Cependant le succès remporté par les troupes alliées dans la nuit du
14 au 13 octobre avait inspiré trop de confiance aux soldats d'Agenais
et de Soissonnais qui étaient de tranchée la nuit suivante avec M.
de Chastellux pour maréchal de camp. Ils n'exercèrent point une
surveillance suffisante, placèrent peu de sentinelles et s'endormirent
pour la plupart en ne laissant personne à la garde des batteries. Les
Anglais envoyèrent, à cinq heures du matin, un corps de six cents
hommes d'élite contre les postes avancés des Français et des
Américains. Ils surprirent ces postes, enclouèrent du côté des
Français une batterie de sept canons, tuèrent un homme et en
blessèrent trente-sept autres, ainsi que plusieurs officiers:
MM. Marin, capitaine de Soissonnais; de Bargues, lieutenant de
Bourbonnais; d'Houdetot, lieutenant d'Agenais; de Léaumont,
sous-lieutenant d'Agenais, et de Pusignan, lieutenant d'artillerie. M.
de Beurguissant, capitaine d'Agenais, qui avait été chargé de la garde
et de la défense de la redoute prise dans la nuit précédente, fut
lui-même blessé et fait prisonnier. Les Anglais ne se retirèrent
que devant M. de Chastellux, qui arrivait bien tardivement avec sa
réserve. Ce général mit tous ses soins à réparer le mal causé par
l'ennemi dans son heureuse sortie. Il poussa vivement la construction
de nouvelles batteries, et, grâce au zèle du commandant de
l'artillerie, M. d'Aboville, les pièces, mal enclouées, purent
recommencer leur feu six heures après ce petit échec.
Dès le matin du 16, d'autres batteries étaient prêtes et commencèrent
à prendre à ricochet le couronnement des défenses de l'ennemi. En
plusieurs endroits les fraises furent détruites et des brèches
pratiquées. L'ennemi ne laissa pas que de répondre encore à cette
attaque, et les Français eurent deux hommes tués et dix blessés. Le
marquis de Saint-Simon, qui était de service comme maréchal de camp
avec M. de Custine comme brigadier, fut légèrement blessé. Mais il ne
voulut quitter la tranchée qu'après ses vingt-quatre heures de service
écoulées, lorsque le comte de Vioménil vint le remplacer avec deux
bataillons de Bourbonnais et deux autres de Royal-Deux-Ponts. Un
officier d'artillerie, M. de Bellenger, fut aussi tué dans cette
journée.
Cependant la position de lord Cornwallis n'était plus tenable. Il
avait résisté jusqu'à la dernière extrémité et le quart de son armée
était dans les hôpitaux. Il avait en vain attendu des secours de
New-York et il se trouvait privé de vivres et de munitions. Déjà, dès
le 17, à dix heures du matin, il avait envoyé un parlementaire au
camp des alliés pour demander une suspension d'armes de vingt-quatre
heures. Mais le général Washington n'ayant pas trouvé sa demande assez
explicite avait ordonné de continuer le feu. On continua en effet à
tirer jusqu'à quatre heures: à ce moment vint un nouveau parlementaire
qui soumit au généralissime de nouvelles conditions. L'attaque fut
suspendue et la journée du 18 se passa tout entière en négociations.
Le vicomte de Noailles au nom de l'armée française, le colonel Laurens
pour l'armée américaine et M. de Grandchain pour la flotte, avaient
été nommés par leurs généraux respectifs pour dresser les articles de
la capitulation, conjointement avec des officiers de l'armée de lord
Cornwallis. Celui-ci demanda à sortir tambours battants et enseignes
déployées, suivant la coutume adoptée quand on obtient les _honneurs
de la guerre_. Le comte de Rochambeau et les officiers français, qui
n'avaient aucun grief particulier contre le général anglais, étaient
d'avis de les lui accorder. Les généraux américains n'étaient même
pas contraires à cette opinion. Mais La Fayette, se rappelant que les
mêmes ennemis avaient forcé, lors de la capitulation de Charleston,
le général Lincoln à tenir ployés les drapeaux américains et à ne pas
jouer une marche nationale, insista pour qu'on usât de représailles à
leur égard et obtint que la capitulation se fît dans ces deux mêmes
conditions, ce qui fut adopté.
La capitulation fut signée le 19, à midi. À une heure, les alliés
prirent possession des ouvrages anglais, et, à deux heures, la
garnison défila entre les deux haies formées par les Américains et les
Français, et déposa ses armes, sur les ordres du général Lincoln, dans
une plaine à la gauche des lignes françaises. La garnison de Glocester
défila de son côté devant M. de Choisy; puis l'armée prisonnière
rentra dans York et y resta jusqu'au 21. On la divisa en plusieurs
corps qui furent conduits dans différentes parties de la Virginie, du
Maryland ou de la Pensylvanie.
Lord Cornwallis prétexta une indisposition pour ne pas sortir à la
tête de ses troupes. Elles furent commandées par le général O'Hara.
L'adjudant général Dumas fut chargé d'aller au devant de ces troupes
et de diriger la colonne. Il se plaça à la gauche du général O'Hara,
et comme celui-ci lui demanda où se tenait le général Rochambeau: «À
notre gauche, répondit Dumas; à la tête de la ligne française;» et
aussitôt le général O'Hara pressa le pas de son cheval pour présenter
son épée au général français. Dumas devinant son intention partit au
galop pour se placer entre le général anglais et M. de Rochambeau.
Celui-ci lui indiquait en même temps d'un geste le général Washington
placé en face de lui à la tête de l'armée américaine. «Vous vous
trompez, lui dit alors Dumas, le général en chef de notre armée est à
la droite; puis il le conduisit. Au moment où le général O'Hara levait
son épée pour la remettre, le général Washington l'arrêta en lui
disant: _Never from such good a hand_ (jamais d'une aussi bonne main).
Les généraux et les officiers anglais semblaient du reste
très-affectés de leur défaite et faisaient paraître surtout leur
mécontentement d'avoir dû céder devant des révoltés pour lesquels ils
avaient professé publiquement jusque-là le plus grand dédain et même
un mépris qui était souvent allé jusqu'à l'oubli des lois les plus
ordinaires de l'humanité[213].
[Note 213: Les troupes anglaises commirent pendant la guerre de
l'Indépendance, et sur tous les points du globe où elles eurent à
combattre, les actes de barbarie les plus révoltants et les plus
contraires non-seulement aux lois de l'humanité, mais même à celles
que l'usage a consacrées dans les guerres entre peuples civilisés. Les
généraux, plus encore que leurs soldats, sont responsables devant
la postérité des violences de toute espèce qu'ils ordonnaient
de sang-froid et à l'exécution desquelles ils présidaient avec
impassibilité.
Dès 1775, tandis qu'on parlait de paix dans le Parlement, l'on donnait
des ordres pour mettre tout à feu et à sang dans les provinces
américaines. Ces ordres barbares trouvaient des exécuteurs ardents à
remplir les vues du ministère. Le général Gage, enfermé dans Boston,
se vengeait de son inaction forcée en maltraitant les prisonniers
américains, ce qui lui attirait de la part de Washington de justes
reproches et des menaces de représailles qui ne furent jamais mises
à exécution. En Virginie, lord Punmore exerçait des ravages qui lui
valurent le surnom de tyran de cette province et dont les déprédations
du traître Arnold furent seules capables de faire oublier le souvenir.
En même temps Guy Carleton régnait en despote sanguinaire sur les
malheureux habitants du Canada.
Tous les moyens de nuire leur paraissaient légitimes. En 1776,
ils contrefirent une telle quantité de papier monnaie qu'ils
discréditèrent ces valeurs fictives, dont le Congrès dut ordonner
le cours forcé. Tandis que les révoltés se bornaient à employer
les sauvages contre les tribus ennemies et les opposaient ainsi à
eux-mêmes, les Anglais promettaient aux Indiens une récompense pour
chaque chevelure d Américain qu'ils rapporteraient.
Après la victoire de Saratoga, le général Gates trouva la ville
d'Oesopus sur l'Hudson ainsi que les villages des environs réduits en
cendres par les ordres des généraux Vaughan et Wallace. Les habitants
s'étaient réfugiés dans les forêts et préféraient s'exposer au
tourment de la faim que de subir les outrages qu'un vainqueur féroce
exerçait contre les malades, les femmes, les vieillards et les
enfants.
Au commencement de mai 1778, pendant une expédition aux environs de
Philadelphie, le colonel Mawhood ne craignit pas de publier l'avis
suivant: «Le colonel réduira les rebelles, leurs femmes et leurs
enfants à la mendicité et à la détresse, et il a annexé ici les noms
de ceux qui seront les premiers objets de sa vengeance.» (Ramsay, I,
p. 335.)
Le 17 juin 1779, les habitants de Fairfleld, près de New-York,
subirent encore les derniers excès de cette férocité tant de fois
reprochée aux troupes britanniques. Leurs excursions dans la baie de
Chesapeak furent marquées par ces mêmes atrocités que la plume se
refuse à décrire.
Il serait trop long aussi de rappeler les honteux exploits de Butler,
d'Arnold, de Rodney. Mais il est un fait moins connu que je ne puis
passer sous silence.
Pour arrêter la marche des troupes alliées devant York, lord
Cornwallis, au lieu de les attaquer en soldat, recourut à des ruses
que les Indiens seuls auraient été capables d'employer. Il fit jeter
dans tous les puits des têtes de boeufs, des chevaux morts, et même
des cadavres de nègres. L'armée française souffrit à la vérité de la
disette d'eau, mais elle pouvait être inquiétée d'une manière plus
brave et plus digne. C'est du reste avec les mêmes armes qu'il avait
cherché auparavant à détruire la petite armée de La Fayette. Il
faisait inoculer tous les nègres qui désertaient leurs plantations ou
qu'il pouvait enlever, et les forçait ensuite à rétrograder et à aller
porter la contagion dans le camp américain. La vigilance de La Fayette
mit en défaut cette ruse barbare. (_Mercure de France_, décembre 1781,
p. 109.)
Il ne faudrait pas croire pourtant que ces actes de barbarie fussent
spécialement réservés à l'Amérique et exercés seulement contre les
colons révoltés. Il semble qu'à cette époque ils étaient tout à fait
dans les moeurs anglaises et que le gouvernement de la Grande-Bretagne
ne reconnaissait pas plus les lois de l'humanité que celles du droit
des gens. J'emprunte au _Mercure de France_, mai 1781, p. 174, le
récit suivant.
«Le chevalier Hector Monro a fait, devant la Chambre des communes,
en 1761, la déposition suivante. En arrivant à Calcutta, je trouvai
l'armée, tant des Européens que des Cipayes, mutinée, désertant chez
l'ennemi et désobéissant à tout ordre. Je pris la ferme résolution
de dompter en elle cette mutinerie avant d'entreprendre de dompter
l'ennemi. En conséquence, je me fis accompagner d'un détachement des
troupes du Roi et des Européens de la Compagnie, je pris quatre pièces
d'artillerie et j'allai de Patna à Chippera. Le jour même que j'y
arrivai un détachement de cipayes me quitta pour passer à l'ennemi. Je
détachai aussitôt une centaine d'Européens et un bataillon de cipayes
pour me les ramener. Ce détachement les rejoignit dans la nuit, les
trouva endormis, les fit prisonniers et les ramena à Chippera, où
j'étais prêt à les recevoir. A l'instant j'ordonnai aux officiers
de me choisir cinquante hommes des plus mutins et de ceux qu'ils
croyaient avoir engagé le bataillon à déserter. Quand ils me les
eurent présentés, je leur ordonnai de me choisir vingt-quatre hommes
des plus mauvais sujets sur ces cinquante, et, sur-le-champ, je fis
tenir un conseil de guerre par leurs officiers noirs et leur enjoignis
de m'apporter sur l'heure même leur sentence. Ce conseil de guerre les
reconnut coupables de mutinerie et de désertion, les condamna à mort
et me laissa le maître de décider du genre de supplice.
«J'ordonnai aussitôt que quatre des vingt-quatre hommes fussent
attachés à des canons, et aux officiers d'artillerie de se préparer
à les faire sauter en l'air. Il se passa alors quelque chose de
remarquable: quatre grenadiers représentèrent que comme ils avaient
toujours eu les postes d'honneur, ils croyaient avoir le droit de
mourir les premiers. Quatre hommes du bataillon furent donc détachés
des canons et on y attacha les quatre grenadiers qui furent emportés
avec les boulets. Sur quoi les officiers européens qui étaient alors
sur le lieu vinrent me dire que les cipayes ne voulaient pas souffrir
qu'on fît mourir de cette manière aucun des autres coupables.
«A l'instant j'ordonnai que seize autres hommes des vingt-quatre
fussent attachés par force aux canons et sautassent en l'air comme les
premiers, ce qui fut fait. Je voulus ensuite que les quatre restants
fussent conduits à un quartier où quelque temps auparavant il y avait
eu une désertion de cipayes, avec des ordres positifs à l'officier
commandant de ce quartier de les faire exécuter de la même manière. Ce
qui eut lieu et mit fin à la mutinerie et à la désertion.»
On sait que ce mode d'exécution, dû à l'esprit inventif du chevalier
Munro, est encore en honneur dans l'armée anglaise de l'Inde, et qu'il
fut pratiqué contre les cipayes prisonniers dans la révolte de 1854.
Voir aussi le _Message du Président Madison_, nov. 4, 1812, au Congrès
des États-Unis.]
Dumas, en signalant ce dépit des officiers anglais, qu'il était bien à
même de remarquer, puisqu'il dirigeait la colonne prisonnière, raconte
que le colonel Abercromby, des gardes anglaises, au moment où sa
troupe mettait bas les armes, s'éloigna rapidement, se couvrant le
visage et mordant son épée.
On se traita de part et d'autre avec la plus grande courtoisie, on se
rendit des visites. Mais au milieu de ces démonstrations de politesse
perçait, du côté des vaincus, un sentiment d'amertume qui se
traduisait en paroles satiriques ou dédaigneuses pour les Américains,
auxquels les Anglais ne voulaient pas reconnaître qu'ils avaient été
obligés de se rendre. Ainsi les généraux Washington, Rochambeau et
La Fayette, envoyèrent chacun un aide de camp complimenter lord
Cornwallis, qui retint celui de La Fayette, le major Washington,
parent du général. Il lui dit qu'il mettait du prix à ce que le
général contre lequel il avait fait cette campagne fût persuadé qu'il
ne s'était rendu que par l'impossibilité de se défendre plus longtemps
[214].
[Note: 214. Lord Cornwallis donna à dîner le 21 au duc de Lauzun, qui,
revenant de Glocester, passait au parc; ce général était assez gai
et on le trouva fort aimable. Le lendemain, le vicomte de Damas alla
l'inviter à dîner de la part de M. de Rochambeau. Ce jour-là il parut
plus triste que de coutume. Il n'avait rien à se reprocher, mais se
plaignait de Clinton.]
Le même général O'Hara: qui voulait rendre son épée à M. de Rochambeau
plutôt qu'au général Washington, se trouvant un jour à la table des
généraux français, fit semblant de ne pas vouloir être entendu de M.
de La Fayette et dit qu'il s'estimait heureux de n'avoir pas été pris
par les Américains seuls: «C'est apparemment, lui répliqua aussitôt
La Fayette, que le général O'Hara n'aime pas les répétitions.» Il
lui rappelait ainsi que les Américains seuls l'avaient déjà fait
prisonnier une première fois avec Burgoyne. Les Français seuls le
firent prisonnier quelques années après, pour la troisième fois, à
Toulon.
La garnison prisonnière se montait à 6,198 hommes, plus 1,800 matelots
et 68 hommes pris pendant le siège. Mais il y en avait 4,873 dans les
hôpitaux d'York. Ces troupes étaient composées du 1er bataillon
des gardes du roi d'Angleterre, des 17e, 23e 33e et 48e régiments
d'infanterie, des 71e, 76e et 80e régiments des montagnards écossais,
des régiments hessois du prince héréditaire et de Boos, et des
régiments allemands d'Anspach et de Bayreuth, de la _light infantry_
de la British légion et des _queen's rangers_[215].
[Note 215: Les troupes d'Anspach, deux jours après la capitulation,
offrirent, officiers et soldats, au duc de Lauzun de servir dans sa
légion. M. de Lauzun leur répondit qu'ils appartenaient aux Américains
et qu'il ne pouvait les prendre au service du roi de France sans
l'agrément du roi et du Congrès.]
On trouva en outre 214 bouches à feu de tous calibres, 7,320 petites
armes, 22 drapeaux, 457 chevaux. Les Anglais perdirent aussi 64
bâtiments dont ils coulèrent une vingtaine. Mais les 40 qui restaient
étaient en bon état, 5 étaient armés, et la frégate _la Guadeloupe_ de
24 canons qui avait été coulée put être relevée.
Les Français avaient eu pendant le siège 253 hommes tués ou blessés,
parmi lesquels 18 officiers. Un seul de ceux-ci avait été tué
le dernier jour du siège, c'était M. de Bellanger, lieutenant
d'artillerie.
Quoique les troupes françaises fussent traitées sous tous les rapports
comme des auxiliaires et que, comme nous l'avons vu, les généraux
français eussent toujours reconnu la suprématie des généraux
américains, ceux-ci s'empressèrent de leur accorder la préférence pour
la nourriture et pour tous les soins qui dépendaient d'eux. C'est
ainsi que quand les troupes du marquis de Saint-Simon joignirent
celles de La Fayette, le jeune général prit sur lui d'ordonner que
l'on ne délivrât de farines aux troupes américaines que lorsque les
Français auraient reçu des provisions pour trois jours. Aussi les
Américains n'avaient-ils presque jamais que de la farine de maïs.
Il fit prendre les chevaux des _gentlemen_ du pays pour monter les
hussards français, et les officiers supérieurs eux-mêmes cédèrent
leurs propres chevaux dans le même but. Cependant il ne s'éleva pas la
moindre plainte au su et de ces préférences que les soldats américains
reconnaissaient devoir être accordées à des étrangers qui venaient de
loin combattre pour leur cause.
Le général Nelson, gouverneur de la Virginie, fît preuve pendant cette
campagne d'un dévouement, d'un courage, d'une abnégation et d'un
respect pour les lois qui sont restés célèbres et que je ne puis
passer sous silence. Il déploya une bravoure et un zèle peu communs, à
la tête de ses milices. Il les paya de ses deniers en hypothéquant ses
propriétés. En outre, après avoir fait camper l'armée alliée au milieu
de ses récoltes et après avoir dirigé le tir de l'artillerie sur
les maisons d'York dont les plus belles, derrière les ouvrages de
l'ennemi, appartenaient à lui et à sa famille, il ne prétendit à aucun
dédommagement pour les pertes qu'il avait éprouvées. Bien plus, comme
il avait besoin de quelques moyens de transport pour faire arriver
plus promptement les vivres et l'artillerie de siège, il mit en
réquisition quelques voitures et quelques chevaux du pays, mais ce
furent ceux de ses fermiers et ses plus beaux attelages personnels
qu'il prit tout d'abord. On lui fit pourtant un crime de cet acte,
que l'on qualifiait d'arbitraire, et il fut cité devant l'Assemblée
législative. Il n'hésita pas à se démettre de ses fonctions de
gouverneur pour venir se disculper devant ses concitoyens, et tout en
rendant compte de sa conduite, il put justement défier qui que ce fût
d'avoir plus contribué que lui, de ses biens et de sa fortune, au
succès de cette importante campagne. Il fut acquitté avec éloges;
mais il ne voulut pas reprendre son gouvernement, qu'il laissa à M.
Harrison. L'amitié de Washington et les témoignages d'estime que de
Rochambeau vint lui donner dans sa retraite durent le consoler un peu
de l'ingratitude de ses concitoyens.