Pendant que ces faits se passaient en Amérique, l'Amazone, partie
le 28 octobre sous les ordres de La Pérouse, avec le vicomte de
Rochambeau et les dépêches du chevalier de Ternay, vint débarquer
à Brest. La situation était un peu changée. M. de Castries avait
remplacé M. de Sartines au ministère de la marine; M. de Montbarrey, à
la guerre, était remplacé par M. de Ségur. Les Anglais avaient déclaré
brusquement la guerre à la Hollande et s'étaient emparés de ses
principales possessions. La France faisait des préparatifs pour
soutenir ces alliés. Ces circonstances réunies avaient détourné
l'attention de ce qui se passait en Amérique. Le roi donna néanmoins
à M. de La Pérouse l'ordre de repartir sur-le-champ sur l'_Astrée_,
frégate qui était la meilleure voilière de Brest, et de porter en
Amérique quinze cent mille livres qui étaient déposées à Brest depuis
six mois pour partir avec la seconde division. Il retint le colonel
Rochambeau à Versailles jusqu'à ce qu'on eût décidé en conseil sur ce
qu'il convenait de faire[158].
[Note 158: J'ai déjà dit que l'_Astrée_ rentra à Boston le 25 janvier,
après soixante et un jours de traversée. Elle avait à bord huit
millions.--_Mercure de France_, mai 1781, page 31.--Ce chiffre de huit
millions est certainement exagéré.]
Les ministres convinrent qu'en l'état actuel des affaires il n'était
pas possible d'envoyer la seconde division de l'armée en Amérique. On
fit partir seulement, le 23 mars 1781, un vaisseau, le _Sagittaire_,
et six navires de transport sous la conduite du bailli de Suffren. Ils
emportaient six cent trente trois recrues du régiment de Dillon,
qui devaient compléter les quinze cents hommes de ce régiment,
dont l'autre partie était aux Antilles. Il y avait en outre quatre
compagnies d'artillerie. Ces navires suivirent la flotte aux ordres du
comte de Grasse jusqu'aux Açores.
La frégate la _Concorde_, capitaine Saunauveron[159], partit de Brest
trois jours après, à quatre heures du soir, escortée par l'_Émeraude_
et la _Bellone_ seulement jusqu'au delà des caps: ces deux frégates
devaient venir croiser ensuite. La _Concorde_ emmenait M. le vicomte
de Rochambeau avec des dépêches pour son père; M. de Barras, qui
venait comme chef d'escadre remplacer M. Destouches et prendre la
suite des opérations de M. de Ternay; M. d'Alphéran, capitaine de
vaisseau[160], et un aide de camp de M. de Rochambeau [161]. Enfin
elle portait un million deux cent mille livres pour le corps
expéditionnaire. Le _Sagittaire_ devait apporter pareille somme; et,
pour remplacer le secours promis en hommes, secours que la présence
d'une puissante flotte anglaise devant Brest avait empêché de
partir, le gouvernement français mettait à la disposition du général
Washington une somme de six millions de livres.
[Note 159: Elle portait trente-six canons, vingt-quatre soldats de
terre et trente-cinq marins.--_Mercure de France_, avril 1781, page
87.]
[Note 160: Blanchard.]
[Note 161: J'ai déjà exposé, dans le deuxième chapitre de cet ouvrage,
les raisons qui me portaient à croire que l'auteur du journal
inédit que je possède, aide de camp de Rochambeau et passager de la
_Concorde_, était Cromot baron du Bourg. Depuis que ce livre est en
cours de publication, j'ai reçu de M. Camille Rousset, le savant
conservateur des archives du Ministère de la guerre, et de M. de
Varaigne baron du Bourg, petit-fils de Cromot du Bourg et préfet du
Palais, des renseignements qui ne me laissent plus aucun doute sur ce
point. On trouvera ces renseignements à la notice biographique sur
Cromot du Bourg.]
Partie le 26 mars de Brest, la _Concorde_ arriva à Boston le 6
mai, sans autre incident que la rencontre du _Rover_, pris l'année
précédente par la frégate la _Junon_, dont le capitaine était le comte
de Kergariou Loc-Maria. Le _Rover_ était commandé par M. Dourdon de
Pierre-Fiche, et retournait en France donner avis de l'issue du combat
naval du 16 mars, livré dans la baie de Chesapeak.
Je reprends ici le cours de mon récit, en laissant la parole, autant
que possible, à l'auteur du journal inédit que je possède, passager de
la _Concorde_, et aide de camp de Rochambeau, le baron du Bourg.
«La ville de Boston est bâtie comme le sont à peu près toutes les
villes anglaises; des maisons fort petites en briques ou en bois; les
dedans sont extrêmement propres. Les habitants vivent absolument à
l'anglaise; ils ont l'air de bonnes gens et très-affables. J'ai été
fort bien reçu dans le peu de visites que j'ai été à même de faire. On
y prend beaucoup de thé le matin. Le dîner, qui est assez communément
à deux heures, est composé d'une grande quantité de viande; on y mange
fort peu de pain. Sur les cinq heures on prend encore du thé, du vin,
du madère, du punch, et cette cérémonie dure jusqu'à dix heures. Alors
on se met à table, où l'on fait un souper moins considérable que le
dîner. A chaque repas on ôte la nappe au moment du dessert et l'on
apporte du fruit. Au total, la plus grande partie du temps est
consacrée à la table.»
Après avoir dit qu'il fit d'abord une visite au consul de France à
Boston, à M. Hancock, gouverneur de cette ville, et au docteur Cooper,
il ajoute:
«Pendant la journée du 7 mai j'ai vu la ville autant qu'il m'a été
possible; elle est très-considérable et annonce encore qu'avant la
guerre ce devait être un séjour charmant. Elle est dans la plus belle
position possible, a un port superbe, et, d'un endroit élevé appelé le
_Fanal_, on a la plus belle vue du monde. On allume le fanal en cas de
surprise, et à ce signal toutes les milices du pays se rassemblent; on
le voit d'extrêmement loin. On y voit la position que prit le général
Washington lorsqu'il s'empara de la ville et força les Anglais de
l'abandonner.
«Je suis parti le 8 de Boston pour me rendre à New-port. J'ai couché
à quinze milles de là, et j'ai retrouvé dans l'auberge où je me suis
arrêté la même propreté qu'à la ville: c'est un usage qui tient au
pays. Notre aubergiste était un capitaine. Les différents grades étant
accordés ici à tous les états, ou plutôt l'état militaire n'y étant
pas une carrière, il y a des cordonniers colonels, et il arrive
souvent aux Américains de demander aux officiers français quelle est
leur profession en France[162].
[Note 162: On connaît cette anecdote: «Un Américain demandait à un
officier supérieur français ce qu'il faisait en France.--Je ne fais
rien, dit celui-ci.--Mais votre père?--Il ne fait rien non plus _ou_
il est ministre.--Mais ce n'est pas un état!--Mais j'ai un oncle
qui est maréchal.--Ah! c'est un très-bon métier.»--L'anecdote est
peut-être inventée; les uns l'attribuent à Lauzun, d'autres à de Ségur
ou à de Broglie. Mais elle peint bien les moeurs américaines.]
«Le pays que j'ai parcouru dans ces quinze milles ressemble beaucoup
à la Normandie entre Pont-d'Ouilly et Condé-sur-Noireau; il est
très-couvert, très-montueux et coupé de nombreux ruisseaux. Les terres
cultivées que l'on y rencontre sont entourées de murs de pierres que
l'on a posées les unes sur les autres, ou de palissades de bois.
«Le 9 au matin je suis parti de mon gîte pour me rendre à Newport. Le
pays m'a paru moins couvert, mais aussi peu cultivé que la veille. Au
total, il n'est pas habité. Les villages sont immenses; il y en a qui
ont quatre, cinq et même quinze et vingt milles de long, les
maisons étant éparses. Je suis passé à Bristol, qui était une ville
très-commerçante avant la guerre; mais les Anglais, en se retirant,
ont brûlé plus des trois quarts des maisons, qui ne sont pas encore
rétablies. J'ai enfin passé le bac de Bristol-Ferry, qui sépare
Rhode-Island du continent; le bras de mer a près d'un mille[163].
[Note 163: Un kilomètre six cent neuf mètres environ.]
«Rhode-Island est, dans sa plus grande longueur, tout au plus de
quinze milles», et l'endroit le plus large de l'île est de cinq. Ce
devait être un des endroits du monde les plus agréables avant la
guerre, puisque, malgré ses désastres, quelques maisons détruites
et tous ses bois abattus, elle offre encore un charmant séjour. Le
terrain est fort coupé, c'est-à-dire que tous les terrains des divers
propriétaires sont enclos ou de murs de pierres entassées ou de
barrières de bois. Il y a quelques terres défrichées dans lesquelles
le seigle et les différents grains viennent à merveille; on y cultive
aussi le maïs. Il y a encore, comme en Normandie, des vergers
considérables, et les arbres rapportent à peu près les mêmes fruits
qu'en France.»
«J'ai trouvé l'armée dans le meilleur état possible, fort peu de
malades et les troupes bien tenues. L'île m'a paru fortifiée de
manière à ne craindre aucun débarquement. La ville de Newport est la
seule de l'île; elle n'a que deux rues considérables, mais elle est
assez jolie et devait être très-commerçante avant la guerre. Les trois
quarts des maisons éparses dans le reste sont de petites fermes. Il y
a en avant du port, au sud-ouest de la ville, l'île de Goat, qui est
éloignée d'un demi-mille, sur laquelle il y a une batterie de huit
pièces de vingt-quatre qui défend l'entrée de la rade. Au sud-ouest
de Goal-Island est la batterie de Brenton, de douze pièces de
vingt-quatre et de quatre mortiers de douze pouces, dont le feu croise
avec celui des vaisseaux en rade. La batterie de Brenton est à un
demi-mille de Goat-Island[164].
[Note 164: Le commissaire Blanchard, visitant peu de jours après son
débarquement une école mixte à Newport, remarqua l'écriture d'une
jeune fille De neuf à dix ans, et admira la beauté et la modestie de
cette enfant, dont il retint le nom: _Abigoïl Earl_, inscrit dans son
journal. «Elle est telle que je désire voir ma fille quand elle aura
son âge», dit-il, et il traça sur le cahier, à la suite du nom de la
jeune fille, les mots: _very pretty._ «Le maître, ajoute-t-il,
n'avait l'air ni d'un pédant, ni d'un missionnaire, mais d'un père de
famille.»]
«Au nord-ouest de Goat-Island, environ à trois quarts de mille, est la
batterie de Rase-Island, composée de vingt pièces de trente-six et de
quatre mortiers de douze pouces, à laquelle la droite des vaisseaux
est appuyée, et elle défend non-seulement l'entrée de la rade, mais
aussi les vaisseaux qui pourraient en sortir...Il me paraît d'après
la position des batteries et le feu de nos vaisseaux qu'il serait de
toute impossibilité à l'ennemi d'entrer dans la rade.
«Il y a peu de gibier dans l'île, mais une grande quantité d'animaux
domestiques. Les chevaux sont généralement assez bons, quoique sans
avoir autant d'espèces que je l'aurais cru, les Anglais ayant apporté
leur race dans ce pays ainsi que dans le continent; ils y sont
extrêmement chers, et un cheval qui vaut 20 louis en France se paye au
moins 40 ou 50. Leur grand talent est de bien sauter, y étant habitués
de très-bonne heure. Ils ont tous une allure semblable à celle
que nous appelons l'amble et dont on a beaucoup de peine à les
déshabituer.»
Le 16, M. le comte de Rochambeau apprit que l'escadre anglaise
commandée par Arbuthnot était sortie de New-York. Le 17, elle parut
devant la passe à six lieues au large et y mouilla. Elle y resta
jusqu'au 26 et laissa passer, le 23, six bâtiments de transport venant
de Boston.
Dans la nuit du 28 au 29 mai 1781, un capitaine d'artillerie M. La
Barolière, faillit être assassiné par un sergent de sa compagnie, sans
qu'on pût savoir la raison de cet attentat. Le meurtrier tenta en vain
de se noyer; il fut jugé, eut le poignet coupé et fut pendu. Bien que
frappé de plusieurs coups de sabre, M. la Barolière se rétablit.
M. de Rochambeau reçut confidentiellement de son fils l'avis que le
comte de Grasse avait ordre de venir dans les mers d'Amérique en
juillet ou août pour dégager l'escadre de M. de Barras. Tout en lui
conseillant de mettre en sûreté à Boston cette petite flotte, pendant
qu'il ferait telle ou telle expédition qu'on lui désignait, on le
laissait libre de combiner avec le général Washington toute entreprise
qu'ils jugeraient utile et qui pourrait être protégée par la flotte du
comte de Grasse pendant la courte station que cet amiral avait ordre
de faire dans ces parages[165]. M. de Rochambeau n'eut en conséquence
rien de plus pressé que de demander au général Washington une entrevue
qui eut lieu le 20 mai à Westerfield, près de Hartford. Le chevalier
de Chastellux accompagnait M. de Rochambeau. Washington avait avec
lui le général Knox et le brigadier Du Portail. M. de Barras ne put y
venir à cause du blocus de Newport par l'escadre Anglaise.
[Note 165: Il nous parait certain que ce plan avait été combiné et
arrêté à la cour de Versailles, et que c'est à M. de Rochambeau, bien
plutôt qu'à M. de Grasse, que l'on doit attribuer le mérite d'avoir
concentré, par une habile tactique, tous les efforts des forces
alliées sur York. Ce serait donc à lui que reviendrait la plus grande
part de gloire dans le succès de cette campagne, qui décida du sort
des États-Unis.]
Le général américain pensait qu'il fallait attaquer immédiatement
New-York; qu'on porterait ainsi un coup plus décisif à la domination
anglaise. Il savait que le général Clinton s'était fort affaibli par
les détachements qu'il avait successivement envoyés dans le Sud, et
il ne croyait pas que la barre de Sandy-Hook fût aussi difficile à
franchir qu'on le disait depuis la tentative faite par d'Estaing deux
ans auparavant.
M. de Rochambeau était d'avis, au contraire, qu'il valait mieux opérer
dans la baie de Chesapeak, où la flotte française aborderait plus
promptement et plus facilement. Aucune des deux opinions ne fut
exclue, et l'on décida d'abord de réunir les deux armées sur la rive
gauche de l'Hudson, de menacer New-York, et de se tenir prêt, en
attendant l'arrivée du comte de Grasse, à qui on expédierait une
frégate, soit à pousser sérieusement les attaques contre cette place,
soit à marcher vers la baie de Chesapeak.
Après cette conférence, une dépêche du général Washington au général
Sullivan, député du Congrès, et une autre lettre de M. de Chastellux
au consul de France à Philadelphie, M. de La Luzerne, furent
interceptées par des coureurs anglais et remises au général Clinton,
tandis qu'une dépêche de lord Germaine à lord Clinton était portée à
Washington par un corsaire américain.
Elles servirent mieux la cause des alliés que la plus habile
diplomatie.
Washington disait en effet dans sa lettre que l'on allait pousser
activement le siège de New-York et que l'on allait écrire à M. de
Grasse de venir forcer la barre de Sandy Hook, tandis que le ministre
anglais annonçait la résolution de pousser la guerre dans le Sud.
Washington comprit alors la justesse des idées de M. de Rochambeau.
Quant à M. de Chastellux, il s'exprimait en termes fort peu
convenables sur le compte de M. de Rochambeau. Il prétendait l'avoir
gagné aux idées du général Washington.
L'officier anglais chargé du service des espions envoya une copie de
cette lettre au général français, qui, pour toute punition, fit venir
M. de Chastellux, lui montra cette copie et la jeta au feu. Il se
garda bien de le détromper et de lui confier ses véritables desseins.
De retour à Newport, M. de Rochambeau trouva que l'escadre se
disposait, suivant les instructions données à M. de Barras, à se
retirer à Boston pendant que l'armée irait rejoindre le général
Washington. Le port de Boston n'était, il est vrai, qu'à trente lieues
de Newport, par terre; mais, par mer, il en était à plus de cent,
à cause du trajet qu'il fallait faire pour tourner les bancs de
Nantucket; d'ailleurs les vents soufflaient plus habituellement du
Nord. Il fallait en outre confier à l'escadre toute l'artillerie
de siège, que l'armée, déjà chargée de son artillerie de campagne,
n'aurait pas pu emmener. La jonction des deux escadres devenait ainsi
plus difficile. M. de Rochambeau proposa à M. de Barras de tenir un
conseil de guerre pour décider sur cette difficulté. C'est le 26 que
ce conseil se réunit, M. de Lauzun était d'avis que la flotte se
retirât à Boston; M. de Chastellux voulait qu'on la laissât à
Rhode-Island. M. de Lauzun, en parlant de la discussion qui
s'ensuivit, trouve dans la contradiction de Chastellux une raison
suffisante pour dire qu'il n'avait pas de jugement. M. de la
Villebrune déclara que si M. de Grasse devait venir, il fallait rester
à Rhode-Island pour faire avec lui une prompte jonction. «Mais s'il
n'y vient pas, ajouta-t-il, nous nous écartons des ordres du Conseil
de France et nous prenons sur nous de nous exposer à des événements
fâcheux.» M. de Barras fit cette déclaration remarquable: «Personne ne
s'intéresse plus que moi à l'arrivée de M. de Grasse dans ces mers. Il
était mon cadet; il vient d'être fait lieutenant général. Dès que je
le saurai à portée d'ici, je mettrai à la voile pour servir sous ses
ordres; je ferai encore cette campagne; mais je n'en ferai pas une
seconde.» Il opina du reste pour rester à Rhode-Island, et son
sentiment prévalut. M. de Lauzun fut chargé de porter la nouvelle de
cette décision au général Washington, et il prétend dans ses mémoires
que le général fut très-irrité que l'on prît une mesure si contraire
à ce qui avait été convenu à Westerfield. Le rapport de Lauzun nous
semble suspect, et il pourrait bien ne traduire sur ce point que son
propre ressentiment d'avoir vu écarter son avis.
M. de Rochambeau s'empressa alors d'écrire à M. de Grasse pour lui
exposer la situation de La Fayette en Virginie et de Washington devant
York. Il présenta comme son projet personnel une entreprise contre
lord Cornwallis dans la baie de Chesapeak; il la croyait plus
praticable et plus inattendue de l'ennemi. Pour atteindre ce but, il
lui demanda de requérir avec instance le gouverneur de Saint-Domingue,
M. de Bouillé, de lui accorder pour trois mois le corps de troupes qui
était aux ordres de M. de Saint-Simon et destiné à agir de concert
avec les Espagnols. Il le priait aussi de lui expédier aussi vite que
possible, sur la même frégate, avec sa réponse, une somme de 1,200,000
livres qu'il emprunterait aux colonies. Cette lettre partit avec la
_Concorde_ dans les premiers jours de juin.
Le 9 de ce mois, M. le vicomte de Noailles, qui était allé par
curiosité à Boston, en était revenu ce même jour pour annoncer au
général l'arrivée en cette ville du _Sagittaire_ escortant un convoi
de 633 recrues et de quatre compagnies d'artillerie, et portant
1,200,000 livres. Cette flottille était partie trois jours avant la
_Concorde,_ comme je l'ai dit plus haut. Elle arrivait cependant un
mois plus tard. Après avoir suivi jusqu'aux Açores les flottes de MM.
de Grasse et de Suffren, cette frégate s'était détachée et avait eu à
subir des mauvais temps et la poursuite des ennemis. Il manquait trois
navires au convoi: la _Diane,_ le _Daswout_ et le _Stanislas._ Les
deux premiers rentrèrent peu de jours après; mais le dernier avait été
pris par les Anglais.
L'aide de camp de M. de Rochambeau, venu sur la _Concorde,_ qui avait
laissé ses effets sur le _Louis-Auguste,_ de ce convoi, obtint la
permission d'aller à Boston prendre ce qui lui était indispensable
pour la campagne. Son manuscrit donne d'intéressants détails sur
le pays que l'armée dut parcourir. Nous en extrayons les passages
suivants:
«De Newport, je fus coucher à Warren, petit village assez joli qui
n'est qu'à dix-huit milles de Newport dans le continent. On y a
construit quelques petits bâtiments marchands avant la guerre, et il
y en a encore de commencés qui vont en pourriture. Je fus reçu à mon
auberge par le maître, M. Millers, qui est officier au service du
Congrès, et par son frère, qui commandait l'année dernière toutes les
milices à Rhode-Island. Ils sont tous deux extrêmement gros.
«Le 10 juin, je partis à quatre heures du matin de Warren, bien
empressé d'arriver à Boston. Je ne puis dire assez combien je fus
étonné du changement que je trouvai dans les endroits où j'étais passé
il y avait environ six semaines. La nature s'était renouvelée; les
chemins étaient raccommodés; je me croyais absolument dans un autre
pays.
«Le 12, après avoir été chercher mes effets sur le _Louis-Auguste_
dans le port de Boston, j'allai me promener à Cambridge, petite ville
à trois milles de là. C'est un des plus jolis endroits qu'il soit
possible de voir; il est situé au bord de la rivière de Boston, sur un
terrain très-fertile, et les maisons sont très-jolies. A une extrémité
de la ville, sur une pelouse verte très-considérable, il y a un
collège qui prend le titre d'Université; c'est un des plus beaux de
l'Amérique; il compte environ cent cinquante écoliers qui apprennent
le latin et le grec. Il y a une bibliothèque considérable, un cabinet
de physique rempli des plus beaux et des meilleurs instruments, et un
cabinet d'histoire naturelle qui commence à se former.
«Le 13 au matin, avant de partir de Boston, je fus à cinq milles
voir la petite ville de _Miltown,_ où il y a une papeterie assez
considérable et deux moulins à chocolat. La rivière qui les fait
mouvoir forme au-dessus une espèce de cascade assez jolie. La vue, du
haut de la montagne du même nom, ne laisse pas que d'être belle.
«Le 14, je partis de Boston; mais avant de quitter cette ville, que je
ne devais peut-être plus revoir, je voulus faire connaissance avec
le beau sexe. Il y a deux fois par semaine une école de danse où les
jeunes personnes s'assemblent pour danser depuis midi jusqu'à deux
heures. J'y fus passer quelques instants. Je trouvai la salle assez
jolie, quoique les Anglais, en abandonnant la ville, eussent cassé ou
emporté une vingtaine de glaces. Je trouvai les femmes très-jolies,
mais très-gauches en même temps; il est impossible de danser avec
plus de mauvaise grâce, ni d'être plus mal habillées bien qu'avec un
certain luxe[166].
«Je partis le soir pour Providence et fus coucher à _Deadham,_ où je
trouvai les sept cents hommes de remplacement qui étaient venus par le
convoi et qui allaient joindre l'armée[167].»
[Note 166: Il est bon de comparer ce jugement à celui que prononça le
prince de Broglie deux ans plus tard, à propos d'une fête donnée à
Boston. (Voir à la fin de ce travail.)]
[Note 167: J'ai dit, d'après le _Mercure de France,_ que le nombre
exact des recrues était de 633.]
Cependant, le 10, les régiments de Bourbonnais et de Royal-Deux-Ponts
partirent de Newport pour se rendre à Providence, où ils arrivèrent
à dix heures du soir. La journée était trop avancée pour qu'il fût
possible de marquer le camp, de s'y établir et de prendre la paille
et le bois nécessaires. Le baron de Vioménil, qui conduisait cette
portion de l'armée, obtint pour ce soir-là, des magistrats de la
ville, la disposition de quelques maisons vides où l'on coucha les
soldats. Le lendemain matin, 11, le régiment de Deux-Ponts alla camper
sur la hauteur qui domine Providence, et les brigades de Soissonnais
et de Saintonge, qui arrivèrent ce même jour, s'installèrent à sa
gauche.
L'escadre restée à Newport n'avait plus pour la protéger que quatre
cents hommes des recrues arrivées par le _Sagittaire,_ trente hommes
de l'artillerie et mille hommes des milices américaines, le tout sous
le commandement de M. de Choisy.
«Providence est une assez jolie petite ville, très-commerçante avant
la guerre. Il n'y a de remarquable qu'un magnifique hôpital[168].
L'armée y resta campée huit jours. Ce temps lui fut nécessaire pour
rassembler les chevaux de l'artillerie, de l'hôpital ambulant, les
wagons pour les équipages, les boeufs qui devaient les traîner, et
pour recevoir les recrues dont on avait envoyé une partie à M. de
Choisy.
[Note 168: _Journal_ de Cromot du Bourg.]
«Le 16, le baron de Vioménil passa une revue d'entrée en campagne et
l'armée se mit en marche dans l'ordre suivant:
«Le 18 juin, le régiment de Bourbonnais (M. de Rochambeau et M. de
Chastellux); le 19, celui de Royal-Deux-Ponts (baron de Vioménil);
le 20, le régiment de Soissonnais (le comte de Vioménil); le 21, le
régiment de Saintonge (M. de Custine) ont successivement quitté le
camp de Providence et, en conservant toujours entre eux la
distance d'une journée de marche, ils ont campé, le premier jour
à _Waterman's Tavern,_ le second à _Plainfield,_ le troisième à
_Windham,_ le quatrième à _Bolton_ et le cinquième à _Hartford._
Ces étapes sont distantes de quinze milles. Les chemins étaient
très-mauvais et l'artillerie avait peine à suivre; les bagages
restèrent en arrière.
«À _Windham,_ l'armée campa dans un vallon entouré de bois où le feu
prit bientôt, on ne sait par quelle cause; on employa de suite trois
cents hommes à l'éteindre; mais ils ne purent y parvenir. Le feu ne
dévorait du reste que les broussailles et n'attaquait pas les gros
arbres. Cet accident, qui serait effrayant et causerait un véritable
désastre dans d'autres pays, est vu avec indifférence par les
Américains, dont le pays est rempli de forêts. Ils en sont même
quelquefois bien aises, car cela leur évite la peine de couper les
arbres pour défricher le sol.
«Le 20, il déserta neuf hommes du régiment de Soissonnais et un de
Royal-Deux-Ponts.
«L'hôte de M. de Rochambeau à Bolton était un ministre qui avait au
moins six pieds trois pouces. Il se nommait Colton, et il offrit à
la femme d'un grenadier de Deux-Ponts, à son passage, d'adopter son
enfant, de lui assurer sa fortune et de lui donner pour elle
une trentaine de louis; mais elle refusa constamment toutes ses
offres[169].»
[Note 169: _Journal_ de Cromot du Bourg.--Voir aussi, pour la marche
des troupes, la carte que j'ai dressée spécialement pour cette
histoire.]
Arrivé le 22 juin à Hartford, le régiment de Bourbonnais leva son camp
le 25, celui de Deux-Ponts le 26, le régiment de Soissonnais le 27,
et celui de Saintonge le 28. Ils allèrent camper le premier jour
à _Farmington_ (12 milles), le second jour à _Baron's Tavern_ (13
milles), le troisième jour à _Break-neck_ (13 milles), et le quatrième
jour à _Newtown_ (13 milles).
La route était meilleure et plus découverte; les stations étaient
très-agréables, sauf _Break-neck,_ qui semble fort bien nommé
_(casse-cou)_, à cause de son accès difficile et de son manque de
ressources. L'artillerie ne put y arriver que très-tard. M. de Béville
et l'adjudant Dumas marchaient en avant et préparaient les logements.
Pendant que ces mouvements s'opéraient, Lauzun, parti de Lebanon,
couvrait la marche de l'armée, qui était à quinze milles environ sur
sa droite. La manière dont on établissait les divers camps depuis le
départ de Newport n'avait d'autre but que de faire le plus de chemin
possible sans trop d'embarras et de fatigue; on était encore trop
loin de l'ennemi pour avoir d'autres précautions à prendre que celles
qu'exigeaient le service des approvisionnements et la discipline.
Mais, une fois qu'on fut à Newtown[170], on eût été coupable de
négligence si on avait continué à témoigner la même confiance dans
l'impossibilité des tentatives de l'ennemi. M. de Rochambeau voulait
masser ses forces à Newtown pour se diriger vers l'Hudson en colonnes
plus, serrées; mais le 30 au soir, il reçut un courrier du général
Washington qui le priait de ne pas séjourner à Newtown comme il en
avait l'intention, et de hâter la marche de sa première division et de
la légion de Lauzun.
[Note 170: Assez jolie petite ville habitée par des tories. Cromot du
Bourg.]
La première division, formée de Bourbonnais et de Deux-Ponts, partit
en effet de grand matin de Newtown, le 1er juillet, pour se rendre
à _Ridgebury;_ elle ne formait qu'une brigade. La seconde brigade,
formée des régiments de Soissonnais et de Saintonge, partit le
lendemain pour la même destination. La route, longue de quinze milles,
était montueuse et difficile; deux hommes de Bourbonnais désertèrent.
Le 2 au matin, les grenadiers et les chasseurs de Bourbonnais
partirent de _Ridgebury_ pour _Bedfort,_ où ils arrivèrent après
une marche assez pénible à travers un terrain accidenté. La route
parcourue était de quinze milles. À Bedfort, ce détachement se joignit
à la légion de Lauzun, qui avait marché jusque-là sur le flanc gauche
de l'armée, et qui maintenant prit position en avant de Bedfort dans
une forte situation. Il y avait en outre, comme poste avancé, un corps
de cent soixante cavaliers américains de la légion de Sheldon que
le général Washington avait envoyés pour coopérer avec la légion de
Lauzun à une expédition contre les Anglais.