À mesure qu'en venant de Tolède on s'avance vers Cordoue, on se

croirait transporté sous un autre climat. Des fraîches nuits de la

Castille on ne peut plus se souvenir, sinon pour les regretter quand

souffle à travers la Campina le Solano brûlant, qui semble porter dans

son haleine toutes les ardeurs du soleil d'Afrique. Les deux capitales

sont aussi différentes que les deux pays. Tandis que la vieille cité

gothique, ce nid d'aigle abandonné, regarde d'un oeil sévère les

hautes falaises qui lui font face et que baigne le Tage, tandis

qu'elle dresse encore orgueilleuse ses tours démantelées, ses palais

en ruines et les hautes murailles aveugles de ses sombres monastères,

la cité d'Abd el-Rhaman épouse les rives du Guadalquivir, dont les

eaux capricieuses se promènent à travers la plaine fertile. Et dès

qu'on a pénétré dans la ville où les maisons très basses, peintes en

blanc, un peu banales dans leurs habits propres et neufs sourient par

toutes les portes de leurs patios fleuris ou par les fenêtres

éclatantes de géraniums et d'oeillets aux violentes couleurs, on se

demande à quelle fantaisie obéit Victor Hugo, quand il écrit le

premier de ces deux vers:

Cordoue aux maisons vieilles,

À la mosquée où l'oeil se perd dans des merveilles.

[Illustration: Un angle de la mosquée de Cordoue (page

620).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

Lui qui maîtrisa toujours si habilement la rime, se serait-il plié une

fois à ses exigences? En tout cas, je me plais à reconnaître, avec le

poète, que la moderne Cordoue porte fièrement les lambeaux de sa toge,

les pans de son haïc musulman et les anneaux de sa cotte de mailles

chrétienne. À la parcourir, on la reconstitue à travers les siècles,

grâce à ses statues romaines martelées et transformées en bornes,

grâce à ses inscriptions latines employées comme matériaux de

construction dans des bâtisses modernes, grâce à ses arcs outrepassés

que des Maures ont peut-être construits, grâce aux ogives qui de-ci

de-là s'inscrivent dans des murailles de briques, grâce aux vieux écus

héraldiques placés au-dessus des portes de quelques rares demeures

anciennes, et que l'on repeint chaque printemps, comme pour les faire

participer à la renaissance de la nature.

Tolède est encore l'Occident monastique et féodal, Cordoue est

l'Orient substitué à Rome.

Le palais tolédan est une forteresse, sa grandeur meurtrière semble

être entrée dans le domaine de la légende ou de l'épopée, tandis qu'à

Cordoue la maison à un seul étage, bâtie d'hier ou d'avant-hier, se

dresse autour d'une cour, et rappelle par sa distribution les maisons

que l'on découvre sous les cendres d'Herculanum ou de Pompéi.

Il n'est pas jusqu'au type, jusqu'au costume de la population, jusqu'à

la mantille qui ne diffèrent quand on passe de Castille en Andalousie.

L'oeil s'assombrit, la lèvre devient plus rouge, le teint plus brun,

la taille se cambre. Sur les cheveux noirs, très noirs de l'Andalouse

s'épanouit toujours quelque fleur que la Castillane plante parfois

près de l'oreille; on guise de mantille, un tissu de chenille légère

remplace la dentelle portée dans les provinces du centre ou du nord.

Enfin, au lieu du châle jeté on pointe dans le dos et ramené sur la

poitrine, les crêpes de Chine souples, drapés près du corps, serrés

aux épaules, à la taille et aux hanches dont elles précisent les

contours, rappellent le _chitôn_ grec et semblent un héritage de

l'antiquité classique.

Les modifications du type et du costume apparaissent plus nettes au

touriste qui ne voit d'une ville que les façades plus ou moins

quelconques bâties le long des rues; mais quand on s'est familiarisé

avec Cordoue, on retrouve, en dépit de l'épais manteau jeté par

l'Islam et la Renaissance chrétienne sur les ruines antiques, des

reliefs assez prononcés pour reconstituer la ville disparue. Les

historiens aident encore à sa résurrection morale.

C'est Silius Italicus qui la chante dans son poème sur la Seconde

Guerre Punique et la signale parmi les villes qui aidèrent Hannibal;

c'est Strabon qui honore sa science, et assure que ses lois très

belles et très antiques sont formulées en vers; c'est Claudius

Marcellus qui, entre toutes les villes de la Péninsule, lui accorde le

titre de colonie romaine et les privilèges qui y sont attachés; ce

sont les deux Sénèques, c'est Lucain qui voient le jour dans ses murs.

Des siècles passent, et les Wisigoths font d'elle la ville sainte où

ils tiennent des conciles, la ville savante dont l'on vante les

écoles, les rhéteurs et les élèves à l'extraordinaire faconde. La

conquête arabe lui est profitable, et sa grandeur, sa puissance, son

renom atteignent à leur apogée sous Abd el-Rhaman qui fait d'elle la

capitale du Khalifat d'Occident. Sa population s'élève à un _million_

d'hommes, ses palais, ses bains, ses écoles, ses fontaines se comptent

par centaines; elle rivalise avec Bagdad et Damas; l'hyperbole ne

suffit plus pour louer «l'Athènes de l'Occident, la nourrice des

sciences, le berceau des capitaines, la mère du trône des sultans, le

minaret de piété et de dévotion, le refuge de la tradition, le séjour

de la magnificence et de l'élégance».

Forte et puissante, Cordoue était tolérante et généreuse. Quand ils la

conquirent, les Maures montrèrent envers elle les mêmes vertus,

partagèrent par moitié leurs temples avec les chrétiens, et,

lorsqu'ils songèrent à élever l'admirable mosquée qui est aujourd'hui

le grand attrait de la vieille cité, ils ne s'emparèrent pas de force

du terrain sur lequel ils la voulaient élever, ils n'expulsèrent point

les vaincus, mais leur achetèrent le sol et leur facilitèrent

l'édification d'autres sanctuaires, comme ils avaient autorisé les

Juifs à bâtir des synagogues. Et c'est peut-être parce que la vieille

mosquée ne fut pas fondée sur l'iniquité, que, depuis des siècles,

elle est restée debout, comme un témoignage d'un passé de justice et

de piété. Il n'y eut jamais de haine contre ses murailles.

[Illustration: Chapelle de San Fernando, de style Mudajar, élevée au

centre de la mosquée de Cordoue (page 620).--D'après une

photographie.]

On était en 770, et sous le khalifat du brillant Abd el-Rhaman quand

on la commença. Cinquante ans de domination avaient suffi aux Maures

pour s'établir solidement dans un pays où ils avaient apporté avec la

science, dont ils étaient les détenteurs à cette époque, l'agriculture

qui enrichit les pays fertiles, et les arts qui parent et embellissent

les cités. Le vieux sanctuaire qui avait succédé à un temple de Janus

fut abattu, et bientôt arrivèrent, transportés d'Afrique et de toute

l'Espagne romaine, les innombrables colonnes arrachées à des édifices

antiques, qui devaient supporter les soffites de cèdre sculpté. De

Byzance, l'empereur Léon fit également un envoi de marbre précieux,

et, aussitôt, l'on se mit à l'oeuvre. Le plan de la mosquée était

simple, comme l'est tout ce qui est grand et beau. Au delà d'une vaste

cour, plantée d'orangers et entourée de portiques, s'ouvraient

dix-neuf galeries hypostyles orientées vers la Mecque, ce pôle

religieux du monde musulman. Celle du centre, plus ornée conduisait au

Mihrab. Ces galeries étaient coupées en équerre par vingt autres

galeries dont les colonnes égalisées, et durement amputées dans ce

but, formaient comme les arbres d'un jardin planté en quinconce. La

construction primitive fut élevée avec une fiévreuse rapidité. C'était

à qui aiderait à l'édification du temple, par ses dons ou même par son

effort personnel. Abd el-Rhaman avait prêché d'exemple, en

s'assujettissant à travailler une heure par jour à l'oeuvre

laborieuse. Peu d'années plus tard, Cordoue possédait une des plus

belles, une des plus vastes, une des plus nobles mosquées de l'Islam.

Son mirhab ne fut sans doute pas achevé tout de suite, car les

admirables mosaïques dont il est orné ne purent être exécutées

rapidement; mais les musulmans purent se flatter d'avoir doté le monde

d'une nouvelle merveille. Alors ils l'ornèrent d'objets précieux, de

lampes où brûlaient des huiles parfumées, de portes de bronze, de

marbres et d'agates; ils la parèrent, ils l'embellirent sans jamais se

lasser. Elle était unique quand Ferdinand III s'empara de Cordoue en

1239. Ce fut le signal de la décadence de la vieille cité. Dépouillée

de son titre de capitale, devenue vassale de souveraine qu'elle était,

elle ne fit plus que dépérir, décroître en population, en richesse, en

crédit.

[Illustration: La mosquée qui fait la gloire de Cordoue, avec ses

dix-neuf galeries hypostyles, orientées vers la Mecque (page

618).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

Pourtant la belle mosquée d'Abd el-Rhaman fut respectée. On se

contenta d'élever au centre une chapelle de style mudejar dédiée à

saint Ferdinand, le patron du conquérant, tandis que le magnifique

mihrab que recouvrait une immense dalle de marbre blanc taillée en

forme de coquille, et dont les mosaïques d'or rivalisent avec celles

de Saint-Marc de Venise, était caché derrière une construction bâtarde

qui empêcha les fidèles de le voir et le préserva peut-être d'une

destruction sauvage. Près de trois siècles s'étaient écoulés ainsi

quand, en l'année 1523, l'évêque Alonzo Manrique fut pris d'une belle

ambition: celle de construire une grande, haute et robuste cathédrale

à la mode du jour. S'il eût choisi un emplacement vide, Cordoue

bénirait sans doute sa mémoire, au lieu de la détester. Mais c'était

au beau milieu de la mosquée, près de la chapelle de San Fernando,

qu'il prétendait élever l'église qui porterait son nom à la postérité,

et le choeur qui lui vaudrait les bénédictions des chanoines craintifs

des courants d'air. Ce beau projet n'eut pourtant pas l'assentiment

général. L'Ayuntamiento s'indigna, et déclara qu'il punirait de mort

quiconque oserait toucher à l'édifice. L'évêque en appela sans hésiter

à Charles Quint, et finit par lui arracher une autorisation contre

laquelle personne n'osa plus protester. On enleva les toitures de

cèdre peint et sculpté, on emporta les colonnes qui les soutenaient,

et la lourde, la malencontreuse construction qui coupe aujourd'hui les

perspectives, qui au dehors écrase à ses pieds les galeries de la

mosquée, s'éleva triomphante, à la grande satisfaction du prélat, et à

la colère des Cordouans.

[Illustration: Détail de la chapelle de San Fernando.--D'après une

photographie.]

Trois ans après, Charles Quint, de retour de Flandre, visita le nouvel

édifice. Quand il vit la grandeur du crime commis contre l'art et le

goût, il ne put réprimer son vif mécontentement.

«Pourquoi ai-je ignoré la beauté de cet édifice! s'écria-t-il. Je

n'aurais jamais permis qu'on le touchât!»

Et s'adressant aux chanoines consternés:

«Vous avez élevé un monument que vous pouviez construire autre part,

et vous avez détruit ce qui était unique au monde!»

Aujourd'hui Cordoue est plus que jamais éprise de la belle mosquée,

qui, seule, attire chez elle les étrangers. Les masques qui couvraient

le mirhab ont été enlevés, les toitures de cèdre qui se cachaient

derrière un berceau de plâtre ont revu le jour, les crépis extérieurs

ont été grattés et les murailles anciennes remises à jour; les

charpentes démolies qui n'ont point été utilisées à faire des

guitares, servent à la réparation des parties dégradées; bref, une

restauration très lente, comme tout ce qui se fait en Espagne, mais

conduite avec méthode et discrétion, effacera les traces de l'attentat

partout où il est possible de le faire. La grande verrue de l'évêque

Manrique disparaîtra-t-elle un jour? Je ne le pense pas. La vieille

mosquée est admirée, mais elle n'excite point la piété; les petits

autels des chapelles ménagées le long des murs sont pauvres et à

peine entretenus. On s'amuse, on cause dans la demeure d'Allah, tandis

qu'on se signe et que l'on se tait en entrant dans l'église. Et

pourtant, pas plus dans l'une que dans l'autre, le pied ne foule ces

dalles armoriées, sous lesquelles les grands personnages aimaient à

dormir le sommeil éternel. On y retrouve seulement les souvenirs

funèbres de quelques évêques, des chanoines et de cette merveilleuse

Doña Maria de Guzman de Parèdes qui conquit si brillamment ses grades

à l'Université d'Alcala, sous le règne de Philippe III. Le poète

Gongora, dont le style ampoulé a fait école au XVIIe siècle, et n'a

d'analogie que le style chiriguresque en architecture, repose aussi

dans une chapelle en harmonie avec son talent. Enfin le choeur abrite

les restes de Pedro Cornyo, un sculpteur du XVIIIe siècle, qui remplit

l'Espagne de sa renommée, bien qu'il fût, lui aussi, un artiste de la

décadence.

[Illustration: Vue extérieure de la mosquée de Cordoue (page

620).--D'après une photographie.]

Du minaret, sans doute analogue à la Giralda de Séville et que

surmontaient trois globes d'or et d'argent, il ne reste que l'étage

inférieur. Contre l'habitude, la main de l'homme n'est pas coupable de

sa destruction; il fut renversé au XVIe siècle par un tremblement de

terre. Herman Ruiz, l'architecte du choeur, en commença la

reconstruction vers 1593, et Gaspar de la Pena la termina en 1653. De

l'étage supérieur, la vue s'étend magnifique jusqu'aux contreforts de

la sierra Morena.

Enfin, au XVIe siècle remonte encore la belle porte de bronze

décorée d'hexagones réguliers, et le magnifique heurtoir en fer à

cheval, orné d'une inscription en caractères arabes: «Béni soit le nom

de Dieu». Elle est un des plus précieux spécimens de cet art mudejar

qui persista si longtemps en Espagne, et dont j'ai donné les origines

et la définition dans mon étude sur Saragosse.

L'on ne s'attardera guère devant le monument du _Triomphe_, tout

voisin de la mosquée, où le mauvais goût le dispute à la mauvaise

exécution.

Un peu plus bas débouche le grand pont qui réunit les rives du

Guadalquivir, et que ferme la forteresse de Calahora. La construction

en est attribuée à Octave Auguste. En vérité, il fut reconstruit par

les Maures en 815. Il mérite d'ailleurs, sa réputation. Quand les eaux

sont hautes, quand les flots torrentueux remplacent dans le lit du

fleuve le linge à sécher qui forme sa parure estivale, ses piles

massives paraissent à peine assez puissantes pour résister à la

violence des courants.

Cordoue est connue dans l'univers par l'admirable mosquée qui fait sa

gloire; elle doit aussi une part de sa célébrité au souvenir de son

fils de prédilection, Gonzalve dit de Cordoue, bien que le héros ait

vu le jour à Montilla, un bourg tout voisin de la cité. À peine a-t-on

quitté la gare, qu'on s'engage dans une largo voie nouvelle qui porte

le nom du Grand Capitan. Sa personnalité emplit la ville, et il semble

que sa mort soit d'hier, tant sa mémoire est encore vivante. Narrer

ses exploits, ses conquêtes, la noblesse de son caractère, sa

remarquable intelligence, son faste sans égal, serait faire l'histoire

de l'Espagne pendant un quart de siècle, à l'époque la plus glorieuse.

L'ingratitude ne devait pas plus l'épargner que Christophe Colomb.

Comme celui-ci fut persécuté pour avoir donné le Nouveau Monde à

l'Espagne, Gonzalve fut humilié pour lui avoir conquis l'Italie.

Isabelle n'était plus là pour réparer les fautes de son égoïste époux.

Ferdinand en vint à réclamer l'état des dépenses durant les dures

campagnes où Gonzalve avait payé de son patrimoine ses conquêtes et le

train de roi qu'il avait mené. La réponse fut fière, et telle qu'on la

devait attendre d'un Espagnol.

«Le roi me demande mes comptes; je présenterai les siens et les miens,

et l'on verra qui, de lui ou de moi, est le débiteur.»

Et quelques mois plus tard, il envoyait la belle page où se résume

toute une vie de dévouement, de sacrifice et d'honneur.

«_Les comptes de Gonzalve de Cordoue._--200 736 ducats et neuf réaux

payés aux moines, aux religieuses et aux pauvres qui ont prié Dieu

d'accorder la victoire aux armées espagnoles.

[Illustration: Statue de Gonzalve de Cordoue.--D'après une

photographie.]

«Cent millions en piques, en boulets et en piques de tranchée; cent

mille ducats en poudre et en boulets de canon; dix mille ducats en

gants parfumés, pour préserver les troupes de la mauvaise odeur que

répandaient les cadavres ennemis étendus sur les champs de bataille.

Cent soixante mille ducats pour réparer et renouveler les cloches

usées à force de sonner tous les jours à coups redoublés, en l'honneur

des nouvelles victoires obtenues sur nos ennemis. Cinquante mille

ducats en eau-de-vie pour les troupes, un jour de combat. Un million

et demi pour garder les prisonniers et les blessés.

«Un million pour messes d'actions de grâce et _Te Deum_ en l'honneur

du Tout-Puissant. 700 494 en espions, etc....

«Et cent millions pour la patience avec laquelle j'ai écouté hier le

roi, quand il demandait des comptes à celui qui lui a fait présent

d'un royaume.»

Ferdinand lut sans émotion «Las cuentas del Gran Capitan», mais,

jaloux de tous ceux que la reine avait élevés auprès de lui, il laissa

mourir le héros de découragement et de tristesse.

Ce ne fut qu'au jour de la mort, ce terrible jour des louanges, qu'il

rendit justice à celui dont la grandeur ne pouvait plus lui porter

ombrage, et ordonna de lui faire un service funèbre dans la chapelle

royale de Grenade.

Près d'un siècle auparavant, la ville, «fleur de la science et de la

chevalerie», avait enfanté un grand poète, Juan de Mena, l'un des

brillants satellites qui gravitèrent à la cour de Juan II, roi de

Castille, et père de la grande Isabelle. Quoique né dans une condition

assez humble, Mena s'était épris des lettres avec passion, avait suivi

les cours de Salamanque, était parti pour Rome où l'étude des maîtres

immortels qui venaient de révéler au monde la puissance des langues

modernes avait développé son goût et donné une direction à son génie.

À son retour, son mérite littéraire lui valut l'admiration générale et

le patronage bientôt amical du marquis de Santillane. Admis dans le

cercle privé du monarque qui, si l'on en croit les bavardages de son

médecin, avait aussi souvent à son chevet les vers de Mena que son

livre de prières, le poète paya sa dette de gratitude en offrant à son

royal admirateur les _rymes_ mielleuses pour lesquelles il montrait un

goût passionné. Il lui resta fidèle parmi toutes les fluctuations des

guerres civiles et ne lui survécut que de deux ans (1456).

[Illustration: Statue de Doña Maria Manrique, femme de Gonzalve de

Cordoue.--D'après une photographie.]

De Juan de Mena date une ère nouvelle pour la poésie castillane. Son

grand ouvrage, «Le Labyrinthe», peut dans une certaine mesure se

comparer à cette partie de la _Divine Comédie_ où l'aède florentin se

place lui-même sous la protection de Béatrice. Accompagné d'une femme

jeune et belle personnifiant la Providence, le poète assiste à

l'apparition des grandes figures de la Fable et de l'Histoire, et se

complaît à dessiner leurs traits. Parfois le style s'alourdit et

devient pédant, parfois aussi les touches du pinceau ont une

simplicité et une vigueur vraiment dantesque. Avant Juan de Mena,

jamais la muse castillane n'avait pris un essor aussi hardi; et malgré

les défauts du plan général, malgré une phraséologie d'un goût

médiocre, malgré la mesure dans laquelle il est composé, «le

Labyrinthe» abonde en conceptions et en épisodes où l'énergie mêlée à

la beauté révèle un génie de premier ordre. Dans quelques morceaux

d'une importance moindre le style est d'une souplesse gracieuse qui

manque peut-être aux oeuvres de grande envergure.

Encore naquit à Cordoue ce digne père Sanchez qui parla si savamment

sur le mariage, qu'il fit dire à l'un de ses contemporains: «_Del

matrimonio sabe mas que el Demonio_».

La splendeur de sa mosquée, la gloire de ses écoles, les exploits et

les oeuvres de ses fils illustres avaient fait connaître Cordoue de

toute l'Europe intellectuelle; une de ses industries porta également

son nom dans l'univers. Je veux parler des cuirs estampés et peints

très en usage au XVIe et au XVIIe siècle. Les procédés de fabrication

sont-ils indigènes ou furent-ils apportés en Espagne par les

musulmans? On a beaucoup discuté sur cette question sans l'élucider.

Le nom de _guadamacil_ donné très anciennement aux cuirs dorés connus

plus tard sous le nom de _brocados y cueros_ est de forme arabe. Ne

dériverait-il pas du nom de _Ghadamès_, cette ville d'Afrique dont les

cuirs, comme ceux de Tunis et du Maroc, étaient célèbres au Xe siècle

sous le nom de maroquins du Levant? Ce qu'il y a de certain, c'est que

les Espagnols, soit à cause de la nature des peaux, soit à cause du

climat de leur pays, excellèrent de bonne heure dans le travail des

cuirs. Un vieil auteur, Ambroise de Moralès, s'exprime ainsi à ce

sujet:

«Le commerce des cuirs est important, beaucoup s'y sont enrichis, et

le talent est plus grand à Cordoue que dans toutes les autres villes

de l'Espagne pour bien dresser ces cuirs, qu'ils soient de chèvre ou

de mouton, et qu'ils viennent de telle ou telle province.»

Des ordonnances sévères rendues sous le règne des Rois Catholiques,

ces grands organisateurs de l'État, assurèrent d'ailleurs à

l'industrie des cuirs un avenir fondé sur le mérite et la probité. Un

apprenti ne pouvait tenir boutique avant d'avoir accompli un stage de

trois ans, la surveillance de la corporation était confiée à des

maîtres assermentés, aucun ouvrier n'y était admis sans avoir fait ses

preuves, enfin il était interdit sous peine d'amende d'employer les

peaux d'animaux morts de maladie. Grâce à ces sages mesures, la

quantité des _cordouans_ que l'on exportait jusqu'en Amérique devint

telle qu'en 1552 les Espagnols se plaignirent de leur enchérissement

et demandèrent que leur sortie fût prohibée comme l'était celle des

draps et des soies. C'était une singulière manière de faire prospérer

l'industrie. On fit droit cependant à leur réclamation, et les cuirs

de Cordoue ne traversèrent plus l'Océan que sous la forme de cartes à

jouer destinées aux conquérants de la Floride.

Les rues où l'on fabriquait les cuirs ne fleuraient ni la rose ni même

l'oranger; en revanche, elles offraient de jolies perspectives, car

les cuirs peints et dorés séchaient d'habitude sur le pas des portes,

et jetaient devant chaque maison de merveilleux faisceaux de couleurs

et des diaprures infiniment riches et variées.

Séville, Ciudad Rodrigo, Valladolid disputèrent bientôt à Cordoue la

suprématie dans l'art de travailler les cuirs, et Ciudad Rodrigo

s'appliqua tout spécialement à la fabrication des gants parfumés à

l'ambre, ces «guantes de ambar», fendus sur le haut de la main, qui

eurent tant de succès au XVIIe siècle dans toutes les cours d'Europe.

Le roi d'Espagne en approvisionnait les princes étrangers, et, à

l'occasion du mariage de Louis XIV, Philippe IV qui connaissait les

goûts de la reine-mère n'oublia pas de lui envoyer des gants dignes de

ses mains souveraines:

«Ordonnons envoyer à la reine-mère trois malles d'une _varra_ de

large, avec coins, serrures, gonds et verrous formés par un joug d'or;

deux émaillées de vert et l'autre de blanc avec des ornements de

filigrane, pleines de _cordobans_ et de gants d'ambre. Une autre malle

au duc d'Anjou, frère du roi.»

Les marchés que les Espagnols s'étaient fermés à plaisir s'ouvrirent à

leurs concurrents. Les Vénitiens en particulier se distinguèrent dans

l'industrie des cuirs peints et dorés; mais ils ne furent pas les

seuls et, dans l'Europe entière, on les copia ou on les imita. En

France, ils furent connus dès le XVIe siècle sous le nom de cuir d'or

basané, de cuir d'or, ou encore de cuir argenté et figuré. On lit dans

un document daté de 1530 l'ordonnance suivante:

«Il y avait dans la ville de Paris grande abondance de cordoban

d'Espagne, qui est le meilleur de tous les cuirs, et ordonnons que ne

se vendent cordobans de Flandre parce que ceux-ci sont pour la plupart

arrangés au tanin.»

Le Tour du Monde; De Tolède à Grenade Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 6 / 9 段