Depuis sa transformation, la vieille synagogue a subi bien des

vicissitudes. En 1550, le cardinal-archevêque D. Juan Siliceo

l'agrandit, y adjoignit quelques constructions, et en fit une sorte de

béguinage consacré aux filles repenties, sous le vocable de Refuge de

la Pénitence ou de Notre-Dame de la Pitié. Mais, soit que les

Tolédanes fussent toutes vertueuses, ou plutôt, comme l'assure un

auteur sceptique, qu'elles fussent rarement touchées de repentir, le

béguinage ne fut jamais prospère et finit par se fermer faute de

béguines. Santa Maria la Blanca, inutile et abandonnée, eût été

démolie si l'on n'eût décidé d'y loger des troupes, puis de la

convertir en magasin militaire.

Il n'y a guère plus de trente ans que cette petite merveille a été

réclamée par la Commission des Monuments historiques. Depuis cette

époque, grâce à une subvention annuelle du Gouvernement, et aux

revenus que donnent les entrées des étrangers, on a pu entreprendre

une importante restauration. À l'extérieur, rien ne signale le charme

et la grâce de son architecture; mais, à peine la porte est-elle

ouverte, que le regard embrasse dans leur ensemble cinq nefs, divisées

par trois rangées de piliers octogones, sur lesquels s'appuyent des

arcs outrepassés. Les chapiteaux, ornés de stucs ciselés avec une

délicatesse infinie, rappellent, par le dessin ornemental, leurs

prototypes encore conservés dans certaines mosquées persanes. Au

milieu des tympans, s'étendent de gracieuses rosaces, tandis que le

long de l'astragale, formée d'une torsade, règnent des feuillages

enroulés en forme de volute et mêlés à ces pommes de pin que l'on

retrouve dans les constructions de l'Alhambra remontant à l'époque du

Khalifat. Un riche plafond de bois, incrusté de nacre et d'ivoire,

couvre la nef centrale et donne à cette partie de l'édifice une

élégance suprême.

Les Juifs n'avaient pu protester contre la spoliation dont ils avaient

été victimes. Ils se résignèrent, et se réunirent plus tard dans une

synagogue plus grande et plus belle, bâtie par Samuel Lévy, le célèbre

trésorier de Pierre le Cruel, sur les plans du rabbin Don Meir Abdeli,

et terminée en 1336. Ils y célébrèrent leur culte jusqu'en 1492, cette

année à la fois glorieuse et terrible, où Isabelle prit Grenade,

décida la conquête du Nouveau Monde, et signa d'une main abusée

l'arrêt qui priva l'Espagne de cent vingt mille Juifs, industrieux,

intelligents et actifs.

La synagogue de Samuel Lévy subit à son tour le sort de son aînée, et

devint chrétienne sous le nom de _Transito de Nuestra Señora_.

L'édifice est construit avec un luxe en harmonie avec la richesse de

son fondateur, et présente un des plus beaux spécimens de l'art arabe

andalou. Il est constitué par une nef unique, couverte, à 14 mètres de

haut, par une admirable charpente de mélèze incrusté d'ivoire et de

nacre, comme celle de Santa Maria la Blanca. Sur les murs s'étendent

des ornements stucqués si délicats, si légers, si élégants, qu'on les

prendrait au premier abord pour une vieille guipure de Venise, oubliée

depuis des siècles sur la paroi. Dans la partie supérieure où

s'ouvrent d'élégantes fenêtres, se déroule, à travers des rinceaux et

des fleurs, une magnifique inscription en caractères hébraïques. Elle

chante la louange du fondateur de la synagogue, Samuel Lévy, et de D.

Pedro, roi régnant. Quand le digne trésorier fut condamné à mort par

un maître cupide et jaloux, il dut au fond du coeur regretter l'argent

qu'il avait consacré à louer son bourreau. L'inscription n'en a pas

moins échappé aux atteintes du temps, et doit à sa position élevée

d'avoir défié les chrétiens, au moment où ils consacrèrent la

synagogue, après l'avoir transformée en église.

Aujourd'hui, un échafaudage énorme, des planchers successifs auxquels

on accède par des escaliers, coupent la nef en plusieurs étages, et

empêchent d'apprécier la beauté de son ensemble. Il est cependant

possible d'admirer de magnifiques fragments, de reconstituer les

grandes lignes du temple et de reconnaître que si, au train dont on la

mène, la restauration entreprise risque de durer un demi-siècle, elle

est du moins exécutée avec une véritable science, une habileté et une

souplesse de main incomparables.

Autour du Transito qu'avoisinait le palais de Samuel Lévy, autour de

Santa Maria la Blanca, le sol nu est celui de l'ancien quartier juif.

Hélas! sur les escarpements du Tage, sur les hauteurs où les fils de

ceux qui avaient mesuré du regard l'abîme du Cédron avaient trouvé un

asile qu'ils espéraient éternel, il ne reste que décombres et

poussières. Quel terrible exode que celui de la nation infortunée,

contrainte de quitter la terre où elle vivait depuis des siècles, de

réaliser en quelques mois tous ses biens, sans qu'il lui fût permis

d'emporter le peu d'or qui en était le prix dérisoire!

Au-dessous des deux synagogues le sol s'abaisse assez brusquement

jusqu'à une plaine que borde le Tage et qu'il couvre de ses eaux

lorsqu'il sort de son lit. Les habitations y sont clairsemées;

pourtant, une maison plus haute que ses voisines et de meilleure

apparence attire mes regards. En travers de la façade et à plus de

huit mètres de hauteur une large pierre incrustée, portant une

inscription gravée et peinte en noir, m'apprend que le Tage

l'atteignit durant une crue restée célèbre.

Étonnée, j'avise une brave femme qui ... peigne sa petite fille sur le

pas de la porte.

«Eh quoi! les eaux du fleuve montent parfois jusqu'à cette hauteur?

--Oh non!... Les crues les plus fortes ne se sont jamais élevées à

plus d'un mètre ou deux au-dessus du sol, et c'est déjà beaucoup!...

Seulement, comme les enfants risquaient d'abîmer l'inscription en

jouant à la balle, l'Alcalde nous a commandé de la placer hors de leur

portée.»

C'est en réfléchissant à la prudence et à la sagesse de cet

administrateur d'élite, que je me suis laissé entraîner jusqu'à la

nouvelle porte de Visagra (porte des champs), une construction massive

remontant à l'époque de Charles Quint, et dont la vue ferait la joie

de tous les polyorcètes si elle n'était maudite par les muletiers qui

s'engagent sous sa voûte étranglée.

Il y a bel âge qu'un maire d'Avignon eût fait disparaître cet

obstacle; mais à Tolède on a le respect du passé, comme le montrent

les précautions prises pour sauvegarder le souvenir des inondations.

(_À suivre._) JANE DIEULAFOY.

[Illustration: Tympan Mudejar.--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME IX, NOUVELLE SÉRIE.--50e LIV. Nº 50.--16 Décembre 1905.

[Illustration: Des familles d'ouvriers ont établi leurs demeures près

de murailles solides.--D'après une photographie.]

DE TOLÈDE À GRENADE[1]

[Note 1: _Suite. Voyez page 577._]

PAR Mme JANE DIEULAFOY.

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. -- Les

pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre du Greco.

-- La mosquée de Tolède et la reine Constance. -- Juan Guaz,

premier architecte de la Cathédrale. -- Ses transformations et

adjonctions. -- Souvenir de la bataille de las Navas. -- Le

tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique est son

exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite mozarabe. --

Alvaro de Luna. -- Le porte-bannière d'Isabelle à la bataille de

Toro.

[Illustration: Castillane et Sévillane.--D'après une photographie.]

«J'ai vu beaucoup de maisons, beaucoup d'oisifs et, dans les rues

riches ou pauvres, des ordures à boisseau. J'ai aperçu le ciel à

travers des fenêtres petites comme des barbacanes, et l'on m'a raconté

qu'une figure avenante est souvent le masque des méchants, que les

aubergines mûrissent en été et qu'il y a des moustiques à l'automne.»

Cette description de Tolède que faisait, au milieu du XVIIe siècle, le

gracioso de Garcia de la Châtaigneraie, dans le célèbre drame de

Francisco de Rojas, est encore exacte, et si aux ordures on ajoutait

les décombres, on n'aurait pas une virgule à y retrancher ou à y

mettre.

Les monuments élevés au cours des trois premiers siècles qui suivirent

la reconquête, construits dans ce style _mudejar_ que j'ai étudié à

Saragosse, ont particulièrement souffert, soit que la mode malfaisante

en ait ainsi décidé, soit que la décoration ait été fragile et peu

durable.

Tel est le cas du magnifique palais qui longe la _Calle del Moro_. On

franchit une porte quelconque, et l'on entre dans un jardin à peu près

inculte, autour duquel habitent plusieurs familles d'ouvriers. Ils ont

appuyé leurs masures à des murs solides encore, et démoli la richesse

pour, bâtir la pauvreté. De cette vaste demeure, il ne reste qu'une

salle de belles proportions, couverte d'une magnifique charpente

analogue à celle du Transito. La partie supérieure des murailles, que

n'ont pu atteindre ni le marteau des ouvriers ni la balle des enfants,

est ornée de stucs infiniment délicats. Ce beau vaisseau que

prolongent, à ses extrémités, deux pièces plus petites, a servi

longtemps de dépôt aux pierres nécessaires à l'entretien de la

cathédrale, et a conservé, de cette destination, le nom de _Taller del

Moro_ (atelier du Maure). Durant ces dernières années on l'a

transformé en une humble remise.

Et pourtant ce palais fut habité par Charles Quint. On raconte que ses

jardins se confondaient avec ceux qui entouraient la demeure du comte

de Fuensalide, où mourut l'unique femme du grand empereur, cette

triste Isabelle de Portugal, cette mère de Philippe II, dont une

admirable peinture du Titien nous a conservé les traits délicats sous

l'or des cheveux soyeux et fins.

Un autre spécimen de cette architecture mudejar née du mariage des

arts de l'Occident et de l'Orient, celui-ci en parfaite conservation,

mais de proportions restreintes, est le salon de la _Casa de Mesa_.

Les stucs employés dans les revêtements ont beaucoup d'analogie avec

les ornements du Transito érigé en 1366, mais ils ressemblent encore

davantage à ceux du palais d'Ayala, daté de 1440. Il est donc permis

de supposer que l'édifice fut bâti au XVe siècle.

En 1551 l'archevêque D. Juan Martinez Siliceo y installa une maison

d'éducation sous le nom de «Collegio de las doncellas virgineas». Ces

jeunes filles, au nombre de cent, n'y entraient qu'après avoir fait

preuve, non de quartiers de noblesse comme on l'a dit par erreur, mais

d'une parfaite pureté de sang, ce qui est bien différent. Pour avoir

un sang pur ou du sang de vieux chrétien, il ne fallait compter parmi

ses aïeux les plus reculés ni un juif, ni un Maure, ni un condamné de

l'Inquisition, du côté paternel comme du côté maternel. Cervantès

ajoute même, et c'est logique, qu'il fallait une filiation légitime

ininterrompue et prouvée. Évidemment, on ne devait pas être aussi

exigeant sur ce dernier chapitre que sur le premier.

Les pupilles de l'archevêque Siliceo étaient admises dans son collège

entre sept et dix ans. Six places étaient réservées aux enfants de la

famille du fondateur. Des rentes importantes leur étaient attribuées

durant leur vie, si elles restaient dans l'établissement. En cas de

mariage, elles recevaient une dot de 5 535 réaux; mais aucune faveur

ne leur était accordée si elles le quittaient pour entrer dans un

monastère; l'objet principal du fondateur étant d'élever de vaillantes

et bonnes mères de famille, expertes aux soins domestiques et capables

de bien tenir une maison.

[Illustration: Isabelle de Portugal, par le Titien (musée du

Prado).--Photographie Lacoste, à Madrid.]

En 1810, la Casa de Mesa passa aux mains des Carmélites qui firent

leur chapelle du grand salon. C'est à leur présence qu'il faut

attribuer son parfait état de conservation. Elle appartient

aujourd'hui à un homme jaloux de préserver cette merveille contre

toute atteinte.

À part les palais connus et classés, il existe un grand nombre de

pauvres demeures où l'on retrouve d'intéressants fragments de

décoration mudejar. Pour les voir il ne faut pas s'en rapporter aux

guides patentés et quasi officiels: il faut suivre un amoureux des

ruines tolédanes, et pénétrer avec lui dans les patios et les écuries,

dont les habitants ont succédé à Pierre le Cruel et aux grands

seigneurs de sa cour.

Tandis que les maçons et les architectes mudejar élevaient dans les

divers quartiers de Tolède des palais destinés à la noblesse, le

clergé leur commandait de construire des églises. La plupart ont été

détruites par le zèle des curés épris avant l'heure d'un art nouveau.

San Justo, San Juan de la Penitencia, San Roman, San Pedro Martyr, San

Miguel, Santa Leocadia, le couvent de la Concepcion et Santo Tomé

conservent, ceux-ci une tour en forme de minaret qui s'élève pour

protester contre la transformation des nefs placées jadis sous leur

garde, ceux-là une frise ou un plafond dans lesquels se décèlent

l'habileté technique et la science des constructeurs. Toutes ces

églises sont intéressantes à visiter, mais Santo Tomé renferme deux

chefs-d'oeuvre qui lui assignent une place hors de pair: la statue

polychrome du prophète Élie, dont les draperies ont malheureusement

été restaurées, et l'enterrement du comte d'Orgaz, la plus admirable

composition qui soit due au pinceau du réaliste Greco.

La beauté olympienne de la tête d'Élie, le modelé vigoureux des mains

et des pieds qui dépassent la robe de bure font immédiatement penser

aux élèves espagnols de Michel-Ange. Et comme l'on ne saurait songer à

Berruguete, on doit l'attribuer soit à Tordésillas, soit plutôt à

Bercera.

[Illustration: Le palais de Pierre le Cruel.--D'après une

photographie.]

Domenico Greco ou Theotocopuli, pour lui rendre son véritable nom, est

un de ces artistes longtemps méconnus qui suffiraient à glorifier les

villes qui les ont accueillis. La couleur sévère et puissante, la

composition harmonieuse, le dessin magistral et l'expression des

visages sont saisissants au même degré et au même titre. Ce noble

descendant des grands artistes de la Hellade, était né en Grèce, comme

son nom et son surnom l'indiquent; puis, après avoir traversé l'Italie

où il avait été l'élève du Titien, il était venu en Espagne et s'était

fixé à Tolède. En outre de l'Enterrement du Comte d'Orgaz, daté de

1584, la ville possède quelques superbes portraits de ce grand maître,

peints dans une gamme grise qui rappelle la manière de Franz Hals.

Entre les manifestations du zèle pieux de Tolède, c'est sur la

cathédrale que se concentre aujourd'hui l'attention générale. De

toutes parts on l'aperçoit. Tantôt elle apparaît au-dessus des

maisons, tantôt elle remplit des échappées de ciel ménagées dans les

rues très étroites qui convergent vers elle. Elle se dresse flanquée

de puissants contreforts, enveloppée de pinacles, couronnée de

galeries ajourées, dominée par des tours et des tourelles aiguës, et

par le clocher qui s'enfonce dans l'azur du ciel. À ses pieds, se

pressent des maisons, des palais; mais on ne peut les regarder tant la

cathédrale absorbe l'esprit et retient le regard. Dans l'espace il n'y

a qu'elle, et si, pareils à des soulèvements géologiques successifs,

les annexes, les sacristies, les chapelles de tout âge se font jour à

travers le monument primitif, les choses qui se sont caressées si

longtemps harmonisent si bien leurs formes que les siècles s'y

coudoient sans se distinguer ni se heurter. Elle est le Saint-Pierre

de cette autre Rome, de cette ville aux sept collines; mais un

Saint-Pierre très mystique, très pieux, qui éveille des idées sévères

et non le souvenir de la pompe orgueilleuse des Césars. J'en veux à

Mariana de l'avoir appelée _la Riche_, alors que d'âge en âge Jupiter,

Jésus, Allah et encore Jésus furent pieusement adorés sur

l'emplacement qu'elle occupe. Le site où tant d'êtres humains

élevèrent leur coeur vers un monde idéal méritait un autre

qualificatif.

L'histoire de la cathédrale n'est pas seulement celle de Tolède, elle

est celle de l'Espagne même. La première église chrétienne qui succéda

aux temples païens dut être édifiée au IVe siècle. C'est sans doute à

cet édifice primitif que fut substituée l'église fondée par Récarède,

ce roi goth qui abjura l'arianisme et la consacra, sous le vocable de

la Vierge Marie, le 12 avril 587. Encore cet édifice ne dut-il pas

être somptueux; mais, dans ses murs, pontifièrent les saints évêques

de Tolède: les Eugène, les Eladio, les Ildefonse, les Julian; sous ses

voûtes s'assemblèrent les conciles où la monarchie gothique légiférait

et se perdait dans des subtilités théologiques, tandis que l'Arabe, au

galop de son coursier rapide, s'avançait vers la terre d'Occident.

Le Croissant s'implanta sur la terre que Viriathe avait si longtemps

disputée aux Romains. L'église fut renversée et remplacée par une

mosquée resplendissante, revêtue de marbres précieux. Et lorsque,

après trois siècles, la ville fut reconquise par les chrétiens, elle

était si belle que les Maures se la réservèrent par un article spécial

de la capitulation, et obtinrent du vainqueur la promesse qu'ils

conserveraient l'exercice exclusif de leur religion. Le roi Alfonse

promit sous serment de tenir à jamais cet engagement solennel.

Les Maures avaient compté avec le roi, mais sans la reine Constance.

D'accord avec l'évêque Bernard, elle profite de l'absence du monarque

qui guerroie au loin, pour décider ce qu'elle considère comme la plus

précieuse des conquêtes. Une nuit, trois mille chrétiens bien armés se

rassemblent sous ses ordres, et, conduits par l'évêque, ils se ruent

vers la mosquée. La porte tombe sous leurs coups, et les gardiens

surpris ne peuvent opposer aucune résistance. San Vicente Ferrer

devait suivre cet exemple deux siècles plus tard.

Le lendemain la mosquée était consacrée au culte chrétien, et rétablie

dans les droits canoniques de l'église qu'elle avait remplacée, en

dépit des protestations d'Abou Valid qui réclamait avec indignation

l'exécution du traité de capitulation.

Aussitôt les Maures dépêchèrent au roi un émissaire chargé de lui

porter leurs doléances et de réclamer, avec l'accomplissement de la

promesse royale, la punition de la reine et de l'évêque.

Alfonse, enflammé de colère, promit de châtier les coupables, et

reprit en toute hâte le chemin de Tolède.

[Illustration: Statue polychrome du prophète Élie, dans l'église de

Santo Tomé (auteur inconnu) (page 590).--D'après une photographie.]

Quand ils apprirent le soudain retour du roi, la reine et l'évêque,

saisis de crainte, tombèrent dans une profonde consternation. Par

bonheur, il se trouva parmi les Maures un psychologue prudent et sage.

«Qu'allez-vous faire? dit-il à ses coreligionnaires. Le roi Alfonse

est loyal, il tiendra sa promesse et punira comme ils le méritent la

reine qu'il aime et l'évêque qui a toute sa confiance. Vous aurez un

moment raison, mais soyez sûrs que, justice faite, le justicier vous

gardera rancune. Afin de conserver une mosquée désormais trop vaste,

ne vous aliénez pas la bonne volonté de notre souverain. Craignez

qu'il ne nous fasse repentir de la sévérité que nous exigerions de

lui.»

L'alfaqui (docteur de la loi) sut convaincre ses auditeurs, et le soir

même, délégué par eux, il courait au-devant du roi pour solliciter sa

clémence en faveur des coupables.

Alfonse témoigna le plus vif mécontentement à la reine et à l'évêque;

mais, heureux au fond du coeur d'être dispensé de sévir quand

l'honneur l'y obligeait, il montra désormais aux Arabes demeurés à

Tolède un bon vouloir qui n'était que la juste rançon de la violence

commise en son absence.

La ville conserva la mosquée comme cathédrale pendant plus d'un siècle

et demi, et ce fut seulement sous le règne de Ferdinand III, le saint

conquérant de Séville, qu'on la démolit. La première pierre de

l'église actuelle fut posée par ce monarque assisté de l'évêque Dom

Jimenez de Rada, le 4 août 1227. Sa construction s'est poursuivie

jusqu'à la fin du XVIe siècle. La chapelle Mozarabe, celles des Rois

Nouveaux, du Sagrario, de l'Ochavo, la Sacristie, la Maison du

Trésorier, la Salle capitulaire, les portes des Lions et de la

Présentation, les boiseries du choeur et une multitude d'annexes

appartiennent même à une période plus récente.

Le nom du premier architecte nous a été conservé. Il s'appelait Pedro

Ferez, ainsi qu'en témoigne son épitaphe trouvée dans la chapelle de

Santa Maria démolie lors de la construction du Sagrario. Il mourut

fort âgé, en 1285. Parmi ses nombreux successeurs, n'oublions pas le

fameux Juan Guaz à qui les Rois-Catholiques confièrent la construction

du monastère de San Juan de los Reyes.

[Illustration: Porte du palais de Pierre le Cruel.--D'après une

photographie.]

Il serait fastidieux d'énumérer le nombre de piliers qui soutiennent

la nef de la cathédrale de Tolède, des fenêtres qui l'éclairent, des

mètres carrés de voûtes qui la couvrent, de ses chapelles, de ses

verrières, de ses portes, de ses cours. Les chanoines eux-mêmes ne

sauraient donner un inventaire complet des trésors de tout genre

qu'elle renferme. Je m'attacherai donc à considérer ses parties

essentielles, et à rappeler les trois grandes figures qui se détachent

sur la masse des rois, des ministres, des guerriers, des évêques qui

ont trouvé le dernier repos dans la cathédrale, ou lui ont donné

quelque chose de leur gloire: je veux parler d'Alvaro de Luna, le

célèbre et infortuné ministre de Juan II, du grand cardinal de

Mendoza, ministre d'Isabelle la Catholique, et du non moins grand

Ximénès de Cisneros qui, investi du pouvoir souverain à la fin de la

vie de cette sublime reine, le conserva durant les premières années du

règne de sa fille, Jeanne la Folle.

Comme dans presque toutes les églises gothiques d'Espagne, la beauté

de la nef centrale est bien amoindrie par la masse encombrante de

l'inévitable choeur réservé aux chanoines. Pourtant, sa magnificence

doit lui faire beaucoup pardonner. Après avoir considéré la superbe

grille de cuivre doré et de fer argenté où se mêlent les ornements

caractéristiques du style plateresque, après avoir reconnu sur le

couronnement très orné, les armes du cardinal Siliceo, primat

d'Espagne à l'époque où le célèbre maître en ferronnerie Domingo

Cespedes acheva ce chef-d'oeuvre (1548); après avoir déchiffré

l'inscription indiquant que cette merveille fut exécutée sous le règne

de Charles V et sous le pontificat de Paul III, on commence à oublier

des griefs que la visite attentive du vaisseau ne tarde pas à effacer.

Le long des murailles qui s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des piliers, se

dressent deux étages de stalles, en noyer richement sculpté, mais de

styles différents. L'étage inférieur n'est pas le plus beau; du moins

il est le plus ancien et le plus intéressant. Chaque bas-relief

représente un incident de la conquête du royaume de Grenade par les

Rois Catholiques, et la prise successive des nombreuses places fortes

qui pendant dix ans en marquèrent les étapes. Ces stalles, achevées en

1495, datent du pontificat du cardinal de Mendoza, et sont l'oeuvre du

maître-sculpteur Rodriguez. De style gothique fleuri, elles abondent

en détails curieux et charmants sur les fortifications, les costumes,

les armes, les habitudes des chrétiens et des Maures à l'époque de la

conquête.

Les stalles de l'étage supérieur datent du XVIe siècle, et sont tout

imprégnées de l'esprit de la Renaissance. La mosaïque de marbre, de

jaspe, d'albâtre s'y mêle au bois de noyer d'une belle teinte chaude,

et fournit les éléments de la décoration.

Le Tour du Monde; De Tolède à Grenade Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 9 段