XIX

Le 28 septembre, toute l'armée combinée se mit en mouvement de bonne

heure pour faire l'investissement d'York. Elle marcha sur une seule

colonne jusqu'à cinq milles de Williamsbourg, où se trouve un

embranchement de deux routes. L'armée américaine prit celle de droite,

tandis que l'armée française s'avançait par l'autre. Celle-ci était

composée: 1° des volontaires, aux ordres du baron de Saint-Simon,

frère du général[199]; 2° des grenadiers et chasseurs des sept

régiments de l'armée, sous les ordres du baron de Vioménil; 3° des

brigades d'Agenais, de Soissonnais et de Bourbonnais. A un mille de la

place, les trois brigades se séparèrent et s'avancèrent jusqu'à

portée de pistolet en profitant des rideaux des bois et des criques

marécageuses pour former une enceinte continue depuis la rivière

d'York, à gauche, jusqu'au marais, près de la maison du gouverneur

Nelson.

[Note 199: Au retour de cette campagne, il fut nommé colonel en

France; il n'avait que vingt-trois ans. Mais il donna sa démission et

se livra, à des études économiques. C'est le chef de la fameuse école

Saint-Simonienne. Voir _Notices biographiques_.]

A peine la brigade de Bourbonnais était-elle arrivée à là place

qu'elle devait occuper qu'on donna avis de l'approche d'un corps

ennemi. M. le comte de Rochambeau envoya aussitôt l'ordre à M. de

Laval de prendre les piquets de l'artillerie de la brigade pour les

chasser. Cinq ou six coups de canon suffirent pour disperser cette

troupe.

Soit que lord Cornwallis ne s'attendît pas à un mouvement si prompt,

soit qu'il eût jugé inutile de pousser des postes en avant des

redoutes qui formaient son camp retranché, les avant-gardes ne

rencontrèrent que ce faible obstacle. Les bois favorisaient du reste

leur approche. Ce déploiement successif des colonnes pour occuper le

terrain inégal, et coupé par des haies se fit avec la plus grande

célérité.

De son côté, le général Washington, à la tête du corps américain,

était obligé de s'arrêter devant des marais dont tous les ponts

étaient rompus. Tout le jour et une partie de la nuit furent employés

à les rétablir.

Le 29, les troupes américaines purent avancer sur les ponts rétablis.

Les Anglais qui leur faisaient face se replièrent de leur côté, mais

non sans tirer quelques coups de canon qui tuèrent trois soldats et

en blessèrent trois autres. Du côté des Français on fit quelques

reconnaissances qui furent peu inquiétées par les ennemis. Un seul

homme fut blessé.

Dans la nuit du 29 au 30, les Anglais, dont les postes avancés

touchaient à ceux des Français, évacuèrent deux redoutes de leur côté

et une du côté des Américains, ainsi que toutes les petites batteries

qu'ils avaient établies pour la défense d'une crique a la droite de

ces ouvrages. Ils jugèrent sans doute que cette ligne de défense était

beaucoup trop étendue. Il n'en est pas moins vrai qu'en livrant

aux alliés, sans coup férir, ces importantes positions, ils leur

facilitèrent le succès en leur évitant bien des hésitations et des

embarras. M. de Rochambeau envoya de suite, le 30 au matin, ses aides

de camp Charles de Lameth et Dumas, à la tête de cent grenadiers et

chasseurs de Bourbonnais, pour occuper la plus forte de ces redoutes,

nommée _Pigeon-Hill_. Le guide qui conduisait ces officiers les

assurait qu'ils n'étaient pas à une demi-portée de fusil de la

redoute, et ceux-ci ne la voyaient pas encore. Cela tenait à sa

position au milieu des bois. On s'attendait au moins à des combats

partiels très-vifs. Le terrain aurait été très-favorable à cette sorte

de défense. Mais la place était tout à fait déserte, et l'on n'eut

qu'à s'y établir.

M. de Rochambeau fit alors une reconnaissance de la ligne abandonnée.

Il était accompagné de Guillaume de Deux-Ponts. À trois cents pas des

redoutes, vers la ville, ils virent un ravin profond de vingt-cinq

pieds qui n'était plus défendu, bien qu'il formât autour de la ville

une circonvallation naturelle. Cinquante chasseurs du régiment

de Deux-Ponts vinrent occuper la seconde redoute, tandis que les

Américains s'établissaient dans la troisième et la fortifiaient. Ils

en construisirent même une quatrième pour relier cette dernière aux

deux autres. Pendant qu'ils exécutaient ce travail, le canon de

l'ennemi leur tua quatre ou cinq hommes.

Dans la même matinée du 30, le baron de Vioménil, voulant reconnaître

les ouvrages ennemis qui étaient à la gauche des Français, fit avancer

les volontaires de Saint-Simon. Ils se rendirent aisément maîtres du

bois placé devant eux. Pourtant les postes qu'ils avaient forcés à se

replier sur une redoute firent diriger contre eux un feu assez vif de

boulets et de mitraille qui tua un hussard, cassa le bras à un autre

et brisa la cuisse à M. de Bouillet, officier d'Agenais. A la suite de

cette reconnaissance, M. de Rochambeau fit avancer d'un demi-mille le

camp occupé par la brigade de Bourbonnais.

Le 1er octobre, les deux redoutes auxquelles les Américains

travaillaient n'étant point encore finies, les ennemis ne cessèrent de

les canonner. Ils ne tuèrent que deux hommes et ne purent interrompre

le travail, qui ne fut achevé que le 5. Les Américains n'éprouvèrent

plus que des pertes insignifiantes, le feu des ennemis s'étant

très-ralenti pendant les deux derniers jours. Je dois mentionner comme

un fait bizarre la destruction d'une patrouille de quatre soldats

américains, dans la journée du 2, par un seul boulet. Trois de ces

hommes furent tués sur le coup, et le quatrième gravement blessé[200].

[Note 200. Cr. du Bourg.]

Les Français ne restaient pas non plus inactifs. Guillaume de

Deux-Ponts faisait des reconnaissances sur tout le front des troupes

et s'assurait que la droite des fortifications de l'ennemi était la

partie la meilleure de leurs défenses.

M. de Choisy avait eu de son côté, le 3, un brillant engagement. Voici

comment Lauzun en parle dans ses _Mémoires_:

«M. de Choisy commença dès son arrivée par envoyer promener le

général Weedon et toute la milice, en leur disant qu'ils étaient des

poltrons[201], et en cinq minutes il leur fit presque autant de peur

que les Anglais, et assurément c'était beaucoup dire. Il voulut dès le

lendemain aller occuper le camp que j'avais reconnu. Un moment avant

d'entrer dans la plaine de Glocester, des dragons de l'État de

Virginie vinrent très-effrayés nous dire qu'ils avaient vu des dragons

anglais dehors et que, crainte d'accident, ils étaient venus à toutes

jambes, sans examiner. Je me portai en avant pour tâcher d'en savoir

davantage. J'aperçus une fort jolie femme à la porte d'une petite

maison, sur le grand chemin; je fus la questionner; elle me dit que

dans l'instant même le colonel Tarleton sortait de chez elle; qu'elle

ne savait pas s'il était sorti beaucoup de troupes de Glocester; que

le colonel Tarleton désirait beaucoup _presser la main du duc français

(to shake hands with the french duke_). Je l'assurai que j'arrivais

exprès pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup,

pensant, je crois par expérience, qu'il était impossible de résister à

Tarleton; les troupes américaines étaient dans le même cas?

[Note 201. Voir _ante_ page 164, note, aussi p. 169.]

«Je n'étais pas à cent pas de là que j'entendis mon avant-garde tirer

des coups de pistolet. J'avançai au grand-galop pour trouver un

terrain sur lequel je pusse me mettre en bataille. J'aperçus en

arrivant la cavalerie anglaise, trois fois plus nombreuse que la

mienne[202]. Je la chargeai sans m'arrêter. Tarleton me distingua et

vint à moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre les

deux troupes, lorsque son cheval fut renversé par un de ses dragons

poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le

Prendre[203]; une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux et

protégea sa retraite; son cheval me resta. Il me chargea une deuxième

fois sans me rompre je le chargeai une troisième, culbutai une partie

de sa cavalerie et le poursuivis jusque sous les retranchements de

Glocester. Il perdit un officier, une cinquantaine d'hommes, et je fis

un assez grand nombre de prisonniers.»

Dans cette brillante affaire, pendant laquelle M. de Choisy resta en

arrière avec un corps de la milice[204] pour soutenir la légion de

Lauzun, le commandant de l'infanterie anglaise fut tué et Tarleton

lui-même fut grièvement blessé. La perte des Français fut très faible:

trois hussards furent tués et onze blessés. MM. Billy, Dillon et

Dutertre, capitaines de la légion, furent blessés légèrement; MM.

Robert-Dillon, Sheldon, Beffroy et Monthurel s'y distinguèrent. Comme

conséquence immédiate de ce succès, M. de Choisy put porter ses postes

avancés à un mille de Glocester. Dans cette nouvelle position les

patrouilles se fusillaient continuellement, et M. de Lauzun dit qu'il

ne put dormir pendant le reste du temps que dura le siège.

M. de Lauzun ne raconte pas dans ses mémoires le trait suivant

recueilli par un autre officier[205] et qui lui fait honneur. Comme il

s'en revenait avec sa troupe, il aperçut un des lanciers de sa légion

qui se défendait à quelque distance contre deux lanciers de Tarletan.

Sans rien dire à personne, il lâcha la bride à son cheval et alla le

délivrer.

[Note 202: Elle comptait quatre cents chevaux et était soutenue par

deux cents fantassins qui faisaient un fourrage.]

[Note 203: On remarquera ce trait qui est dans le caractère de Lauzun;

son adversaire étant démonté pendant cette sorte de duel, il court sur

lui, non pour le tuer, mais pour le prendre.]

[Note 204: Cette conduite de Choisy n'est-elle pas la justification de

celle de Weedon qui ne voulait pas exposer imprudemment ses milices 1.

page 164.]

[Note 205: Cr. du Bourg.]

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 26 / 73 题