XXV

Il y eut ainsi comme un armistice sur le continent pendant cet hiver.

On apprenait pourtant par des frégates venues de France[220] que l'on

y préparait un grand convoi et des renforts pour les Antilles, afin

de mettre le comte de Grasse en état de soutenir la lutte contre la

flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Rodney. Déjà dans la

seconde moitié de janvier on avait appris la prise de Saint-Eustache

et de Saint-Christophe par M. de Bouillé, et celle de l'île Minorque

par M. de Crillon. Mais les faveurs de la fortune allaient avoir un

terme fatal pour M. de Grasse. Le grand convoi parti de France sous

l'escorte de M. de Guichen fut dispersé par la tempête. Les Anglais

réunirent toutes leurs forces navales aux îles du Vent, et le comte de

Grasse, malgré l'infériorité de sa flotte, se hasarda de mettre à

la voile pour convoyer les troupes de M. de Bouillé qui devaient se

réunir, à Saint-Domingue, à celles que commandait le général espagnol

don Galvez. L'amiral Rodney, manoeuvrant pour couper la flotte

française de son convoi, ne put atteindre que le vaisseau le _Zélé_,

le plus mauvais marcheur de l'arrière garde. Le comte de Grasse voulut

le sauver et engagea son avant-garde sous le commandement de M. de

Vaudreuil. Les Français eurent l'avantage dans ce premier combat,

livré le 9 avril 1782. L'amiral Rodney les suivit, et, ayant gagné

le vent, engagea le 12 une action générale dont le résultat fut

désastreux pour la flotte française. Le vaisseau amiral la _Ville de

Paris_ et six autres furent désemparés et pris après la plus glorieuse

résistance. M. de Grasse n'obtint sa liberté qu'à la paix. Le pont de

son vaisseau avait été complètement rasé par les boulets ennemis, et

l'amiral avec deux officiers restaient seuls debout et sans blessure

quand il se rendit[221].

[Note 220: Le 7 janvier 1782, arriva dans la baie de Chesapeak une

frégate française, la Sibylle, portant deux millions pour l'armée.]

[Note 221: V. _Not. biog._ de Grasse]

L'amiral Rodney ne put garder aucun des quatre vaisseaux dont il

s'était emparé, parce qu'ils étaient trop endommagés.

En outre, le _César_ prit feu et périt avec environ quatre cents

Anglais qui en avaient pris possession.

Quand cette nouvelle parvint aux États-Unis, le Congrès venait

précisément de recevoir du général Carleton, qui avait remplacé

Clinton dans le commandement de l'armée anglaise, la proposition du

gouvernement anglais de reconnaître sans restriction l'indépendance

des Etats-Unis, sous la condition de renoncer à l'alliance avec la

France. Le Congrès ne se laissa pas influencer par la nouvelle du

désastre éprouvé par les Français dans les eaux des Antilles. Il ne

montra que de l'indignation et refusa d'admettre le négociateur qui en

était chargé. Les États déclarèrent unanimement qu'ils considéreraient

comme haute trahison toute proposition tendant à faire une paix

séparée. Ces ouvertures, ainsi que l'armistice qui fut à la même

époque demandé par le commandant de Charleston et refusé par le

général Green, prouvaient assez que, malgré leur dernier succès

dans les Antilles, les Anglais renonçaient enfin à soumettre leurs

anciennes colonies. Les Américains désiraient certainement la paix,

mais ils montrèrent la plus grande fermeté et ils prouvèrent leur

reconnaissance envers la France en se disposant à de nouveaux

sacrifices afin d'obtenir cette paix à des conditions aussi honorables

pour les alliés que pour eux-mêmes. De son côté le gouvernement

français ne discontinuait d'envoyer des secours autant que le lui

permettait le mauvais état de ses finances. Deux frégates, la Gloire

et l'Aigle, sous le commandement de M. de La Touche-Tréville, furent

expédiées de Brest, le 19 mai 1782. Je reviendrai bientôt sur la

traversée de ces deux frégates qui portaient en Amérique, outre des

secours en argent, la fleur de la noblesse française.[222]

[Note 222: La relation inédite de M. de Broglie que je possède

m'aidera à compléter, sur le récit de cette nouvelle expédition, la

narration que M. de Ségur nous en a donnée dans ses Mémoires. Les Mss.

de Petit Thouars donnent aussi des détails nombreux sur ce sujet.]

Je reviens aux mouvements que dut exécuter l'armée française après les

récents événements des Antilles.

Après le combat du 12 avril, où le comte de Grasse fut fait

prisonnier, le marquis de Vaudreuil, qui avait pris le commandement de

la flotte, reçut l'ordre de venir à Boston pour y réparer son escadre.

Sur l'avis qu'il en donna au ministre français, M. de la Luzerne, M.

de Rochambeau sentit la nécessité de se rapprocher avec son armée des

provinces du Nord. Les chaleurs excessives du climat de la Virginie

avaient causé beaucoup de maladies.

D'ailleurs les préparatifs que faisaient les Anglais pour évacuer

Charleston rendaient superflu un plus long séjour des troupes

françaises dans les États du Sud. M. de Rochambeau apprenait en

même temps qu'il se préparait à New-York un embarquement de troupes

destinées à aller attaquer quelques-unes des colonies françaises.

Il se détermina donc à mettre ses troupes en mouvement pour les

rapprocher de New York et à demander au général Washington une

entrevue à Philadelphie. Cette conférence eut lieu, et il y fut décidé

que les deux armées reprendraient leurs anciennes positions sur la

rivière d'Hudson et s'approcheraient le plus possible de New-York

pour menacer cette place et l'empêcher d'envoyer aucun détachement au

dehors.

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 32 / 73 题