VI

La guerre se fit à la fois sur trois points du continent américain:

aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le

Canada, que les Américains voulaient cette fois entraîner dans

leur cause et d'où les Anglais partirent pour prendre à revers

les révoltés; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les

Carolines.

Les débuts du conflit furent heureux pour les Américains. Leurs

milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que

par leur expérience de la guerre et par la discipline, battirent à

Lexington (avril 1775) un détachement anglais. On assiégea le général

Gage dans Boston. Le Congrès confia à Washington [71] la tâche

difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en état

de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut

un grande acte de patriotisme de la part de ce généreux citoyen

d'accepter une pareille mission. Du jour où, sans ambition comme sans

crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit

plus de vue les aspirations du pays. Il ne désespéra jamais de leur

réalisation, et si, dans les moments critiques, aux jours où la cause

de l'indépendance paraissait le plus compromise, il eut quelques

instants de découragement, il sut du moins empêcher par son attitude

ses concitoyens de se laisser entraîner à un pareil sentiment. Il les

retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir.

Après le succès, redevenu simple particulier, il voulut vivre

tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'indépendance

de sa patrie était la seule récompense qu'il attendait de ses efforts.

Chez les Américains, il est «l'homme qui avait été le premier dans

la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses

compatriotes.» L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les

peuples son nom est resté le plus pur.

[Note 71: Nous ne voulons pas entreprendre de rappeler les hauts faits

de ce grand homme dont la mémoire est chère à tout coeur américain.

Outre qu'une pareille tâche est tout à fait en dehors du cadre que

nous nous sommes proposé de remplir, nous reconnaissons trop bien le

talent et le coeur avec lesquels plusieurs illustres écrivains s'en

sont acquittés avant nous, pour que nous ayons la prétention de

traiter ce sujet. Washington est d'ailleurs un de ces héros dont la

gloire, loin de s'effacer, grandit à mesure que les années s'écoulent.

Plus l'esprit humain progresse et plus on se plaît à reconnaître

la noblesse de son caractère et l'élévation de ses idées. Dans les

sociétés modernes, où le droit tend chaque jour à l'emporter sur la

force, où l'amour de l'humanité a plus de partisans que l'esprit de

domination, les grands conquérants tels que ceux dont l'histoire

conserve les noms et exalte les exploits, loin d'être mis au rang des

dieux, comme dans l'antiquité, seraient considérés comme de véritables

fléaux. Les peuples, de jour en jour plus soucieux de se donner

une organisation sociale basée sur la justice et la liberté que de

satisfaire la stérile et sauvage ambition de subjuguer leurs voisins,

ne veulent plus laisser à quelques hommes privilégiés le soin

d'accomplir les desseins de la Providence en bouleversant les empires

pour changer la face du monde. Or, Washington fut encore plus grand

citoyen qu'habile général. Ses victoires auraient suffi pour perpétuer

son souvenir. Sa conduite comme homme politique et comme homme privé

le fera revivre au milieu des générations futures, qui le présenteront

toujours à leurs chefs comme un modèle à imiter.

Tous les écrivains contemporains, Américains ou Français, nous

dépeignent Washington sous les traits les plus nobles au physique

comme au moral; il n'y a de tache à aucun de leurs tableaux. Je ne

veux pas redire ici les impressions ressenties par MM. de La Fayette,

de Chastellux, de Ségur, Dumas et tant d'autres, lorsqu'ils furent

admis pour la première fois en présence du généralissime américain.

Elles sont à peu près identiques et sont exprimées, dans les mémoires

signés de leur nom, avec tout l'enthousiasme dont ces Français étaient

capables. «C'est le Dieu de Chastellux», écrivait Grimm à Diderot.

_Correspondance_, X, 471. Nous nous contenterons de transcrire ici le

passage relatif à ce grand homme, que M. de Broglie a inséré dans ses

_Relations inédites_.

«Ce général est âgé d'environ quarante-neuf ans (1782); il est grand,

noblement fait, très-bien proportionné; sa figure est beaucoup plus

agréable que ses portraits ne le représentent; il était encore

très-beau il y a trois ans, et quoique les gens qui ne l'ont pas

quitté depuis cette époque disent qu'il leur paraît fort vieilli, il

est incontestable que ce général est encore frais et agile comme un

jeune homme.

«Sa physionomie est douce et ouverte, son abord est froid quoique

poli, son oeil pensif semble plus attentif qu'étincelant, mais son

regard est doux, noble et assuré. Il conserve dans sa conduite privée

cette décence polie et attentive qui satisfait tout le monde et cette

dignité réservée qui n'offense pas. Il est ennemi de l'ostentation et

de la vaine gloire. Son caractère est toujours égal, il n'a jamais

témoigné la moindre humeur. Modeste jusqu'à l'humilité, il semble ne

pas s'estimer à ce qu'il vaut. Il reçoit de bonne grâce les hommages

qu'on lui rend, mais il les évite plutôt qu'il ne les cherche. Sa

société est agréable et douce. Toujours sérieux, jamais distrait,

toujours simple, toujours libre et affable sans être familier, le

respect qu'il inspire ne devient jamais pénible. Il parle peu en

général et d'un ton de voix fort bas; mais il est si attentif à ce

qu'on lui dit, que, persuadé qu'il vous a compris, on le dispenserait

presque de répondre. Cette conduite lui a été bien utile en plusieurs

circonstances. Personne n'a eu plus besoin que lui d'user de

circonspection et de peser ses paroles.

«Il joint à une tranquillité d'âme inaltérable un jugement exquis, et

on ne peut guère lui reprocher qu'un peu de lenteur à se déterminer

et même à agir. Quand il a pris son parti, son courage est calme et

brillant. Mais pour apprécier d'une manière sûre l'étendue de ses

talents et pour lui donner le nom de grand homme de guerre, je crois

qu'il faudrait l'avoir vu à la tête d'une plus grande armée avec plus

de moyens et vis-à-vis d'un ennemi moins supérieur. On peut au moins

lui donner le titre d'excellent patriote, d'homme sage et vertueux, et

on est bien tenté de lui donner toutes les qualités, même celles que

les circonstances ne lui ont pas permis de développer.

«Il fut unanimement appelé au commandement de l'armée. Jamais homme ne

fut plus propre à conduire des Américains et n'a mis dans sa conduite

plus de suite, de sagesse, de constance et de raison.

«M. Washington ne reçoit aucun appointement comme général. Il les

a refusés comme n'en ayant, pas besoin. Les frais de sa table sont

seulement faits aux dépens de l'État. Il a tous les jours une

trentaine de personnes à dîner, fait une fort bonne chère militaire

et est fort attentif pour tous les officiers qu'il admet à sa table.

C'est en général le moment de la journée où il est le plus gai. Au

dessert, il fait une consommation énorme de noix, et lorsque la

conversation l'amuse, il en mange pendant des heures en portant,

conformément à l'usage anglais et américain, plusieurs santés. C'est

ce qu'on appelle _toaster._ On commence toujours par boire aux

Etats-Unis de l'Amérique, ensuite au roi de France, à la reine, aux

succès des armées combinées. Puis on donne quelquefois ce qu'on

appelle un _sentiment_: par exemple à nos succès sur les ennemis et

sur les belles; à nos avantages en guerre et en amour. J'ai toasté

plusieurs fois aussi avec le général Washington. Dans une entre autres

je lui proposai de boire au marquis de La Fayette, qu'il regarde comme

son enfant. Il accepta avec un sourire de bienveillance, et eut la

politesse de me proposer en revanche celle de mon père et de ma femme.

«M. Washington m'a paru avoir un maintien parfait avec les officiers

de son armée. Il les traite très-poliment, mais ils sont bien loin de

se familiariser avec lui. Ils ont tous au contraire, vis-à-vis de ce

général, l'air du respect, de la confiance et de l'admiration.

«Le général Gates, fameux par la prise de Burgoyne et par ses revers à

Camden, commandait cette année une des ailes de l'armée américaine. Je

l'ai vu chez M. Washington, avec lequel il a été brouillé, et je me

suis trouvé à leur première entrevue depuis leurs querelles, qui

demanderaient un détail trop long pour l'insérer ici. Cette entrevue

excitait la curiosité des deux armées. Elle s'est passée avec la

décence la plus convenable de part et d'autre. M. Washington traitant

M. Gates avec une politesse qui avait l'air franc et aisé, et celui-ci

répondant avec la nuance de respect qui convient vis-à-vis de son

général, mais en même temps avec une assurance, un ton noble et un air

de modération qui m'ont convaincu que M. Gates était digne des succès

qu'il a obtenus à Saratoga, et que ses malheurs n'ont fait que le

rendre plus estimable par le courage avec lequel il les a supportés.

Il me semble que c'est là le jugement que les gens capables et

désintéressés portent sur M. Gates.»

On ne s'étonnera pas que le personnage de Washington ait figuré à

plusieurs reprises sur la scène française. Ces compositions, qui

datent généralement de l'époque de la révolution française, ne

méritent guère d'être lues, et si elles ont pu être écoutées avec

quelque intérêt sur un théâtre, ce ne peut être que grâce à la

sympathie qu'inspiraient le héros américain et la cause qu'il avait

fait triompher.

Nous donnons toutefois les titres de quelques-uns de ces ouvrages et

les noms de leurs auteurs:

1° _Washington ou la liberté du Nouveau-Monde,_ tragédie en quatre

actes, par M. de Sauvigny, représentée pour la première fois le 13

juillet 1791 sur le théâtre de la Nation. Paris.

2° _Asgill ou L'Orphelin de Pensylvanie,_ mélodrame en un acte et

en prose, mêlé d'ariettes par B.J. Marsollier, musique de Dalayrac,

représenté sur le théâtre de l'Opéra-Comique, le jeudi 2 mai 1790.

Pitoyables chansonnettes débitées à une bien triste époque.

3° _Asgill ou le Prisonnier anglais,_ drame en cinq actes et en vers,

par Benoît Michel de Comberousse, représentant du peuple et membre du

lycée des Arts, an IV (1795). Cette pièce, dans laquelle un certain

Washington fils joue un rôle ridicule, ne fut représentée sur aucun

théâtre.

4° _Washington ou l'Orpheline de Pensylvanie,_ mélodrame en trois

actes, à spectacle, par M. d'Aubigny, l'un des auteurs de la _Pie

voleuse_, avec musique et ballets, représenté pour la première fois, à

Paris, sur le théâtre de l'Ambigu-Comique, le 13 juillet 1815.

5° _Asgill,_ drame en cinq actes, en prose, dédié à Mme Asgill, par

J.S. le Barbier-le-Jeune, à Londres et à Paris, 1785. A la suite (p.

84), lettre de reconnaissance et de remercîment, signée _Thérèse

Asgill._ L'auteur montre Washington affligé de la nécessité cruelle à

laquelle son devoir l'oblige. Il lui fait même prendre Asgill dans ses

bras et ils s'embrassent avec un enthousiasme comico-dramatique. (Acte

5, scène II.)

Le rôle de _Wazington_ était joué par M. Saint-Prix. _Lincol_ et

_Macdal_ étaient lieutenants généraux. L'envoyé anglais Johnson est

transformé en _Joston._ M. Ferguson est mis en scène, ainsi que Mme

_Nelson,_ veuve d'un parent de _Wazington_, le Congrès, la nouvelle

législature, les ministres du culte et autres nombreuses personnes.

Dans ce drame, le fils de _Wazington_ n'a pas de rôle, mais il y a son

ombre.

La scène la plus curieuse est la première de l'acte IV, où on voit

dans le champ de la fédération l'autel de la patrie, sur lequel est le

traité d'alliance conclu avec les Français.

Butler, qui était en effet un partisan, commandant des réfugiés, un

véritable brigand, outre ses crimes réels, commet dans le drame le

crime odieux du capitaine Lippincott, qui fit pendre le capitaine

américain _Huddy,_ crime qui a forcé les Américains à menacer d'user

de représailles. Dans le drame, on fait de Huddy un officier anglais.

Seymour est sauvé et Butler Pendu.

6° _Washington,_ drame historique en cinq actes et en vers, par J.

Lesguillon, 1866. Non représenté. Ici l'histoire est traitée avec un

sans-façon exagéré. La scène se passe à West-point, à l'époque de la

trahison d'Arnold, et l'auteur commence par croire que West-point est

la _pointe de l'ouest_ de l'île de New-York; que cette dernière ville

est au pouvoir des Américains et qu'Arnold a pour but de la livrer aux

Anglais. Washington est fait prisonnier. Le major André est fusillé;

on sait qu'il fut pendu. Arnold se livre, ce qu'il ne fit pas.

Arrivent enfin à une sorte d'apothéose, La Fayette, Rochambeau, de

Grasse, d'Estaing, Bougainville, Duportail et d'autres.

On sait que Washington n'eut pas d'enfant et que le colonel

Washington, né dans la Caroline du Nord, et qui servit honorablement à

la tête d'un Corps de cavalerie pendant la guerre de l'indépendance,

était le parent éloigné du général en chef, né lui-même en Virginie.

On trouve aussi des niaiseries dans plusieurs livres du temps, tels

que _l'Histoire impartiale des événements militaires et politiques

de la dernière guerre,_ par M. de Longchamps. Amsterdam, 1785.

D'Auberteuil, _Essai historique sur la révolution d'Amérique._ Paris,

1782.]

Les Américains envahirent le Canada et prirent Montréal; mais leur

chef Montgomery ayant été tué devant Québec, Carleton les chassa de

toute la province (décembre 1775). Cet échec fut en partie compensé

par la prise de Boston (17 mars 1776) et par l'échec de la flotte

anglaise devant Charleston (1er juin 1776).

Le ministère anglais n'avait pas cru d'abord à une résistance si

énergique. Il n'eut pas honte, pour la vaincre, d'acheter aux princes

allemands, qui étaient dans sa dépendance depuis la guerre de

Sept-Ans, une armée de dix-sept mille mercenaires. Les colonies,

mises au ban des nations par la métropole, prirent alors une mesure à

laquelle presque personne n'avait songé au commencement de la lutte.

Le Congrès de Philadelphie, en proclamant _l'indépendance_ des treize

colonies réunies en une confédération où chaque État conserva

sa liberté religieuse et politique (4 juillet 1776), rompit

irrévocablement avec l'Angleterre.

Les volontaires américains, sans magasins, sans ressources, ne purent

d'abord tenir tête aux vieux régiments qu'on envoyait contre eux. Howe

prit New-York, Rhode-Island. Washington, obligé de battre en retraite,

eut la douleur de voir un grand nombre de ses soldats l'abandonner.

Cependant il ne céda le terrain que pied à pied et s'arrêta après le

passage de la Delaware. De là, il fit une tentative imprévue et d'une

audace remarquable. Il franchit le fleuve sur la glace pendant la nuit

du 25 décembre 1776, surprit à Trenton un corps de mille Allemands

commandés par Rahl, tua cet officier et fit ses soldats prisonniers.

Ce succès, qui dégageait Philadelphie, releva l'esprit public. De

nouveaux miliciens accoururent de la Pensylvanie, et Washington,

reprenant l'offensive, força Cornwallis à se replier jusqu'à

Brunswick.

La jeune noblesse française avait accueilli avec sympathie la nouvelle

de la révolte des colonies anglaises d'Amérique, autant par antipathie

pour l'Angleterre, qui l'avait vaincue dans la guerre de Sept-Ans, que

parce qu'elle était pénétrée de l'esprit philosophique de son siècle.

Il faut pourtant reconnaître que ni Louis XVI ni la Reine ne s'étaient

enthousiasmés pour la cause des Américains. Les idées d'indépendance

politique et de liberté religieuse, hautement proclamées de l'autre

côté de l'Atlantique, ne pouvaient guère trouver d'écho auprès d'un

trône basé sur le droit divin et occupé par des Bourbons imbus des

principes de l'absolutisme. Cependant, les saines traditions de

Choiseul n'étaient pas complètement oubliées. Les corsaires américains

avaient accès dans les ports français et pouvaient acheter des

munitions à la Hollande. Silas Deane était à Paris l'agent secret du

Congrès et faisait passer sous main pour l'Amérique des munitions

et de vieilles armes qui furent peu utiles. Il est vrai que quand

l'ambassadeur anglais, lord Stormont, se plaignait à la Cour, celle-ci

niait les envois et chassait les corsaires de ses ports. Mais l'esprit

public était contre l'Angleterre pour les colonies. Le mouvement

d'émigration des volontaires pour l'Amérique était commencé. Enfin

l'arrivée de Franklin, dont le séjour à Paris fut une ovation

perpétuelle, les violences commises par la marine anglaise sur les

marins français, finirent par vaincre les répugnances de Louis XVI

et forcèrent pour la première, mais non pour la dernière fois, ce

malheureux roi à céder devant l'opinion publique.

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 11 / 73 题