STATISTIQUE.

Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre

civilisation; le goût de la locomotion rapide est entré maintenant dans

nos moeurs; et, n'en déplaise à quelques esprits chagrins et jaloux de

tout progrès, nous verrons, avant peu d'années, notre pays sillonné de

ces merveilleuses voies de communication et un essor définitif donné à

l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet

heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile

de détruire certains préjugés que nous avons trouvés enraciné-, dans les

esprits même les plus judicieux sur les inconvénients de cette extrême

rapidité et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance.

Les derniers accidents arrivés, tant en France qu'en Angleterre, sont

venus donner un nouvel aliment à ces terreurs exagérées. L'affreuse

catastrophe du 8 mai 1842 et les plaintes dechirantes dont un malheureux

père de famille a fait retentir l'enceinte du tribunal de police

correctionnelle, ont vivement agi sur les imaginations déjà préoccupées,

et un _tollé_ général s'est fait entendre contre les chemins de fer; et

cependant, nous devons le dire, jamais craintes ne furent plus

chimériques; et parmi tous les genres de locomotion connus et mis en

pratique jusqu'à ce jour, nul ne présent.; moins de chances d'accidents

que la circulation par les chemins de fer; nous allons prouver tout à

l'heure par des chiffres la vérité de cette assertion.

Présentons d'abord quelques considérations préliminaires de nature, nous

le pensons, à faire naître dans les esprits une conviction raisonnée, et

disparaître des craintes irréfléchies.

Une machine, quand l'homme la crée pour un usage, pour un but déterminé,

et qu'elle est arrivée à un degré de perfection convenable, remplit ce

but admirablement, et beaucoup mieux que ne le pourrait faire l'homme

lui-même. Qu'on se reporte, en effet, à la naissance de la machine à

vapeur, à cette époque où la main d'un enfant était nécessaire pour

ouvrir et fermer alternativement les robinets d'entrée et de sortie de

la vapeur: n'est-il pas vrai que l'enfant pouvait être distrait, oublier

son devoir, ouvrir ou fermer trop tard les robinets, et par là,

augmenter et même faire naître les chances d'explosion de la chaudière?

Eh bien! depuis que le piston lui-même, en s'élevant ou s'abaissant, met

en jeu tout le mécanisme, qu'il est chargé d'introduire et d'expulser la

vapeur, d'activer ou de modérer le feu, il agit avec la plus admirable

régularité, et jamais une explosion n'est arrivée par son fait.

Il en est de même d'une machine locomotive: mettez-la sur la voie, les

roues armées de bourrelets, et laissez-la marcher: ne craignez pas

qu'elle se dérange; tant qu'elle aura de l'eau et du coke, la vapeur

continuera à se former, les pistons à jouer, les roues à tourner, et

elle suivra la route qui lui a été tracée; mais comme les circonstances

du chemin varient, qu'il y a là une courbe à franchir, ici une station à

desservir, cette machine doit être guidée, modérée ou poussée par une

main habile, à laquelle, du reste, elle obéit toujours. C'est donc le

conducteur de la locomotive qui est la providence des convois.

Mais en est-ce de même, nous le demandons, pour les voitures de

transport sur les routes ordinaires? Là, point de rails saillants qui

retiennent forcément les roues sur la voie; mais, des deux côtés de la

route, des fossés, des ravins où le moindre écart peut vous précipiter.

Au lieu de la fidèle locomotive qui reste strictement dans la ligne de

son devoir, un attelage de chevaux que la course excite, que le fouet

aiguillonne, qui doivent se détourner pour livrer passage, et occuper

tantôt le milieu, tantôt le bas côté de la route; puis des pentes

rapides, des ornières, et au milieu de tout cela, l'instinct de

l'animal, ses caprices, sa force, qu'il ne doit pas à l'homme, et que

dans bien des cas l'homme ne peut maîtriser. Faut-il s'étonner, après

cela, des accidents que fait naître la locomotion ordinaire? Aussi l'on

ne s'en étonne pas, c'est chose reçue et passée dans les usages, et l'on

se préoccupe très-peu, en roulant en diligence, des chances de danger

que l'on court. Quant à nous, nous l'avouons, sans prétendre faire le

moindre tort à l'homme ou aux animaux, ni diminuer la confiance qu'on

place en eux, le mode de locomotion mécanique, et, en général, tout mode

de transmission de mouvement mécanique est ce qui nous a toujours paru

le plus rassurant, parce que c'est ce qu'il y a de plus régulier.

Les chiffres que nous allons citer feront, nous l'espérons, partager

notre conviction à nos lecteurs.

Les accidents de chemins de fer appartiennent tous à deux séries de

causes: la première série est celle des accidents dus à une mauvaise

administration, tels que collisions de convois, signaux mal transmis,

morts aux passages à niveau; la seconde série comprend ce que nous

pouvons appeler les causes inévitables: ce sont les bris d'essieux, les

éboulements, les obstacles placés méchamment sur la voie, le déplacement

des rails et des coussinets qui entraîne les déraillements.

Un relevé exact des accidents arrivés par ces diverses causes a été fait

en Angleterre, qui, en 1840 comptait déjà _cinquante_ chemins de fer en

exploitation, et en avait plus de _soixante_ en 1842. Ce relevé comprend

environ trente mois, du 1er août 1840 au 1er janvier 1843, et il nous

paraît d'autant plus concluant que la circulation a atteint un chiffre

extraordinaire, et que la vitesse y est moyennement plus grande qu'en

France et en Belgique.

Ces accidents sont divisés en trois catégories, savoir:

1re catégorie: sortie des rails, collisions de convois, faits provenant

du chemin, tels qu'éboulement, bris d'essieu (rangés parmi les causes

inévitables);

2e catégorie: accidents provenant du fait des personnes victimes, soit

en montant, soit en descendant d'un convoi en marche, en traversant la

voie au moment du passage d'un convoi;

3e catégorie: accidents dont les victimes sont les agents des compagnies

de chemins de fer.

La première catégorie est, on le voit, la seule dont il y ait lieu de se

préoccuper, puisque c'est la seule où l'on puisse accuser le mode de

locomotion et les administrateurs des compagnies; cependant, pour ne

rien dissimuler, nous donnerons les accidents des trois catégories..

Dans les dix-sept mois, depuis août 1840 jusqu'à la fin de décembre

1841, sur ses chemins de fer, en Angleterre, les accidents ont été au

nombre de 204, savoir; 79 en 1840 et 125 en 1841:

1re categ. 53 accid. ont tué 16 personnes et en ont blessé 203

2e - 52 - 23 - - 30

3e - 95 - 16 - - 62.

Pendant ces dix-sept mois, 15 millions de voyageurs ont été transportés

par les chemins de fer: en comprenant le nombre des morts à celui des

voyageurs, on arrive à ce résultat remarquable et parfaitement

rassurant, que dans la 1re catégorie seule, il y a eu un mort pour

326,006 voyageurs; dans la 2e seule, il y eu un mort pour 652,172

voyageurs, et en d'autres termes, qu'un seul voyageur sur 652,172 a été

imprudent, et a payé son imprudence de sa vie.

Pour les deux catégories réunies, il y a eu une victime pour 217,536

voyageurs; enfin, en réunissant les trois catégories, on n'arrive encore

qu'au chiffre d'un mort pour 150,435 voyageurs, et nous n'avons pas

besoin de faire remarquer de nouveau que le seul chiffre significatif

est celui de la première catégorie.

Si nous décomposions les chiffres que nous avons donnés plus haut, nous

montrerions qu'il y a en un huitième de moins d'accidents en 1841 qu'en

1840. En parcourant l'état de ces accidents pour 1841, on trouve comme

indication, trois fois, _sauté hors du wagon pour rattraper son

chapeau_; douze fois, _sauté hors d'un wagon_; six fois, _écrasé en

traversant la ligne à l'arrivée d'un convoi_; plusieurs fois, tué en

dormant sur les rails, ou tombé du haut de voitures où il était monté

sans permission.

En 1842, sur 64 chemins de fer qui ont transporté 18 millions de

voyageurs, et dont le parcours a été, chaque semaine, de 273,000

kilomètres, ou plus de sept fois le tour de la terre, les accidents sont

devenus encore plus rares.

Ainsi,

1re catég., 10 accidents ont tué 5 personnes, et en ont blessé 14

2e 47 26 22

3e 77 42 35.

Total; 154 accidents, 73 morts, blessés, 71.

Comparons, comme nous l'avons fait tout à l'heure, le nombre des morts

au nombre des voyageurs, et faisons remarquer d'abord que dans les cinq

victimes de la première catégorie, une seule avait pris toutes les

précautions convenables et n'avait aucune imprudence à se reprocher; ce

serait donc, dans ce cas, un mort pour 18 millions de voyageurs.

Dans la première catégorie, il y a eu un mort pour 3,600,000 voyageurs,

et environ un blessé pour 1,200,000 voyageurs.

Dans la seconde catégorie seule, il y a eu un mort pour 692,076

voyageurs, et pour les deux réunies, un mort pour 580,645 voyageurs.

Enfin, en réunissant les trois catégories, on trouve que, parmi tous

ceux qui se sont servis des chemins de fer, ou qui étaient employés sur

ces chemins, il y a eu un mort sur environ 250,000 personnes.

En Belgique, où les chemins de fer sont en activité depuis le milieu de

l'année 1835, les résultats que nous avons recueillis ne sont pas moins

remarquables. De 1835 à 1839, il n'y avait presque partout qu'une seule

voie, et les seules gares d'évitement étaient les gares de stations. Il

avait donc des chances nombreuses de collisions. Eh bien, dans tout ce

laps de temps, il n'y a eu que 15 personnes tuées et 16 blessées, et,

parmi elles, trois voyageurs seulement ont été tués et deux blessés. Il

a été transporté sur ces chemins 6,609,645 voyageurs; il y a donc eu un

mort sur 2.203,215 voyageurs.

Croit-on que sur une route de terre, pour une circulation aussi énorme,

on n'aurait pas eu plus d'accidents à déplorer? Qu'on songe que les

6,609,645 voyageurs de Belgique représentent le chargement complet de

330,482 diligences de vingt places, ou le travail d'une diligence

partant tous les jours au complet pendant _neuf cents ans_, et qu'on

reconnaisse alors que le mode de locomotion le plus sûr est celui des

chemins de fer.

Nous avons commencé par donner les résultats obtenus sur les chemins de

fer étrangers, parce que nous savons que le peuple français a l'esprit

tellement fait qu'il s'en rapporte davantage à l'expérience de ses

voisins qu'à la sienne propre. Cependant ce qui nous reste à dire des

chemins de fer Français n'est pas moins concluant que ce que nous avons

dit des chemins de fer anglais et belges.

Nous n'avons pu recueillir encore de renseignements antérieurs à 1843

que pour le chemin de Paris à Saint-Germain, et pour celui de Paris à

Corbeil.

Sur ce dernier chemin, ouvert le 10 septembre 180, depuis l'époque de

son ouverture jusqu'au 30 juin 1843, il a circulé 2,200.000 voyageurs,

et il n'y a eu qu'un seul voyageur blessé; aucun n'a été tué.

Sur le chemin de. Paris à Saint-Germain, depuis son ouverture, qui a eu

lieu au mois d'août 1837, on a transporté plus de 6 millions de

voyageurs, parmi lesquels un seul a été tué en 1842. Les blessures et

contusions ont été dans la proportion d'un voyageur blessé pour cent

mille voyageurs à peu près.

Enfin, un relevé exact fait par les soins de l'administration des

travaux publics a donné, pour le premier semestre de 1843, un résultat

que nous consignons ici avec plaisir; sur les six chemins de fer qui

aboutissent à Paris, et dont le développement total est de plus de 340

kilomètres, du 1er janvier au 30 juin de cette année, il a circulé

18,446 convois chargés de 1,889,718 voyageurs; le parcours a été de

510,215 kilomètres, ou environ 127,551 lieues; et dans tout ce temps et

ce parcours, pas un voyageur n'a été tué: pas un voyageur n'a été

blessé; il y a eu seulement trois victimes, tous trois agents des

compagnies.

On voit qu'en France, comme dans les autres pays, la vie des voyageurs

n'est pas très-exposée par le nouveau mode de locomotion.

Un calcul analogue à ceux que nous avons présentés plus haut démontre

qu'en comparant la locomotion par chemin de fer à la locomotion par route

de terre, cette dernière est _soixante douze_ fois plus dangereuse

c'est-à-dire qu'au lieu de 16 morts causées en dix-sept mois par les

chemins de fer anglais, on en aurait eu 3,312 à déplorer sur les routes

de terre.

Tour ce que nous venons de dire a pour but de rassurer le public, qui

s'habitue avec peine à comprendre qu'une machine aussi puissante soit si

peu dangereuse; mais cela ne s'adresse qu'au public; quant aux

compagnies, elles doivent toujours ce rappeler que ce n'est que par des

soins de tous les instants, la surveillance la plus minutieuse,

l'observation la plus rigoureuse de toutes les prescriptions de leurs

règlements qu'on peut arriver aux résultats que nous nous sommes plu à

constater, et qu'il dépend d'elles de populariser en France cet

admirable instrument de civilisation.

L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 · 第 7 / 20 题