Les ennemis perdirent aussi beaucoup de monde. On compta de leur côté
dix-huit morts restés dans la redoute. On fit aussi quarante soldats
prisonniers et trois officiers. Les cent soixante-dix hommes restants
s'échappèrent, emportant leurs blessés.
La redoute du côté des Américains fut enlevée avec une rapidité plus
grande encore, et l'on peut dire à ce propos que les troupes alliées
rivalisèrent d'ardeur. Cette rivalité de la part des chefs causa même
un commencement de jalousie. M. le baron de Vioménil ne se gêna pas
la veille de l'attaque pour manifester à M. de La Fayette le peu de
confiance qu'il avait dans les troupes américaines pour le coup de
main projeté, et fit trop paraître son dédain pour ces milices peu
aguerries. La Fayette, un peu piqué, lui dit: «Nous sommes de jeunes
soldats, il est vrai; mais notre tactique, en pareil cas, est de
décharger nos fusils et d'entrer tout droit à la baïonnette.» Il le
fit comme il le dit. Il donna le commandement des troupes américaines
au colonel Hamilton, prit sous ses ordres les colonels Laurens et de
Gimat. L'ardeur des troupes fut telle qu'elles ne laissèrent pas aux
sapeurs le temps de frayer la voie en coupant les abatis. Le bataillon
du colonel Barber, qui était le premier dans la colonne destinée à
soutenir l'attaque, ayant été détaché au secours de l'avant-garde,
arriva au moment où l'on commençait à s'emparer des ouvrages. Au
rapport de La Fayette lui-même, pas un coup de fusil ne fut tiré par
les Américains, qui n'employèrent que la baïonnette. M. de Gimat
fut blessé à ses côtés. Le reste de la colonne, sous les généraux
Muhlenberg et Hazen, s'avançait avec une discipline et une fermeté
admirables. Le bataillon du colonel Vose se déployait à la gauche. Le
reste de la division et l'arrière-garde prenaient successivement leurs
positions, sous le feu de l'ennemi, sans lui répondre, dans un ordre
et un silence parfaits[211].
[Note 211. _Mém._ de La Fayette.]
La redoute fut emportée immédiatement. Elle n'était défendue que par
quarante hommes, tandis qu'il y en avait cent cinquante à l'autre
redoute. Comme le feu des Français durait encore, La Fayette, trouvant
le moment favorable pour donner une leçon de modestie au baron de
Vioménil, envoya auprès de lui le colonel Barber, son aide de camp,
pour lui demander s'il avait besoin d'un secours américain. Cette
démarche était en réalité inutile, car les Français ne furent de
leur côté que sept minutes à se rendre maîtres de la position qu'ils
avaient attaquée. Ils avaient aussi rencontré de plus sérieux
obstacles et une résistance plus énergique. Mais le colonel Barber fit
preuve en cette circonstance d'un sang-froid qui étonna les officiers
français. Il fut blessé dans le trajet par le vent d'un boulet ennemi
qui lui fit une contusion au côté. Il ne voulut pourtant pas se
laisser panser avant de s'être acquitté de sa commission, qui resta
d'ailleurs sans réponse.
Dans le courant de la nuit et du jour suivant, on s'occupa de
continuer la seconde parallèle à travers la redoute prise par les
Français jusqu'à celle des Américains; puis on installa dans cette
parallèle une batterie de canons qui commença aussitôt son feu.
Pendant que Français et Américains rivalisaient de courage, deux
fausses attaques tenaient en échec une partie des forces dont pouvait
disposer lord Cornwallis. C'étaient d'abord, à la gauche des lignes
françaises, sur le bord de la rivière d'York, les batteries dressées
par le régiment de Touraine qui ouvrirent un feu très-vif sur les
ouvrages ennemis. Les Français ne perdirent aucun homme sur ce
point[212].
[Note 212: Après la nuit de la grande attaque (du 14 au 15 octobre
1781), le nombre des malades à l'ambulance était d'environ cinq cents
dont vingt officiers. (_Blanchard_.)]
Du côté de Glocester, M. de Choisy reçut l'ordre de faire aussi une
fausse attaque. Emporté par sa bravoure, il résolut de la faire
aussi sérieuse que possible et d'emporter, l'épée à la main, les
retranchements ennemis. Dans ce but, il fit distribuer des haches à la
milice américaine pour couper les palissades. Mais au premier coup
de feu, beaucoup de miliciens jetèrent les haches et les fusils et
prirent la fuite. Ainsi abandonné avec quelques compagnies seulement
d'infanterie française, M. de Choisy dut se replier sur la cavalerie
de Lauzun après avoir perdu une douzaine d'hommes. Furieux de son
échec, il se disposait deux jours plus tard à renouveler sa tentative,
lorsqu'il en fut empêché par les préliminaires de la capitulation.