[Illustration: Pèlerinage à la Sainte-Baume.]
La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie,
Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux
témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la
nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le
Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme
le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un
promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue.
Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le
nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (_Caii Marii Ager_);
les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à
l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou
plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent
aujourd'hui les _Saintes-Maries._
C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les
cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste
effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon,
qu'elle délivra de ce monstre appelé la _tarasque_, qui, chaque année,
sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays;
Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux
encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un
site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret
de ses erreurs passées et de son expiation présente.
[Illustration: Grotte de la Sainte-Baume.]
Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des
Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés,
près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une
grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la
choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir.
Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue,
sous le nom de _Sainte-Baume_, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute
la Provence.
Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles,
d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire?
partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de
Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la
sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.
Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce
sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même
foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales
et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.
L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette
dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des
moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la
campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte
d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la _malaria_,
ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les
moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs
tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié.
Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors
leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur
tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque
été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas
que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.
Après la coupe des blés ont lieu les grandes _ferrades_. Les marécages
profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme
les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de
chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du
propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les _Gauchos_ du
pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur
de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux
rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les
jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un
homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la
servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont
très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu
en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la
Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner
paisiblement sur la Camargue.
Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de
la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils
sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays
n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui
des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne
sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A
l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la
rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt
redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les
arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la
caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre
dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit
du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles,
accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on
se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de
la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères,
les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur
de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station
jusqu'au sommet de la montagne nommée le _Saint-Pilon_. Il y a là un
oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus
directement les prières au ciel.
Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on
boit à côté d'un homme à la longue barbe,
Portant bourdon, gourde et coquilles,
vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un
ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est
séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le
profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement
mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi
pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la
Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre
chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous
mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre
tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui
devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle
Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la
grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.
[Illustration: Ferrade des boeufs dans la Camargue.]
Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une
Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après
sa mort.
Le Père Mathew, apôtre de la tempérance.
Dans un des plus nombreux meetings du _repeal_, le grand imitateur,
O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais,
s'écriait;
«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père
Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des
vertus; et jamais nous ne compterons parmi les _repealers_ un homme qui
aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre.
Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus
que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons
chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est
là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.
«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple
converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer
de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les
plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes
aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans
l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais
mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la
société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes
momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»
Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à
laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du
libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de
l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq
millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de
liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans
l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu
au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient
dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes
saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en
effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?
[Illustration: Une prédication du père Mathew.]
Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait
dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la
monarchie anglaise, puisqu'au dire du _Standard_ les annales welches
donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un
des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le
porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de
Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe
Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le
dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce
nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une
circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était
réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie,
qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un
gentilhomme français, le vicomte de Chabot.
Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un
goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé,
se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles
qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible
avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque
fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa
patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus
secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de
soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les
dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui
paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui
non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles
et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple,
mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution
des générations présentes.
[Illustration: Le père Mathew, apôtre de la tempérance.]
L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les
Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de
prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager
saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne
s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les
déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale
influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et
aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne
travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à
la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi
les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune
homme résolut de consacrer sa vie et son activité.
C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune
des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux
privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de
boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de
leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et
tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi
pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.
L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle
est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers
l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de
l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le
désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir
compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il
fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il
fallait un _glorieux apôtre_, suivant l'expression d'O'Connell; et le
père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.
Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par
le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun
dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite.
Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire
apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui
approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a
parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les
grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par
la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a
déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes
pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des
voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a
changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si
O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole
exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes
obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au
progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le
doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et
un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le
produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution
de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de _whiskey_,
liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement
cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du
signe certain d'une amélioration morale.
[Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.]
Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les
propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés
de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du
père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne!
disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux
proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de
porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse
sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester
contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé
de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et
attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et
partout les _teatotallers_ (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ
de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à
exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère
sérieux. Une association de _wein-trinkers_ (buveurs de vin) s'est
formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a
dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en
vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet
appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à
distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la
modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et
exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur
abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les
adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple.
«Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas
libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent
que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de
tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence
et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre
elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais
grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais
eu un caractère alarmant.
Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la
solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il
est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow,
par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple
entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé
avec moins d'empressement au-devant d'un prince.
C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne
que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de
lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du
peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des
effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous
les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans,
s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment
religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes
populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte.
Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes.
Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et
entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance
divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer,
par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent
autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte
les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux
lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et
la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le
_pledge_. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux:
O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et
l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.
Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les
ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont
admis à prendre le _pledge_. Des dames élégamment velues, qui
probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne
craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement
le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre
autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre
ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais
enfreint.
Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père
eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en
tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du
rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son
domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à
grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope
conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux.
Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre
discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq
ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la
tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections,
prêtèrent serment et devinrent membres de la société.
Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte
par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie,
a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination.
Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir
quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul
souvenir du _whiskey_, du _gin_, de _l'ale_ et du _porter_. Une fois la
solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions
chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du
serment facile.
Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré
de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus
d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au
curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire
renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à
l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort
à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver
des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il
en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent
presque tous les _teatotallers_, est de la grosseur d'un franc. Il ne la
donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est
facultative.
C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à
défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé
à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait
bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les _teatotallers_ ce
que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.
La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il
poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations
sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut
l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours.
Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus
petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera
encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le
lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais
penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre
dans sa misère.
Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père
Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se
livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de
travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni
dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de
souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective
que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de
boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père
Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils
doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas
d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi
éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou
le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la
volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand
toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile,
les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette
unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il
faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte,
mais aussi sans menace et sans violence.
Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell
a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour
rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il
n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse
le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de
maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier
cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que
l'instruction générale, une meilleure organisation du travail,
l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des
invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et
l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes,
pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira
le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais:
Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable:
Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la
moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait
son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.
Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes,
_Il Pianto_, je crois:
... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde
Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde.
Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette
voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien
d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans
l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le
monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre
collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux
croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous
entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les
destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en
action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au
contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer
nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en
un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que
fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et
femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans
les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun
de nous doit faire, suivant les forces de son coeur, de son
intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense
et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail
que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt
au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne
l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne
tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le
travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume
tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque,
qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière.
En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux;
mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes
ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en
général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque
devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de
Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment
effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent
et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son
nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût
dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les
boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y
consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que
doit produire ce vice dégradant.
Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a
choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de
gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses
populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce
qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris,
et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En
France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son
éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés,
serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se
priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie
son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé,
reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par
leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés
au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs
travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de
succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en
dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les
déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un
prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient
prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à
laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour
vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins?
Nous en doutons.
De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle
énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la
main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment
est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne
pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour
accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il
a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile _de l'honneur_. Ce
sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez
quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures
les plus dégradées.
La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on
pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes
ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment
prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole D'HONNEUR
solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui
qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur
du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes
sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses
d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si
vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie
une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé
jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être
aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de
faire appel à son HONNEUR, et d'intéresser ce sentiment vivace aux
progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.
Des Accidents sur les Chemins de Fer.