lycée provincial étant désert, le Docteur

m'avait invitée à le visiter avant d'entreprendre une promenade hors

ville:

«Nous y conservons, m'avait-il dit avec quelque mystère, deux

portraits de femmes qui vous intéresseront beaucoup.

--De quelle époque?

--Du temps de Philippe IV.

--Un Vélasquez? Un Greco?

--Qui sait?»

J'arrivai toute palpitante. Peut-on se vanter de connaître toutes les

richesses de cette Espagne, encore si mystérieuse et si discrète?

L'émotion me serre le coeur en pénétrant dans la bibliothèque. Au fond

de la salle et dans une sorte de retraite ménagée derrière la chaire

du professeur, deux toiles d'assez grandes dimensions se font

vis-à-vis. Je m'approche en toute hâte, mes yeux percent l'ombre avec

anxiété, et je me trouve en présence d'une ... superbe femme à barbe

entourée de son mari et de ses nombreux enfants. Une toison rouge

couvre tout le visage, tandis que la poitrine opulente, couleur de lis

et de rose, déborde au-dessus du corsage largement décolleté.

Le Tour du Monde; De Tolède à Grenade Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 4 / 9 段