Aussitôt que la capitulation fut signée, M. de Rochambeau fit venir
auprès de lui M. de Lauzun et lui dit qu'il le destinait à porter
cette grande nouvelle en France. Lauzun s'en défendit et lui conseilla
d'envoyer de préférence M. de Charlus, qui y trouverait l'occasion de
rentrer dans les bonnes grâces du duc de Castries, son père. Mais M.
de Rochambeau lui répliqua que, puisqu'il avait commandé la première
affaire, c'était à lui à porter le premier la nouvelle du succès, et
que le comte Guillaume de Deux-Ponts ayant engagé la seconde action
partirait sur une autre frégate pour porter les détails. M. de Lauzun
dit dans ses mémoires que de Charlus ne pardonna jamais à M.
de Rochambeau ni à lui-même de n'avoir pas été chargé de cette
commission. Pourtant ce dernier partit aussi peu de jours après avec
Guillaume de Deux-Ponts.
[Illustration: MAISON DU GOUVERNEUR NELSON A YORKTOWN]
Lauzun s'embarqua le 24, sur la frégate _la Surveillante_, et parvint
à Brest après vingt-deux jours de traversée. En même temps, le général
Washington dépêchait son aide de camp, Tightman, au Congrès.
La nouvelle de la prise d'York, qui se répandit aussitôt dans
Philadelphie, y causa une joie inexprimable[216]. Le Congrès se
rassembla le 29 et prit une résolution pour faire ériger une colonne
de marbre à York, ornée d'emblèmes rappelant l'alliance entre les
États-Unis et la France avec un récit succinct de la reddition de
l'armée et de lord Cornwallis aux généraux Washington, Rochambeau et
de Grasse[217]. Il décida également qu'il offrirait deux drapeaux au
général Washington et quatre pièces de canon anglaises au comte de
Rochambeau et au comte de Grasse, avec une inscription qui leur
marquât la reconnaissance du Congrès des États-Unis pour la part
glorieuse qu'ils avaient prise à cette brillante expédition[218].
[Note 216: «Plusieurs particuliers témoignèrent leur satisfaction par
des illuminations (Cr. du Bourg), et cet événement a fourni matière
aux gazetiers de se distinguer, chose que les Américains ne négligent
pas plus que les Anglais. Trop heureux quand leurs papiers publics ne
sont pas remplis de faussetés.» Nous pouvons conclure de ce passage
que les _canards_ ne sont pas d'invention récente.]
[Note 217: Ce monument n'est pas encore construit.]
[Note 218: Un de ces canons est aujourd'hui au musée d'artillerie de
Paris.]
Le 26, le comte Guillaume de Deux-Ponts, chargé des détails du siège
et de la capitulation que lui avait donnés par écrit M. de Rochambeau
ainsi que du rapport qu'il avait été chercher auprès du comte de
Grasse à bord de _la Ville_ _de Paris_, s'embarqua sur l'_Andromaque_,
capitaine M, de Ravenel, avec MM. de Damas, de Laval et de Charlus,
qui avaient obtenu l'autorisation de revenir en France. Les vents
furent contraires jusqu'au 27 après midi. Vers deux heures on
appareilla. L'_Andromaque_ avait passé les bancs de Middle-Ground,
elle se trouvait à la hauteur du cap Henry, lorsque des signaux faits
par la _Concorde_, en répétition de ceux de l'_Hermione_ qui croisait
entre les caps Charles et Henry, annoncèrent la présence d'une flotte
anglaise. Elle était forte de vingt-sept vaisseaux et avait à bord le
prince William-Henry, avec un corps de troupes de six mille hommes,
venu de New-York, aux ordres du général Clinton.
L'_Andromaque_ fut obligée de rentrer dans le James-River et
d'attendre jusqu'au 1er novembre, sous la protection de l'escadre
française, que la flotte anglaise eût tout à fait disparu. Elle put
enfin sortir ce même jour, vers onze heures, sous la protection
de l'_Hermione_, qui l'escorta jusqu'à la nuit. Le 20 novembre,
l'_Andromaque_ abordait à Brest sans avoir couru aucun danger sérieux,
et, le 24, le comte de Deux-Ponts s'acquittait à la cour de la
commission dont il était chargé.
Le roi accueillit avec la plus grande satisfaction MM. de Lauzun et
de Deux-Ponts, et leur fit les plus belles promesses pour l'armée
expéditionnaire et pour eux-mêmes; mais son premier ministre M. de
Maurepas mourut sur ces entrefaites, et MM. de Castries et de Ségur
en profitèrent pour ne pas tenir les promesses royales à l'égard de
Lauzun et pour n'accorder de grâces ni à lui-même, ni aux officiers de
son corps qui s'étaient le plus brillamment conduits. M. de Castries
enleva même à ce colonel les quatre cents hommes de sa légion qui
étaient restés à Brest pour les envoyer au Sénégal tenir garnison
jusqu'à la fin de la guerre dans un pays célèbre par son insalubrité.
Tandis que la nouvelle de la capitulation d'York était à Versailles
l'occasion de nouvelles fêtes, à Londres elle déterminait la chute du
ministère North. On sentit, comme dans toute l'Europe, que cet
échec avait décidé du sort de la querelle entre l'Angleterre et les
États-Unis, et il ne fut plus question dès lors que de reconnaître
l'indépendance de ces derniers à des conditions avantageuses pour la
Grande-Bretagne. Le général Washington et La Fayette auraient voulu
profiter de la supériorité des forces du comte de Grasse pour attaquer
Charleston et ce qui restait d'Anglais dans les États du Sud. La
Fayette devait prendre son infanterie légère, les grenadiers et les
chasseurs français, ainsi que le corps de Saint-Simon, et aller
débarquer du côté de Charleston, pour coopérer avec le général Green,
qui tenait dans la Caroline. On dit même que lord Cornwallis, instruit
de ce projet et voyant La Fayette monter sur un canot pour se rendre à
la flotte du comte de Grasse, dit à quelques officiers anglais: «I1 va
décider de la perte de Charleston.» Il manifesta la même crainte quand
il vit revenir La Fayette à York. Mais le comte de Grasse se refusa
obstinément à toute opération nouvelle sur les côtes de l'Amérique
septentrionale. Il voulait retourner, comme ses instructions le lui
recommandaient du reste, à la défense des Antilles.
Lorsque le général Clinton eut appris la prise d'York, il se retira
avec la flotte, se contenta de jeter trois régiments dans Charleston
et rentra à New-York. Mais sa présence donna lieu de soupçonner à M.
de Rochambeau que les Anglais pourraient tenter de débarquer en dehors
de la baie, entre le cap Henry et le grand marais appelé Dismal-Swamp,
pour se jeter dans Portsmouth, sur la rivière d'Elisabeth. Ce poste,
où s'était d'abord réfugié Arnold, avait été bien retranché, et lord
Cornwallis, qui l'avait occupé avant de lui préférer Yorktown, en
avait étendu et perfectionné les fortifications. L'adjudant général
Dumas fut chargé de détruire ces ouvrages le plus rapidement possible;
on mit sous ses ordres, dans ce but, un bataillon de milices
américaines. Dumas trouva ces retranchements dans un très bon état. Il
profita d'un vent d'ouest très violent pour incendier les fascinages,
les palissades et les abatis; mais il fut obligé d'employer ensuite
plus de huit jours, avec l'aide de tous les miliciens et de tous les
ouvriers qu'il put rassembler, pour en achever la destruction complète
Le comte de Grasse, aussitôt après la capitulation, avait fait ses
préparatifs de départ. Pendant les journées des 1 et 3 novembre, il
fit embarquer sur ses vaisseaux les soldats de Saint-Simon, prit des
approvisionnements et le 4 il fit voile pour les Antilles, ne laissant
dans la baie de Chesapeak qu'une petite escadre composée du Romulus,
aux ordres de M. de La Villebrune, et de trois frégates; Le même jour,
les bâtiments promis aux Anglais pour les transporter à New-York ou en
Angleterre furent mis à leur disposition. Lord Cornwallis s'embarqua
pour New-York. Les premiers succès de ce général avaient fait espérer
aux Anglais qu'il allait devenir le conquérant des colonies révoltées
et leur punisseur[219]. Lui-même avait longtemps compté sur le succès.
[Note 219: Vieux mot dont Corneille, qui en sentait la valeur, s'est
servi pour la dernière fois et qui mérite d'être réhabilité.
Pendant toute la campagne de 1781, il ne cessait d'écrire à son
gouvernement qu'il avait définitivement conquis les Carolines; et
comme cette conquête était toujours à refaire, on assimila plaisamment
en Angleterre le succès de ce général à la capture qu'avait faite un
soldat écossais d'un milicien américain. Il écrit à son capitaine:
J'ai fait un prisonnier.--Eh bien! il faut l'amener.--Mais il ne veut
pas.--Reviens toi-même alors.--Mais c'est qu'il ne veut pas me laisser
aller.
Pourtant Cornwallis ne garda pas trop longtemps ses illusions. Six
mois avant la chute d'York, comme on lui avait offert le titre de
marquis, voici ce qu'il écrivit au lord Germaine: «Je vous supplie
de faire mes plus humbles remerciements à Sa Majesté pour ses bonnes
intentions et de lui représenter en même temps tous les dangers de ma
position. Avec le peu de troupes que j'ai, trois victoires de plus
achèveront de me ruiner si le renfort que je demande n'arrive pas.
Jusqu'à ce que j'en aie reçu un qui me donne quelque espoir de
terminer heureusement mon expédition, je vous prie de ne me parler ni
d'honneurs ni de récompenses.»]