M. le baron de Vioménil, commandant en chef;

M. le marquis de Laval et le vicomte de Noailles, commandant les

grenadiers et les chasseurs; M. Collot, aide-maréchal-des-logis; M. de

Ménonville, aide-major-général; M. Blanchard, commissaire principal

des vivres.

Pour remplacer les troupes parties[154], on fit avancer dix-sept cents

hommes des milices du pays sous les ordres du général Lincoln, ancien

défenseur de Charleston.

[Note 154: _Mercure de France_, mai 1781, p. 32.]

Ces choix furent vivement critiqués par les principaux officiers.

Lauzun, par exemple, en voulut au général en chef de ne pas l'avoir

engagé dans cette expédition, et de Laval se plaignit de ne pas en

avoir le commandement en chef. Singulière organisation militaire que

celle où les officiers discutent les actes et les ordres de leurs

chefs et témoignent tout haut leur mécontentement! Singulière

discipline que celle qui admet qu'en temps de guerre les officiers

généraux et les aides de camp n'en agissent qu'à leur guise [155].

Le choix que fit Rochambeau me semble pourtant avoir été des plus

judicieux. Lauzun avait à veiller sur la cavalerie campée à vingt-cinq

lieues de Newport. Il ne pouvait être remplacé dans le commandement de

cette arme spéciale. En outre, il rendait sur le continent de réels

services, que son général se plaisait d'ailleurs à reconnaître, par

la connaissance qu'il avait de la langue anglaise et par les bonnes

relations que son caractère affable lui permettait d'entretenir. Le

marquis de Laval, qui s'était promis de ne pas servir sous les ordres

de La Fayette ne pouvait pas utilement être employé en qualité de

commandant d'une expédition où la bonne entente avec ce général

était une condition essentielle du succès. Enfin l'entreprise était

très-importante, et Rochambeau crut qu'il ne pouvait pas moins faire

que d'en donner la direction à son second, le baron de Vioménil, dans

un moment surtout où il devait rester lui-même au camp.

[Note 155: M. de Charlus était à ce moment à Philadelphie. M. de

Chastellux se fit plus connaître par ses excursions que par ses

combats pendant la campagne. MM. de Laval et de Lauzun quittent à tous

propos et sans nécessité leurs soldats. Plus tard, nous verrons aussi

que c'est à la _complaisance_ de M. de Barras que l'on dut de le voir

servir sous les ordres de son chef, M. de Grasse, qu'il trouvait trop

nouveau en grade.]

Il y avait sur les vaisseaux un nombre de mortiers et de pièces

d'artillerie suffisant pour soutenir un siège dans le cas où

l'expédition réussirait; mais, bien que l'armée de terre fournit en

vivres et en argent tout ce qui lui restait, les préparatifs du départ

furent longs et l'escadre anglaise eut le temps de réparer les avaries

produites à ses vaisseaux par le coup de vent de la fin de février.

Dumas fut chargé d'aller à New-London, petit port sur la côte de

Connecticut, en face de la pointe de Long-Island et du mouillage de

l'escadre anglaise, pour l'observer de plus près pendant que celle de

Destouches se disposait à sortir. Il put remarquer qu'elle était dans

la plus parfaite sécurité. Aussi, Destouches profita-t-il d'un vent

Nord-Est qui s'éleva le 8 mars, pour mettre à la voile. Il était monté

sur le _Duc de Bourgogne_ et emmenait les vaisseaux: le _Conquérant_,

commandé par de la Grandière; le _Jason_, commandé par La

Clochetterie; l'_Ardent_, capitaine de Marigny; le _Romulus_

récemment pris, par de Tilly. En outre, le _Neptune_, l'_Éveillé_, la

_Provence_, avec les frégates la _Surveillante_, l'_Hermione_ et le

_Fantasque_, armé en flûte.

Il y avait à bord quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs,

un détachement de 164 hommes de chacun des régiments, et cent hommes

d'artillerie, ensemble 1,156 hommes.

Une mer orageuse et inégale força le chef de l'escadre française à se

porter au large pour se rapprocher ensuite de la côte aussitôt qu'il

fut à la latitude de la Virginie. Un instant ses vaisseaux furent

dispersés; mais il put les rallier à l'entrée de la baie de Chesapeak.

En même temps il découvrit l'escadre anglaise, qui sous les ordres

de l'amiral Graves était partie de son mouillage vingt-quatre heures

après lui, mais qui en suivant une voie plus directe était arrivée

deux jours avant. L'amiral anglais était monté sur le _London_,

vaisseau à trois ponts, plus fort qu'aucun des vaisseaux français. Les

autres vaisseaux anglais étaient égaux par le nombre et l'armement à

ceux de l'escadre française.

C'était le 16 mars. Destouches comprit que son expédition était

manquée. Il ne crut pas toutefois pouvoir se dispenser de livrer un

combat qui fut très-vif et dans lequel se distinguèrent surtout

le _Conquérant_, le _Jason_ et l'_Ardent_. Le premier perdit son

gouvernail. Presque tout son équipage fut mis hors de combat; de Laval

lui-même y fut blessé[156]. L'escadre anglaise était encore plus

maltraitée; mais elle garda la baie, et quelques jours plus tard

le général Philips, parti de New-York avec deux mille hommes,

put rejoindre Arnold et lui assurer en Virginie une supériorité

Incontestable.

[Note 156: Le _Conquérant_ eut à tenir tête, dans l'affaire du 16

mars, à trois vaisseaux ennemis. Il eut trois officiers tués, entre

autres M. de Kergis, jeune homme de la plus belle espérance et de la

plus brillante valeur. Cent matelots ou soldats de son bord furent

touchés, parmi lesquels il y en eut 40 de tués et 40 autres environ

qui moururent de leurs blessures. C'est sur le pont que se fût le plus

grand carnage. Le maître d'équipage, le capitaine d'armes et sept

timoniers furent au nombre des morts... _(Journal de Blanchard.)_

«Le _Duc de Bourgogne_, à bord duquel j'étais, ajoute Blanchard, n'eut

que quatre hommes tués et huit blessés. Un officier auxiliaire reçut

aussi une contusion à côté de moi. Je restai tout le temps du combat

sur le gaillard d'arrière, à portée du capitaine et de M. de Vioménil.

J'y montrai du sang-froid; je me rappelle qu'au milieu du feu le plus

vif, M. de Ménonville ayant ouvert sa tabatière, je lui en demandai

une prise et nous échangeâmes à ce sujet une plaisanterie. Je reçus de

M. de Vioménil un témoignage de satisfaction qui me fit plaisir.»]

Le capitaine Destouches rentra à Newport le 18, après sa glorieuse

mais inutile tentative.

D'un autre côté, La Fayette avait reçu, le 20 février, de Washington,

l'ordre de prendre le commandement d'un détachement réuni à Peakskill

pour agir conjointement avec la milice et les bâtiments de M.

Destouches contre Arnold, qui était à Portsmouth; La Fayette partit en

effet avec ses douze cents hommes d'infanterie légère. Le 23 février,

il était à Pompton et simula une attaque contre Staten-Island; puis il

marcha rapidement sur Philadelphie, y arriva le 2 mars, se rendit le

3 à Head-of-Elk, où il s'embarqua sur de petits bateaux et arriva

heureusement à Annapolis. Il partit de là dans un canot avec quelques

officiers, et, malgré les frégates anglaises qui étaient dans la baie,

il parvint à Williamsbourg pour y rassembler les milices. Il avait

déjà bloqué Portsmouth et repoussé les piquets ennemis, lorsque

l'issue du combat naval du 16 mars laissa les Anglais maîtres de la

baie. Il ne restait plus à La Fayette qu'à retourner à Annapolis,

d'où, par une marche hardie, il ramena son détachement à Head-of-Elk

en passant à travers les petits bâtiments de guerre anglais. Là il

reçut un courrier du général Washington qui lui confiait la difficile

mission de défendre la Virginie [157].

[Note 157: Le 6 mars, le général Washington vint à Newport visiter

l'armée française. Il fut reçu avec tous les honneurs dus à un

maréchal de France. Il passa l'armée en revue, assista au départ

de l'escadre de M. Destouches et repartit le 13 pour son quartier

général.

«Cette entrevue des généraux, dit Dumas, fut pour nous une véritable

fête; nous étions impatients de voir le héros de la liberté. Son noble

accueil, la simplicité de ses manières, sa douce gravité, surpassèrent

notre attente et lui gagnèrent tous les coeurs français. Lorsque,

après avoir conféré avec M. de Rochambeau, il nous quitta pour

retourner à son quartier général, près de West-Point, je reçus

l'agréable mission de l'accompagner à Providence. Nous arrivâmes de

nuit à cette petite ville; toute la population était accourue au delà

du faubourg; une foule d'enfants portant des torches et répétant les

acclamations des citoyens nous entouraient; ils voulaient tous toucher

celui qu'à grands cris ils appelaient leur père, et se pressaient

au-devant de nos pas au point de nous empêcher de marcher. Le général

Washington attendri s'arrêta quelques instants et, me serrant la main,

il me dit: «Nous pourrons être battus par les Anglais, c'est le sort

des armes; mais voilà l'armée qu'ils ne vaincront jamais.»

M. George W. P. Custis, petit-fils de Mme Washington, a publié

(_Frederick Md. Examiner_, 18 août 1857) une lettre dans laquelle il

soutient que Washington reçut effectivement du gouvernement français

le titre de maréchal de France, et il appuie son assertion en citant

la dédicace manuscrite d'une gravure offerte par le comte Buchan au

«maréchal-général Washington». Mais les instructions données par la

cour de Versailles à Rochambeau (Sparks, 1835, VII, 493) étaient assez

précises pour éviter tout conflit d'autorité ou de préséance entre le

généralissime américain et les officiers supérieurs français: elles

rendaient inutile la nomination de Washington à un grade dont le titre

associé à son nom fait le plus singulier effet. (Voir aussi _Maryland

Letters_, p. 114.)]

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 19 / 73 题