Philippe Vigarni, dit de Bourgogne, a composé les stalles de gauche,

tandis que Berruguete entreprenait celles de droite. Les personnages

représentés presque de grandeur naturelle au-dessus des dossiers, sont

empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament. La stalle de

l'Archevêque, si particulièrement belle, avait été réservée à

Berruguete. La mort vint, et son collaborateur eut la gloire de la

tailler. Elle porte l'écu du cardinal Siliceo sous le pontificat

duquel elle fut exécutée, au lieu de celui de l'archevêque Talavera

qu'on retrouve sur les autres stalles. Les colonnes de bronze qui

soutiennent la petite coupole dont elle est surmontée sont ciselées à

miracle. Au dossier, un bas-relief d'albâtre, dû au ciseau de Grégorio

Vigarni, frère de Philippe de Bourgogne, représente la Vierge posant

la chasuble sur les épaules de saint Ildefonse. La grâce et la beauté

mystique de la sainte n'ont d'égale que l'expression extatique et

ravie de celui qui la contemple. Un groupe important se dresse

au-dessus de la coupole, il représente la Transfiguration de Jésus

entre Élie et Moïse. Berruguete eut le temps de l'exécuter et même

d'avoir des difficultés avec le Chapitre pour le paiement de cette

oeuvre. Le maître-architecte de l'Alhambra, Pedro Machuca, fut choisi

comme expert et fixa le prix du travail à 82 628 réaux, somme très

importante pour l'époque puisqu'elle répond à 26 000 francs, toutes

proportion et relation gardées.

Au-dessus des stalles s'élèvent à droite et à gauche des orgues que la

beauté des registres et l'excellence du mécanisme rendent justement

célèbres. L'un date de 1756, l'autre de 1796, et toutes deux sont dues

à des constructeurs fameux. Leur boiserie toute dorée est de style

chirruguresque. Ceci dispense d'en parler plus longtemps. Le mobilier

du choeur rivalise avec les stalles. Au milieu, un aigle aux ailes

éployées, aux griffes reposant sur une base gothique d'un style plus

ancien, porte les énormes et pesants livres liturgiques. Ce bel oiseau

est sans doute venu d'Allemagne à la Renaissance. Deux autres pupitres

en bronze doré de forme différente, sont disposés un peu plus bas et

parallèlement aux stalles. De très beaux bas-reliefs représentant le

Passage de la Mer Rouge et David dansant devant l'Arche ornent les

parties planes de ces pupitres. Ils ont été si solidement dorés qu'ils

ne portent pas trace d'usure, bien qu'ils soient datés de 1570. S'il

aimait les arts, le Chapitre chérissait aussi l'économie, car il eut

encore des difficultés avec leur auteur, Nicolas de Vergara le Vieux.

Il y eut dispute, querelle; enfin l'on réussissait à s'entendre.

[Illustration: Portrait d'homme, par le Greco.--Photographie Hauser Y

Menet, à Madrid.]

Entre le choeur et la Capilla Mayor actuelle que ferme une grille

surmontée d'un admirable Christ en croix, s'étend un assez grand

espace. Il fut occupé jusqu'au XVe siècle par la Capilla Mayor

antique, tandis qu'en arrière s'élevait la chapelle dite des Rois

Vieux, fondée par le roi D. Sanche le Brave, pour servir de sépulture

à sa famille. Devenu cardinal et primat d'Espagne, Ximénès de Cisneros

obtint des Rois Catholiques l'autorisation de transporter ailleurs les

restes de leurs prédécesseurs et, des deux chapelles, de n'en faire

qu'une de proportions plus vastes et mieux en harmonie avec

l'importance de l'édifice. Un remaniement si important a laissé sa

trace. La Capilla Mayor, après avoir hérité des statues et des

ornements des deux sanctuaires, apparaît surchargée, encombrée,

disparate. Parmi les effigies des rois et des reines, se sont glissées

celles d'un vilain et d'un mécréant.

La fameuse bataille de las Navas était engagée, et l'armée chrétienne,

cernée par l'Infidèle, allait être écrasée, quand un pâtre se présenta

au roi Alfonse VIII, et lui offrit de le conduire par une voie

inconnue, mais sûre, hors du défilé où ses troupes risquaient de

périr. Quand il eut tenu sa parole, le pâtre disparut sans attendre un

remerciement, ni solliciter une récompense. Le bruit courut aussitôt

que le sauveur de l'armée chrétienne était un envoyé du ciel. En

témoignage de reconnaissance, Alfonse VIII ordonna d'élever une statue

représentant le guide céleste, et le dépeignit à l'artiste tel qu'il

lui était apparu.

Vis à vis du _Pastor de las Navas_ figure le digne alfaqui Abou Valid,

qui, par sa prudence, sauva la reine Constance du châtiment qu'elle

avait bien un peu mérité. Au delà des statues royales et en se

rapprochant de l'autel, se superposent une série de tombeaux où

dorment les membres des familles royales que l'on n'a point

transportés dans la chapelle des _Rois Nouveaux_. Là encore, à une

place toute royale, s'est introduit un personnage que sa naissance ne

destinait pas à un tel honneur. Il ne s'agit de rien moins que du

célèbre D. Pedro Gonzalès de Mendoza, cardinal, primat d'Espagne et

premier ministre des Rois Catholiques.

[Illustration: La cathédrale de Tolède (page 593).]

Ce n'est pas sans peine que ses restes reposent dans un tombeau qui

est plutôt une chapelle, car elle renferme un autel où, suivant les

dernières volontés du prélat, on devrait dire trois messes par jour.

Quand le cardinal fut mort, les chanoines, qui l'avaient peut-être

trouvé encombrant durant sa vie, s'empressèrent de protester contre

les clauses de son testament. L'emplacement que le défunt désignait

pour y construire sa sépulture, dirent-ils d'abord, ne pouvait être

attribué qu'à un monarque ou à un prince de sang royal. Puis il

fallait renverser une partie de la muraille qui soutenait la voûte,

pour établir une communication directe entre l'emplacement choisi et

la chapelle; et l'on objectait le danger qu'il y aurait à ouvrir cette

baie. Informée de cette résistance, Isabelle, que Mendoza avait eu

l'habileté de déclarer son exécutrice testamentaire, envoya au

Chapitre l'ordre de se conformer aux dernières volontés du cardinal.

Comme il ne se pressait pas d'obéir, elle se souvint de la reine

Constance. Accompagnée de maçons, et profitant de la nuit, elle se

rend à la cathédrale et commande aux ouvriers d'en attaquer sous ses

yeux l'épaisse muraille. Quand les chanoines arrivèrent au matin, ils

trouvèrent le percement à peu près achevé. La voûte n'étant pas

tombée, il ne servait à rien de protester plus longtemps.

La chapelle, le tombeau et la belle statue qui est placée sur le

sarcophage, sont dus au maître Alonso de Covarrubias. Vingt-sept

sculpteurs l'aidèrent dans ce travail. Quatre ans suffirent à terminer

l'oeuvre, qui fut inaugurée en 1504, après la mort d'Isabelle.

[Illustration: Enterrement du comte d'Orgaz, par le Greco (église

Santo Tomé) (page 591).--D'après une photographie.]

En admettant les restes de Mendoza parmi ceux des rois et des princes

de Castille, la reine avait voulu récompenser le serviteur loyal, le

guerrier valeureux, le grand politique qui, à la bataille de Toro,

avait contribué à lui conquérir le trône, et qui, devant Grenade, aida

si puissamment à lui donner un royaume. C'est lui qui, s'élevant

au-dessus des préjugés de son temps et de son ordre, prêta l'oreille

aux prières de Colomb, embrassa ses vues et lui acquit le bon vouloir

encore timide d'Isabelle. Sans Mendoza, elle n'eût, peut-être, jamais

été la souveraine d'un monde nouveau. Généreuse et reconnaissante,

elle ne lui garda pas rancune d'avoir été surnommé, de son vivant, «le

troisième roi d'Espagne», et après sa mort elle remplit avec scrupule

ses dernières volontés. Le collège de Santa-Cruz à Valladolid, et

l'hôpital du même nom, dont elle posa la première pierre à Tolède,

n'ont pas d'autre origine.

Le grand cardinal était tel qu'on pouvait concevoir de son temps les

princes de l'Église. Pourtant, un ecclésiastique qui prêchait un jour

en sa présence, profita de l'occasion pour tonner contre le

relâchement du siècle et le fit en des termes tels, qu'il était

impossible de se méprendre sur ses intentions. La suite du prélat

bouillait d'impatience, et se promettait de châtier l'audacieux. Mais,

loin de trahir aucun ressentiment, Mendoza commanda de porter au

prédicateur un plat de gibier qu'on devait lui servir ce jour-là, et

fit accompagner le présent d'une bourse garnie de doublons d'or, en

guise d'épices.

À l'excuse de Mendoza, il est juste d'ajouter que le non-célibat des

prêtres était toléré et que les anciens fueros d'Aragon permettaient

même aux descendants des ecclésiastiques d'hériter de leurs parents

décédés intestats. Ce sont là des usages mudejar, qui ont, avec les

moeurs occidentales, les mêmes rapports et aussi les mêmes différences

que celles qui existent entre l'architecture des palais tolédans,

bâtis pour des chrétiens, et celles des édifices élevés en France à la

même époque.

[Illustration: Le couvent de Santo Tomé conserve une tour en forme de

minaret (page 590).--D'après une photographie.]

Dans une de ses dernières visites à son ministre mourant, Isabelle le

pria de lui désigner son successeur, choix d'autant plus important,

que l'archevêque de Tolède était de plein droit président du Conseil

de Castille. Pressé de donner le nom de l'homme le plus digne de

remplir cette double charge, Mendoza lui recommanda le frère Francisco

Ximénès de Cisneros, de l'ordre des Franciscains, qui déjà la

confessait, bien à contre-coeur du reste. Jamais, peut-être, Mendoza

ne rendit un plus grand service à sa patrie, car il confiait l'État à

des mains plus pures que les siennes, et en remettait en même temps la

direction à un esprit de haute envergure, capable de continuer et de

mener à bien l'unification de l'Espagne.

Ximénès ne repose pas, comme son prédécesseur, dans la cathédrale de

Tolède. Il avait choisi, pour dormir son dernier sommeil, la retraite

plus modeste de l'Université d'Alcala qu'il avait fait construire;

mais son souvenir vit quand même dans son église primatiale, et

surtout dans la chapelle Mozarabe où se conservent des traditions

séculaires.

Qu'est-ce donc au juste que le rite mozarabe?

Lorsque les musulmans eurent pris Tolède, ils y exercèrent une

domination si douce, que les chrétiens furent autorisés à y pratiquer

leur culte. Trois siècles plus tard, Alfonse VI, en reconquérant la

ville, y trouvait une population chrétienne qui avait gardé toutes les

formes du vieux culte gothique, alors qu'elles s'étaient transformées

dans les pays restés chrétiens. Le rite tolédan fut donc conservé dans

les six églises où il s'était perpétué pendant la domination

étrangère; mais, peu à peu, le nombre des mozarabes décrut, et le rite

se fût perdu sans retour, si Ximénès ne lui eût consacré une chapelle

mise en communication directe avec la cathédrale. La messe qu'on y

célèbre en pompe chaque jour, diffère de la messe dite suivant le rite

romain. Bien qu'il ne s'agisse que de pures questions de formes,

telles que le fractionnement de l'hostie en neuf parties, l'ordre des

prières--le _Credo_ se dit après l'élévation,--la suppression du

dernier évangile, etc., de graves dissentiments s'élevèrent jadis

entre les partisans des deux rites. On livra pour eux des combats

singuliers, l'un et l'autre eurent leurs chevaliers qui les

défendirent en champ clos. Le succès étant demeuré incertain, on s'en

remit au feu pour affirmer la volonté du Ciel. Un bûcher fut allumé,

et en présence d'une assistance anxieuse les livres tolédans et latins

y furent jetés en même temps. Les premiers demeurèrent intacts,

pendant que les autres étaient consumés. La voix du Ciel avait parlé,

le rite tolédan ou de Saint-Isidore fut conservé. Aujourd'hui la messe

mozarabe est un peu considérée comme une curiosité, et rentre dans le

domaine de l'archéologie chrétienne. Si les étrangers y viennent en

nombre, on n'en saurait dire autant des gens de la ville que, seules,

les cérémonies des grandes fêtes ont le pouvoir d'y attirer. Le nombre

toujours décroissant des Mozarabes n'a rien de surprenant, étant donné

que, dans les unions mixtes, l'époux de rite latin bénéficie de

certains privilèges refusés à l'époux de rite tolédan. C'est ainsi

que, dans le premier cas, la femme est forcée de rentrer dans le giron

de l'Église latine, tandis que dans le second elle ne devient pas

mozarabe.

Il est assez difficile de comprendre à quel sentiment obéit un

réformateur tel que Ximénès, en assurant par la construction d'une

chapelle particulière, la perpétuité du culte qui mourait. Quoi qu'il

en soit, l'édifice, commencé en 1504 sur les plans de Enriquez de

Egas, et bâti par des maçons musulmans, nommés Faranx et Mahomet, n'a

rien de bien remarquable. En revanche, sur le mur qui fait face à

l'entrée, s'étend une belle fresque de Jean de Bourgogne, datée de

1514. Elle représente, en trois tableaux admirablement conservés, les

épisodes du débarquement de l'armée espagnole commandée par le grand

cardinal, devant la ville d'Oran, en 1509. La prise de la ville, le

soir même du débarquement, fut le grand triomphe de la vie de Ximénès.

À sa prière, le Ciel, au dire des combattants, avait renouvelé le

miracle de Josué, et arrêté le soleil jusqu'à ce que les chrétiens

eussent forcé les murs de la citadelle musulmane.

Il n'est pas surprenant que le cardinal, en dépit de sa ferveur et de

son humilité bien connues, ait succombé à la tentation de conserver à

la postérité le souvenir du grand service qu'il rendit à son pays,

service qui lui attira la jalousie de Ferdinand, et lui valut, pour

plusieurs années, une sorte d'exil dans son Université d'Alcala.

La chapelle mozarabe n'a pas seule le privilège de garder le portrait

fidèle du grand cardinal. On retrouve son visage d'ascète parmi les

portraits des primats d'Espagne qui se déroulent sur les murs de la

salle capitulaire, et aussi dans une fresque située au-dessus de la

porte de cette salle. Cette peinture représente le Jugement et les

fins dernières de l'homme. Comme l'artiste prétendait installer le

cardinal parmi les élus, dans la gloire du Ciel:

[Illustration: Les évêques Mendoza et Ximénés.--d'après une

photographie.]

«C'est trop d'orgueil! fit le prélat.

--Faut-il placer Votre Éminence en enfer?

--C'est trop d'humiliation!»

On prit un terme moyen, et le Cardinal fut mis en purgatoire, mais

tout prêt à en sortir et allégé de ses habits, afin de s'élever plus

vite au séjour des Bienheureux.

Une autre grande figure, mais celle-ci ensanglantée et tragique, avait

précédé Mendoza sous les voûtes du vieil édifice. Je veux parler

d'Alvaro de Luna, le favori et le ministre de Juan II, père d'Isabelle

la Catholique, dont le tronc et la tête reposent dans la chapelle de

Santiago, qu'il avait construite de son vivant, et qui est restée

l'une des plus belles de la cathédrale. Jamais destinée plus étrange

que celle de cet homme parti de bas, élevé au pouvoir par la faveur de

son maître, régnant pendant trente-deux ans sur l'Espagne, mourant sur

un échafaud, et trouvant dans la cathédrale de Tolède une sépulture

quasi royale, après avoir longtemps reposé dans le cimetière des

suppliciés. Seul, le sort du cardinal Wolseley peut être comparé au

sien.

Vers 1437, alors qu'il était au faîte de la puissance, Alvaro de Luna

avait acheté la chapelle de Santo Tomé, fondée en 1177 par le comte D.

Muno de Lara, y avait adjoint des terrains voisins, et avait fait

construire la superbe chapelle dédiée à saint Jacques en souvenir de

l'Ordre dont il avait été nommé Grand-Maître. À la place qu'il

réservait pour sa sépulture, il avait installé un automate de bronze

émaillé et doré, modelé à sa ressemblance, qui se levait et

s'agenouillait au moment de la consécration.

D'après certaines chroniques, l'automate fut détruit du vivant même du

Grand-Maître, par D. Enrique d'Aragon, durant la guerre que ce prince

soutint contre la Castille en 1440. L'une d'elles fait dire à D.

Alvaro, s'adressant à D. Enrique:

«Pourquoi n'as-tu pas bravé ma statue, et pourquoi l'as-tu détruite,

toi qui sur le champ de bataille as fui devant moi?»

[Illustration: Salon de la prieure, au couvent de San Juan de la

Penitencia.--D'après une photographie.]

Selon d'autres auteurs, la statue fut enlevée par ordre d'Isabelle la

Catholique, choquée des distractions que ses évolutions donnaient aux

fidèles. Il est probable que la première version est la bonne, car la

statue du Connétable ne dut pas survivre à sa disgrâce, et attendre

jusqu'au règne d'Isabelle pour descendre de son piédestal. Quoi qu'il

en soit, le bronze de l'automate ne fut pas perdu, et on croit en

retrouver les restes dans les deux chaires ciselées qui sont à droite

et à gauche de la Capilla Mayor.

Sur les deux sarcophages placés au centre de la chapelle, gisent les

statues tombales d'Alvaro de Luna, vêtu de l'armure et du manteau des

Grands-Maîtres de l'Ordre de Santiago, et de sa femme, Doña Juana de

Pimentel. Une inscription donne seulement la date de la mort du

Connétable, survenue en juillet 1453. Les traits du célèbre favori de

Juan II rappellent ceux du petit portrait peint sur le retable qui

surmonte l'autel, portrait copié sans doute sur un original, car le

retable fut donné et placé en ce lieu dès 1498 sur les ordres de Doña

Maria de Luna, fille du Connétable. Les sarcophages, tous deux très

beaux, sont l'oeuvre de Pedro Ortiz.

Non loin de la chapelle de Santiago, et signalée par les statues

polychromes des hérauts d'armes de Léon et de Castille, s'ouvre la

porte de la chapelle des _Rois Nouveaux_, construite par Alonzo

Covarrubias, sur l'ordre de Charles Quint. Elle est de style

plateresque, et du plus élégant qu'il soit. En dépit de la nouveauté

relative de la construction, et surtout des autels qui remontent à la

fin du XVIIIe siècle, on y vit encore parmi d'antiques souvenirs. Sous

des ornements gracieux de la Renaissance, sont étendues, sévères et un

peu hiératiques, les statues tombales des fondateurs de la première

chapelle élevée en ce lieu: D. Enrique de Castille et sa femme, Doña

Juana, morts le premier en 1378 et la seconde en 1381. Plus loin,

celles de Enrique III et de sa femme, Doña Catalina, morte en 1418.

Dans l'angle de la chapelle, se trouve une très intéressante et très

vivante statue peinte de D. Juan II, le maître trop faible et puis

trop sévère de l'infortuné Alvaro de Luna. Elle est l'oeuvre de Juan

de Bourgogne.

L'artiste a dû s'inspirer de quelque portrait fidèle, car, dans ces

yeux bleus, ce teint frais, ces joues et cette tête ronde, se

retrouvent tous les caractères que l'on remarque dans les portraits

les plus authentiques d'Isabelle la Catholique. Le regard de la fille

est seulement plus profond et plus ferme que ne l'est celui du père.

À la voûte très haute du vestibule qui précède la chapelle, sont

suspendus deux trophées fameux, qu'Isabelle avait fait placer

elle-même au-dessus du tombeau de ses ancêtres et qui furent

transportés dans la nouvelle chapelle bâtie par son petit-fils,

Charles Quint. L'un est un drapeau portugais, pris à la bataille de

Toro, livrée en 1476 par les Rois Catholiques, et à la suite de

laquelle Isabelle resta maîtresse incontestée de la couronne de

Castille; l'autre est l'armure complète de l'alferez D. Duarte de

Almaïda, qui, blessé grièvement au bras durant la même bataille,

continua de porter l'étendard royal, entre les dents, jusqu'à la fin

du combat.

L'histoire suivra l'exemple des Rois Catholiques et immortalisera le

porte-étendard de Toro en lui donnant une place à côté du soldat de

Salamine, qui, après avoir perdu les deux mains, tenta d'arrêter une

galère perse en s'y accrochant avec les dents.

Quand on a visité la grande nef de la cathédrale de Tolède et les

innombrables chapelles greffées sur les collatéraux, l'on ne connaît

qu'une partie du monument. Il reste à parcourir les sacristies et les

magasins, les archives et la bibliothèque, où, depuis des siècles,

l'on range, l'on amasse et l'on entasse les dons des rois, des princes

et des primats d'Espagne. Le contenant est digne du contenu. Les

lambris, les portes, les armoires sont, pour la plupart, des

chefs-d'oeuvre de menuiserie et de sculpture décorative. Le plafond de

la grande sacristie, avec ses caissons étoilés et cruciformes, rouges

ou bleus, damassés d'or, est une merveille d'ornementation mudejar.

Les bronzes, répandus à profusion, peuvent lutter de beauté avec le

revêtement et le marbre de la porte des Lions.

Plusieurs volumes suffiraient à grand'peine à la description des

joyaux, des tapisseries, des bannières, des ornements, des meubles,

des souvenirs historiques entre lesquels on signalerait la tente de

drap d'or qu'Isabelle la Catholique planta fièrement devant Grenade.

Puis ce sont des sculptures et des tableaux: le portrait du cardinal

Borgia peint par Vélasquez, que connaissent, seuls, quelques rares

initiés, et le Saint Antoine d'Alonso Cano, une statuette célèbre qui

est, en réalité, de Pedro de Mena, l'un des élèves favoris du maître

grenadin.

Et que dire du fonds magnifique de la bibliothèque et des archives, à

peu près inexploré encore? Quelle joie n'éprouverait-on pas à

retrouver dans la section musicale les oeuvres, pour la plupart

inédites, des célèbres maîtres de chapelle du XVe et du XVIe siècle:

les Francisco Penalosa, les Bernardino Ribera, les Andres Torrentes,

les Moralès, les Escovedo, les Pedro Fernandez, les Antonio Bernal,

les Navarro! En lisant les pages admirables laissées par certains de

ces maîtres, n'éprouverait-on pas quelque surprise à constater

qu'elles sont écrites en chiffres, et à retrouver dans leur notation

les principes de la méthode de Galin-Paris-Chevé, qui eut tant de

vogue il y a quelque trente ans.

Mais pénétrer dans les mystérieuses retraites de l'antique cathédrale

et bien connaître sa vie intime, n'est pas donné aux mortels. Trois

mille clés sont, paraît-il, nécessaires pour fermer toutes ses portes;

je crois qu'il en faut encore bien davantage pour les ouvrir. Saint

Pierre lui-même n'y parviendrait pas. Le sage est celui qui sait

modérer ses désirs. C'est en méditant sur cette vieille maxime, que

j'ai pris congé de mes guides, et que je suis sortie de la cathédrale.

(_À suivre._) JANE DIEULAFOY.

[Illustration: Prise de Melilla (cathédrale de Tolède).--D'après une

photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--51e LIV. Nº 51.--23 Décembre 1905.

[Illustration: C'est dans cette pauvre demeure que vécut Cervantès

pendant son séjour à Tolède (page 606).--D'après une photographie.]

DE TOLÈDE À GRENADE[2]

[Note 2: _Suite. Voyez pages 577 et 589._]

PAR Mme JANE DIEULAFOY.

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les

chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa Cruz.

-- Les Soeurs de Saint -- Vincent de Paul. -- Les portraits

fameux de l'Université. -- L'ange et la Peste. -- Sainte --

Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil couchant sur les

pinacles de San Juan de los Reyes.

[Illustration: Saint François d'Assise, par Alonzo Cano, cathédrale de

Tolède.]

Le grand nom d'Isabelle la Catholique a retenti bien des fois dans la

cathédrale de Tolède, et, au cours de mes nombreuses visites, je l'ai

entendu répéter par tous les échos. C'est dans ce beau sanctuaire,

pieux joyau de la couronne de Castille, que l'admirable reine vint

rendre grâce à Dieu dès que la victoire de Toro l'eut mise en

possession du sceptre qu'elle devait porter avec tant de gloire. Les

récits du temps nous ont conservé le souvenir fidèle de cette entrée

fameuse. Elle eut lieu le 31 janvier 1476.

Les rues, le Zocodover s'étaient, dès l'aurore, remplis d'une foule

bruyante, très émue. Les jurats, les échevins étaient sortis de leurs

demeures, ceux-ci parés de costumes de couleur éclatante; ceux-là, de

longues et magnifiques robes de brocart. Aux portes et aux rares

ouvertures extérieures des maisons, l'on avait suspendu des

tapisseries, des tapis d'Orient, des étoffes soyeuses venues de Venise

ou tissées par les habiles artisans de la cité. Peu à peu, le vide

s'était fait dans la ville, et la foule, suivant les chefs des grandes

familles, s'était répandue en flots pressés du côté de l'ermitage de

Saint-Eugène, où l'on avait déjà réuni des jongleurs, des chanteurs,

des poètes, des musiciens et des danseuses, tous richement vêtus.

Bientôt, annoncé par des fanfares et salué par des chants qui

célébraient l'union de la Castille et de l'Aragon, le cortège royal

apparut; les têtes s'élevèrent, et les cous se tendirent pour mieux

voir les souverains de qui la victoire assurait la paix aux deux

royaumes, et de qui la renommée était sur toutes les lèvres.

Ferdinand, tout jeune, bien pris de sa personne, les cheveux et les

yeux noirs, la figure intelligente et gracieuse, montait, en écuyer

consommé, un superbe genet. La reine parut à son tour, assise sur une

mule richement caparaçonnée, que conduisaient deux pages choisis dans

les plus nobles familles du royaume. Elle était de petite taille, mais

en elle rayonnait une majesté sereine. Ses cheveux, d'un blond ardent,

que cachaient presque les voiles qui entouraient sa tête, sa peau très

blanche, ses yeux gris-bleu rappelaient que, par son aïeule

paternelle, elle descendait de la maison de Lancastre. Une grâce

exquise, un sourire angélique corrigeaient la sévérité du front et la

fermeté du regard. Isabelle avait vingt-six ans--deux ans de plus que

son époux,--et déjà elle avait soumis un royaume que lui avaient

disputé l'étranger et les factieux.

Le Tour du Monde; De Tolède à Grenade Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 9 段