XII

L'escadre anglaise bloquait toujours New-port. Pourtant il devenait

urgent de faire partir la frégate l'_Amazone_, commandée par La

Pérouse, qui devait porter en France le vicomte de Rochambeau avec

des dépêches exposant aux ministres la situation critique des armées

française et américaine. Il devait surtout hâter l'envoi de l'argent

promis car le prêt des soldats n'était assuré, par des emprunts

onéreux, que jusqu'au 1'er janvier, et l'on allait se trouver sans

ressources. Le jeune Rochambeau avait appris par coeur les dépêches

dont il était chargé pour pouvoir les dire verbalement aux ministres,

après avoir détruit ses papiers, dans le cas où il serait pris et où

il aurait été renvoyé sur parole. La Pérouse fut chargé des dépêches

de l'amiral Ternay.

Le 27 octobre, douze vaisseaux anglais parurent en vue de la ville;

mais le lendemain un coup de vent les dispersa et La Pérouse profita

habilement du moment où ils ne pouvaient pas se réunir pour faire

sortir l'_Amazone_ avec deux autres frégates, la _Surveillante_ et

l'_Hermione_, qui portaient un chargement de bois de construction à

destination de Boston. Ces navires furent vivement chassés par les

croiseurs anglais; l'_Amazone_ eut deux mâts abattus; mais elle était

déjà hors de la portée des vaisseaux ennemis, qui s'arrêtèrent dans

leur poursuite.

L'amiral Rodney repartit pour les îles dans le courant de novembre. Il

laissait une escadre de douze vaisseaux de ligne à l'amiral Arbuthnot,

qui établit son mouillage pour tout l'hiver dans la baie de Gardner,

à la pointe de Long-Island, afin de ne pas perdre de vue l'escadre

française. En même temps, avec des vaisseaux de cinquante canons et

des frégates, il établissait des croisières à l'entrée des autres

ports de l'Amérique. La concentration des forces anglaises devant

Rhode-Island avait été très-favorable au commerce de Philadelphie et

de Boston; les corsaires américains firent même beaucoup de prises sur

les Anglais.

Vers cette époque, le général Green, qui avait pris le commandement de

l'armée du Sud après la défaite du général Gates, demanda du secours

et surtout de la cavalerie qu'on pût opposer au corps du colonel

Tarleton, à qui rien ne résistait. Il disait que sans cavalerie il

ne répondait pas que les provinces du Sud ne se soumissent au roi

d'Angleterre. Le duc de Lauzun, apprenant que La Fayette allait partir

pour ces provinces et sûr de l'agrément de Washington, n'hésita pas à

demander à être employé dans cette expédition et à servir aux ordres

de La Fayette «quoique j'eusse, dit-il dans ses Mémoires, fait

la guerre comme colonel longtemps avant qu'il ne sortît du

collège.»--Rochambeau lui refusa cette autorisation, et la démarche de

Lauzun fut fort blâmée dans l'armée, surtout par le marquis de Laval,

colonel de Bourbonnais. Par un ridicule point d'honneur dont nous

avons déjà parlé et qui pouvait avoir de funestes conséquences pour

la discipline et pour le salut général, les officiers du corps

expéditionnaire s'étaient promis de ne pas servir aux ordres de La

Fayette et avaient même sollicité de M. de Rochambeau de ne pas les

employer sous lui[149].

[Note 149: Ce sentiment de jalousie contre les succès et la gloire

de La Fayette aurait pu être funeste aux armées alliées si ce jeune

général n'avait fait tous ses efforts pour éviter d'éveiller sur ce

point les susceptibilités de ses compatriotes. Mais la France ne fut

pas toujours aussi heureuse, et trop souvent des rivalités entre

les chefs de ses divers corps d'armée lui ont causé d'irréparables

désastres.]

Rochambeau fit rentrer l'armée dans ses quartiers d'hiver, à Newport,

dès les premiers jours de novembre. La légion de Lauzun fut obligée,

faute de subsistances, de se séparer de sa cavalerie, qui fut envoyée

avec des chevaux d'artillerie et des vivres dans les forêts du

Connecticut à quatre-vingts milles de Newport. L'État de cette

province avait fait construire des barraques à Lebanon pour loger

ses milices. C'est là que le duc de Lauzun dut établir ses quartiers

d'hiver. Il partit le 10 novembre, non sans regret de quitter Newport

et en particulier la famille Hunter au milieu de laquelle il avait été

reçu et traité comme un parent, et dont les vertus firent taire, par

exception, ses instincts frivoles et sa légèreté galante. Le 15, il

s'arrêtait à Windham avec ses hussards Dumas lui avait été attaché, et

il fut rejoint par de Chastellux. Le 16, vers quatre heures du soir,

ils arrivèrent ensemble au ferry de Hartford où ils furent reçus par

le colonel Wadsworth. «MM. Linch et de Montesquieu y trouvèrent aussi

de bons logements», dit Chastellux[150].

[Note 150: C'étaient les deux aides de camp de M. le baron de

Vioménil.]

La Sibérie seule, à en croire Lauzun, peut être comparée à Lebanon,

qui n'était composé que de quelques cabanes dispersées dans d'immenses

forêts. Il dut y rester jusqu'au 11 janvier 1781.

Le 5 janvier, Lauzun reçut de nouveau la visite de Chastellux, qui dit

à ce propos: «J'arrivai à Lebanon au coucher du soleil; ce n'est pas

à dire pour cela que je fusse rendu à Lebanon _meeting-house_ où les

hussards de Lauzun ont leur quartier: il me fallut faire encore plus

de six milles, voyageant toujours dans Lebanon. Qui ne croirait après

cela que je parle d'une ville immense? Celle-ci est, à la vérité,

l'une des plus considérables du pays, car elle a bien _cent maisons_:

il est inutile de dire que ces maisons sont très-éparses et distantes

l'une de l'autre souvent de plus de 400 ou 5OO pas.... M. de Lauzun me

donna le plaisir d'une chasse à l'écureuil..., et au retour je dînai

chez lui avec le gouverneur Trumbull et le général Hutington.»

Pendant ce temps, le comte de Rochambeau allait reconnaître des

quartiers d'hiver dans le Connecticut, parce qu'il comptait toujours

sur l'arrivée de la seconde division de son armée et qu'il ne voulait

pas être pris au dépourvu. Il avait laissé à Newport le chevalier de

Ternay, malade d'une fièvre qui ne paraissait pas inquiétante; mais

il était à peine arrivé à Boston, le 15 décembre, que son second, le

baron de Vioménil, lui envoya un courrier pour lui apprendre la

mort de l'amiral. Le chevalier Destouches, qui était le plus ancien

capitaine de vaisseau, prit alors le Commandement de l'escadre et se

conduisit d'après les mêmes instructions.

Le 11 janvier, le général Knox, commandant l'artillerie américaine,

vint de la part du général Washington informer Lauzun que les brigades

de Pensylvanie et de New-Jersey, lasses de servir sans solde,

s'étaient révoltées, avaient tué leurs officiers et s'étaient choisi

des chefs parmi elles; que l'on craignait également ou qu'elles

marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force, ou qu'elles

joignissent l'armée anglaise qui n'était pas éloignée. Cette dernière

crainte était exagérée, car un émissaire de Clinton étant venu

proposer aux révoltés de leur payer l'arriéré de leur solde à la

condition qu'ils se rangeraient sous ses ordres: «Il nous prend pour

des traîtres, dit un sergent des miliciens, mais nous sommes de braves

soldats qui ne demandons que justice à nos compatriotes; nous ne

trahirons jamais leurs intérêts.» Et les envoyés du général anglais

furent traités en espions.

Lauzun se rendit aussitôt à Newport pour avertir le général en chef de

ce qui se passait. Rochambeau en fut aussi embarrassé qu'affligé. Il

n'avait en effet aucun moyen d'aider le général Washington, puisqu'il

manquait d'argent lui-même, et _il n'avait pas reçu une lettre

d'Europe depuis son arrivée en Amérique_[151]. On apprit plus tard que

le Congrès avait apaisé la révolte des Pensylvaniens en leur donnant

un faible à-compte, mais que, comme la mutinerie s'était propagée dans

la milice de Jersey et qu'elle menaçait de gagner toute l'armée, qui

avait les mêmes raisons de se plaindre, Washington dut prendre contre

les nouveaux révoltés des mesures sévères qui firent tout rentrer dans

L'ordre.

[Note 151: Ce sont là les propres paroles de Rochambeau que rapporte

Lauzun dans ses _Mémoires_. Cela contredit ce passage des _Mém_. de

Rochambeau, où il dit (page 259) qu'il reçut les premières lettres par

le navire qui amena M. de Choisy. Soulès (page 365, tome III) dit que

ces premières lettres arrivèrent avec La Pérouse, fin février 1781.]

Rochambeau envoya néanmoins Lauzun auprès de Washington, qui avait son

quartier général à New-Windsor, sur la rivière du Nord. La manière

dont le général américain reçut Lauzun flatta beaucoup celui-ci, qui

certes ne manquait pas de bravoure, mais qui avait aussi une certaine

dose de vanité, comme on le voit d'après ses mémoires. Le général

Washington lui dit qu'il comptait aller prochainement à Newport voir

l'armée française et M. de Rochambeau. Il lui confia qu'Arnold s'était

embarqué à New-York avec 1,500 hommes pour aller à Portsmouth, en

Virginie, faire dans la baie de Chesapeak des incursions et des

déprédations contre lesquelles il ne pouvait trouver d'opposition que

de la part des milices du pays; qu'il allait faire marcher La Fayette

par terre avec toute l'infanterie légère de son armée pour surprendre

Arnold. Il demandait aussi que l'escadre française allât mouiller dans

la baie de Chesapeak et y débarquât un détachement de l'armée pour

couper toute retraite à Arnold.

Lauzun resta deux jours au quartier général américain et faillit se

noyer en repassant la rivière du Nord. Elle charriait beaucoup de

glaces que la marée entraînait avec une telle rapidité qu'il fut

impossible à son bateau de gouverner. Il se mit en travers et se

remplit d'eau. Il allait être submergé, lorsqu'un grand bloc de glace

passa auprès. Lauzun sauta dessus et mit trois heures à gagner la rive

opposée en sautant de glaçon en glaçon, au risque de périr à chaque

instant.

L'aide de camp Dumas, qui accompagnait Lauzun dans ce voyage, nous

donne d'intéressants détails sur son séjour auprès du général.

Après avoir raconté la façon simple et cordiale dont il fut reçu à

New-Windsor, il dit: «Je fus surtout frappé et touché des témoignages

d'affection du général pour son élève, son fils adoptif, le marquis

de La Fayette. Assis vis-à-vis de lui, il le considérait avec

complaisance et l'écoutait avec un visible intérêt. Le colonel

Hamilton, aide de camp de Washington, raconta la manière dont le

général avait reçu une dépêche de sir Clinton qui était adressée

à _monsieur_ Washington. «Cette lettre, dit-il, est adressée à un

planteur de l'État de Virginie; je la lui ferai remettre chez lui

après la fin de la guerre; jusque-là elle ne sera point ouverte.»

Une seconde dépêche fut alors adressée à _Son Excellence le général_

Washington.

«Le lendemain, le général Washington devait se rendre à West-Point;

Dumas et le comte de Charlus l'y accompagnèrent. Après avoir visité

les forts, les blockhaus et les batteries établis pour barrer le cours

du fleuve, comme le jour baissait et que l'on se disposait à monter à

cheval, le général s'aperçut que La Fayette, à cause de son ancienne

blessure, était très-fatigué: «Il vaut mieux, dit-il, que nous

retournions en bateau; la marée nous secondera pour remonter le

courant.» Un canot fut promptement armé de bons rameurs et on

s'embarqua. Le froid était excessif. Les glaçons au milieu desquels le

bateau était obligé de naviguer le faisaient constamment vaciller.

Le danger devint plus grand quand une neige épaisse vint augmenter

l'obscurité de la nuit. Le général Washington, voyant que le patron du

canot était fort effrayé, dit en prenant le gouvernail: «Allons, mes

enfants, du courage; c'est moi qui vais vous conduire, puisque c'est

mon devoir de tenir le gouvernail.» Et l'on se tira heureusement

d'affaire[152].»

[Note 152: A la même époque, vinrent au quartier général américain MM.

De Damas, de Deux-Ponts, de Laval et Custine.

Le 28 janvier 1781, le général Knox vint passer deux jours à Newport

et visiter l'armée française. Le général Lincoln et le fils du colonel

Laurens vinrent à la même époque (_Blanchard_). Celui-ci devait partir

peu de jours après pour la France sur l'_Alliance_.]

La mauvaise situation des armées alliées engagea le Congrès à envoyer

en France le colonel Laurens, aide de camp du général Washington. Il

avait ordre de représenter de nouveau à la cour de Versailles l'état

de détresse dans lequel était sa patrie.

Cependant, les frégates l'_Hermione_ et la _Surveillante_, qui

avaient accompagné l'_Amazone_ le 28 octobre pour se rendre à Boston,

rentrèrent à Newport le 26 janvier. Elles ramenaient la gabarre

l'_Ile-de-France_, l'_Éveillé_, l'_Ardent_ et la _Gentille_ étaient

allés au-devant. Elles furent retardées par le mauvais temps. Mais

les mêmes coups de vent qui les avaient arrêtées furent encore plus

funestes aux Anglais. Ceux-ci avaient fait sortir de la baie de

Gardner quatre vaisseaux de ligne pour intercepter l'escadre

française; l'un d'eux, le _Culloden_, de 74 canons, fut brisé sur la

côte et les deux autres démâtés[153]. Pour répondre aux instantes

demandes de l'État de Virginie qui ne pouvait résister aux incursions

du traître Arnold, le capitaine Destouches prépara alors une petite

escadre composée d'un vaisseau de ligne, l'_Éveillé_, de deux

frégates, la _Surveillante_, la _Gentille_, et du cutter la _Guêpe_.

Elle était destinée à aller dans la baie de Chesapeak, où Arnold ne

pouvait disposer que de deux vaisseaux, le _Charon_ de 50 canons et

le _Romulus_ de 44, et de quelques bateaux de transport. Cette petite

expédition, dont M. de Tilly eut le commandement, fut préparée dans

le plus grand secret. Elle parvint heureusement dans la baie de

Chesapeak, s'empara du _Romulus_, de trois corsaires et de six bricks.

Le reste des forces ennemies remonta la rivière l'_Élisabeth_ jusqu'à

Portsmouth. Les vaisseaux français n'ayant pu les y suivre à cause

de leur trop fort tirant d'eau, M. de Tilly revint avec ses prises à

Newport, mais il avait été séparé du cutter la _Guêpe_, commandant,

M. de Maulévrier. On apprit plus tard qu'il avait échoué sur le cap

Charles et que l'équipage avait pu se sauver.

[Note 153: L'un de ceux-ci était le _London_, de 90 canons; l'autre,

le _Bedford_, de 74.]

Ce n'était que le prélude d'une plus importante expédition dont le

général Washington avait parlé à Lauzun et dont celui-ci voulait faire

partie. Il avait été convenu entre les généraux des deux armées que,

pendant que La Fayette irait assiéger Arnold dans Portsmouth, une

flotte française portant un millier d'hommes viendrait l'attaquer

par mer. Rochambeau fit embarquer, en effet, sur les vaisseaux de

Destouches 1200 hommes tirés du régiment de Bourbonnais, sous la

conduite du colonel de Laval et du major Gambs; et de celui de

Soissonnais, sous les ordres de son colonel en second, le vicomte de

Noailles, et du lieutenant-colonel Anselme de la Gardette.

Telle était l'organisation de cette expédition:

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 18 / 73 题