[Illustration: Vue intérieure du Diorama, au moment de l'exposition
représentant l'église de Saint-Paul-Hors-les-Murs, après un incendie.]
Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'État, jouit en paix du fruit
de ses découvertes, le Diorama avait disparu. L'année dernière, M.
Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait exposé une _Vue
de Paris sous Charles IX_, et une _Vue du canal Saint-Martin_; mais ce
spectacle, quoique qualifié par les journaux de _distraction
très-agréable_, n'avait attiré qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama
allait être relégué parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a
entrepris de le régénérer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y
retrouverez le Diorama perfectionné, avec toutes ses splendeurs, tous ses
effets magiques, toutes tes admirables transformations.
Nous voici dans la salle, commodément assis. Un rideau s'ouvre, et nous
sommes transportés à Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de
Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre à nous telle qu'elle fut bâtie
sous le règne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes
corinthiennes séparent la nef des bas-côtés; une riche mosaïque,
représentant Jésus-Christ et les apôtres, occupe le cul-de-four de la
voûte. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie
supérieure de la nef. Une mystérieuse obscurité, enveloppe le vaisseau;
mais le maître-autel, entouré de fidèles agenouillés, resplendit d'une
vive lumière. Tout à coup la scène change: le tableau se décompose
graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, après l'incendie qui
la dévasta le 16 juillet 1823. La toiture de cèdre n'existe plus; le sol
est jonché de débris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterré
les mosaïques, lézardé les parois. Un soleil éclatant, pénétrant dans
l'enceinte découverte dore les restes calcinés de la vieille
construction byzantine.
A cet intérieur succède un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons
devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement
étalées, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de
Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon
verdoient, les eaux scintillent; mais hélas! quel changement triste et
imprévu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les
terrains grisonnent; bientôt la ville et les maisons sont complètement
recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les
teintes sinistres des nuages et le noir bleuâtre des flots.
Ces modifications, si merveilleuses pour la majorité des spectateurs, le
sont plus encore peut-être pour ceux qui connaissent les procédés du
Diorama. En effet, enseigner à un artiste la théorie de ce genre de
peinture, initiez-le à tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il
se mette courageusement à l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il
n'obtiendra aucun résultat satisfaisant; car si la théorie est simple,
la pratique, hérissée de difficultés, exige autant de talent que
d'expérience.
Les tableaux du Diorama sont peints des deux côtés sur une toile de
percale ou de calicot, d'un tissu égal, et de la plus grande largeur
possible, afin d'éviter les coutures. Après avoir enduit la toile de
deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec
des couleurs broyées à l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu
d'huile grasse pour les tons vigoureux. On n'emploie ni blanc, ni
couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait détruire la transparence de
la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achevé, on
exécute le second par-derrière, en s'éclairant du jour qui passe à
travers la toile. Elle reçoit d'abord une couche de blanc transparent,
comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut
faire subir au premier tableau, dont les formes doivent être exactement
suivies ou dissimulées avec habileté.
Supposons maintenant la toile en place. Si la lumière frappe le devant
par réflexion pendant que la surface postérieure demeurera dans
l'obscurité, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par
réfraction, de fenêtres verticales, sur le derrière de la tuile, le
tableau antérieur sera annulé, et les spectateurs n'apercevront plus que
l'effet vigoureux.
Ce sont là les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a
développées, étendues, améliorées. Ainsi, par des moyens qui lui
appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres, à rendre la nature
en mouvement, à représenter les nuages qui passent, à faire marcher dans
une église une procession de pénitents. M. Bouton n'a pas encore initié
ses compatriotes à ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il
expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prélude; et cependant
quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des
édifices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de
la lumière!
[Illustration.]
En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui
s'en occupe encore avec intelligence et avec succès. M. Bouton était le
collaborateur de M. Daguerre lors de la création du Diorama; il n'a
cessé depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oublié les tableaux
qu'il a produits durant l'espace de années; les intérieurs de _'église
de Cantorbéry_, de _la cathédrale de Reims_, du _Campo-Santo_, du
_cloître Saint-Wandville_, de _Saint-Pierre de Rome_, les vues de _Rouen
après un orage_, de _Paris prise du Bas-Meudon_, de _Venise, prise du
grand canal._
En 1832, M. Mouton alla présenter le Diorama en Angleterre. Il y était
encore jouissant de la faveur de toute la _gentry_, quand au mois de
mars 1839, le lendemain de la mi-carême, un incendie consuma le Diorama
parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cédaient à l'État,
moyennant une rente annuelle, les procédés qu'ils avaient découverts
pour fixer les images de la chambre obscure. Privé de M. Daguerre, le
Diorama était désormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a
appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur.
Collection de Dessins de M. A. Vattemare.
(Voir tome II, page 4,)
[Illustration: Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise
d'Anvers: fac-similé d'un dessin à la plume fait par M. Victor Hugo.]
Notre biographie de M. A. Vattemare n'était qu'une introduction au
présent article; nous voulions faire connaître le possesseur de la
collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposés dans les
salons de la Maison-Dorée, au bénéfice des pauvres patronnés par la
société de Saint-Vincent-de-Paul.
En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M.
Vattemare en a profité pour demander un souvenir aux hommes célèbres de
différentes contrées. Nous trouvons dans son musée des échantillons de
toutes les écoles contemporaines; nous y pouvons puiser à la fois des
renseignements sur l'état actuel des arts, et de précieux documents sur
les moeurs et la vie privée des nations.
La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre
intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques
de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger
qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la
collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique,
elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de
leurs auteurs. Tels sont un _portrait du duc de Bordeaux_, dessiné à la
mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après
Carle Vernet, et une _Vue du beffroi de la ville de Lierre_ (Belgique),
par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée.
[Illustration: Une écurie portugaise, dessin à la plume fait par don
Fernando, roi du Portugal.]
La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons
les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du
vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow,
directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann;
Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de
Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux
esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don
Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une _Écurie portugaise_.
Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en
faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un
_Grenadier_ de l'empereur Nicolas.
Parmi les dessins anglais, nous citerons une _Vue de l'Ile de Ceylan_,
par le capitaine Marryat; _le Cerf mourant_, d'Edwin Landseer; une
aquarelle de David Wilkie, et deux _Vues des Glaces australes_, par le
capitaine Ross.
Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant
des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un
aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en
lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les
peuplades indigènes.
Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la
terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à
l'écrin artistique de M. Vattemare. On y admire un _Intérieur de
Théâtre_, du Japonais Li-Liau-Tun; des _Coquillages_, de Jedo; une _Vue
du Jardin impérial de Pékin_, par Piao-Ti-Kiang, et le _portrait d'un
Sauvage_, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.
[Illustration.]
_Un Jour d'orage_ (GYMNASE-DRAMATIQUE).--_L'Écrin_.--_Patineau, ou
l'Héritage de ma Femme_ (VAUDEVILLE).--_Sur les toits_.--_Voyage en
Espagne_ (VARIÉTÉS).
[Illustration: Théâtre des Variétés.--Scène du Voyage en Espagne.]
Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame
Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation
de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout
récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission...
Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et,
dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique
Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas
et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme
aussi intrépide?
Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il
avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la
situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i!
allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide.
«Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous
manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père.
On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé
beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les
300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait
Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter
son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre
consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était
pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été
achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément
humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son
indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor?
Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux,
n'est à mes yeux qu'un vil usurier.
Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle.
L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il
avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie
le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître,
consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé
de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez
à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous
ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a
pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de
son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne
cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.
M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai
rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même,
probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela.
Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne.
--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin
rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté.
Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol.
Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un
beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et
désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait
très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu
comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante.
Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé sous le poids de
la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces
nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de
l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de
guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny,
habile tacticienne, dont le commandement est assez rude, et avec
laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son
subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la
parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas
voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est
morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés!
Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec
la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le
due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de
mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de
Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour
une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés.
Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant
qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou?
C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement
le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous
que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et
gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne
avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard
connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce
coupable est son fils?
Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si
vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce
labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent,
de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce
à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement
accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage,
c'est-à-dire au dénouement.
Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que
M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un
démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu
triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis
persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous
voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par
la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des
désopilantes fureurs d'Arnal.
--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se
dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre
de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que
les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M.
Rallé.
Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame
Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse
survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate;
il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a
100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans
l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il
le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé,
haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa
peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui
n'est pas dévot?
Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il
en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur,
toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime
à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement
imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il
avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité.
--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié,
pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre
propre compte?
--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable.
Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa
propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes,
qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage
d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger,
et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient.
Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la
_loyauté_ tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que
l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à
madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu,
dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon
succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon
gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît
un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa
propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon
n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire,
et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là
Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar
s'échappe par la fenêtre, et le voilà _sur les toits_. Lumignon ne tarde
pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de
grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le
même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus
sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les
apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien
fait.
--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M.
Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un _voyage en Espagne_
tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait
coupable de tapage nocturne, on était saisi par les _archers_; or,
l'_archet_ conduisait tout naturellement au _violon_.
Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion
consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la
très-_pharamineuse_ histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre
épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature
autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de
loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la
vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer
par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs
prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne
aubergiste, estimable _posadero_, donnez-moi vite une chambre.--Votre
seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y
établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible
galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a
ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie
plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles.
N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit
excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne
trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne
pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.»
L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux
noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et
rébarbative; un large _sombrero_ cache à moitié sa tête; un vaste
manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard
et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est
archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous
m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement
son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer
ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les
Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.»
Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les
objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté.
«Comment, t'appelles-tu?
--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je
n'aime pas les familiarités.
--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?
--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente
Renavidès.
--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir
retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.
--Que dit votre seigneurie?
--Je vous dis de cirer mes bottes.
--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus
noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage?
Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant!
Prétendez-vous m'insulter?»
Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine
par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est
convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera
la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf
épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage.
Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à
celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances
sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le
délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend
sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller,
pour tomber entre les mains d'un général _christino_ qui veut le faire
pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne,
il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et
jurant qu'on ne l'y attrapera plus.
Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on
demander de plus à une parade?
Un Amour en province.