Les premières tentatives de colonisation sur le territoire occupé par
les États-Unis, au commencement de la guerre, furent faites par des
Français de la religion réformée, à l'instigation du célèbre amiral
Coligny. Celui-ci obtint en 1562, du roi Charles IX, l'autorisation
de faire équiper des navires qui, sous la conduite de Jean Ribaud,
vinrent aborder à l'embouchure de la rivière appelée encore
aujourd'hui Port-Royal. Non loin de là fut construit par ces premiers
émigrés le fort Charles, ainsi nommé en l'honneur du roi de France; la
contrée elle-même reçut en même temps le nom de Caroline, qu'elle
a conservé. Mais cette tentative n'eut pas plus de succès qu'une
seconde, dirigée sous le même patronage, par René de Laudonnière,
l'année suivante. La misère, le fanatisme des Espagnols et l'hostilité
des Indiens eurent bientôt raison du courage de la petite troupe de
Français isolée sur cette terre nouvelle. Les Espagnols, sous la
conduite de Pedro Melendez, vinrent attaquer la colonie protestante
établie à l'embouchure du fleuve Saint-Jean et en massacrèrent tous
les habitants. Indigné d'un tel acte de barbarie, un gentilhomme de
Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, digne précurseur de La Fayette,
équipe à ses frais trois navires en 1567, les fait monter par deux
cents hommes, et vient exercer de sanglantes représailles sur les
soldats de Melendez. Cette vengeance fut cependant stérile dans ses
résultats, et les persécutions dont son auteur fut l'objet à son
retour en France furent le seul fruit qu'il recueillit de son
patriotisme.
C'est aux Anglais qu'il était réservé de créer en Amérique des
établissements florissants. En 1584 Walter Raleigh fonda la colonie de
la Virginie, ainsi nommée en l'honneur de la reine Elisabeth. Le roi
Jacques Ier partagea ensuite tout le territoire compris entre le 34e
et le 45e degré de latitude, entre deux compagnies dites de Londres et
de Plymouth, qui espéraient découvrir là comme au Mexique des mines
d'or et d'argent. La pêche de la morue au nord et la culture du
tabac au sud dédommagèrent ces premiers colons de leur déception. La
fertilité du sol en attira de nouveaux, tandis que les événements
politiques en Angleterre favorisaient l'émigration vers d'autres
points.
En 1620, des puritains, fuyant la mère patrie, vinrent s'établir au
cap Cod, auprès de l'endroit où s'éleva, quelques années plus tard,
la ville de Boston. En même temps qu'ils prenaient possession des
Bermudes et d'une partie des Antilles, les Anglais fondaient les
colonies connues depuis sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Sous
Cromwell, ils enlevaient aux Espagnols la Jamaïque et aux Hollandais
le territoire dont ils firent les trois provinces de New-York, de
New-Jersey et de Delaware (1674). Charles II donna la Caroline, plus
tard partagée en deux provinces, à plusieurs lords anglais, et céda de
même à William Penn le territoire qu'il appela de son nom Pensylvanie
(1682). La Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve et la baie d'Hudson furent
occupés en 1713, à la suite du traité d'Utrecht, qui enlevait ces
contrées aux Français; enfin la Géorgie recevait en 1733 ses premiers
établissements.
Toutes ces colonies se développèrent avec une telle rapidité qu'à
l'époque de la guerre de l'Indépendance, c'est-à-dire après un peu
plus d'un siècle, elles comptaient plus de deux millions d'habitants.
Mais, composées d'éléments très-divers et dont nous étudierons bientôt
la nature, fondées à des époques différentes et sous des influences
variables, elles étaient loin d'avoir une population homogène et une
organisation uniforme. Ainsi, tandis que le Maryland, la Virginie,
les Carolines et la Géorgie, au sud, étaient administrées par une
aristocratie puissante, maîtresse de vastes domaines qu'elle faisait
exploiter par des esclaves et qu'elle transmettait suivant les
coutumes anglaises, au nord, la Nouvelle-Angleterre possédait
l'égalité civile la plus parfaite et était régie par des constitutions
tout à fait démocratiques. Mais toutes ces colonies avaient les
institutions politiques fondamentales de l'Angleterre, et exerçaient
par des représentants nommés à l'élection les pouvoirs législatifs.
Toutes aussi étaient divisées en communes, qui formaient le comté; en
comtés, qui formaient l'État. Les communes décidaient librement de
leurs affaires locales, et les comtés nommaient des représentants aux
assemblées générales des États.
La Virginie, New-York, les Carolines, la Géorgie, New-Hampshire et
New-Jersey recevaient bien des gouverneurs nommés par le roi;
mais ceux-ci ne possédaient que le pouvoir exécutif: les colonies
exerçaient toujours le droit de se taxer elles-mêmes. C'est librement
et sur la demande des gouverneurs qu'elles votaient les subsides
nécessaires à la mère patrie, et il faut reconnaître qu'elles lui
payaient un lourd tribut. Outre les subsides extraordinaires les
colons payaient en effet un impôt sur le revenu; tous les offices,
toutes les professions, tous les commerces étaient soumis à des
contributions proportionnées aux gains présumés. Le vin, le rhum et
les liqueurs étaient taxés au profit de la métropole qui recevait
aussi des propriétaires un droit de dix livres sterling par tête de
nègre introduite dans les colonies. L'Angleterre tirait enfin des
profits plus considérables encore du monopole qu'elle s'était réservé
d'approvisionner les colonies de tous les objets manufacturés.
Les Américains supportaient sans se plaindre, sans y songer même, ces
lourdes charges. La fertilité de leur sol et le prodigieux essor de
leur commerce leur permettaient de racheter ainsi, au profit de la
mère patrie, les libertés et les privilèges dont ils étaient jaloux
et fiers. Mais l'avidité de l'Angleterre, jointe à une aveugle
obstination, vint brusquement tarir cette abondante source de
revenus[30].
[Note 30: Edward Shippen, juge à Lancaster, écrit au colonel Burd,
sous la date du 28 juin 1774: «Les négociants anglais nous regardent
comme leurs esclaves, n'ayant pas plus de considération pour nous
que n'en ont pour leurs nègres, sur leurs plantations des îles
occidentales, les _soixante-dix riches créoles_ qui se sont acheté
des sièges au Parlement. «Il est de notre devoir de travailler pour
eux,--les négociants,--et, tandis que nous, leurs serviteurs, blancs
et noirs, leur envoyons de l'or et de l'argent, et que les créoles
leur envoient des alcools, du sucre et des mélasses, etc., tant que
nous fournissons, dis-je, les douceurs à ces gens, de façon à ce
qu'ils s'amusent et se prélassent en voiture, ils sont satisfaits.»]
Déjà, sous Cromwell, la suppression de la liberté commerciale et
l'établissement d'un monopole pour le commerce anglais avaient excité
des mécontentements. Les lois restrictives du Protecteur ne furent
même jamais bien observées, et l'État de Massachusets osa répondre aux
ministres de Charles II: «Le roi peut étendre nos libertés, mais non
les restreindre [31].» A l'époque où se termina la guerre de Sept-Ans,
l'Angleterre, qui en avait tiré politiquement de grands avantages, vit
sa dette considérablement accrue: elle était d'environ deux milliards
et demi et exigeait un intérêt annuel considérable. Pour faire face à
une situation aussi critique, sous le ministère de George Grenville,
le Parlement se crut en droit de prendre une mesure que Walpole
avait repoussée en 1739. Il établit pour les colonies, et sans les
consulter, un impôt qui forçait les Américains à employer dans tous
les actes un papier vendu fort cher à Londres (1765).
[Note 31: En 1638, cet État avait déjà l'imprimerie, un collège de
hautes études, des écoles primaires par réunion de 50 feux et une
école de grammaire dans chaque bourg de 100 feux.--La Pensylvanie,
fondée en 1682, organisait les écoles dès 1685.]
Déjà mécontentes de certaines résolutions prises par le Parlement,
l'année précédente, pour grever de taxes le commerce américain, devenu
libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en
papier-monnaie, les colonies ne se continrent plus à cette nouvelle.
Elles considérèrent l'acte du timbre comme une atteinte audacieuse
portée à leurs droits et un commencement de servitude si elles ne
résistaient. Après des mouvements populaires tumultueux et des
délibérations légales, elles se décidèrent à refuser l'emploi du
papier timbré, chassèrent les employés chargés de le vendre
et brûlèrent leurs provisions. Les journaux américains, déjà
très-nombreux, publièrent qu'il fallait _s'unir ou succomber_. Un
congrès composé de députés de toutes les colonies s'assembla le 7
octobre 1765 à New-York et, dans une pétition énergique se déclara
résolu, tout en restant fidèle à la couronne, à défendre jusqu'au bout
ses libertés. Les Américains s'engagèrent en même temps à se passer
des marchandises anglaises, et une _ligue de non-importation_, bien
conçue et bien exécutée, rompit commercialement les relations avec
l'Angleterre. La métropole dut céder. Mais elle ne renonça pas
toutefois aux droits exorbitants qu'elle s'était attribués de prendre
de semblables mesures. Elle s'obstina à prétendre que le pouvoir
législatif du Parlement s'étendait sur toutes les parties du
territoire britannique. C'est en vertu de ce principe que, dans l'été
de 1769, le gouvernement anglais mit un droit nouveau sur le verre, le
papier, les couleurs, le cuir et le thé.
Les colons, alléguant de leur côté le grand principe de la
constitution anglaise, que nul citoyen n'est tenu de se soumettre aux
impôts qui n'ont pas été votés par ses représentants, refusèrent de
payer ces nouveaux droits. Partout on s'imposa des privations. On
renonça à prendre du thé, on se vêtit grossièrement. On refusa les
objets de commerce de provenance anglaise et l'on ne consomma que les
produits de l'industrie américaine qui venait de naître. Lord North,
devant cette résistance, proposa de révoquer les nouvelles taxes, en
ne maintenant que celle du thé. Cette demi-concession ne satisfit
personne. Philadelphie et New-York refusèrent de recevoir les caisses
de thé que leur expédiait la Compagnie des Indes. Boston les jeta à la
mer. Le gouvernement anglais voulut ruiner cette dernière ville. Le
général Gage vint s'y établir, pendant qu'une flotte la bloquait. En
même temps on levait en Angleterre une armée véritable pour réduire
les colonies à l'obéissance.
L'indignation fut au comble en Amérique. Toutes les colonies
résolurent de sauver Boston, et la Virginie se mit à la tête de ce
mouvement.
Pendant qu'un armée de volontaires accourait s'opposer aux mouvements
du général Gage un congrès général s'assemblait à Philadelphie,
capitale la plus centrale des colonies, le 5 septembre 1774. Il était
composé de cinquante-cinq membres choisis parmi les hommes les plus
habiles et les plus respectés des treize colonies. Là on décida qu'il
fallait soutenir Boston et lui venir en aide par des troupes et de
l'argent, et l'on publia cette fameuse _déclaration des droits_ que
revendiquaient tous les colons en vertu des lois de la nature, de la
constitution britannique et des chartes concédées. Cette déclaration
solennelle fut suivie d'une proclamation à toutes les colonies
et d'une pétition au roi George III, qui resta inutile comme les
précédentes.
Comme l'avait prévu William Pitt, qui s'était efforcé de concilier
l'intégrité de la monarchie britannique avec la liberté des colonies
américaines, la guerre éclata.