Diorama.--Nouveaux Tableaux

[Illustration: Vue intérieure du Diorama, au moment de l'exposition

représentant l'église de Saint-Paul-Hors-les-Murs, après un incendie.]

Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'État, jouit en paix du fruit

de ses découvertes, le Diorama avait disparu. L'année dernière, M.

Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait exposé une _Vue

de Paris sous Charles IX_, et une _Vue du canal Saint-Martin_; mais ce

spectacle, quoique qualifié par les journaux de _distraction

très-agréable_, n'avait attiré qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama

allait être relégué parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a

entrepris de le régénérer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y

retrouverez le Diorama perfectionné, avec toutes ses splendeurs, tous ses

effets magiques, toutes tes admirables transformations.

Nous voici dans la salle, commodément assis. Un rideau s'ouvre, et nous

sommes transportés à Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de

Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre à nous telle qu'elle fut bâtie

sous le règne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes

corinthiennes séparent la nef des bas-côtés; une riche mosaïque,

représentant Jésus-Christ et les apôtres, occupe le cul-de-four de la

voûte. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie

supérieure de la nef. Une mystérieuse obscurité, enveloppe le vaisseau;

mais le maître-autel, entouré de fidèles agenouillés, resplendit d'une

vive lumière. Tout à coup la scène change: le tableau se décompose

graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, après l'incendie qui

la dévasta le 16 juillet 1823. La toiture de cèdre n'existe plus; le sol

est jonché de débris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterré

les mosaïques, lézardé les parois. Un soleil éclatant, pénétrant dans

l'enceinte découverte dore les restes calcinés de la vieille

construction byzantine.

A cet intérieur succède un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons

devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement

étalées, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de

Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon

verdoient, les eaux scintillent; mais hélas! quel changement triste et

imprévu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les

terrains grisonnent; bientôt la ville et les maisons sont complètement

recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les

teintes sinistres des nuages et le noir bleuâtre des flots.

Ces modifications, si merveilleuses pour la majorité des spectateurs, le

sont plus encore peut-être pour ceux qui connaissent les procédés du

Diorama. En effet, enseigner à un artiste la théorie de ce genre de

peinture, initiez-le à tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il

se mette courageusement à l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il

n'obtiendra aucun résultat satisfaisant; car si la théorie est simple,

la pratique, hérissée de difficultés, exige autant de talent que

d'expérience.

Les tableaux du Diorama sont peints des deux côtés sur une toile de

percale ou de calicot, d'un tissu égal, et de la plus grande largeur

possible, afin d'éviter les coutures. Après avoir enduit la toile de

deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec

des couleurs broyées à l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu

d'huile grasse pour les tons vigoureux. On n'emploie ni blanc, ni

couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait détruire la transparence de

la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achevé, on

exécute le second par-derrière, en s'éclairant du jour qui passe à

travers la toile. Elle reçoit d'abord une couche de blanc transparent,

comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut

faire subir au premier tableau, dont les formes doivent être exactement

suivies ou dissimulées avec habileté.

Supposons maintenant la toile en place. Si la lumière frappe le devant

par réflexion pendant que la surface postérieure demeurera dans

l'obscurité, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par

réfraction, de fenêtres verticales, sur le derrière de la tuile, le

tableau antérieur sera annulé, et les spectateurs n'apercevront plus que

l'effet vigoureux.

Ce sont là les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a

développées, étendues, améliorées. Ainsi, par des moyens qui lui

appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres, à rendre la nature

en mouvement, à représenter les nuages qui passent, à faire marcher dans

une église une procession de pénitents. M. Bouton n'a pas encore initié

ses compatriotes à ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il

expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prélude; et cependant

quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des

édifices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de

la lumière!

[Illustration.]

En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui

s'en occupe encore avec intelligence et avec succès. M. Bouton était le

collaborateur de M. Daguerre lors de la création du Diorama; il n'a

cessé depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oublié les tableaux

qu'il a produits durant l'espace de années; les intérieurs de _'église

de Cantorbéry_, de _la cathédrale de Reims_, du _Campo-Santo_, du

_cloître Saint-Wandville_, de _Saint-Pierre de Rome_, les vues de _Rouen

après un orage_, de _Paris prise du Bas-Meudon_, de _Venise, prise du

grand canal._

En 1832, M. Mouton alla présenter le Diorama en Angleterre. Il y était

encore jouissant de la faveur de toute la _gentry_, quand au mois de

mars 1839, le lendemain de la mi-carême, un incendie consuma le Diorama

parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cédaient à l'État,

moyennant une rente annuelle, les procédés qu'ils avaient découverts

pour fixer les images de la chambre obscure. Privé de M. Daguerre, le

Diorama était désormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a

appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur.

Collection de Dessins de M. A. Vattemare.

(Voir tome II, page 4,)

[Illustration: Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise

d'Anvers: fac-similé d'un dessin à la plume fait par M. Victor Hugo.]

Notre biographie de M. A. Vattemare n'était qu'une introduction au

présent article; nous voulions faire connaître le possesseur de la

collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposés dans les

salons de la Maison-Dorée, au bénéfice des pauvres patronnés par la

société de Saint-Vincent-de-Paul.

En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M.

Vattemare en a profité pour demander un souvenir aux hommes célèbres de

différentes contrées. Nous trouvons dans son musée des échantillons de

toutes les écoles contemporaines; nous y pouvons puiser à la fois des

renseignements sur l'état actuel des arts, et de précieux documents sur

les moeurs et la vie privée des nations.

La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre

intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques

de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger

qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la

collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique,

elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de

leurs auteurs. Tels sont un _portrait du duc de Bordeaux_, dessiné à la

mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après

Carle Vernet, et une _Vue du beffroi de la ville de Lierre_ (Belgique),

par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée.

[Illustration: Une écurie portugaise, dessin à la plume fait par don

Fernando, roi du Portugal.]

La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons

les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du

vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow,

directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann;

Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de

Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux

esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don

Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une _Écurie portugaise_.

Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en

faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un

_Grenadier_ de l'empereur Nicolas.

Parmi les dessins anglais, nous citerons une _Vue de l'Ile de Ceylan_,

par le capitaine Marryat; _le Cerf mourant_, d'Edwin Landseer; une

aquarelle de David Wilkie, et deux _Vues des Glaces australes_, par le

capitaine Ross.

Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant

des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un

aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en

lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les

peuplades indigènes.

Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la

terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à

l'écrin artistique de M. Vattemare. On y admire un _Intérieur de

Théâtre_, du Japonais Li-Liau-Tun; des _Coquillages_, de Jedo; une _Vue

du Jardin impérial de Pékin_, par Piao-Ti-Kiang, et le _portrait d'un

Sauvage_, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.

[Illustration.]

_Un Jour d'orage_ (GYMNASE-DRAMATIQUE).--_L'Écrin_.--_Patineau, ou

l'Héritage de ma Femme_ (VAUDEVILLE).--_Sur les toits_.--_Voyage en

Espagne_ (VARIÉTÉS).

[Illustration: Théâtre des Variétés.--Scène du Voyage en Espagne.]

Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame

Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation

de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout

récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission...

Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et,

dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique

Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas

et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme

aussi intrépide?

Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il

avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la

situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i!

allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide.

«Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous

manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père.

On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé

beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les

300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait

Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter

son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre

consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était

pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été

achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément

humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son

indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor?

Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux,

n'est à mes yeux qu'un vil usurier.

Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle.

L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il

avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie

le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître,

consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé

de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez

à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous

ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a

pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de

son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne

cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.

M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai

rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même,

probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela.

Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne.

--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin

rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté.

Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol.

Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un

beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et

désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait

très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu

comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante.

Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé sous le poids de

la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces

nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de

l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de

guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny,

habile tacticienne, dont le commandement est assez rude, et avec

laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son

subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la

parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas

voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est

morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés!

Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec

la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le

due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de

mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de

Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour

une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés.

Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant

qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou?

C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement

le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous

que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et

gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne

avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard

connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce

coupable est son fils?

Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si

vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce

labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent,

de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce

à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement

accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage,

c'est-à-dire au dénouement.

Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que

M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un

démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu

triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis

persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous

voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par

la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des

désopilantes fureurs d'Arnal.

--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se

dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre

de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que

les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M.

Rallé.

Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame

Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse

survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate;

il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a

100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans

l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il

le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé,

haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa

peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui

n'est pas dévot?

Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il

en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur,

toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime

à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement

imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il

avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité.

--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié,

pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre

propre compte?

--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable.

Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa

propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes,

qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage

d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger,

et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient.

Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la

_loyauté_ tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que

l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à

madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu,

dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon

succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon

gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît

un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa

propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon

n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire,

et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là

Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar

s'échappe par la fenêtre, et le voilà _sur les toits_. Lumignon ne tarde

pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de

grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le

même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus

sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les

apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien

fait.

--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M.

Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un _voyage en Espagne_

tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait

coupable de tapage nocturne, on était saisi par les _archers_; or,

l'_archet_ conduisait tout naturellement au _violon_.

Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion

consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la

très-_pharamineuse_ histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre

épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature

autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de

loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la

vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer

par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs

prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne

aubergiste, estimable _posadero_, donnez-moi vite une chambre.--Votre

seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y

établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible

galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a

ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie

plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles.

N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit

excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne

trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne

pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.»

L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux

noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et

rébarbative; un large _sombrero_ cache à moitié sa tête; un vaste

manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard

et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est

archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous

m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement

son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer

ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les

Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.»

Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les

objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté.

«Comment, t'appelles-tu?

--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je

n'aime pas les familiarités.

--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?

--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente

Renavidès.

--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir

retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.

--Que dit votre seigneurie?

--Je vous dis de cirer mes bottes.

--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus

noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage?

Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant!

Prétendez-vous m'insulter?»

Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine

par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est

convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera

la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf

épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage.

Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à

celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances

sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le

délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend

sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller,

pour tomber entre les mains d'un général _christino_ qui veut le faire

pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne,

il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et

jurant qu'on ne l'y attrapera plus.

Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on

demander de plus à une parade?

Un Amour en province.

L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 · 第 8 / 20 题