Dès le 12 avril tout était prêt pour mettre à la voile, et le 15,
les vents étant au nord, tout le convoi mouilla dans la rade de
Bertheaume. Le lendemain, au moment où la flotte levait l'ancre,
les vents tournèrent à l'ouest et le convoi reçut ordre de rentrer.
Jusqu'au 1er mai, les vents furent variables, mais généralement
dirigés de l'ouest. Ils étaient favorables au départ de l'escadre de
l'amiral Graves, forte de onze vaisseaux, en rade de Plymouth, tandis
qu'ils s'opposaient au départ des troupes françaises. Enfin le 2 mai,
à quatre heures du matin, M. de Ternay profita habilement d'un bon
vent de nord-est pour faire appareiller. Il prit la tête de l'escadre
avec le _Duc de Bourgogne_, le _Neptune_ et le _Jazon_. Après avoir
passé le goulet et pris le large, l'escadre et le convoi firent route
vers le sud, traversèrent heureusement le passage du Raz, et, s'étant
ralliés, se mirent en ordre de marche.
Cette sortie n'avait point été observée par l'ennemi. L'escadre était
en bonne route et sur le point de doubler le Cap, lorsque, trois jours
après son départ, les vents devinrent contraires et la retinrent
pendant quatre jours dans le golfe de Gascogne. La _Provence_ perdit
deux mâts. Son capitaine demanda à relâcher; mais M. de Ternay ne
jugea pas qu'il dût en être ainsi et il fit réparer cette avarie aussi
bien que possible. Ce ne fut que du 15 au 16 mai que l'escadre et le
convoi décapèrent par un vent de nord-est[126].
[Note 126: Le 15, le cutter le _Serpent_ fut renvoyé en France pour
porter cette nouvelle.]
La flotte anglaise était sortie à la faveur du même vent qui avait
d'abord poussé les vaisseaux français hors de Brest. La tempête
l'avait arrêtée avant qu'elle fût sortie de la Manche et l'avait
forcée à rentrer au port. Le convoi français put donc prendre quelque
avance.
Après la tourmente essuyée dans le golfe de Gascogne, le chevalier de
Ternay se décida à prendre la route du sud, la même qu'avait suivie
l'année précédente l'amiral d'Estaing. Celle de l'ouest était plus
directe, mais moins sûre, à cause des rencontres que l'on pouvait y
faire et de la variabilité des vents. Par le sud, on profitait au
contraire des vents alizés. Un climat plus doux était plus favorable
à la santé de l'équipage et des troupes. On avait moins de chances
de rencontrer l'ennemi. Enfin les vents du sud, qui règnent le
plus ordinairement pendant l'été sur les rivages de l'Amérique
septentrionale, devaient ramener aisément le corps expéditionnaire
vers le nord, au point où il lui serait le plus avantageux de
débarquer[127].
Le 30 mai, après une navigation des plus agréables, on se trouva par
28° 58' de latitude et 34° 44' de longitude, et la persistance de M.
Ternay à maintenir la flotte dans la même direction faisait croire aux
officiers, à leur grand regret, qu'on les destinait pour les îles du
Vent et non pour l'Amérique du Nord, lorsque l'amiral donna l'ordre de
mettre le cap à l'ouest. Les jours suivants, il fit faire voile vers
le nord-ouest et exerça l'escadre à passer de l'ordre démarche à
l'ordre de bataille, le convoi restant sous le vent. La frégate la
_Surveillante_ chassa et prit un brick anglais armé de onze canons.
On apprit par le capitaine de ce brick la prise de Charleston par le
général Clinton et la présence dans ce port de l'amiral Arbuthnot, qui
y attendait l'escadre de l'amiral Graves[128].
[Note 127: Le 25 mai, le vaisseau le _Lutin_, armé en guerre et chargé
de marchandises, quitta l'escadre pour se rendre à Cayenne.]
[Note 128: Le 12 juin, on prit un petit bâtiment anglais, chargé de
morue et de harengs, qui se rendait d'Halifax à Saint-Eustache. M. de
Rochambeau fit distribuer aux troupes les morues et les harengs; le
bâtiment fut pillé, dégréé et abandonné. (Blanchard.)]
Le 20 juin, comme on était au sud des Bermudes, les frégates
d'avant-garde signalèrent six vaisseaux faisant force de voiles sur
le convoi. M. de Ternay fit aussi mettre ses frégates en ligne de
bataille, et l'ennemi, surpris de voir sept vaisseaux de ligne sortir
de ce groupe de voiles marchandes, s'arrêta. Un seul de ses vaisseaux,
qui sans doute avait chassé trop de l'avant, était fort éloigné des
autres et pouvait être coupé par le _Neptune_ et le _Jazon_, vaisseaux
de tête de la ligne française. Le convoi était alors bien rassemblé et
bien à l'abri derrière les frégates la _Surveillante_ et l'_Amazone_;
mais M. de Ternay, s'apercevant que la _Provence_, quoique chargée
de voiles, ne pouvait le suivre et faisait une lacune dans sa ligne,
arrêta ses deux premiers vaisseaux dans leur chasse contre la frégate
anglaise; qui put dès lors rallier les siens, après avoir essuyé
toutefois le feu de toute la ligne française. On se canonna encore de
part et d'autre jusqu'au coucher du soleil sans grand résultat, et le
chevalier de Ternay continua sa route avec son convoi. «Il préféra,
dit Rochambeau, la conservation de son convoi à la gloire personnelle
d'avoir pris un vaisseau ennemi.» Sa conduite fut jugée tout autrement
par les officiers français, et une circonstance du même genre vint
bientôt encore augmenter le mécontentement de l'armée contre cet
officier[129].
[Note 129: Le _Neptune_ eut, dans l'affaire du 20 juin 1780, deux
hommes tués et cinq ou six blessés; le _Duc-de-Bourgogne_, autant; en
tout, vingt et un hommes hors de combat. (Blanchard.)]
On sut plus tard que la frégate que l'on avait failli prendre était
le _Rubis_, de 74 canons, et que l'escadre dont elle faisait partie,
commandée par le capitaine Cornwallis[130], retournait à la Jamaïque
après avoir escorté cinquante vaisseaux marchands jusqu'à la hauteur
des Bermudes. Le capitaine du _Jazon_, M. de la Clochetterie, avait
hautement blâmé pendant le combat la faute qu'avait commise M. de
Ternay en faisant diminuer de voiles ses deux vaisseaux de tête, ce
qui avait donné au _Rubis_ le temps de se dégager et de rejoindre sa
ligne. Appelé au conseil qui fut tenu, à la suite de ce combat, à bord
du vaisseau amiral, et interrogé à son tour sur ce qu'il pensait de la
destination de l'escadre anglaise: «C'est trop tard, dit-il, monsieur
l'amiral, j'aurais pu vous le dire hier au soir; il a dépendu de vous
d'interroger le capitaine du _Rubis_[131].»
[Note 130: L'escadre aux ordres du capitaine Cornwallis était composée
des cinq vaisseaux: l'_Hector_ et le _Sultan_ de 74 canons, le _Lion_
et le _Rubis_ de 64, le _Bristol_ de 30 et la frégate le _Niger_ de
32. (Dumas.)]
[Note 131: Ces paroles, qui traduisaient le mécontentement du brave
marin, étaient un de ces actes d'insubordination qu'on laissait passer
inaperçus et auxquels les officiers supérieurs prenaient peu garde à
cette époque. J'aurai encore l'occasion de citer plusieurs exemples
semblables. V. p. 8, _Mercure de Grasse_.]
M. de Ternay suivait scrupuleusement dans sa conduite les instructions
qu'il avait reçues. Il ne perdait pas de vue sa mission, qui
consistait à amener aux Etats-Unis le corps expéditionnaire le plus
vite et le plus sûrement possible[132]. Cependant, quand il apprit
plus tard que ces vaisseaux anglais allaient rejoindre aux îles du
Vent la flotte de Rodney et lui donner ainsi la supériorité sur celle
de M. Guichen pour toute la campagne, il en ressentit un si profond
chagrin que sa mort, paraît-il, en fut hâtée[133].
[Note 132: Pendant la traversée, les vaisseaux et les frégates étaient
obligés chaque jour de mettre en panne pour attendre les bâtiments de
transport. Le 25 mai, la gabarre l'_Isle-de-France_ dut remorquer le
transport _Baron d'Arras_. (Blanchard.)]
[Note 133: D'Estaing eut à essuyer le même reproche en plusieurs
circonstances. Sa conduite aurait dû au contraire tourner à sa gloire.
(Voir sur ce sujet et sur la réhabilitation de d'Estaing, _Histoire
impartiale de la dernière guerre_, par J. de Saint-Vallier.)
Pour ne pas avoir agi avec la même prudence et pour avoir préféré la
vaine gloire de soutenir une lutte sans utilité à celle de sauver un
immense convoi dont il avait la garde, M. de Guichen, parti de Brest
le 10 décembre 1781 avec dix-neuf vaisseaux de guerre, se laissa
enlever en vue des côtes d'Afrique par l'amiral anglais Kempenfeld,
une grande partie des bâtiments de transports qu'il avait pour mission
d'escorter et de protéger. Mais ce n'est pas là un fait isolé. A cette
époque, l'escorte des navires était devenue pour les officiers de la
marine royale une chose secondaire, une fonction indigne de leur rang
et de leurs titres.
Dès 1781, l'abbé Raynal, dans son ouvrage intitulé: _Des Révolutions
en Amérique_, publié à Londres, réclamait contre ce préjugé trop
puissant parmi les commandants des flottes françaises.
«Officiers de marine, dit-il, vous vous croyez avilis de protéger,
d'escorter le commerce! Mais si le commerce n'a plus de protecteurs,
que deviendront les richesses de l'État, dont vous demandez sans doute
une part pour récompense de vos services? Quoi, avilis en vous rendant
utiles à vos concitoyens! Votre poste est sur les mers comme celui
des magistrats sur les tribunaux, celui de l'officier et du soldat de
terre dans les camps, celui du monarque même sur le trône, où il ne
domine de plus haut que pour voir de plus loin et embrasser d'un coup
d'oeil tous ceux qui ont besoin de sa protection et de sa défense.
Apprenez que la gloire de conserver vaut encore mieux que celle de
détruire. Dans l'antique Rome, on aimait aussi la gloire, cependant
on y préférait l'honneur d'avoir sauvé un seul citoyen à l'honneur
d'avoir égorgé une foule d'ennemis....
«Les maximes consacrées a Portsmouth étaient bien opposées. On y
sentait, on y respectait la dignité du commerce. On s'y faisait un
devoir comme un honneur de le défendre, et les événements décidèrent
laquelle des deux marines militaires avait des idées plus justes de
ses fonctions.»]
Le 21, la _Surveillante_ prit un gros bateau anglais chargé de bois,
venant de Savannah.
Un sondage exécuté le 4 juillet indiqua qu'on était sur les côtes de
la Virginie. A dix heures du matin le _Duc de Bourgogne_, l'_Amazone_
et la _Surveillante_ prirent un gros bateau armé, qui ne se rendit
qu'après avoir reçu quelques coups de canon. D'après les papiers de ce
bâtiment, on sut qu'après la prise de Charleston, l'amiral Arbuthnot
et le général Clinton étaient rentrés à New-York. Ils avaient laissé
cinq mille hommes dans la première ville, sous les ordres de lord
Cornwallis. Le soir même, au moment où l'on se disposait à mouiller
devant le cap Henry, on aperçut à l'avant une flotte dans laquelle on
ne comptait pas moins de dix-huit voiles. On jugea que le bâtiment
pris n'était qu'une mouche chargée de surveiller l'approche des
Français, et l'on présuma que c'étaient les six vaisseaux déjà
combattus le 20 juin qui s'étaient ralliés aux forces de Graves et
d'Arbuthnot. M. de Ternay s'appliqua en conséquence à éviter leur
attaque. Il vira de bord, fit quelques fausses routes pendant la nuit,
et se dirigea ensuite de nouveau vers le nord-ouest.
M. de Ternay venait encore de perdre une belle occasion de donner à
l'expédition de brillants débuts. Les dix-huit voiles signalées
devant la baie de Chesapeak n'étaient en effet qu'un convoi venant de
Charleston à New-York, sous l'escorte de quelques frégates. Sa
méprise lui attira de nouveaux reproches, plus durs peut-être que les
premiers, et auxquels il pouvait répondre par les mêmes excuses.
Des pilotes de l'île de _Marthas-Vinyard_, des bancs de Nantucket,
dirigèrent le convoi vers le mouillage de Rhode-Island, où l'on
atterra, sous la conduite du colonel Elliot envoyé par le général
américain, après quatre jours de brumes épaisses et d'alternatives de
calmes et de vents contraires.
Le lendemain, après soixante-dix jours de traversée, la flotte entrait
dans la rade de Newport[134].
«Après une si longue traversée et de si justes alarmes, on peut
concevoir notre joie; nous touchions enfin cette terre si désirée où
la seule apparition du drapeau français allait ranimer les espérances
des défenseurs de la liberté. Nous fûmes accueillis par les
acclamations du petit nombre de patriotes restés sur cette île
naguère occupée par les Anglais et qu'ils avaient été forcés
d'abandonner[135].»
[Note 134: La route suivie par l'escadre de M. de Ternay était la
même que celle qu'avait prise d'Estaing en 1778, ainsi qu'on put
le vérifier sur le journal de M. de Bellegarde, enseigne à bord du
_Conquérant_, en 1780, qui avait déjà servi sous d'Estaing. Le scorbut
fit de grands ravages sur les vaisseaux, et il n'y avait pas de jour
qu'on ne perdît au moins un ou deux hommes. (Bl.)
Le _Conquérant_, en arrivant à Newport, avait environ soixante
malades; il y en avait moins sur les autres vaisseaux; mais outre que
ceux-ci n'avaient pas un chargement en hommes supérieur à ce qu'ils
pouvaient contenir, leurs équipages étaient embarqués seulement depuis
le mois d'avril, tandis que celui du _Conquérant_ avait été embarqué
dès le 3 février pour partir avec M. de Guichen. (Blanchard.)]
[Note 135: Dumas.
M. Blanchard rappelle aussi la joie des soldats français à la vue de
la terre ferme après leur longue traversée. Il ajoute que ce qui les
surprit agréablement fut surtout la vue de deux drapeaux blancs aux
fleurs de lis, qui, placés à l'entrée de Newport, rappelaient à leurs
coeurs la patrie absente, les assuraient d'un bon accueil, et les
tranquillisaient sur le résultat des tentatives que les Anglais
avaient faites pour les repousser de Rhode-Island. C'est à M. de La
Fayette que le corps expéditionnaire fut redevable de cette délicate
attention.]
Les grenadiers et les chasseurs furent débarqués les premiers, le 13;
le 14 et le 15 les troupes en bonne santé allèrent prendre place dans
le camp qui avait été préparé, et les 16, 17, 18 et 19 furent employés
au débarquement des malades, qui étaient très-nombreux. Les uns furent
transportés aux hôpitaux de Newport, et le reste à un hôpital établi à
douze milles de là, à un endroit nommé _Papisquash_.
Il y avait quatre cents malades à Newport et deux cent quatre-vingts
à l'hôpital de Papisquash établi avant l'arrivée du corps
expéditionnaire par les soins de M. de Corny qui avait précédé
les Français avec M. de La Fayette. Le détachement des trois cent
cinquante hommes de Bourbonnais débarqués de l'_Isle-de-France_ à
Boston, par suite d'une manoeuvre qui pendant la brume avait séparé
cette gabarre de l'escadre de M. de Ternay, comptait environ cent
malades qui restèrent à Boston; ce qui faisait environ huit cents
malades sur cinq mille hommes[136].
[Note 136: Le régiment de Royal-Deux-Ponts en avait seul environ trois
cents, et il semble que les Allemands soient plus sensibles à la
chaleur que les autres hommes. (Blanchard.)]
Le général Heath, qui commandait les milices dans l'État de
Rhode-Island, annonça le 11 juillet l'arrivée de l'escadre française
au général Washington, qui se trouvait alors avec son état-major
à Bergen. M. de La Fayette partit presque aussitôt, muni des
instructions du général en chef, en date du 15, pour se rendre
auprès du général et de l'amiral français et se concerter avec eux.
Washington projetait depuis quelque temps un plan d'opérations
offensives pour la réduction de la ville et de la garnison de
New-York. Ce plan, conforme du reste aux désirs du gouvernement
français, ne devait s'exécuter qu'à plusieurs conditions. Il fallait
d'abord que les troupes françaises fissent leur jonction avec les
troupes américaines, puis que les Français eussent une supériorité
maritime sur les forces des amiraux Graves et Arbuthnot, qui avaient
opéré leur jonction devant New-York le lendemain de l'arrivée des
Français à Newport. Cette dernière condition était loin d'être
remplie. On avait appris en effet que le corps expéditionnaire n'avait
échappé aux atteintes de Graves que grâce à la tempête qui, dès le
début, l'avait obligé à rentrer dans Plymouth, puis parce qu'il
avait pris près des Açores un vaisseau de la compagnie des Indes, le
_Fargès_, et l'avait remorqué pendant une partie de sa route, ce qui
avait ralenti sa marche et retardé sa jonction avec Arbuthnot.
Il était donc difficile de mettre à exécution le plan projeté contre
New-York. Bien qu'en principe il fût accepté par M. de Rochambeau et
M. de Ternay, ils n'admettaient ni l'un ni l'autre la possibilité de
son exécution immédiate et ils résistèrent longtemps sur ce point aux
désirs de Washington et aux instances de La Fayette. M. de Rochambeau
écrivit même à la date du 27 août à ce dernier, qui lui reprochait son
inaction et l'inutilité de sa présence à Rhode-Island:
«Permettez, mon cher marquis, à un vieux père de vous répondre comme à
un fils tendre qu'il aime et estime infiniment....
«C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Français
invincibles; mais je vais vous confier un grand secret, d'après une
expérience de quarante ans: il n'y en a pas de plus aisés à battre
quand ils ont perdu la confiance en leurs chefs, et ils la perdent
tout de suite quand ils ont été compromis à la suite de l'ambition
particulière et personnelle. Si j'ai été assez heureux pour conserver
la leur jusqu'ici, je le dois à l'examen le plus scrupuleux de ma
conscience; c'est que sur 15,000 hommes à peu près qui ont été tués ou
blessés sous mes ordres dans les différents grades et les actions les
plus meurtrières, je n'ai pas à me reprocher d'en avoir fait tuer un
seul pour mon propre compte[137].»
[Note 137: _Mémoires_ de La Fayette, _correspondance_, p. 365.]
Les troupes françaises étaient d'ailleurs remplies d'ardeur, et le
meilleur accord existait entre elles et leurs alliés. «Ces troupes,
dit La Fayette dans une lettre du 31 juillet écrite de Newport au
général Washington[138], détestent jusqu'à la pensée de rester à
Newport et brûlent de vous joindre. Elles maudissent quiconque leur
parle d'attendre la seconde division, et enragent de rester bloquées
ici. Quant aux dispositions des habitants et de la milice envers elles
et des leurs à l'égard de ces derniers, je les trouve conformes à tous
mes désirs. Vous vous seriez amusé l'autre jour en voyant 250 de nos
recrues qui venaient à Conanicut sans provisions, sans tentes, et qui
se mêlèrent si bien avec les troupes françaises que chaque Français,
officier ou soldat, prit un Américain avec lui et lui fit partager
très-amicalement son lit et son souper. La patience et la sobriété de
notre milice est si admirée qu'il y a deux jours un colonel français
réunit ses officiers pour les engager à suivre les bons exemples
donnés aux soldats français par les troupes américaines. D'un autre
côté, la discipline française est telle que les poulets et les cochons
se promènent au milieu des tentes sans qu'on les dérange et qu'il y a
dans le camp un champ de maïs dont on n'a pas touché une feuille.»
[Note 138: _Mémoires_ de La Fayette.]
Je reprends les événements d'un peu plus haut. A peine l'arrivée
de l'escadre française eut-elle été signalée, que les principaux
habitants des cantons voisins accoururent au devant du corps
expéditionnaire. Le comte de Rochambeau fut complimenté par les
autorités de l'État: «Nous venons, leur dit-il, défendre avec vous
la plus juste cause. Comptez sur nos sentiments fraternels et
traitez-nous en frères. Nous suivrons votre exemple au champ
d'honneur, nous vous donnerons celui de la plus exacte discipline et
du respect pour vos lois. Cette petite armée française n'est qu'une
avant-garde; elle sera bientôt suivie de secours plus considérables,
et _je ne serai que le lieutenant du général Washington[139]_.»
[Note 139: Le 21 juillet partit un brick pour donner des nouvelles en
France.]
On prévoyait que les Anglais, qui avaient concentré leurs forces de
terre et de mer à New-York, ne donneraient pas aux Français le temps
de s'établir à Rhode-lsland; et le général Washington informa M. de
Rochambeau que sir Henry Clinton faisait embarquer ses troupes et
ne tarderait pas à venir attaquer le corps expéditionnaire avec les
escadres réunies sous les ordres de l'amiral Arbuthnot mouillées à
_Sandy-Hook_, au-dessus de New-York, à l'embouchure de l'Hudson-River.
Le général américain surveillait ses mouvements et, tout en donnant de
fréquents avis aux Français du projet de l'attaque dirigée contre eux,
il s'efforça de s'y opposer. A cet effet, il autorisa Rochambeau à
requérir les milices de l'État de Boston et de Rhode-Island pour aider
son armée dans les travaux de la défense de l'île[140]. Ces États
envoyèrent de 4,000 à 5,000 hommes commandés par le général Heath,
qui montrèrent beaucoup d'ardeur et de bonne volonté. Rochambeau n'en
garda que 2,000, dont il donna le commandement à La Fayette qui lui
avait été envoyé par Washington, et il engagea le général Heath à
renvoyer le reste à leurs moissons qui avaient été abandonnées pour
venir à son aide.
[Note 140: Blanchard, chargé par Rochambeau d'aller demander au comité
de Boston le secours des troupes provinciales, partit le 26 juillet et
se fit accompagner par un dragon saxon, amené par les Anglais,
mais passé au service des Américains. Celui-ci devait lui servir
d'interprète, mais ne savait pas le français; il parlait l'anglais,
dont Blanchard savait à peine quelques mots. Ils durent converser _en
latin_, et «jamais cette langue ne m'a si bien servi», dit-il.]
Rochambeau, n'avait du reste pas perdu un instant. Il avait reconnu
lui-même les principaux points de défense, fait élever le long de la
passe des batteries de gros calibre et de mortiers, et établi des
grils pour faire rougir les boulets. Son camp couvrait la ville,
coupant l'île en travers, sa gauche à la mer et sa droite s'appuyant
au mouillage de l'escadre qui était embossée sous la protection des
batteries de terre qu'il avait fait établir sur les points les plus
convenables. Il fit travailler également à fortifier divers points sur
lesquels l'ennemi pouvait débarquer, et ouvrir des routes pour porter
la plus grande partie de l'armée au point même du débarquement. Dans
cette position, le corps français pouvait toujours se porter par la
ligne la plus courte sur le point où l'ennemi aurait voulu débarquer,
tandis que, pour varier ses points d'attaque, celui-ci avait de grands
cercles à parcourir.
Il envoya aussi sur l'île de Conanicut un corps de 150 hommes tirés du
régiment de Saintonge, sous la conduite du lieutenant-colonel de la
Valette. Bientôt, ne le trouvant pas en sûreté dans ce poste, il le
rappela.
En douze jours, la position de l'armée dans Rhode-Island fut rendue
assez respectable, grâce à l'habile direction du chef et a l'ardeur
des soldats. Malheureusement un grand tiers de l'armée de terre et de
celle de mer était malade du scorbut.
En même temps, Washington passa l'Hudson au-dessus de West-Point avec
la meilleure partie de ses troupes et se porta sur _King's Bridge_ au
nord de l'île, où il fit des Démonstrations hostiles. Cette manoeuvre
retint le général Clinton, qui avait déjà embarqué 8,000 hommes sur
les vaisseaux d'Arbuthnot. Il fit débarquer ses troupes et renonça à
son projet. L'amiral anglais mit néanmoins à la voile et parut devant
Rhode-Island, avec onze vaisseaux de ligne et quelques frégates, douze
jours après le débarquement des Français[141].
[Note 141: «Le 22 juillet, la brigade retourna à Kingsbridge et les
compagnies de flanc marchèrent sur Frog's Neck, vis-à-vis Long-Island;
le 25, elles s'embarquèrent sur des transports pour aller à
Rhode-Island. Pendant que nous étions à Frog's Neck, les Français
arrivèrent à Rhode-Island au nombre d'environ six mille, avec une
flotte de sept vaisseaux de ligne et de quelques frégates; et comme
nous apprîmes qu'ils avaient beaucoup de malades, et que d ailleurs
nous avions une flotte supérieure, nous partîmes pour les attaquer;
nous nous avançâmes jusqu'à la baie de Huntingdon dans Long-Island et
là nous jetâmes l'ancre pour attendre le retour d'un bâtiment que le
général avait dépêché à l'amiral qui bloquait la flotte française dans
le port de Rhode-Island et se tenait à l'entrée. D'après les avis
que le commandant en chef reçut par ce navire, il fit arrêter
l'expédition. On rapporta, quelque temps après, que les Français
étaient dans une telle consternation d'être bloqués par une flotte
supérieure, que si nous les avions attaqués, à notre approche ils
auraient fait échouer leurs vaisseaux et auraient jeté leurs canons à
la mer»--_Matthew's Narrative_.--L'auteur de ce récit est feu Georges
Mathew. A l'âge de quinze ou seize ans, il entra dans les Coldstream
Guards, commandés par son oncle le général Edward Mathew, et vint avec
ce corps à New-York comme aide de camp de celui-ci.
Ce manuscrit, dont j'ai pu prendre une copie, m'a été communiqué
par son fils unique, S. Exe. George B. Mathew, aujourd'hui ministre
plénipotentiaire de la Grande-Bretagne au Brésil.]
De Custine et Guillaume de Deux-Ponts en second furent détachés avec
les bataillons de grenadiers et de chasseurs de leurs deux brigades,
et prirent position au bord de la mer. L'amiral Arbuthnot resta
continuellement en vue de la côte jusqu'au 26 juillet; la nuit il
mouillait à la _pointe de Judith_ et il passait la journée sous
voiles, croisant tantôt à une lieue, tantôt à trois ou quatre lieues
de la côte. Le 26 au soir, Rochambeau fit rentrer cette troupe au camp
et la remplaça par la légion de Lauzun.
La campagne était trop avancée et les forces navales des Français trop
inférieures pour que les alliés pussent rien entreprendre d'important.
Rochambeau, malgré les instances de La Fayette, à qui l'inaction
pesait, ne songea qu'à perfectionner les défenses de Rhode Island par
la protection mutuelle des vaisseaux et des batteries de la côte. Les
troupes et les équipages avaient, d'autre part, beaucoup souffert des
maladies occasionnées par un trop grand encombrement. L'île avait été
dévastée par les Anglais et par le séjour des troupes américaines. Il
fallut construire des baraques pour loger les troupes, établir des
hôpitaux au fond de la baie dans la petite ville de _Providence_, et
s'occuper de monter les hussards de Lauzun, en un mot, pourvoir à tous
les besoins de la petite armée pendant le quartier d'hiver. Dumas et
Charles de Lameth, aides de camp du général Rochambeau, furent chargés
de diverses reconnaissances, et le premier parle dans ses _Mémoires_
du bon accueil qu'il reçut à Providence dans la famille du docteur
Browne. Le duc de Lauzun fut chargé de commander tout ce qui était sur
la passe et à portée des lieux où l'on pouvait débarquer. Pendant ce
temps, l'intendant de Tarlé et le commissaire des guerres Blanchard
s'occupaient de procurer à l'armée des vivres, du bois, et d'organiser
ou d'entretenir les hôpitaux.
Le 9 août, quand La Fayette fut de retour au quartier-général de
Washington, placé à Dobb's Ferry, à dix milles au-dessus de King's
Bridge, sur la rive droite de la rivière du Nord, il écrivit à MM. de
Rochambeau et de Ternay la dépêche la plus pressante, dans laquelle
il concluait, au nom du général américain, en proposant aux généraux
français de venir sur-le-champ pour tenter l'attaque de New-York.
Cette lettre se terminait par une sorte de sommation basée sur la
politique du pays et sur la considération que cette campagne était le
dernier effort de son patriotisme. D'un autre côté, le même courrier
apportait une missive de Washington qui ne parlait pas du tout de ce
projet, mais qui ne répondait que par une sorte de refus aux instances
de Rochambeau pour obtenir une conférence, où «dans une heure de
conversation on conviendrait de plus de choses que dans des volumes
de correspondance[142].» Washington disait avec raison qu'il n'osait
quitter son armée devant New-York, car elle pourrait être attaquée
d'un moment à l'autre, et que, par sa présence, il s'opposait au
départ des forces anglaises considérables qui auraient pu être
dirigées contre Rhode-Island. Il est certain en effet que s'il ne
s'était élevé quelques dissentiments entre le général Clinton et
l'amiral Arbuthnot, les Français auraient pu se trouver dès le début
dans une position désastreuse. Il résulta des premières lettres
échangées à cette occasion entre La Fayette, Rochambeau et Washington
un commencement de brouille qui fut vite dissipée grâce à la sagesse
de Rochambeau. Il écrivit en anglais au général américain pour lui
demander de s'adresser directement à lui désormais et pour lui exposer
les raisons qui l'engageaient à différer de prendre l'offensive. Il
insistait en même temps pour obtenir une conférence. Depuis ce moment,
les rapports entre les deux chefs furent excellents.
[Note 142: _Mémoires_ de Rochambeau.]
La seule présence de l'escadre et de l'armée française, quoiqu'elles
fussent paralysées encore et réellement bloquées par l'amiral
Arbuthnot, avait opéré une diversion très-utile, puisque les Anglais
n'avaient pu profiter de tous les avantages résultant de la prise de
Charleston, et qu'au lieu d'opérer dans les Carolines avec des forces
prépondérantes, ils avaient été forcés d'en ramener à New-York la
majeure partie.
Au commencement de septembre on eut enfin des nouvelles de l'escadre
de M. de Guichen, qui avait paru sur les côtes sud de l'Amérique.
Après avoir livré plusieurs combats dans les Antilles contre les
flottes de l'amiral Rodney[143], il se mit à la tête d'un grand convoi
pour le ramener en France. Le chevalier de Ternay, se voyant bloqué
par des forces supérieures, avait requis de lui quatre vaisseaux de
ligne qu'il avait le pouvoir de lui demander pour se renforcer;
mais la lettre n'arriva au cap Français qu'après le départ de M. de
Guichen. M. de Monteil, qui le remplaçait, ne put pas la déchiffrer.
Les nouvelles des États du Sud n'étaient pas bonnes non plus. Lord
Cornwallis avait été à Camden au devant du général Gates, qui marchait
à lui pour le combattre. Ce dernier fut battu et l'armée américaine
fut complètement mise en déroute. De Kalb s'y fit tuer à la tête
d'une division qui soutint tous les efforts des Anglais pendant cette
journée [144].Le général Gates se retira avec les débris de son armée
jusqu'à Hill's Borough, dans la Caroline du Nord.
[Note 143: Voir la _Notice biographique_ sur M. de Guichen, et _ante_,
p. 80 et 81.]
[Note 144: Le général Gates écrivit après sa défaite, je pourrais dire
sa fuite, une curieuse lettre que j'ai insérée dans les _Maryland
Papers._ V. _Notice biog._ de Kalb.]
Cependant M. de Rochambeau n'attendait que l'arrivée de sa seconde
division et un secours de quelques vaisseaux pour prendre l'offensive.
Sur la nouvelle de l'approche de M. de Guichen [145], il obtint enfin
du général Washington une entrevue depuis longtemps désirée. Elle fut
fixée au 20 septembre.
[Note 145: L'_Alliance_, qui lui apporta cette nouvelle inexacte,
arriva à Boston le 20 août 1780. Elle était partie de Lorient le 9
juillet. Elle portait de la poudre et d'autres munitions pour l'armée;
mais son capitaine, Landais, étant devenu fou pendant la traversée
(voir _Mém._ de Pontgibaud), on avait dû l'enfermer dans sa chambre et
donner le commandement au second. Il y avait à bord M. de Pontgibaud,
aide de camp de La Fayette, M. Gau. commandant d'artillerie
(Blanchard), et le commissaire américain Lee. Cette frégate repartit
dans les premiers jours de février 1781, avec M. Laurens qui se
rendait à la Cour de Versailles. Voir aussi _Naval History of the
United States_, par Cooper.]
Rochambeau partit le 17 pour s'y rendre en voiture avec l'amiral
Ternay, qui était fortement tourmenté de la goutte. La nuit, aux
environs de Windham, la voiture vint à casser, et le général dut
envoyer son premier aide de camp, de Fersen, jusqu'à un mille du lieu
de l'accident, pour chercher un charron. Fersen revint dire qu'il
avait trouvé un homme malade de la fièvre quarte qui lui avait répondu
que, lui remplît-on son chapeau de guinées, on ne le ferait point
travailler la nuit. Force fut donc à Rochambeau et de Ternay d'aller
ensemble solliciter ce charron; ils lui dirent que le général
Washington arrivait le soir à Hartford pour conférer avec eux le
lendemain et que la conférence manquerait s'il ne raccommodait pas la
voiture. «Vous n'êtes pas des menteurs, leur dit-il; j'ai lu dans le
_Journal de Connecticut_ que Washington doit y arriver ce soir pour
conférer avec vous; je vois que c'est le service public; vous aurez
votre voiture prête à six heures du matin.» Il tint parole et les deux
officiers généraux purent partir à l'heure dite. Au retour, et vers
le même endroit, une roue vint encore à casser dans les mêmes
circonstances. Le charron, mandé de nouveau, leur dit: «Eh bien! vous
voulez encore me faire travailler la nuit?--Hélas oui, dit Rochambeau;
l'amiral Rodney est arrivé pour tripler la force maritime qui est
contre nous et il est très-pressé que nous soyons à Rhode-Island pour
nous opposer à ses entreprises.--Mais qu'allez-vous faire contre vingt
vaisseaux anglais, avec vos six vaisseaux, repartit-il?--Ce sera le
plus beau jour de notre vie s'ils s'avisent de vouloir nous forcer
dans notre rade.--Allons, dit-il, vous êtes de braves gens; vous
aurez votre voiture à cinq heures du matin. Mais avant de me mettre à
l'ouvrage, dites-moi, sans vouloir savoir vos secrets, avez-vous été
contents de Washington et l'a-t-il été de vous?»
Nous l'en assurâmes, son patriotisme fut satisfait et il tint encore
parole.. «Tous les cultivateurs de l'intérieur, dit M. de Rochambeau,
qui raconte cette anecdote dans ses mémoires, et presque tous les
propriétaires du Connecticut ont cet esprit public qui les anime et
qui pourrait servir de modèle à bien d'autres.»
Après la défaite de Gates, Green alla commander en Caroline. Arnold
fut placé à West-Point. L'armée principale, sous les ordres immédiats
de Washington, avait pour avant-garde l'infanterie légère de La
Fayette à laquelle était joint le corps du colonel de partisans Henry
Lee. Le corps de La Fayette consistait en six bataillons composés
chacun de six compagnies d'hommes choisis dans les différentes lignes
de l'armée. Ces bataillons étaient groupés en deux brigades, l'une
sous les ordres du général Hand et l'autre du général Poor. Le 14
août, La Fayette, qui ne cherchait qu'une occasion de combattre, avait
demandé par écrit au général Washington l'autorisation de tenter une
surprise nocturne sur deux camps de Hessois établis à Staten-Island;
mais son projet ne put s'accomplir par la faute de l'administration de
la guerre.
West-Point, fort situé sur une langue de terre qui s'avance dans
l'Hudson et qui domine le cours, est dans une position tellement
importante qu'on l'avait appelé le Gibraltar de l'Amérique. La
conservation de ce poste, où commandait le général Arnold, était d'une
importance capitale pour les États-Unis. Le général Washington, qui se
rendait avec La Fayette et le général Knox à l'entrevue d'Hartford,
passa l'Hudson le 18 septembre et vit Arnold, qui lui montra une
lettre du colonel Robinson, embarqué sur le sloop anglais le
_Vautour_, prétendant que cet officier lui donnait un rendez-vous pour
l'entretenir de quelque affaire privée; Washington lui dit de refuser
ce rendez-vous, ce à quoi Arnold parut consentir.
L'entrevue d'Hartford eut lieu le 20 septembre 1780 entre Washington,
La Fayette, le général Knox d'une part, Rochambeau, de Ternay et de
Chastellux de l'autre. Rochambeau avait avec lui comme aides de camp
MM. de Fersen, de Damas et Dumas. On y régla toutes les bases des
opérations dans la supposition de l'arrivée de la seconde division
française ou d'une augmentation de forces navales amenées ou envoyées
par M. de Guichen. On y décida aussi d'envoyer en France un officier
français pour solliciter de nouveaux secours et hâter l'envoi de ceux
qui avaient été promis. On pensa d'abord a charger de cette ambassade
de Lauzun, que sa liaison avec le ministre, de Maurepas, rendait plus
propre à obtenir un bon résultat. Rochambeau proposa son fils, le
vicomte de Rochambeau, colonel du régiment d'Auvergne, qui avait été
détaché dans l'état-major de son père[146].
[Note 146: Le vicomte de Rochambeau est désigné par Blanchard,
ainsi qu'on l'a pu voir dans la composition des cadres du corps
expéditionnaire que j'ai donnée plus haut, comme colonel du régiment
de Bourbonnais. Très peu de _Mémoires_ du temps disent, avec les
_Archives_ du ministère de la guerre de France, qu'il était attaché à
l'état-major de son père.]
Les espérances qu'on avait conçues de pouvoir prendre l'offensive
s'évanouirent par la nouvelle que reçurent les généraux de l'arrivée à
New-York de la flotte de l'amiral Rodney, qui triplait les forces
des Anglais. Le baron de Vioménil, qui commandait en l'absence de
Rochambeau, prit toutes les dispositions nécessaires pour assurer
le mouillage de l'escadre contre ce nouveau danger; mais il envoya
courrier sur courrier à son général en chef pour le faire revenir.
Arnold, depuis dix-huit mois, avait établi des relations secrètes avec
sir Henry Clinton, pour lui livrer West-Point, et le général anglais
avait confié tout le soin de la négociation à un de ses aides de camp,
le major André. Celui-ci manqua une première entrevue avec Arnold, le
11 septembre, à Dobb's Ferry. Une seconde fut projetée à bord du sloop
de guerre le _Vautour_, que Clinton envoya à cet effet, le 16, à
Teller's-Point, environ à 15 ou 16 milles au-dessous de West-Point.
La défense de Washington l'ayant empêché de se rendre à bord du
_Vautour_, Arnold se ménagea une entrevue secrète avec le major André.
Celui-ci quitta New-York, vint à bord du sloop et, de là, avec un
faux passeport, à Long-Clove, où il vit Arnold le 21 au soir. Ils se
séparèrent le lendemain.
Mais les miliciens faisaient une garde d'autant plus sévère qu'ils
voulaient assurer le retour de Washington. Trois d'entre eux eurent
des soupçons sur l'identité d'André, qui, après son entrevue, s'en
retournait à New-York déguisé en paysan: il fut arrêté à Tarrytown; on
trouva dans ses souliers tout le plan de la conjuration. Il offrit une
bourse aux miliciens pour le laisser fuir. Ceux-ci refusèrent et le
conduisirent à North-Castle, où commandait le lieutenant-colonel
Jameson. Cet officier rendit compte de sa capture le 23 à son
supérieur, le général Arnold, qu'il ne soupçonnait pas être du
complot. Arnold reçut la lettre le 25, pendant qu'il attendait chez
lui, avec Hamilton et Mac Henry, aides de camp de Washington et de La
Fayette, l'arrivée du général en chef. Il sortit aussitôt, monta sur
un cheval de son aide de camp et chargea celui-ci de dire au général
qu'il allait l'attendre à West-Point; mais il gagna le bord de la
rivière, prit son canot et se fit conduire à bord du _Vautour_.
Washington arriva d'Hartford quelques instants après le départ
d'Arnold. Ce ne fut que quatre heures plus tard qu'il reçut les
dépêches qui lui révélèrent le complot.
Le major André, l'un des meilleurs officiers de l'armée anglaise et
des plus intéressants par son caractère et sa jeunesse, fut jugé et
puni comme espion. Il fut pendu le 2 octobre. Sa mort, dure nécessité
de la guerre, excita les regrets de ses juges eux-mêmes [147].
[Note: 147: «En septembre eut lieu le supplice du major André. Son
plan, s'il n'avait pas été découvert, était qu'à un jour convenu entre
lui et le général Arnold, sir Henry Clinton viendrait mettre le
siège devant le fort _Défiance_; ce fort est reconnu comme presque
imprenable. Son enceinte comprend sept acres de terre; elle est
défendue par cent vingt pièces de canon et fortifiée de redoutes. Il
est bâti à environ huit milles en remontant sur le bord de la rivière
du Nord. Le général Arnold aurait immédiatement envoyé à Washington
pour demander du secours et aurait rendu la place avant que ce secours
pût arriver: Sir Henry Clinton aurait ensuite pris ses dispositions
pour surprendre le renfort que le général Washington aurait
probablement voulu conduire lui-même.
«Le succès de ce plan aurait mis fin à la guerre. Quand le général
Arnold fut parvenu à s'échapper, dès son arrivée à New-York, il fut
nommé brigadier général par sir Henry. Mais si son projet eût réussi,
il n'y aurait pas eu de rang qui aurait pu payer un aussi important
service.» _(Mathew's Narrative._ Voir plus haut, page 103, note.)
Je reviendrai, dans l'_Appendice_, sur cette affaire de la trahison
d'Arnold et du supplice du major André qui soulève, même aujourd'hui,
des discussions relatives aux droits des gens.
On trouvera aussi, à la même place, une complainte qui eut un instant
la vogue à Paris et à Versailles.]
Malgré la supériorité des forces que l'escadre de Rodney donnait aux
Anglais, soit que Rhode-Island fût très-bien fortifiée, soit que la
saison fût trop avancée, ils ne formèrent aucune entreprise contre les
Français. Leur inaction permit au comte de Rochambeau de s'occuper de
l'établissement de ses troupes pendant l'hiver, ce qui n'était pas
sans difficulté, vu la disette de bois et l'absence de logements.
Les Anglais avaient tout consumé et tout détruit pendant leurs trois
ans de séjour dans l'île. Le comte de Rochambeau, dans cette dure
situation, proposa à l'état de Rhode-Island de réparer, aux frais de
son armée, toutes les maisons que les Anglais avaient détruites, à
la condition que les soldats les occuperaient pendant l'hiver et que
chacun des habitants logerait un officier, ce qui fut exécuté. De
cette manière on ne dépensa que vingt mille écus pour réparer des
maisons qui restèrent plus tard comme une marque de la générosité de
la France envers ses alliés. Un camp baraqué, par la nécessité de
tirer le bois du continent, eût coûté plus de cent mille écus, et
c'est à peine si les chaloupes suffisaient à l'approvisionnement du
bois de chauffage.
Le 30 septembre, arriva la frégate _la Gentille_ venant de France par
le Cap. Elle portait M. de Choisy, brigadier, qui avait demandé à
servir en Amérique, M. de Thuillières, officier de Deux-Ponts, et huit
autres officiers, parmi lesquels se trouvaient les frères Berthier,
qui furent adjoints à l'état-major de Rochambeau.
Il vint à cette époque, au camp français, différentes députations de
sauvages. Les chefs témoignaient surtout leur étonnement de voir
les pommiers chargés de fruits au-dessus des tentes que les soldats
occupaient depuis trois mois. Ce fait prouve à quel point était
poussée la discipline dans l'armée et montre avec quelle scrupuleuse
attention on respectait la propriété des Américains. Un des chefs
sauvages dit un jour à Rochambeau dans une audience publique «Mon
père, il est bien étonnant que le roi de France notre père envoie ses
troupes pour protéger les Américains dans une insurrection contre le
roi d'Angleterre leur père.
«--Votre père le roi de France, répondit Rochambeau, protège la
liberté naturelle que Dieu a donnée à l'homme. Les Américains ont été
surchargés de fardeaux qu'ils n'étaient plus en état de porter. Il a
trouvé leurs plaintes justes: nous serons partout les amis de leurs
amis et les ennemis de leurs ennemis. Mais je ne peux que vous
exhorter à garder la neutralité la plus exacte dans toutes ces
querelles.[148]»
Cette réponse était conforme à la vérité en même temps qu'à la
politique de la France. Si elle ne satisfit pas complètement les
Indiens, de bons traitements et de beaux présents furent plus
persuasifs, car ils gardèrent la neutralité pendant les trois
campagnes de l'armée française en Amérique.
[Note 148: La visite des Sauvages à M. de Rochambeau doit être
reportée au 29 août 1780, à Newport (Blanchard). On leur fit quelques
cadeaux de couvertures qu'on avait prises à cette intention de France.
Ils repartirent le 2 septembre.]