XVIII

Aussitôt après la réception de la nouvelle du succès de M. de Grasse,

Lauzun fit remonter ses troupes sur leurs bâtiments et continua sa

route. Les vents lui furent peu favorables et il ne fut pas moins de

dix jours à se rendre à l'entrée de la rivière James.

Quant au corps resté à terre aux ordres de MM. de Vioménil, il

repartit de Baltimore le 16 septembre et alla camper à _Spurer's

Tavern_[197]. Là, M. de Vioménil reçut une lettre de M. de la

Villebrune, capitaine du _Romulus_, qui lui annonçait son arrivée à

Annapolis avec les moyens nécessaires au transport de l'armée. En

conséquence, le 17 septembre, on prit la route d'Annapolis et on vint

camper à _Scots Plantation_. Pendant les journées du 18, du 19 et du

20, que l'on passa à Annapolis, on opéra l'embarquement du matériel

de guerre et des troupes. La petite escadre que dirigeait M. de la

Villebrune se composait du vaisseau le _Romulus_ et des frégates la

_Gentille_, la _Diligente_, l'_Aigrette_, l'_Iris_ et le _Richmond_.

Il y avait, en outre, neuf bâtiments de transport. Sur la _Diligente_,

où monta Guill. de Deux-Ponts, se trouvaient prisonniers lord Rawdon,

le colonel anglais Doyle et le lieutenant de vaisseau Clark, ces deux

derniers avec leurs femmes. Ils avaient été pris par M. de Barras sur

la frégate le _Richmond_, et on n'avait pas eu le temps de les mettre

à terre avant de quitter le cap Charles. Cette escadre fut plus

heureuse que le convoi du duc de Lauzun, car elle partit le 21

septembre au soir et entra dans le James-River le 23, à cinq heures du

matin.

[Note 197: Quiconque voyagerait dans ce pays dans dix ans, dit Cromot

du Bourg, ou même dans un an, et voudrait se servir de mon journal

pour se guider, serait fort étonné de ne point trouver le même nom aux

tavernes et aux ferries; c'est la chose la plus commune dans ce pays

que le changement à cet égard, car ces endroits prennent toujours le

nom du propriétaire.]

Les équipages qui ne purent être embarqués et tout ce qui tenait à

l'administration continua de suivre la route de terre et fit un grand

détour pour arriver à Williamsburg.

La navigation dans la rivière James était très-pénible, et l'on ne

pouvait la remonter que la sonde à la main; encore plusieurs bâtiments

échouèrent-ils et ne purent-ils être relevés que par le flot.

Ce corps d'armée débarqua le 24 au soir à _Hog's-Ferry_ et alla camper

le 26 à Williamsbourg. Washington et Rochambeau, accompagnés de M. de

Chastellux et de deux aides de camp chacun, étaient arrivés dans cette

ville depuis le 14 septembre, après des marches forcées de soixante

milles par jour. Quant à l'infanterie de Lauzun, elle était débarquée

depuis le 23. La cavalerie avait suivi la voie de terre et était

depuis plusieurs jours à Williamsbourg.

En arrivant, le duc de Lauzun trouva M. de Custine qui aurait dû

diriger ce convoi au lieu de prendre les devants. Pendant qu'il lui

rendait compte de ce qui s'était passé, les généraux Washington et

Rochambeau, qui étaient à peu de distance sur une corvette, lui firent

dire d'aller à leur bord. Le général Washington dit alors au duc que

lord Cornwallis avait envoyé toute sa cavalerie et un corps de troupes

assez, considérable à Glocester. Il craignait qu'il ne fît de ce côté

une tentative de fuite et, pour prévenir cette retraite qui aurait

fait perdre le fruit de toute la campagne, il y avait posté, pour

observer les Anglais, un corps de trois mille miliciens commandés par

le brigadier-général Weedon. Ce général était un ancien aubergiste que

les événements avaient rapidement fait parvenir à son grade; mais,

s'il faut en croire Lauzun, c'était un excellent homme, qui n'aimait

pas la guerre. «La manière dont il bloquait Glocester était bizarre.

Il s'était placé à plus de quinze milles des ennemis et n'osait pas

envoyer une patrouille à plus d'un demi-mille du camp.» Le général

Washington, qui savait à quoi s'en tenir sous ce rapport, aurait voulu

que Lauzun, dont il estimait le mérite et appréciait le courage, prît

le commandement des milices réunies à sa légion de ce côté. Il offrit

au duc d'écrire à Weedon pour qu'il ne se mêlât plus de rien, tout en

conservant son rang aux yeux de l'armée. M. de Lauzun ne voulut pas

accepter cette situation équivoque, et, le 25, il se rendit par terré

avec son infanterie auprès du général Weedon pour servir sous ses

ordres. Sa cavalerie, envoyée par M. de Rochambeau, était déjà devant

Glocester.

M. de Lauzun proposa à Weedon de se rapprocher de Glocester et d'aller

le lendemain faire une reconnaissance près des postes anglais.

Ils partirent en effet avec cinquante hussards. Lauzun s'approcha

suffisamment pour prendre une idée juste de la position des ennemis,

mais le général Weedon, tout en le suivant, ne cessait de répéter

qu'il n'irait plus avec lui.

Lauzun rendit aussitôt compte à M. de Rochambeau de ce qu'il avait vu.

Il lui fit savoir qu'il ne devait pas compter sur la milice américaine

et qu'il était indispensable d'envoyer au moins deux bataillons

d'infanterie française de plus. Il lui demanda en outre de

l'artillerie, de la poudre et des vivres, dont il manquait

absolument[198].

[Note 198: Ni Lauzun, ni Choisy, ne rendirent justice au général

Weedon, que son inexpérience des choses de la guerre fit tourner

en ridicule par les officiers français. On peut trouver dans les

_Maryland Papers_ quelques lettres de Weedon à La Fayette, au général

anglais Philips et à d'autres, qui témoignent de l'honorabilité de son

caractère et de sa dignité. La conduite des milices à Camden, où elles

abandonnèrent de Kalb et les troupes régulières ou _Maryland Line_,

inspira aux Français ce mépris qu'ils exprimaient en toute occasion.]

Sans plus tarder, M. de Rochambeau fit passer, le 27, du côté de

Glocester de l'artillerie et huit cents hommes tirés de la garnison

des vaisseaux, sous le commandement de M. de Ghoisy. Celui-ci, par son

ancienneté de grade, commandait le général Weedon et Lauzun.

Ainsi, le 28, tandis que les amiraux de Grasse et de Barras bloquaient

la baie de Chesapeak, M. de Choisy prenait du côté de Glocester

d'énergiques dispositions offensives, et l'armée combinée des

Américains et des Français était massée à Williamsbourg.

Cette dernière ville, capitale de la Virginie, avait eu une grande

importance avant la guerre. Elle se composait de deux grandes rues

parallèles coupées par trois ou quatre autres. Le collège, le

gouvernement et le capitole étaient encore de beaux édifices,

quoiqu'ils fussent dégradés depuis qu'ils étaient en partie

abandonnés. Les temples n'y servaient plus que de magasins et

d'hôpitaux. Les habitants avaient déserté la ville. La campagne avait

été dévastée par les Anglais au point qu'on ne trouvait plus ni foin

ni avoine pour les chevaux et qu'on était obligé de les laisser paître

dans les champs.

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 25 / 73 题