IV

Tels sont les faits purement matériels qui précédèrent la rupture des

colonies anglaises d'Amérique avec la Grande-Bretagne et les actes qui

provoquèrent les premières hostilités. Un soulèvement aussi général,

aussi spontané, aussi irrésistible que celui qui aboutit à la

_déclaration des droits du citoyen_ et à la constitution de la

république des États-Unis ne saurait pourtant trouver son explication

dans ce seul fait de l'établissement d'un nouvel impôt. C'est dans

l'esprit même de la population atteinte dans ses libertés, dans ses

aspirations, ses traditions et ses croyances qu'il faut rechercher les

germes de la révolution qui allait éclater. Les grands bouleversements

qui, dans le cours de l'histoire des peuples, ont changé le sort

des nations et transformé les empires, ont toujours été le résultat

logique, inévitable, d'influences morales qui, persistant pendant des

années, des siècles même, n'attendaient qu'une circonstance favorable

pour affirmer leur domination et constater leur puissance. Nulle part

plus que dans l'Amérique du Nord ces influences morales ne pourraient

être évoquées par l'historien, et je me propose d'en étudier ici

l'origine, d'en suivre le développement et d'en recueillir les

nombreuses manifestations.

J'ai dit que les premières tentatives de colonisation sur les rives

du fleuve Saint-Jean furent faites par des protestants français. Elle

n'eurent d'abord aucun succès. Mais du jour où les huguenots envoyés

par Coligny eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, il semble

qu'ils en aient pris possession au nom de la liberté de conscience et

de la liberté politique.

Avant l'ère chrétienne, c'étaient les différences d'origine, de moeurs

et d'intérêts qui étaient les causes des guerres; jamais les croyances

religieuses. Si l'homme qui sacrifiait à Jupiter Capitolin sur les

bords du Tibre voulait soumettre l'Égyptien ou le Gaulois, ce n'était

pas parce que ce dernier adorait Osiris ou Teutatès, mais uniquement

dans un esprit de conquête. Depuis l'introduction du christianisme

parmi les hommes, les guerres de religion furent au contraire les plus

longues et les plus cruelles. C'est au nom d'un Dieu de paix et de

charité que furent livrées les luttes fratricides les plus passionnées

et que les exécutions les plus horribles furent commises. C'est en

prêchant une doctrine dont la base était l'égalité des hommes et

l'amour du prochain que s'entre-déchirèrent des nations qui s'étaient

développées à l'ombre de la Croix et avaient atteint le plus haut

degré de civilisation. Comment les successeurs des apôtres, les

disciples du Christ, oubliant que les supplices des martyrs avaient

hâté à l'origine le triomphe de leurs croyances, firent-ils couler si

abondamment le sang de leurs frères, et espéraient-ils les ramener

ainsi de leurs prétendues erreurs? C'est que la doctrine chrétienne

fut détournée de sa voie, que ses préceptes furent méconnus. Embrassée

avec enthousiasme par le peuple, surtout par les pauvres et les

déshérités de ce monde, auxquels elle donnait l'espérance, elle devint

bientôt entre les mains des souverains et des puissants un instrument

de politique, une arme de tyrannie. Alors l'esprit de l'Évangile fut

oublié et fit place à un fanatisme grossier dans les populations

ignorantes; une intolérance barbare fut seule capable de masquer

les abus et les désordres qui avaient souillé la pureté de l'Église

primitive et dénaturé les préceptes de ses Pères.

Les législateurs et les écrivains de l'antiquité n'ont jamais admis

que l'État eût des droits et des intérêts indépendants ou séparés de

ceux du peuple. C'est lorsque la république fut tombée, à Rome, sous

le despotisme militaire, et que le peuple, écrasé par l'aristocratie,

abâtardi par l'infusion du sang barbare, eut perdu toute énergie que

s'établit un droit nouveau, inconnu jusque là. L'empire n'admit plus

pour guide que la volonté du chef. Il ne devait rendre compte de ses

actes qu'aux dieux, quand on ne le considérait pas lui-même comme un

dieu. Le christianisme trouva cette doctrine en vigueur, et elle fut

transmise aux générations suivantes par les jurisconsultes et les

écrivains ecclésiastiques. L'Église l'adopta dans son organisation et

l'imposa aux peuples barbares qui vinrent s'établir sur les débris de

l'empire romain. Le moyen âge fut le triomphe absolu de ce système

de gouvernement. _E Deo rex, e rege lex_, telle était la devise sous

laquelle devaient s'incliner les peuples et qui plaçait le pape au

sommet de l'organisation sociale en lui conférant le droit de nommer

ou de déposer les souverains.

Dès que l'étude des philosophes anciens dissipa les ténèbres de

l'ignorance, l'esprit de curiosité et d'examen se porta sur tous les

sujets, et l'on commença à mettre en question l'infaillibilité du pape

et des souverains. On trouva même que les Pères de l'Eglise étaient

loin d'avoir proclamé la doctrine sur laquelle se fondait le droit

nouveau. Saint Paul avait enseigné que l'individu devait prendre pour

guide de sa conduite la conscience. Saint Augustin, donnant un

sens plus large à cette doctrine, disait que les peuples comme les

individus étaient responsables de leurs actes devant Dieu. Et saint

Bernard s'écriait: «Qui me donnera, avant que de mourir, que je voie

l'Église de Dieu comme elle était dans les premiers jours!» Dans les

conciles de Vienne, de Pise, de Bâle, on reconnaissait la nécessité

de réformer l'Église _dans le chef et dans les membres_. Telle était

aussi l'opinion des plus célèbres docteurs, de Gerson et de Pierre

d'Ailly par exemple. Les Augustins s'élevèrent enfin énergiquement

contre les abus de la cour de Rome et le désordre du clergé; leur plus

éminent docteur, Martin Luther, proclama la réforme. Les peuples les

plus religieux l'embrassèrent avec ardeur. La lecture des livres

saints, proclamant la fraternité des hommes, annonçant l'abaissement

des grands et l'élévation des humbles, leur fit entrevoir la fin

possible de l'oppression sous laquelle ils gémissaient depuis des

siècles. Dès lors la religion réformée prit en Hollande avec Jean

de Leyde, en Suisse avec Zwingle et Calvin, en Écosse avec Knox, un

caractère démocratique inconnu jusqu'alors.

On peut remarquer que le gouvernement de chaque peuple est

généralement la conséquence de la religion qu'il professe.

Chez les sauvages les plus grossiers, qui sont à peine au-dessus de la

brute et qui même sont inférieurs par l'intelligence à quelques-uns

des animaux au milieu desquels ils vivent[32], nous ne trouvons

aucune forme de gouvernement définie, si ce n'est le droit absolu et

incontesté de la force et un despotisme aveugle et sanguinaire qui

réduit ces peuplades à la plus misérable condition. L'idée d'un dieu

n'est pourtant pas ignorée de ces êtres qui n'ont d'humain que le

langage, puisque physiquement ils se rapprochent autant du singe

que de l'homme. Mais c'est un dieu matériel qui ne possède ni

l'intelligence infinie du dieu des nations les plus civilisées, ni

la puissance mystérieuse et spéciale des divinités payennes, ni même

l'instinct des animaux qu'adoraient les anciens Égyptiens. C'est

un fétiche de bois ou de pierre, dépourvu de tous les attributs

non-seulement de la raison, mais même de l'intelligence et de la vie.

Si, pour ces idolâtres, quelque volonté se cache dans la masse inerte

devant laquelle ils se prosternent, elle ne se traduit jamais que

par des actes fantasques ou féroces dont toute idée de raison ou de

justice est exclue, et tels que ceux qu'ils reconnaissent à leurs rois

le droit de commettre. Pourquoi ces malheureux n'admettraient-ils pas

que leur souverain terrestre pût disposer, suivant son caprice, de

leurs biens, de leur personne et de leur vie, puisqu'ils se soumettent

aveuglément à l'ordre de choses établi, et qu'ils ne veulent

reconnaître chez leur dieu aucune apparence de raison?

[Note 32: Comparer le caractère et les moeurs des populations au

milieu desquelles ont séjourné Livingstone, Speeke, Baker, Du Chaillu

et autres voyageurs Dans l'Afrique centrale, avec les moeurs des

singes, décrites par Buffon et Mansfield Parkins.]

Mais à mesure que la religion des peuples se dégage des croyances

grossières, à mesure que les dogmes deviennent d'une moralité plus

inattaquable ou d'une élévation plus imposante, les formes des

gouvernements se modifient dans un même sens. Les lois politiques ne

sont encore qu'une copie des lois religieuses; et tandis qu'une foi

aveugle soumet les uns à un gouvernement sans contrôle, le droit au

libre arbitre et au libre examen dans l'ordre philosophique des idées

conduit les autres à prendre quelque souci de leurs droits politiques

et à intervenir dans l'administration des affaires publiques.

Toutes les formes de gouvernement peuvent en effet se réduire à

trois[33]: la monarchie, résultat immédiat et forcé de la croyance au

monothéisme; l'oligarchie ou aristocratie, qui résulte du panthéisme;

et la démocratie ou république, conséquence du polythéisme ou de la

croyance à un Être suprême remplissant une multitude de fonctions.

Cette dernière forme de gouvernement est l'expression la plus élevée

de l'intelligence politique d'un peuple, aussi bien que l'idée d'un

Dieu renfermant en lui toutes les vertus est la plus haute expression

des sentiments moraux et religieux de l'homme. C'est ainsi que nous

voyons le polythéisme et la démocratie coexister chez les Grecs et

chez les Romains, et le christianisme, ou un Dieu sous la triple forme

de Créateur, de Sauveur et d'Inspirateur, engendrer le républicanisme

des nations modernes.

[Note 33: Les opinions d'Aristote sur cette question ont été examinées

et approfondies par M. James Lorimer, le savant professeur de droit

public et de législation internationale à l'université d'Edimbourg.

_Political progress_, London, 1857, chap. X. La doctrine soutenue

par Montesquieu _(Esprit des Lois_, XXIV, 4) a été combattue par

un éminent publiciste de nos jours, M. de Parieu (_Principes de

la science politique_, Paris, 1870, p. 16), qui dit: «Bien que le

protestantisme paraisse par sa nature devoir développer le principe de

l'indépendance politique, il n'a pas atteint ce résultat d'une manière

générale et considérable, d'après le seul examen de la constitution de

plusieurs États protestants de l'Europe moderne.»]

Les réformes successives du christianisme furent les conséquences

naturelles de son développement, et c'est ici le lieu d'examiner plus

spécialement la dernière de ses phases, le calvinisme, dont l'action

se fit sentir en France avec les huguenots, dans les Pays-Bas, en

Écosse avec les presbytériens, en Angleterre avec les non-conformistes

et les puritains. Cet examen nous permettra de voir pourquoi les

agents de la France dans les colonies anglaises d'Amérique ont

pu trouver dans les principes religieux des colons un élément de

désaffection contre leur mère patrie qu'ils eurent soin d'entretenir,

le seul peut-être qui fut capable de soulever l'opinion publique

au point d'amener une rupture avec l'Angleterre à la première

occasion[34].

La réforme religieuse mit en mouvement trois peuples et eut chez

chacun d'eux un caractère et des résultats différents.

Chez les Slaves, le mouvement suscité par Jean Huss fut plus national

que religieux. Il fut comme les dernières lueurs du bûcher allumé

par le concile de Constance et dans lequel périt le réformateur

(1415)[35].

[Note 34: Voir sur ce point: _Thomas Jefferson_, étude historique par

Cornélis de Witt. Paris, 1861.

_Nouveau voyage dans l'Amérique septentrionale_, par l'abbé

Robin. Philadelphie, 1782...«Il a fallu, dit-il, que l'intolérant

presbytérianisme ait laissé depuis longtemps des semences de haine, de

discorde, entre eux et la mère patrie.»

_Le Presbytérianisme et la Révolution_, par le Rév. Thomas Smith.

1845.

_La véritable origine de la déclaration d'indépendance_, par le Rév.

Thomas Smith. Colombia, 1847.

Ces deux derniers ouvrages, quoique très-courts, sont extrêmement

remarquables par la nouveauté des considérations, l'élévation des

pensées et la rigueur de la logique.]

[Note 35: Voir _les Réformateurs avant la Réforme; Jean Hus et le

Concile de Constance_, par Emile Bonnechose, 2 vol. in-12, 3e édit.

Paris, 1870. Ouvrage très-savant, très-intéressant et éloquemment

écrit.]

La réforme provoquée par Luther jeta chez les Allemands de plus

profondes racines. Elle était aussi plus radicale, tout en gardant un

caractère national. Il rejetait non-seulement l'autorité du pape, mais

aussi celle des conciles, puis celle des Pères de l'Église, pour se

placer face à face avec l'Écriture sainte. Le langage mâle et dépourvu

d'ornements de ce moine énergique, sa figure carrée et joviale le

rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clergé

romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla

autour de lui tous les déshérités de la fortune. La guerre que les

princes d'Allemagne eurent ensuite à soutenir contre les souverains

catholiques et les alliés du pape achevèrent de donner à la réforme

de Luther ce caractère essentiellement teutonique qu'elle conserva

exclusivement.

Chez la race latine, la plus avancée de toutes au point de vue

intellectuel à cette époque, et celle qui prétend encore aujourd'hui

à l'empire du monde (_urbi et orbi_), Jean Calvin provoqua enfin la

transformation la plus profonde et la plus fertile en conséquences

politiques. Né en France, à Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau

réformateur, après avoir étudié la théologie, puis le droit, publia à

vingt-sept ans, à Bâle, son _Institutio christianae religionis_, qu'il

dédia au roi de France. Chassé de Genève, puis rappelé dans cette

ville, il y fut désormais tout-puissant. Il voulut réformer à la

fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-même l'exemple de

l'austérité la plus sévère et de la morale la plus rigide[36]. Son

despotisme théocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus

innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Genève acquit

en Europe une importance considérable.

[Note 36: Cette sévérité de caractère se montra de bonne heure en

lui, car sur les bancs de l'école, ses camarades lui avaient donné le

sobriquet de: _cas accusatif_.]

Plus audacieux dans ses réformes que Luther, il fut aussi plus

systématique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de durée

ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de

code. Sa _Profession de foi_, en vingt et un articles, parut alors

comme le résumé de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit,

sinon la lettre, dans la fameuse déclaration de l'indépendance des

États-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient prêcher, administrer

les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le

ministère. L'autorité était entre les mains d'un synode ou consistoire

composé, pour un tiers, de pasteurs, et de laïques pour les deux

autres tiers.

Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des

disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jésuites, il

voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'égalité la plus

absolue fonctionnant sous le régime de la plus rigoureuse discipline.

Il conserva à son Église le droit d'excommunication, et il exerça

lui-même sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilité si rigide

qu'il allait jusqu'à la cruauté et à la tyrannie. Quand l'homme eut

disparu, ses principes lui survécurent au milieu de l'organisation

sociale qui était son oeuvre. L'égalité des hommes était reconnue et

professée publiquement, et, en s'étayant sur l'austérité des moeurs,

elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus héroïques efforts

en faveur de la liberté de conscience et de la liberté politique.

La discipline calviniste reposait sur l'égalité des ministres entre

eux. Elle se distinguait surtout en cela du luthéranisme,

qui admettait encore une certaine hiérarchie, et surtout de

l'anglicanisme, qui n'était que le catholicisme orthodoxe sans le

pape.

De la France, qui avait vu naître le fondateur du calvinisme, cette

religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, où elle s'établit

sur les ruines du luthéranisme; en même temps elle s'établissait

en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systèmes

arrivèrent à leur développement le plus complet. Ainsi l'Église

anglicane, avec ses archevêques, ses divers degrés dans le sacerdoce,

sa liturgie, ses immenses revenus, ses collèges, ses établissements

d'instruction ou de charité, ne différait presque en rien de

l'organisation extérieure des églises catholiques. La seule différence

semblait consister dans le costume, la froide simplicité du culte et

le mariage des prêtres. Soumise à l'autorité royale, son existence

était intimement liée au maintien de la monarchie, et l'Église fut en

Angleterre le plus sûr appui de la royauté.

L'Église presbytérienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances

démocratiques qui étaient l'essence même du calvinisme et qui avaient

fait de la Suisse un État si prospère. Là, point de distinction de

grade ou de richesse entre les membres du clergé. A peine sont-ils

séparés des fidèles par la nature de leurs fonctions. Encore les

sectes puritaines ne tardèrent-elles pas à supprimer toute délégation

du sacerdoce. Tout chrétien était propre au divin ministère, qui avait

le talent et l'inspiration. Si les églises étaient pauvres, elles ne

devaient leur existence qu'à elles-mêmes. Elles avaient la plus grande

liberté et un empire moral considérable. En Écosse comme à Genève,

magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'écouter la

voix énergique de leur pasteur.

La maxime: _Vox populi, vox Dei_, fut dès lors substituée dans

l'esprit des peuples à la maxime de droit divin que nous citions plus

haut. C'est sur les principes qu'elle résume que s'appuyèrent les

États-Généraux des Provinces-Unies en prononçant, le 26 juillet 1581,

la déchéance de Philippe II, pour constituer la république Batave.

Quelques années auparavant, Buchanan[37], puis d'autres écrivains

écossais, avaient proclamé dans leurs ouvrages que les nations avaient

une conscience comme les individus; que la révélation chrétienne

devait être le fondement des lois, et qu'à son défaut seulement l'État

avait le droit d'en établir de lui-même; que, quelle que fût la forme

de gouvernement choisie par un peuple, république, monarchie ou

oligarchie, l'État n'était que le mécanisme dont le peuple se servait

pour administrer ses affaires, et que sa durée ou sa chute dépendait

seulement de la manière dont il s'acquittait de son mandat.

[Note 37: L'ouvrage de Buchanan, qui eut le plus grand retentissement

en Angleterre et en Ecosse, _De jure regni apud Scotos_, fut imprimé

en 1579; le _Lex rex_ de Rutherford, en 1644; _Pro populo defensio_,

de Milton en 1651.]

Ce sont ces principes que l'on retrouvait dans les enseignements de

l'Église primitive, et qui ne tendaient à rien moins qu'à renverser

les idées admises alors dans l'organisation des empires, et à saper

dans sa base le pouvoir absolu des souverains, aussi bien en France et

en Angleterre qu'en Espagne, en Italie et en Allemagne, qui excitèrent

les violentes persécutions dont les dissidents de toutes les sectes et

de toutes les classes furent l'objet.

Cette négation de l'autorité dans l'ordre spirituel conduisit à la

négation de l'autorité dans l'ordre philosophique[38], qui mena à

Descartes et Spinoza, et à celle de l'autorité royale, qui devait

produire plus tard la déclaration d'indépendance des États-Unis.

Ce n'est donc pas sans raison que les souverains considéraient le

calvinisme comme une religion de rebelles et qu'ils lui firent une

guerre si acharnée. «Il fournit aux peuples, dit Mignet[39], un modèle

et un moyen de se réformer.» Il nourrissait en effet l'amour de la

liberté et de l'indépendance. Il entretenait dans les coeurs cet

esprit démocratique et antisacerdotal[40] qui devait devenir

tout-puissant en Amérique et qui n'a certainement pas dit son dernier

mot en Europe.

[Note 38: _Benedicti de Spinoza Opera, etc. I, 21, 24. Tauchnitz,

1843.]

[Note 39: _Histoire de la Réforme à Genève_.]

[Note 40:

As poisons of the deadliest kind,

Are to their own unhappy coasts confined;

So _Presbytery_ and its pestilential zeal,

Can flourish only in a COMMON WEAL.

(Dryden, _Hind and Panther_).]

Ainsi, par une coïncidence singulière, la France donna au monde

Calvin, l'inspirateur d'idées qu'elle repoussa d'abord, mais au

triomphe desquelles elle devait concourir, les armes à la main, deux

siècles et demi plus tard en Amérique.

Ce n'était pas tant la religion orthodoxe que le pape soutenait

en prêchant la croisade contre les albigeois et les huguenots, en

établissant l'inquisition, en condamnant les propositions de Luther

et de Calvin. C'était son pouvoir temporel et sa suprématie qu'il

défendait et qu'il voulait appuyer sur la terreur du bras séculier,

alors que les foudres spirituelles étaient impuissantes. Ce n'était

pas non plus par zèle pour la religion, mais bien dans un intérêt tout

politique que François Ier faisait massacrer les Vaudois et brûler les

protestants en France, tandis qu'il soutenait ceux-ci en Allemagne

contre son rival Charles-Quint. Il s'agissait pour lui de comprimer

ce levain de libéralisme qui portait ombrage à son despotisme et qui

donna tant de soucis à ses successeurs. Catherine de Médicis, par la

Saint-Barthélémy; Richelieu[41], par la prise de la Rochelle, et Louis

XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, s'efforcèrent toujours de

ressaisir le pouvoir absolu que les protestants leur contestaient, et

ils les persécutèrent sans relâche, par tous les moyens légitimes ou

criminels dont ils purent disposer. Ils ne voulaient pas de cet «État

dans l'État,» suivant l'expression de Richelieu; et, sous prétexte de

combattre la réforme religieuse, c'était la réforme politique qu'ils

espéraient étouffer.

[Note 4l: «Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le

coeur, il l'aurait eu dans la tête.» (MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_, V,

10.)]

Le catholique Philippe II sentait les Pays-Bas frémir sous sa pesante

main de fer. Il voyait cette riche proie travaillée par la réforme, et

il dressa contre les calvinistes, en qui il voyait surtout des ennemis

de son administration absolue, les bûchers, les potences et les

échafauds dont le duc d'Albe se fit le sanguinaire pourvoyeur.

Mais les persécutions, les bannissements, les tortures et les

massacres aboutirent à des résultats tout différents de ceux

qu'avaient espérés leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de

recouvrer cette suprématie dont ils étaient si jaloux, virent la

moitié des populations chrétiennes autrefois soumises au saint-siège

échapper à leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brisée sous le

joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute énergie

sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se

relever. Les Pays-Bas se constituèrent en république, sous le nom de

Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants,

et l'Amérique reçut dans son sein les familles les plus industrieuses

de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la

révocation de l'édit de Nantes.

Écrasée à tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France.

Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du

XVIIIe siècle, qui, dégagée de tout frein religieux, sut en tirer des

conséquences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amérique se

constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les

protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trône du haut

duquel Louis XIV avait décrété contre eux les dragonnades et l'exil,

eurent une sanglante et terrible revanche des persécutions que la

royauté absolue et l'ancien régime politique leur avaient fait

souffrir.

Un seul État en Europe, une république, la Suisse, trouva dans les

principes de sa confédération libérale, comme le firent plus tard les

États-Unis d'Amérique, la solution de ses querelles religieuses[42].

Dès le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre

les dissidents de Zwingle[43] et les avaient vaincus. Les deux partis

convinrent aussitôt que les cantons devaient être libres d'adopter

chez eux le culte qu'ils voudraient, et là seulement où existait la

liberté politique put s'établir sans danger pour la paix publique la

liberté religieuse.

[Note 42: On trouvera des exemples dans l'_Histoire des Anabaptistes_.

Amsterdam, 1669. Un épisode touchant est l'entrevue de Guillaume le

Taciturne avec les envoyés Mennonites, p. 233.]

[Note 43: Deux ouvrages, récemment publiés, font connaître beaucoup

plus complètement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes

et la doctrine de Zwingle. Ce sont: _Zwingli Studien_, par le doct.

Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. _Ulrich Zwingli_, d'après des sources

inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. Né en 1484, à

Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il était curé de Glaris à

vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant

Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses

nombreux adhérents le portèrent à la cure de Zurich en 1518. En 1524

et 25, il fit supprimer le célibat des prêtres, la messe et se

maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la même

puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte

d'inspiration prophétique, que toutes les difficultés morales,

sociales, religieuses et politiques de cette époque cesseraient par la

séparation de l'évêque de Rome de ses subordonnés; que la constitution

de l'Eglise devait être démocratique, et que toutes ses affaires

devaient être réglées par le peuple lui-même. Ces doctrines furent

solennellement adoptées dans la conférence de 1523, comme les bases de

l'Eglise helvétique. Il différait de Luther sur quelques points, en

particulier sur la présence réelle dans l'Eucharistie que Zwingle

niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans

l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son système, en 1528, et

il avait l'espoir de le voir s'étendre à toute la Suisse, quand éclata

la guerre entre les catholiques et les réformés. Les catholiques

furent vainqueurs à Cappel en 1531, et Zwingle fut tué dans le combat.

Il avait publié _Civitas christiana_.--_De falsa et vera religione_.

«Les matières religieuses et politiques étaient confondues dans son

esprit, dit d'Aubigné; chrétiens et citoyens étaient la même chose

pour lui.»

C'était l'idée dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adoptée

par Grotius, et elle a été ainsi exprimée par la _poète lauréat_ de la

Grande-Bretagne, Tennyson.

With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm,

Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd

In the Parliament of man, the Federation of the world.]

La réforme en Angleterre eut un caractère tout différent. La

déclaration du 30 mars 1534, par laquelle les députés du clergé

anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef suprême de

l'Église d'Angleterre, sembla le résultat inattendu d'un caprice

de Henri VIII: son divorce, non approuvé par le pape, avec Anne de

Boleyn[44].

[Note 44: Il faut remarquer que le pape avait d'abord accordé une

dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frère, et

que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le

schisme de l'Eglise anglicane.--Froude, _History of England_, I, 446;

W. Beach Laurence, _Revue du Droit international_, 1870, p. 65.]

Cette mesure, à laquelle les esprits étaient peu préparés, ne fit que

séparer l'Angleterre de Rome et eut pour conséquence de confisquer le

pouvoir et les biens de l'Église au profit des rois. Le despotisme,

pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion

dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques résistent

d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par

centaines. Les protestants croient à leur tour pouvoir chercher

un asile dans les États de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la

persécution.

L'esprit de réforme que les luthériens, les calvinistes et les

anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Genève répandirent

dans le peuple n'eut rien de commun avec la révolution officielle.

Cette dernière n'a jamais perdu le caractère de barbarie et de

fanatisme cruel qui signala les expéditions dirigées contre les

Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes

dans les Pays-Bas.

Tandis que Marie Tudor renouvelle les persécutions au nom du

catholicisme, Elisabeth, qui lui succède, proscrit à son tour

cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les

non-conformistes d'Écosse, les presbytériens, les puritains et les

caméroniens.

Les Tudors avaient fondé le pouvoir absolu en fait. Les Stuarts

voulurent l'établir en droit. Jacques Ier fut le plus audacieux

représentant de la doctrine de droit divin que l'esprit général de

la réforme religieuse combattait. _Point d'évêque, point de roi_,

disait-il. Aussi considérait-il les puritains comme ses plus sérieux

ennemis. Il proclame que les rois règnent en vertu d'un droit qu'ils

tiennent de Dieu, et qu'ils sont par conséquent au-dessus de la loi.

Ils peuvent faire des statuts à leur gré, sans l'intervention du

Parlement et sans être liés par l'observation des chartes de l'État.

Et, quoique fils de la catholique Marie Stuart, il maintint contre

les catholiques les plus rigoureuses ordonnances, profitant de la

tentative connue sous le nom de _Conspiration des poudres_ (1605) pour

leur retirer tous droits politiques, les reléguer dans une condition

d'infériorité dont ils ne sont sortis que de nos jours.

Alors commencent vers le nouveau monde les émigrations qui devaient

aboutir à la formation des États-Unis, et auxquelles contribuèrent

toutes les nations qui, soumises à un gouvernement absolu ou

oppressif, ne laissaient aux malheureux persécutés d'autre moyen que

l'exil pour sauver leur vie, leur croyance et leurs biens. Ce fut

ainsi que les bourreaux de Jacques Ier, la tyrannie de Buckingham,

les cruelles persécutions de l'archevêque Laud, les tribunaux

extraordinaires de Charles Ier eurent surtout pour résultat de peupler

l'Amérique[45].

[Note 45: Par une étrange coïncidence, sur l'un des huit vaisseaux qui

étaient à l'ancre dans la Tamise pour traverser l'Océan, lorsqu'un

décret de Charles Ier les arrêta, se trouvait Cromwell, le chef futur

de la révolution de 1648.]

Les puritains, arrivés au pouvoir avec Cromwell ne furent pas plus

tolérants que leurs adversaires. Le dictateur fit aux Irlandais une

guerre d'extermination. Il était sans pitié pour les prisonniers

écossais. «Le Seigneur, disait-il, les a livrés dans nos mains.».

Les officiers et les soldats, leurs femmes et leurs enfants furent

transportés en Amérique ou vendus aux planteurs[46]. La restauration

des Stuarts (1660) amena de sanglantes représailles[47], jusqu'à ce

qu'enfin la révolution de 1688 vint donner définitivement la victoire

aux protestants. Les usurpations successives de la couronne sur les

droits de la nation ne s'étaient pas effectuées sans d'énergiques

réclamations. Il y a des actes restés célèbres dans l'histoire

qui rappellent en termes précis les aspirations et les désirs des

opprimés, de ceux là même qui allaient en Amérique fonder une nouvelle

patrie. Ces réclamations, non écoutées, amenèrent les résistances

constantes des Parlements et la ligue des _covenants_ et des

_indépendants_, qui firent bientôt tomber sur l'échafaud les têtes de

Strafford et de Charles Ier.

[Note 46: Un ouvrage attribué au chapelain du général Fairfax,

_England's Recovery_, que l'on a tout lieu de croire écrit par le

général lui-même, donne les prix auxquels furent vendus quelques-uns

des captifs. Plusieurs d'entre eux ne manquaient pas de mérite. Ainsi,

le colonel Ninian Beall, pris à la bataille de Dunbar, fut envoyé en

Maryland, où il fut bientôt nommé commandant en chef des troupes de

cette colonie. Une victoire qu'il remporta sur les «_Susque-Hannocks_»

lui valut les éloges et les remercîments de la Province avec des

dotations et des honneurs exceptionnels. _Historical magazine

of America_, 1857.--_Middle British Colonies_, par Lewis Evans.

Philadelphie, 1755, p. 12 et 14.--_Terra Mariae_, par Ed. Neil.

Philadelphie, 1867, p. 193.]

[Note 47: _Vie de Cromwell_, par Raguenet. Paris, 1691.--_Les

Conspirations d'Angleterre_. Cologne, 1680.]

Les Stuarts, après leur restauration, foulèrent de nouveau aux pieds

les droits de la nation. Mais celle-ci, un moment accablée par le

despotisme du catholique Jacques II, appela au trône Guillaume

d'Orange, dont l'autorité royale fut limitée par l'acte fameux connu

sous le nom de _Déclaration des droits_. Cette révolution, qui fut

inspirée par les mêmes principes que celle de Hollande en 1584, fut

un véritable événement européen, et non pas simplement une révolution

anglaise, comme celle de 1648. Les Anglais avaient enfin réussi à

proclamer et à faire dominer les principes pour lesquels ils avaient

soutenu de si longues luttes, principes que leurs compatriotes avaient

transportés en Amérique.

Ils consistaient en ce que l'on ne pouvait lever d'impôts sans

l'autorisation du Parlement; que seul celui-ci pouvait autoriser

la levée d'une armée permanente, que les chambres, régulièrement

convoquées, auraient une part sérieuse aux affaires du pays; que tout

citoyen aurait droit de pétition; enfin, l'acte dit de l'_habeas

corpus_.

Ces principes furent toujours invoqués par les colons d'Amérique. On

ne quitte pas sa patrie et ses foyers sans garder au fond du coeur et

sans transmettre à ses enfants les idées auxquelles on a fait tant de

sacrifices et une aversion profonde contre le despotisme qui a rendu

ces sacrifices nécessaires. Tandis que les hommes d'État en Angleterre

se plaisaient à parler de l'omnipotence du Parlement, de son droit

de taxer les colonies sans les consulter et sans admettre ses

représentants dans son sein, les colons, au contraire, déclaraient

qu'il était de leur droit et de leur devoir de protester contre ces

empiétements des souverains sur les prérogatives qu'ils tenaient

eux-mêmes de Jésus-Christ. Ils étaient autorisés, disaient-ils, par

la loi de Dieu comme par celle de la nature, à défendre leur

liberté religieuse et leurs droits politiques. Ces droits innés et

imprescriptibles sont inscrits dans le code de l'éternelle justice, et

les gouvernements sont établis parmi les hommes non pour les usurper

et les détruire, mais bien pour les protéger et les maintenir parmi

les gouvernés. Lorsqu'un gouvernement manque à ce devoir, le peuple

doit le renverser pour en établir un nouveau conforme à ses besoins et

à ses intérêts.

Le 11 novembre 1743, au moment où tombait le ministère de Walpole, qui

n'avait d'autre but que l'accroissement des prérogatives royales et

d'autres moyens que la corruption, une réunion était provoquée par

le révérend pasteur Craighead à Octorara, en Pensylvanie. On y

disait[48]:

«Nous devons garder, d'après les droits que nous a transmis

Jésus-Christ, nos corps et nos biens libres de toute injuste

contrainte.» Et ailleurs: «Le roi Georges II n'a aucune des qualités

que demande l'Écriture sainte pour gouverner ce pays.» L'on «fit une

convention solennelle, que l'on jura en tenant la main levée et l'épée

haute, selon la coutume de nos ancêtres et des soldats disposés

à vaincre ou à mourir, de protéger nos corps, nos biens et nos

consciences contre toute atteinte, et de défendre l'Évangile du

Christ et la liberté de la nation contre les ennemis du dedans et du

dehors[49].»

[Note 48: _A renewal of the Covenants, National and Solemn League, A

confession of sins and an engagement to duties and a testimony as they

were carried on at Middle Octorara in Pennsylvania_. Nov. 11, 1743,

Psalm. LXXVI, 11. Jérémiah, I, 5. Cette curieuse et très-intéressante

brochure a été réimprimée à Philadelphie, 1748. Nul doute que

Jefferson, qui a fouillé partout «pour retrouver les formules

bibliques des vieux Puritains» (_Autobiog._), en ait tiré les phrases

de la Déclaration dont l'originalité est contestée.]

[Note 49: L'expression la plus complète et la plus énergique des idées

inspirées par la réforme religieuse, idées qui devaient conduire à une

réforme politique, se retrouve dans la déclaration d'indépendance des

colonies, faite à Philadelphie, 4 juillet 1776. Mais depuis longtemps

les esprits étaient pénétrés des principes que les colons proclamèrent

alors devant les nations, étonnées de leur audace. Aussitôt en effet

que le sang des Américains eut été versé sur le champ de bataille de

Lexington, des meetings furent tenus à Charlotte, comté de Mecklenburg

(Caroline du Nord), dont les résolutions eurent la plus grande

analogie avec la déclaration prononcée l'année suivante par Jefferson.

À la suite de ces meetings (mai 1775), les presbytériens, en présence

de leurs droits violés et décidés à la lutte, chargèrent trois des

membres les plus respectés et les plus influents de l'assemblée, de

rédiger des résolutions conformes à leurs aspirations. Le rév. pasteur

Hézékiah James Balch, le docteur Ephraim Brevard et William Kennon,

firent adopter les conclusions suivantes:

«1° Quiconque aura, directement ou indirectement, dirigé, par quelque

moyen que ce soit, ou favorisé des attaques illégales et graves telles

que celles que dirige contre nous la Grande-Bretagne, est ennemi de

ce pays, de l'Amérique et de tous les droits imprescriptibles et

inaliénables des hommes.

2° Nous, les citoyens du comté de Mecklenburg, brisons désormais les

liens politiques qui nous rattachent à la mère patrie; nous nous

libérons pour l'avenir de toute dépendance de la couronne d'Angleterre

et repoussons tout accord, contrat ou alliance avec cette nation qui a

cruellement attenté à nos droits et libertés et inhumainement versé le

sang des patriotes américains à Lexington.» _American archives_ (4e

sér.), II, 855.

_Les Histoires de la Caroline du Nord_, par Wheeler, Foote, Martin.

_Field Book of the Revolution_, par Lossing, II, 617 et les nombreuses

autorités y citées.]

Un autre élément de désaffection contre l'Angleterre se joignait chez

les Américains à toutes les causes d'antipathie que les colons

anglais devaient nourrir dans leur coeur contre la mère patrie et son

gouvernement.

La révocation de l'édit de Nantes (1685) avait forcé la France à

fournir au nouveau monde son contingent de réformés et d'indépendants.

Même avant que Louis XIV eût pris cette mesure, aussi inique dans son

principe que barbare dans son exécution et fatale aux intérêts de la

France dans ses résultats, à l'époque où Richelieu, après la prise de

la Rochelle, enleva aux protestants les droits politiques qui leur

avaient été accordés par Henri IV, de nombreux fugitifs, originaires

des provinces de l'ouest étaient allés chercher un asile dans

l'Amérique anglaise et y avaient fondé en particulier la ville

de New-Rochelle, dans l'État de New-York. Boston, capitale du

Massachusets, possédait aussi vers 1662 des établissements formés par

des huguenots, qui attiraient sans cesse de nouveaux émigrants. Mais

à partir de 1685, le mouvement d'émigration des Français vers les

colonies anglaises d'Amérique prit une grande intensité. C'est dans

la Virginie et la Caroline du Sud qu'ils s'établirent en plus grand

nombre, recevant de leurs coreligionnaires anglais l'accueil le plus

bienveillant et le plus généreux[50]. C'est là aussi que nous trouvons

plusieurs noms d'origine française qui rappellent à ceux qui les

portent leur première patrie et les malheurs qui les en firent sortir.

Devenus sujets de l'Angleterre, ces Français, qui avaient perdu

tout espoir de revoir leur patrie, et qui n'en concevaient que plus

d'horreur pour le gouvernement monarchique qui les avait exilés,

combattirent d'abord dans les rangs des milices américaines, pour

le triomphe de la politique anglaise. Mais quand les colonies,

arbitrairement taxées, se soulevèrent, ces mêmes Français retrouvèrent

au fond de leur coeur la haine séculaire de leurs ancêtres contre

les Anglais. Ils coururent des premiers aux armes et excitèrent à

la proclamation de l'indépendance. Plusieurs même jouèrent un rôle

important dans la lutte[51].

[Note 50: _Old Churches and Families of Virginia_, par le Très-Rév.

Dr Meade, évêque protest. Philadelphie, 1857, vol. I, art. XLIII.--V.

aussi les _Westover Mss_., dans la possession du colonel Harrison de

Brandon, Virginie.--_Histoire de la Virginie_, par Campbell. Richmond,

1847. _America_, par Odlmixon, I, 727. London, 1741.]

[Note 51: Tels sont les Jean Bayard, Gervais, Marion, les deux

Laurens, Jean Jay, Elie Boudinot, les deux Manigault, Gadsden, Huger,

Duché, Fontaine, Maury, de Frouville, Le Fèvre, Benezet, etc.]

En résumé, les colonies anglaises d'Amérique furent presque

exclusivement peuplées, dès l'origine, par des partisans des cultes

réformés qui fuyaient l'intolérance religieuse et le despotisme

monarchique. Les catholiques qui s'y établirent étaient aussi chassés

de l'Angleterre par les mêmes causes, et avaient appris dans leurs

malheurs à ne pas voir des ennemis dans les protestants. Tous

étaient donc animés de la plus profonde antipathie pour la forme de

gouvernement qui les avait contraints à s'exiler. Là, dans ce pays

immense, vivait une population différente par l'origine, mais unie

dans une égale haine pour l'ancien continent, par des besoins et des

intérêts communs. Les combats constants qu'elle livrait soit à un sol

vierge couvert de forêts et de marécages, soit à des indigènes qui ne

voulaient pas se laisser déposséder, les aguerrissaient contre les

fatigues physiques et leur donnaient cette vigueur morale propre aux

nations naissantes. La religion, divisée en une multitude de sectes

que les persécutions éprouvées rendaient tolérantes les unes pour les

autres, avait un même corps de doctrine dans la Bible et l'Évangile;

une même ligne de conduite, l'amour du prochain et la pureté des

moeurs; les mêmes aspirations, la liberté de conscience et la liberté

politique[52]. Les pasteurs, aux moeurs rigides, à l'âme énergique et

trempée par le malheur, donnaient à tous l'exemple du devoir[53], leur

enseignaient leurs droits et leur montraient comment il fallait les

défendre.

[Note 52: Le MS. ANONYME, qui, je crois, est de M. Cromot, baron du

Bourg, donne _des observations sur les quakers_, qui prouvent combien

les officiers français ont été frappés de ces faits. «La base de leur

religion, dit-il, consiste dans la crainte de Dieu et l'amour du

prochain. Il entre aussi dans leurs principes de ne prendre aucune

part à la guerre. Ils ont en horreur tout ce qui peut tendre à la

destruction de leurs frères. Par ce même principe de l'amour du

prochain, ils ne veulent souffrir aucun esclave dans leur communauté,

et les quakers ne peuvent avoir des nègres. Ils se font même un devoir

de les assister. Ils refusent aussi de payer des dîmes, considérant

que les demandes faites par le clergé sont une usurpation qui n'est

point autorisée par l'Écriture sainte.»]

[Note 53: On trouve dans les _Archives am_. et _Revolutionary Records_

les noms de plusieurs pasteurs qui ont servi comme officiers dans

l'armée.]

A l'époque où la déclaration de l'indépendance fut prononcée, tous ces

éléments étaient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies,

malgré tout leur courage, auraient peut-être été trop faibles pour

soutenir leurs justes prétentions si elles n'avaient rencontré,

dans les conditions politiques où se trouvait l'Europe, un puissant

auxiliaire.

V

Étudions maintenant le rôle que joua le gouvernement français et la

part, tantôt occulte tantôt publique, qu'il prit dans le soulèvement

des colonies anglaises.

Dès que Christophe Colomb eut découvert le nouveau monde, la

possession des riches contrées qui excitaient la convoitise des

Européens devint une cause perpétuelle de luttes entre les trois

grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France.

Ces rivalités se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment

où la déclaration d'indépendance des États-Unis, en enlevant un appui

aux uns et en faisant disparaître un aliment à l'avidité des autres,

mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se

livraient.

Jacques Cartier, envoyé par Philippe de Chabot, amiral de France,

partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires,

pour reconnaître les terres encore inexplorées de l'Amérique

septentrionale. Il découvrit les îles Madeleine, parcourut la côte

occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'année suivante, dans une

seconde expédition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande

partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France.

Le Canada, trop négligé sous les faibles successeurs de François Ier,

reçut de nouveaux colons français sous Henri IV. Le marquis de La

Roche, qui succéda en 1598 à Laroque de Roberval dans le gouvernement

de cette colonie, créa un établissement à l'île des Sables,

aujourd'hui île Royale et reconnut les côtes de l'Acadie. Quatre ans

plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui,

en 1608, fonda la ville de Québec.

Ces accroissements successifs et la prospérité de la colonie française

ne pouvaient laisser indifférents les Anglais, récemment établis dans

la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de

Samuel Argall et sans déclaration de guerre, vinrent-ils attaquer

à l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils

détruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au

comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et

méridionale du Canada, sous le prétexte que tout ce pays n'était

habité que par des sauvages. Mais les colons français n'étaient

nullement disposés à se laisser ainsi dépouiller, et Charles Ier dut

restituer à la France, deux ans après, le territoire dont Guillaume de

Stirling n'avait pris possession que pour la forme.

En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent

encore successivement enlevées puis rendues aux Français, jusqu'à ce

qu'enfin, par le traité d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en

possession définitive du territoire contesté.

Les Anglais ne devaient pas s'en tenir à ce succès. Il ne fit que les

encourager à persévérer dans leur projet de conquérir le Canada tout

entier. De leur côté les Français, malgré l'abandon dans lequel les

laissait la mère patrie, leur résistèrent avec courage et trouvèrent

généralement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants

auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cessé de traiter avec

douceur et loyauté.

Cependant le Canada, malgré les attaques incessantes dont il était

l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le

Saint-Laurent était pour les vaisseaux de France une retraite commode

et sûre. Le sol, autrefois inculte, s'était fertilisé sous les efforts

de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'aperçut bientôt que les lacs

se déversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplorés.

Il y avait de ce côté d'importantes découvertes à faire. La gloire en

était réservée à Robert de La Salle.

Déjà en 1673, le P. jésuite Marquet et le sieur Joliet, avaient

été envoyés par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, et avaient

découvert à l'ouest du lac Michigan le Mississipi. Plus tard, en 1679

et 1680, le père Hennequin, récollet, accompagné du sieur Dacan, avait

remonté ce fleuve jusque vers sa source au saut Saint-Antoine.

De La Salle, homme résolu et énergique, muni des pouvoirs les plus

étendus, que lui avait accordés le ministre de la marine, Seignelay,

partit en 1682 de Québec. Il se rendit d'abord chez les Illinois, où,

du consentement des Indiens, il construisit un fort. Pendant qu'une

partie de ses hommes remontaient le Mississipi en suivant la route

du P. Hennequin, il descendit lui-même ce fleuve jusqu'au golfe du

Mexique. Il reçut partout des Indiens le meilleur accueil et en

profita pour établir un magasin dans la ville des Arkansas et un

second chez les Chicachas.

L'année suivante il voulut retourner par la voie de mer vers

l'embouchure du Mississipi. Mais les vaisseaux qui portaient les

soldats et les colons qu'il ramenait de France le laissèrent avec sa

troupe dans une baie qu'il appela Saint-Louis. Le territoire riant et

fertile sur lequel il s'établit prit le nom de Louisiane. Il allait

chercher des secours auprès de ses établissements du Mississipi, quand

il fut massacré par les gens de sa suite. Les Espagnols établis au

Mexique détruisirent les germes de cette colonie.

Dix années s'écoulèrent avant que d'Iberville reprit le projet de La

Salle sur la Louisiane. Crozat et Saint-Denis, en 1712, continuèrent

son oeuvre et cette possession fut connue en France sous de si bons

rapports qu'elle servit de base au système et aux spéculations du

fameux Law, de 1717 à 1720. C'est à cette époque que fut fondée la

Nouvelle-Orléans[54].

[Note 54: J'ai trouvé de curieux renseignements non imprimés, dans la

_Relation concernant l'établissement des Français à la Louisiane_, par

Penicaud, manuscrit inédit. Le P. Charlevoix parle de cet ouvrage, VI,

421, et la copie que j'ai dans les mains a été signalée à une vente à

Paris en 1867, comme mise au net par un nommé François Bouet.]

Ainsi, bien que la France eût cédé à l'Angleterre, par le traité

d'Utrecht, l'Acadie et la baie d'Hudson, elle avait encore le

Labrador, les îles du golfe Saint-Laurent et le cours du fleuve,

la région des grands lacs comprenant le Canada et la vallée du

Mississipi, désignée sous le nom de Louisiane. Mais les limites de

ces possessions n'étaient pas bien définies. Les Anglais prétendaient

étendre les limites de l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent; les

Pensylvaniens et les Virginiens, franchissant les monts Alleghanys,

s'avançaient à l'ouest; jusqu'au bord de l'Ohio. Pour les contenir

dans un demi-cercle immense, les Français avaient relié la

Nouvelle-Orléans à Québec par une chaîne de postes sur l'Ohio et le

Mississipi.

Le territoire sur lequel on établissait ces forts avait été découvert

par La Salle, comme nous l'avons vu. Suivant le droit des gens de

cette époque, il envoya un officier français, Céleron, pour en prendre

officiellement possession. Cet officier parcourut les vallées de

l'Ohio et du Mississipi et la région des lacs, en un mot tout le pays

compris entre la Nouvelle-Orléans et Montréal. Partout sur son

trajet il enfouissait des plaques[55] de plomb, comme souvenir et

en témoignage de l'établissement de la domination française sur ce

territoire.

[Note 55: _Vie de Washington_, par Sparks, II, 430. La date est 16

d'août 1749.]

Les Anglais, justement alarmés de semblables prétentions, prétextant

que de tels établissements portaient atteinte à leurs droits,

envahirent brusquement le Canada (1754).

C'est alors que paraît pour la première fois dans l'histoire le nom de

Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un détachement

de Virginiens. Ainsi, par une singulière coïncidence, ce grand homme

porta d'abord les armes contre ces mêmes soldats qui devaient aider

à l'affranchissement de sa patrie, et s'efforça de soumettre à la

domination anglaise ces mêmes Canadiens qu'il appelait vainement plus

tard à l'aider à la délivrance commune.

Washington surprit un détachement de troupes françaises envoyé en

reconnaissance auprès du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout

entier prisonnier et tua son chef, Jumonville[56]. Assiégé à son

tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frère de

Jumonville, il fut obligé de capituler, et se retira toutefois avec

les honneurs de la guerre[57].

La seconde expédition[58], dirigée la même année contre le fort

Duquesne par le général anglais Braddock, eut une issue plus

malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui méprisait les milices de

la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et

fut enveloppé et tué par les Français, aidés des Indiens. Le colonel

Washington rallia les fuyards et opéra sa retraite en bon ordre.

[Note 56: Ce fut l'étincelle qui alluma la guerre de Sept Ans.

Laboulaye, _Hist. des Etats-Unis_, II, 50, 297.]

[Note 57: Cette capitulation donna naissance à une horrible calomnie

qui, malgré les protestations réitérées de Washington, cherche

à s'acharner encore contre sa mémoire, en dépit de la noblesse

universellement reconnue de son caractère: je veux parler du prétendu

_assassinat_ de Jumonville. Plusieurs ouvrages publiés en France

(_Mémoire, précis des faits, pièces justificatives_, etc. Paris,

1756,)--réponse officielle aux observations de l'Angleterre, répètent

et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait été reconnue et

signalée comme telle dans les écrits les plus consciencieux, je crois

qu'il est de mon devoir de démentir encore une fois une affirmation si

invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de

Washington et la postérité ont porté sur ce grand homme.

La capitulation que signa Washington avec une entière confiance était

rédigée en français, c'est-à-dire dans une langue que n'entendaient

ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son détachement.

L'interprète hollandais qui en donna la lecture aux Américains

traduisit le mot _assassinat_ pour l'équivalent de _mort_ ou _perte_,

soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considéra

comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi

surprise.

M. Moré de Pontgibaud, dans ses mémoires déjà cités (p. 15), justifie

Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en

France. «Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il,

que M. de Jumonville fut tué par la faute, par l'erreur et le fait

d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crût ou ne le crût point

parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de

tirer; la garantie la plus irrécusable est le caractère de douceur,

de magnanimité du général Washington, qui ne s'est jamais démenti au

milieu des chances de la guerre et de toutes les épreuves de la bonne

ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Académie française)

a trouvé plus poétique et plus national de présenter ce malheureux

événement sous un jour odieux pour l'officier anglais.» V. aussi

_Histoire des Etats-Unis_, par Éd. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, où

cette affaire est examinée.]

[Note 58: Dont le meilleur récit est _Braddock's Expédition_, par

Winthrop Sergant, publié dans les _Mémoires_ de la Société historique

de Pensylvanie, 1855.]

Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre eût été encore déclarée,

l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne français à

l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se

répandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents bâtiments

marchands portant pour près de trente millions de francs de

marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit

mille marins français. En présence d'une si audacieuse violation du

droit des gens, malgré son apathie et sa honteuse indifférence pour

les intérêts publics, le roi Louis XV fut obligé de déclarer la guerre

à l'Angleterre[59].

[Note 59: 1756. Juin le 9.]

Il était de l'intérêt de la France de laisser à la lutte son caractère

exclusivement colonial. Mais sa marine était presque ruinée. Elle

ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas

d'ailleurs la liberté d'en agir ainsi. L'or donné par Pitt au roi de

Prusse Frédéric II alluma la guerre continentale connue sous le nom de

guerre de Sept Ans. Ainsi forcée de combattre sur terre et sur mer, la

France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les généraux que le

caprice de Mme de Pompadour plaçait à la tête des armées étaient tout

a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les

intrigues de la cour. Aussi les résultats de cette guerre furent-ils

désastreux.

Mêmes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de

Vaudreuil et de Montcalm enlèvent les forts Oswégo et Saint-Georges,

sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte même

une victoire signalée sur les bords du lac Champlain, à _Ticonderoga_

(1758); mais il ne peut empêcher la flotte de l'amiral Boscawen de

prendre Louisbourg, le cap Breton, l'île Saint-Jean et de bloquer

l'entrée du Saint-Laurent, pendant que l'armée anglo-américaine

détruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la

Louisiane et le Canada.

En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats à

opposer à quarante mille. Ils étaient en outre privés de tous secours

de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais

assiègent Québec. La ville est tournée par une manoeuvre audacieuse du

général Wolff. Montcalm est blessé à mort. Le général anglais tombe

de son côté et expire content en apprenant que ses troupes sont

victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le

Canada est définitivement perdu pour la France.

Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de désordre et de

corruption prenne à coeur les intérêts de sa patrie, Choiseul, arrive

au pouvoir, appelé par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte

est de lier comme en un faisceau, par un traité connu sous le nom de

_Pacte de famille_ (15 août 1761), toutes les branches régnantes de la

maison de Bourbon, ce qui donnait de suite à la France l'appui de la

marine espagnole. Celle-ci, immédiatement en butte aux attaques de

l'Angleterre, essuya de grandes pertes.

Cependant toutes les nations de l'Europe étaient épuisées par cette

guerre, qui avait fait périr un million d'hommes. La France y avait

dépensé pour sa part treize cent cinquante millions. Par le traité

de Paris elle ne conserva que les petites îles de Saint-Pierre et

Miquelon avec droit de pêche près de Terre-Neuve et dans le golfe

Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la

Désirade, la Martinique; mais céda la partie orientale de la Louisiane

aux Espagnols.

L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complète des Français

du continent américain et la ruine de leur marine.

Choiseul eut à coeur de relever la France de cet abaissement. Il

essaya de réorganiser l'armée en diminuant les dilapidations et en

constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement

patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournît un

navire à l'État, et l'Angleterre vit avec douleur renaître cette

marine qu'elle croyait à jamais perdue.

Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux

et cinquante frégates ou corvettes qui firent sentir à l'Angleterre,

pendant la guerre d'Amérique que les désastres de la guerre de Sept

Ans n'avaient pas été irréparables[60].

En même temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme

contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies

américaines avec leur mère patrie. Sa correspondance nous le montre

persévérant dans sa haine pour la rivale de la France, étudiant les

moyens les plus propres à abaisser sa puissance, inquiet surtout du

développement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir

et par des agents qui, comme de Pontleroy[61], de Kalb[62],

Bonvouloir[63], ne manquaient ni de talents, ni d'énergie,

l'opposition naissante de ces colonies qui, dès 1763, semblaient déjà

prêtes à passer à l'état de révolte contre la métropole[64].

[Note 60: C'est sous son ministère que la France s'empara de la Corse

et que naquit dans cette île, deux mois après, le plus grand ennemi de

l'Angleterre, Napoléon. On trouve dans les _Mémoires imprimés sous

ses yeux, dans son cabinet, à Chanteloup,_ 1778, ses raisons pour

l'acquisition de la Corse, I, 103.]

[Note 61: _Pontleroy,_ lieutenant de vaisseau au département de

Rochefort, chargé en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les

colonies anglaises d'Amérique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur à

Londres, par une dépêche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour

ce même Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de _Beaulieu_,

qu'il portait en Amérique. Durand écrivait un peu auparavant à M. de

Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'écrire, mais qu'il

pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amérique et

même d'Angleterre, en se mettant au service d'un négociant américain

qui lui donnerait a commander un bâtiment. Il s'entendait bien à

la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le

traitement accordé aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions

furent agréées par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu

de temps après.]

[Note 62: De Kalb était un officier d'origine allemande, qui servait

en qualité de lieutenant-colonel dans l'infanterie française. On ne

pouvait douter ni de son courage, ni de son habileté, ni de son zèle.

Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations

avec les colons originaires du même pays que lui. Ses instructions,

datées du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et,

une fois arrivé à sa destination, de s'informer des besoins des

colonies tant en officiers d'artillerie et en ingénieurs qu'en

munitions de guerre et en provisions. Il devait étudier et stimuler le

désir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer

de leurs ressources en troupes et en postes retranchés, de leurs

projets de soulèvement et des chefs qu'ils comptaient mettre à leur

tête. «La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est

difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens

nécessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous.»

Après avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir

de prendre à côté des Américains sa part des dangers qu'il les

avait engagés à affronter. Il servit comme volontaire, avec rang

de major-général, et fut tué à la malheureuse bataille de Camden.

_(Notices biographiques.)_]

[Note 63: Un autre agent de la France en Amérique fut Bonvouloir

(Achard de), officier français, engagé volontaire dans le régiment du

Cap. Une maladie l'obligea à quitter Saint-Domingue pour revenir dans

des climats plus doux. Il visita d'abord les colonies anglaises, où

on lui offrit de prendre du service dans les armées rebelles. Il

n'accepta pas cette fois, mais, venu à Londres en 1775, il fut mis en

rapport avec M. le comte de Guînes, ambassadeur de France, qui

obtint de lui d'utiles renseignements sur la situation des colonies

révoltées, et écrivit à M. de Vergennes pour être autorisé à faire de

Bonvouloir un agent du gouvernement français en Amérique.

Le ministre français donna en effet à Bonvouloir une somme de 200

louis pour un an et un brevet de lieutenant, antidaté, pour qu'il pût

entrer avantageusement dans l'armée des rebelles. Il partit de Londres

pour Philadelphie le 8 septembre 1775, sous le nom d'un marchand

d'Anvers. Il trouva à Philadelphie un M. Daymond, Français et

bibliothécaire, qui l'aida dans ses recherches. Il écrit en donnant

des renseignements à M. de Vergennes, qu'il est arrivé deux officiers

français menant grand train, qui ont fait des propositions au Congrès

pour des fournitures d'armes et de poudre. Nul doute qu'il ne s'agisse

de MM. de Penet et Pliarne, cités dans une lettre de Barbue Dubourg à

Franklin. (_Archives américaines_.)]

[Note 64: V. _Vie de Jefferson_, par Cornélis de Witt, Paris, 1861, où

la politique de Choiseul est très-habilement développée. Toutes les

pièces importantes sont imprimées dans l'appendice.]

De 1757 à 59 parurent des lettres, que l'on disait écrites par le

marquis de Montcalm à son cousin M. de Berryer, résidant en France,

dans lesquelles on trouve une appréciation bien juste de la situation

des colonies d'Amérique et une prédiction bien nette de la révolution

qui se préparait. «Le Canada, y est-il dit, est la sauvegarde de ces

colonies; pourquoi le ministre anglais cherche-t-il à le conquérir?

Cette contrée une fois soumise à la domination britannique, les autres

colonies anglaises s'accoutumeront à ne plus considérer les Français

comme leurs ennemis.»

Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux

continents. Grenville et lord Mansfield, qui les eurent en leur

possession, les crurent réellement émanées de Montcalm. De nos jours

encore, le judicieux Carlyle[65] n'a pas hésité à en citer des

extraits dans le but de vanter la sagacité du général français et la

justesse de sa prophétie. Mais le style de ces lettres, l'exagération

de certaines idées, l'absence de tout caractère qui dénote leur

provenance, et la comparaison qui en a été faite avec toutes les

pièces relatives aux affaires du Canada et à Montcalm, ne permettent

plus de croire à la vérité de l'origine qui leur fut attribuée dès

leur apparition. Nous voyons là une manoeuvre habile du ministre

Choiseul, qui espérait, par cette brochure, semer la division entre

les deux partis, augmenter leur défiance réciproque et hâter un

dénoûment qu'il prévoyait d'autant plus volontiers qu'il le désirait

plus ardemment.

[Note 65: _Vie de Frederick the Great_. XI, 257-262. Leipzig, édition

1865. Bancroft les qualifie nettement de contrefaçons, IV (ch. ix),

128, _note_. V. aussi _Vie du général James Wolfe_, par Robert Wright,

601. London, 1864.]

Les officiers français, qui parcouraient pour la dernière fois le

Canada et la vallée du Mississipi, en jetant un regard d'adieu sur

ces fertiles contrées et en recevant les touchants témoignages

d'attachement des Indiens ne pouvaient s'empêcher de regretter le

territoire qu'ils étaient obligés de céder. Le duc de Choiseul pensait

tout autrement. Il lisait dans l'avenir[66]. Il le faisait sans

arrière-pensée, avec la conviction qu'il prenait une bonne mesure

politique. Il pensait que le temps était proche où tout le système

colonial devait être modifié: «Les idées sur l'Amérique, soit

militaires, soit politiques, sont infiniment changées depuis trente

ans,» écrivait-il à Durand, le 15 septembre 1766. Il était persuadé

que la liberté commerciale et politique pouvait seule désormais

faire vivre les États du nouveau monde. Ainsi, du jour où un acte du

Parlement établit des taxes sur les Américains, la France commença à

faire des démarches pour pousser ceux-ci à l'indépendance[67].

Mais ce ministre contribua à l'expulsion des jésuites de France en

1762. Cette puissante compagnie laissa derrière elle un parti qui ne

lui pardonna pas sa fermeté dans cette circonstance[68]. Le Dauphin,

leur élève, lui était hostile. Le duc d'Aiguillon, à qui il avait fait

ôter son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou et l'abbé

Terrai, contrôleur des finances, formèrent contre lui un triumvirat

secret qui eût pourtant été impuissant sans le honteux auxiliaire

qu'ils trouvèrent dans la nouvelle favorite[69].

[Note 66: Choiseul, signant l'abandon du Canada aux Anglais, dit:

_Enfin, nous les tenons_. C'était, en effet, délivrer les colonies

américaines d'un voisinage qui les forçait à s'appuyer sur la

métropole.]

[Note 67: Il détacha le Portugal et la Hollande de l'alliance anglaise

et prépara cette union des marines secondaires qui devait, quelques

années plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui

s'appelaient les maîtres de l'Océan.]

[Note 68: _Raisons invincibles_, publiées 8 juillet 1773, dont une

analyse est dans _Mémoires secrets_, VII, 24. Londres, chez John

Adamson.]

[Note 69: Mme de Pompadour était morte en 1764, et Choiseul, qui lui

avait dû son crédit, refusa de plier devant la cynique arrogance de

la Du Barry qui lui succéda. Choiseul ressentit bientôt l'influence

fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi.

Il faut lire dans les mémoires du temps la juste appréciation des

misérables influences qui présidaient aux affaires publiques et au

milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle

favorite avait été sur le point d'être choisie. Devant les cris

d'effroi du contrôleur général Laverdie, l'attitude et la fermeté de

Choiseul, le roi avait dû céder, mais il battait froid à son ministre.

Plus tard il céda à regret aux instances réitérées de ses courtisans,

ameutés par les rancunes de la compagnie de Jésus. Il comprenait tout

ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit

que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la

Pologne, il s'écria: «Ah! cela ne serait pas arrivé si Choiseul eût

encore été ici.» _Vie du marquis de Bouillé, Mémoires du duc de

Choiseul_, I, 230. _Mémoire inédit._]

Malgré l'origine de sa faveur, les défauts que l'on peut trouver à

son caractère et les erreurs qu'il commit dans son administration

multiple, ce ministre jette un éclat singulier et inattendu au milieu

de cette cour corrompue où tout était livré à l'intrigue et d'où

semblaient bannis toute idée de justice et tout sentiment du bien

public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilité de sa situation,

et n'espérait guère que l'on reconnaîtrait à la cour les services

qu'il pourrait rendre à son pays. On en trouve la preuve dans un

mémoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer

avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de

retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lâche servilité.

«Je méprisais, autant par principe que par caractère, dit-il au roi,

les intrigues de la Cour, et quand Votre Majesté me chargea de la

direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et pénible emploi

qu'avec l'assurance que Votre Majesté voulut bien me donner qu'elle me

permettrait de le quitter à la paix.»

Le ministre entre ensuite dans le détail de son administration qui

avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les

affaires étrangères, pendant six années.--La première année, il

réduisit les dépenses des affaires étrangères de 52 à 25 millions.

Quant à l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte.

«Mais la révolution d'Amérique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne

verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre[70] dans un état

de faiblesse où elle ne sera plus à craindre.»

«Votre Majesté m'exilera», dit-il à la fin. Cette prédiction ne se

réalisa que cinq ans après: en 1770, Choiseul fut exilé dans ses

terres.

[Note 70: La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par

Napoléon. Quand il songea à céder la Louisiane aux États-Unis, il

prononça ces paroles:

«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de

l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui

devienne un jour sa rivale; ce sont les États-Unis.» _Les États-Unis

et la France_, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.]

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 10 / 73 题