tout changeait en France, sous l'administration du régent. Le plaisir
succédait aux mœurs austères et quasi monastiques de la fin du règne
précédent. Le duc d'Orléans, qui aimait le théâtre et qui avait gardé
bon souvenir des arlequinades de la troupe italienne, engagea un
directeur dont le vrai nom était _Riccoboni_, mais qui prenait celui
de _Lélio_, à recruter pour Paris une troupe nouvelle, bien composée,
lui promettant une protection efficace. Riccoboni, à la tête de
comédiens depuis vingt-deux ans, avait épousé une demoiselle
_Baletti_. Tous deux étaient de fort bons acteurs et s'étaient
efforcés de faire perdre à l'Italie le goût de ces pièces ridicules ou
farces pour lesquelles les habitants de la Péninsule avaient une
prédilection si prononcée. Dans ce but Riccoboni se mit à traduire les
comédies de Molière; mais il ne réussit pas, et le champ de bataille
resta à la comédie grotesque. C'est à cette époque que les deux époux
reçurent les offres du Régent (1716). Non-seulement ils se hâtèrent de
se rendre aux désirs du duc d'Orléans, mais ils se mirent l'un et
l'autre à composer quelques pièces afin de commencer un répertoire
pour leur nouveau théâtre. La Baletti écrivit une comédie intitulée
_le Naufrage_, imitation de Plaute, mais qui fit un vrai naufrage.
Lélio composa cinq à six pièces médiocres qui n'eurent pas plus de
succès que celle de sa femme. Il s'associa alors Dominique, fils du
fameux acteur de l'ancien Théâtre-Italien, qui, après avoir joué sur
diverses scènes de province, en France et dans les principales villes
de l'Italie, s'était joint à la troupe de Marseille, plus tard à celle
de Lyon, et enfin avait été engagé à l'Opéra-Comique de Paris en 1710.
Dominique, fort goûté du public parisien dans toutes les farces, était
retourné cependant en province en 1713, trouvant sans doute plus
d'avantages pécuniaires à courir les grandes cités. Revenu dans la
capitale, il fut engagé par Lélio en 1717, après la Foire
Saint-Laurent, et non-seulement il prit les rôles d'Arlequin, mais il
essaya de composer pour la troupe des pièces qu'il crut propres à
attirer la vogue à la nouvelle Comédie-Italienne. Quelques-unes, en
effet, furent applaudies. Déjà, l'année qui avait précédé son
engagement, il avait fait jouer _la Femme fidèle_ et _OEdipe
travesti_, remarquables toutes les deux en ce qu'elles font en quelque
sorte époque: la première, parce que c'est une pièce italienne,
traduite et jouée en français sur un théâtre où jusqu'alors on n'avait
représenté qu'en italien; la seconde, parce qu'elle est une _parodie_
de la tragédie d'_OEdipe_, et que, depuis les pièces de l'ancien
Théâtre-Italien, ce genre avait été abandonné.
Cette tentative ayant été bien accueillie, Dominique se mit, pour
ainsi dire, à l'affût de toutes les nouveautés des grands théâtres
pour les parodier. Il donna ainsi successivement plus de trente
petites pièces ou parodies dont quelques-unes, il faut le dire,
tombèrent à plat.
Ce genre burlesque, pour lequel il faut beaucoup de verve et d'esprit,
soutint pendant quelque temps la nouvelle scène italienne; mais
bientôt le public, qui avait oublié les pasquinades et les
arlequinades de l'ancien spectacle où trônait Dominique le père,
s'éloigna de Dominique le fils, qui lui parut ennuyeux, et dont les
comédies n'étaient plus de son goût.
Lélio et son Arlequin eurent alors l'idée de composer une pièce
intitulée, _la Désolation des deux Comédies_, dont le sujet leur était
inspiré par la nature même des choses et par la position fâcheuse dans
laquelle ils se trouvaient. L'idée était bonne, elle fit rire, et l'on
reprit peu à peu le chemin de leur théâtre. Ce ne fut malheureusement
pas pour longtemps, et les spectacles forains firent si bien rafle du
public que la salle des Italiens se trouva de nouveau déserte, ce que
voyant, les malheureux compagnons de Lélio, désespérés, l'engagèrent à
demander l'autorisation de représenter à la Foire. Ils obtinrent cette
permission, et en 1724 ils s'y établirent et donnèrent une nouvelle
pièce de Dominique, _Agnès de Chaillot_, parodie de l'_Inès de
Castro_ de La Motte. On y applaudit beaucoup les couplets suivants:
Qu'un amant, perdant sa maîtresse,
Au sort d'un rival s'intéresse,
Je n'en dis mot;
Mais lorsque sa bouche jalouse
Prononce ce mot: qu'il l'épouse,
J'en dis du mirlitot.
Qu'en proie à sa juste colère,
Un fils soit condamné d'un père,
Je n'en dis mot;
Mais qu'un vieux conseiller barbare
Contre son ami se déclare,
J'en dis du mirlitot.
Outre cette parodie, on en fit une autre sur l'air du _Mirliton_ qui
eut une très-grande vogue, qui donna des crispations à l'auteur
d'_Inès_, et qui prouve que les _Mirlitons_ n'ont pas paru pour la
première fois au théâtre en l'an de grâce 1861. Piron, à propos du
_Jugement de Pâris_, fit aussi la chanson du _Mirliton_. Elle est trop
décolletée pour que nous en donnions même un couplet.
Voltaire redoutait par dessus tout les parodies; maintes fois il
s'était adressé aux plus hautes influences pour obtenir qu'on ne
parodiât pas ses pièces. On savait si bien cela qu'en 1725, Dominique,
associé à Legrand, donna au Théâtre-Italien le _Mauvais ménage_,
parodie de _Marianne_, sans la faire annoncer. Cette charmante
critique eut du succès. A la même époque, tant on sacrifiait au goût
du public pour ces sortes d'élucubrations peu dignes des grandes
scènes, les Français répétaient une seconde parodie de la même
tragédie de Voltaire; mais, en voyant la vogue de celle des Italiens,
ils y renoncèrent.
Une autre des parodies de Dominique et de Lélio, l'_Ile des Fées_, ou
le _Conte de Fée_, représentée à la Foire Saint-Laurent en 1735, fait
époque en ce sens que c'est peut-être la première pièce _Revue_, genre
qui a pris de nos jours une extension déplorable et telle que pas un
de nos petits théâtres ne se croit en droit d'échapper, à la fin de
chaque année, à une rapsodie de ce genre. Encore était-ce tolérable
lorsqu'une liberté résultant d'un autre système politique était
laissée aux auteurs qui pouvaient ainsi jeter quelques couplets
critiques sur les événements du jour. Mais quand il est interdit de
toucher aux actualités, quand il est convenu qu'on ne parlera des
événements et des hommes que pour les louer à outrance, tout le sel de
ce genre de pièce disparaît pour faire place à des éloges presque
toujours ridicules. Quand donc les théâtres et les auteurs
comprendront-ils qu'il est des pièces qu'il faut savoir abandonner,
parce que les temps ayant changé, les mœurs n'étant plus les mêmes,
les usages s'étant modifiés, ce qui était agréable à une époque est
devenu inadmissible et ennuyeux à une autre?
Une des dernières parodies de Dominique et de Lélio, celle de la
tragédie de _Zaïre, les Enfants trouvés_, jouée en 1732, contient,
entre autres critiques pleines d'esprit, ce portrait du sultan qui fut
chaleureusement accueilli du public:
Au sein des voluptés, bien loin que je m'endorme,
Si je tiens un sérail, ce n'est que pour la forme;
Les lois que, dès longtemps, suivent les Mahomet,
Nous défendent le vin: moi je me le permet.
Tout usage ancien cède à ma politique,
Et je suis un sultan de nouvelle fabrique.
Le répertoire de Dominique contient encore deux parodies, celle de
l'opéra _d'Hésione_, dans laquelle on trouve ce couplet:
L'oracle est donc satisfait,
C'en est fait,
Par un seul coup de sifflet
Je suis venu sans monture.
Des auteurs
C'est aujourd'hui la voiture.
et la parodie du _Brutus_ de Voltaire, _Bolus_ (1731). L'auteur eut
l'idée plaisante de faire, pour ainsi dire, coup double en remplaçant
la haine des Romains contre les Tarquins par la haine des médecins
contre les chirurgiens.
A partir de la vogue du nouveau Théâtre-Italien, le nombre des auteurs
qui se vouent à ce genre plus facile que celui des comédies sérieuses
des Français devient de plus en plus considérable, et nous voyons
successivement, de 1716 à 1774: AUTREAU, ALENÇON, FUZELIER, BEAUCHAMP,
SAINTE-FOIX, MARIVAUX, BOISSY, LA GRANGE, AVISSE, LANJEON, PANARD,
DORNEVAL, MOISSY, ROCHON DE CHABANNES, BAURANS, VOISENON, FAVART et sa
FEMME faire représenter, sur la scène où l'on abandonnait peu à peu
Arlequin et Colombine, une foule de comédies, vaudevilles, opéras
comiques, pièces d'une plus ou moins grande valeur littéraire et
dramatique, mais dont le nombre tend à s'accroître chaque jour pendant
la majeure partie du dix-huitième siècle.
Il nous serait difficile de rapporter toutes les anecdotes relatives à
ces pièces oubliées pour la plupart depuis longtemps, mais dont un
petit nombre cependant est arrivé jusqu'à nous; nous ne parlerons donc
ici que de celles dont le souvenir n'est point complétement éteint.
Un des premiers auteurs qui se voua à la Comédie-Italienne et à la
troupe de Lelio fut _Autreau_, poëte par goût et peintre par besoin,
qui mourut dans la pauvreté, à l'hôpital des Incurables, en 1745,
après avoir donné au théâtre une vingtaine de pièces et après avoir
peint plusieurs tableaux, dont deux sont estimés. Le premier
représente Fontenelle, La Motte et Danchet discutant sur un ouvrage
dont ils viennent d'entendre la lecture. Le second représente Diogène
cherchant un homme et le trouvant dans la personne du cardinal de
Fleury. Il montre le portrait dans un médaillon, au bas duquel est une
inscription latine dont voici la traduction: _Celui que le Cynique
chercha vainement autrefois, le voici retrouvé aujourd'hui_. Il est
probable que le philosophe des temps anciens eût passé longtemps avec
sa lanterne tout allumée, sans s'arrêter auprès de _l'homme_ découvert
si ingénieusement par Autreau.
Cet auteur introduisit la langue française sur la scène italienne; de
plus, il ramena sur la scène française un genre de comique presque
oublié. Son nom doit donc faire en quelque sorte époque pour les deux
théâtres. Esprit fin, délicat, critique, Autreau saisissait
promptement et facilement le côté ridicule des hommes et des choses;
malheureusement la gêne dans laquelle il vécut toujours, en
l'éloignant du grand monde, ne lui permit pas de prendre ses portraits
dans la classe élevée de la société. Ayant au cœur un fond de
tristesse causé par sa mauvaise fortune, on ne comprend pas qu'il ait
pu surmonter ses chagrins pour jeter dans ses ouvrages la gaîté de bon
aloi qui y règne.
La première pièce d'Autreau aux Italiens fut une bonne œuvre, car
elle sauva la troupe du désespoir, en lui ramenant le public et en
empêchant Lélio et les siens de quitter Paris. Cette jolie comédie,
_le Port à l'Anglais_ (1718), en trois actes, avec divertissement,
prologue, dont la musique est de Mouret, est une sorte d'opéra-comique
qui eut un succès immense. C'est la première comédie jouée en français
sur ce théâtre.
Cet auteur donna une douzaine de pièces aux Italiens, trois ou quatre
aux Français, et plusieurs ballets. Une de ses meilleures, _Démocrite
prétendu fou_, avait été refusée par les Français; il la porta à la
Comédie-Italienne. A cette époque, Messieurs de la Comédie-Française
étaient peu gracieux pour certains auteurs, et quand un nom ne leur
était pas bien connu, ils refusaient impitoyablement les ouvrages,
tandis qu'ils acceptaient toutes les rapsodies émanant d'une plume qui
leur était sympathique.
ALENÇON, un des auteurs qui le premier composèrent pour le
Théâtre-Italien de la Régence, mais dont toutes les pièces sont
complétement oubliées à l'exception de la _Vengeance comique_ et du
_Mariage par lettre de change_, était bossu. Il avait une incroyable
prétention à l'esprit, et n'en avait qu'une médiocre dose, ce qui
rendait furieux un autre bossu beaucoup plus spirituel, l'abbé de
Pons, lequel allait partout, disant en parlant d'Alençon: «Cet
animal-là déshonore le corps des bossus.»
Un des bons auteurs du Théâtre-Italien de la Régence et des premières
années du règne de Louis XV fut BEAUCHAMP, qui donna à la troupe de
Lélio une douzaine de pièces plus ou moins spirituelles. L'une
d'elles, _le Jaloux_, jouée en 1723, contient un assez joli couplet
qu'on dirait avoir été fait bien plutôt pour l'époque actuelle que
pour le commencement du dix-huitième siècle; le voici:
Autrefois on ne payait pas,
Mais il fallait aimer pour plaire;
Il en coûtait trop d'embarras,
Trop de façon et de mystère;
Nous avons changé cet abus,
_Nous payons et nous n'aimons plus_.
Les deux premiers actes du _Jaloux_ furent bien reçus du public; mais
le troisième n'ayant paru qu'une répétition fatigante des situations
déjà exposées, un plaisant cria du parterre, au moment où la toile
tomba:--Je demande le dénoûment!
FUZELIER, contemporain de Beauchamp, mort à l'âge de quatre-vingts
ans, avait obtenu le privilége _du Mercure de France_ avec La Bruère,
comme récompense de ses travaux et de ses succès dramatiques. Il
composa pour tous les théâtres, et notamment pour la Comédie-Italienne
qui reçut de lui une vingtaine de pièces.
L'une de ses parodies, celle de l'opéra d'_Alcyone_, est intitulée _La
rupture du carnaval et de la folie_ (1759). On y trouve une
spirituelle critique de l'action de Pélée qui, voyant sa maîtresse
prête à expirer, au lieu de la secourir, chante à tue-tête. Dans la
comédie de Fuzelier, Momus dit, en parlant de Psyché:
Que vois-je! de ses sens
Elle a perdu l'usage.
L'Amour lui répond:
--Fort bien! allez-vous, à l'exemple de Pélée, psalmodier deux heures
aux oreilles d'une femme évanouie? Ces héros d'opéra prennent, je
crois, leurs chansons pour de l'eau de la reine de Hongrie.
Un peu plus loin, parlant des auteurs qui ont la prétention de mettre
du bon sens dans les opéras, il dit:
--«Un opéra raisonnable, c'est un corbeau blanc, un bel-esprit
silencieux, un Normand sincère, un garçon modeste, un procureur
désintéressé, enfin un petit-maître constant et un musicien sobre.»
La parodie d'_Amadis de Grèce_, de La Motte et Destouches, _Amadis le
cadet_ (1724), amusa beaucoup le public, surtout le couplet où
l'auteur plaisante sur le départ précipité d'Amadis, le sans-gêne
avec lequel il abandonne Mélisse et le prince de Thrace:
Partons, m'y voilà résolu,
Sans que Mélisse m'embarrasse,
Ni même ce qu'est devenu
Mon ami le prince de Thrace;
Le drôle me rattrapera
A la dînée..... ou ne pourra.
Une des jolies parodies de Fuzelier fut celle du _Ballet des
Éléments_, _Momus exilé_ ou _les Terreurs paniques_ (1725). Il régnait
beaucoup de confusion dans le fameux _Ballet des Éléments;_ voici
comment l'auteur critique cette espèce de désordre; un musicien
chante:
Va, triste raison, va régner loin de la treille,
Et vive le désordre où nous jettent les pots!
Ainsi que l'Opéra, le dieu de la bouteille,
Au lieu des éléments, nous fait voir le chaos.
Un autre personnage arrive et chante:
Paraissez, éléments;
Point de dispute vaine:
Ainsi sur la scène
N'observez point vos rangs.
Paraissez, éléments.
Enfin un troisième s'écrie:
En vain, décorant cet ouvrage,
Le pinceau, par des coups divers,
Du chaos nous trace l'image,
Il est bien mieux peint dans les vers.
Afin de mieux peindre encore la confusion comique qui règne dans le
ballet, Fuzelier imagina de faire paraître les éléments en costume de
caractère. Des jardiniers et des ouvriers sont chargés de représenter
la terre; des souffleurs d'orgue, l'air; des porteurs d'eau, l'eau;
des boulangers habillés en glace, le feu (le réchaud de Vesta, dit
l'auteur, ne valant pas le four d'un boulanger). Un des plus jolis
mots de cette parodie est celui-ci: Dans l'opéra, un amant de
cinquante ans marque une impatience invincible auprès d'une vestale de
quarante printemps qu'il doit épouser le lendemain, à moins qu'on ne
les surprenne, que la vestale ne soit enterrée vive, et l'amant
condamné au fouet _selon la loi_. Dans la pièce de Fuzelier, on
prétend que cette vivacité de l'amant méritait le fouet
_indépendamment de la loi_.
SAINTE-FOIX, auteur de plusieurs opéras, fit jouer une douzaine de
pièces aux Italiens, de 1725 à 1755.
Une des jolies comédies de Sainte-Foix, les _Métamorphoses_ (1748),
fut le principe d'un usage qui se conserva quelque temps et qui fut
remplacé depuis par le couplet final dans les vaudevilles. Cet usage
était celui de jeter des couplets au public du haut du cintre après
chaque pièce, pour demander son indulgence pour les auteurs. On
exécuta à cette époque, au Théâtre-Italien, un feu d'artifice pendant
lequel on vit tomber, en bouquet, de l'ouverture ovale au-dessus du
parterre, des couplets imprimés et qui pouvaient être chantés sur des
airs connus. Ces couplets avaient été composés par Panard et Galet; en
voici deux des meilleurs:
Un petit feu
Fait qu'un mauvais ouvrage passe;
Un petit feu
Aux auteurs ne sert pas de peu:
Quand une pièce est à la glace,
Pour l'aider il est bon qu'on fasse
Un petit feu.
Le succès de l'artificier
L'engage à vous remercier;
Grâces à l'extrême indulgence
Dont vous honorez ses travaux:
Messieurs, nous n'avons point en France,
Tiré notre poudre aux moineaux.
Lorsqu'on entra dans la voie de s'adresser directement au public pour
appeler sa bienveillance, chaque acteur, à la fin de la pièce, voulut
avoir son couplet à envoyer ou à dire au parterre. Panard, qui avait
ce monopole, ayant oublié un jour d'en faire un pour Riccoboni fils,
ce dernier s'en vengea par l'impromptu suivant qu'il composa dans le
foyer et dans lequel il fait allusion au grand fabricateur de
chansons:
Autrefois, de vos chansonnettes,
Le public s'amusait un peu;
Maintenant, celles que vous faites
Ne sont bonnes que pour le feu.
En 1755, Sainte-Foix fit jouer une de ses dernières comédies, _le
Derviche_, critique spirituelle d'un ordre de religieux, _les
Carmes-Déchaux_, dont il avait dit dans ses Essais sur la ville de
Paris: «Quoiqu'ils possèdent actuellement cinquante mille écus de
rente, en maisons, à Paris seulement, ces richesses n'ont rien
diminué de l'humilité de ces moines, qui, malgré cela, vont tous les
jours encore à la quête, pour recevoir les aumônes des fidèles.» Cette
façon de vanter leur humilité déplut aux _bons_ religieux qui y
virent, avec raison, une sanglante épigramme, et firent imprimer trois
lettres pour se plaindre de l'auteur. Ce dernier, pour toute réponse,
fit sa comédie du _Derviche_, dans laquelle il a peint avec esprit et
gaieté la sottise, l'incontinence et la bassesse des religieux...
mahométans. Tout le monde comprit.
Un des auteurs féconds du dix-huitième siècle, MARIVAUX, fut un des
principaux fournisseurs du Théâtre-Italien pendant le règne de Louis
XV. Cet auteur, homme d'esprit, voyant que ses prédécesseurs avaient
épuisé une grande partie des sujets de la comédie à caractère, se
rejeta sur la comédie à intrigue, et s'y fraya une route nouvelle en
se bornant à être _lui-même_. Il introduisit sur la scène la
métaphysique, l'analyse du cœur humain.
Le canevas de ses pièces est, en général, une toile légère dont
l'ingénieuse broderie, ornée de traits satiriques et plaisants, de
jolies pensées et de fines saillies, exprime ce que le cœur a de plus
secret, de plus délicat. Il règne dans ses œuvres un fond de
philosophie dont les idées principales ont toutes, pour but, le bien
de l'humanité. Le style n'est pas toujours naturel; le dialogue,
souvent trop parsemé de pointes d'esprit, est quelquefois un peu long,
un peu fastidieux; certaines locutions sont hasardées, voilà ce qui a
fait créer un mot pour peindre sa façon d'écrire, mot emprunté à son
nom, _le marivaudage_. Ce très-spirituel auteur était convaincu que la
subtilité épigrammatique de son genre, la singularité de sa manière
d'exprimer sa pensée, lui feraient des partisans et même des
imitateurs. Il ne s'est pas trompé, et ce fut un malheur, car une
foule d'écrivains maladroits s'agitèrent dans un labyrinthe de phrases
qui devinrent à la mode. On vit renaître un instant comme une dernière
lueur du langage des précieuses de l'hôtel de Rambouillet. La partie
saine du public rejeta ce jargon ridicule qu'on ne voulut souffrir que
dans les œuvres de Marivaux, parce qu'il faisait passer ce langage à
l'aide des grâces qu'il savait répandre partout.
Parmi les nombreuses pièces qu'il composa pour le Théâtre-Italien,
nous en citerons d'abord deux, qui font époque par suite de deux
circonstances particulières: _Arlequin poli par l'amour_ (1720) et _le
Prince travesti_ (1724). Ce fut pendant les représentations de la
première de ces deux comédies que les Italiens firent changer la toile
placée depuis leur rétablissement à Paris, en 1716. Elle montrait un
phénix sur le bûcher avec cette devise: _Je renais_. Ils firent
peindre sur la seconde la muse Thalie, couronnée de lierre, un masque
à la main, et ayant autour d'elle les médaillons d'Aristophane,
d'Eupolis, de Cratius et de Plaute. En haut de cette toile se trouvait
un soleil avec ces deux vers:
_Qui quærit alia his,
Malum videtur quærere._
Cette devise ayant déplu, on la remplaça par celle qui avait été
longtemps sur le théâtre avant 1796:
_Sublato jure nocendi._
La seconde comédie eut cela de particulier, que c'est la première qui
ait été jouée sans être annoncée. On craignait la cabale, et cette
façon d'éviter les critiques aux premières représentations prévalut
pendant quelque temps.
Citons aussi _l'Amour et la Vérité_ (1720), qui tomba; ce qui fit dire
à Marivaux, dans une loge où il était _incognito:_--«Cette comédie n'a
point eu de succès, elle m'a ennuyé plus qu'une autre, et c'est assez
naturel, attendu que j'en suis l'auteur.»
En 1722, parut _la Surprise de l'Amour_, avec divertissement. C'est
dans cette pièce que débuta Riccoboni fils; son père crut devoir
prévenir le public que le jeune homme sortait du collége, et réclama
pour lui l'indulgence. Riccoboni fils joua très-bien, eut un grand
succès, et on adressa à l'heureux père les vers suivants:
Pour ton fils, Lelio, ne sois point alarmé;
Il n'a pas besoin d'indulgence.
D'un heureux coup d'essai le parterre charmé
N'a pu lui refuser toute sa bienveillance.
Pour ses succès futurs cesse donc de trembler;
Que nulle crainte ne t'agite,
Si ce n'est d'avoir dans la suite
Un généreux rival pour t'égaler.
Il y a toujours eu en France une façon certaine d'obtenir un succès de
vogue, c'est en causant, par un livre bien ou mal écrit, par une
pièce bien ou mal faite, le scandale. BOISSY le savait, et il obtint,
en effet, un grand succès sur la scène italienne au moyen de sa
comédie, _du Triomphe de l'intérêt_, représentée en 1730, mais dont le
lieutenant de police crut devoir faire supprimer une scène par trop
forte. Cette pièce roulait sur les aventures scandaleuses d'un juif
fort riche avec une actrice de l'Opéra, sur celles d'un jeune homme
avec une ex-belle assez vieille qui s'était fait épouser par lui. Ces
faits, mis en lumière avec toute l'âcreté de la satire, firent un tel
effet que tout Paris courut aux représentations.
_La Comédie des Étrennes_ ou _la Bagatelle_ (1733) n'eut pas moins de
vogue. C'était une critique fort spirituelle des nouveautés
dramatiques de l'époque. Boissy y glissa le couplet suivant, faisant
allusion à la fuite de mademoiselle Petit-Pas qui venait de se sauver
en Angleterre:
Que des coulisses une tendre princesse
D'un riche amant écoute la tendresse,
Lui vende cher ses sons flûtés et doux,
Le cas n'est pas grave chez nous;
Mais qu'avec lui la belle,
Privant Paris de son talent,
S'enfuie ailleurs à tire d'aile,
Sans avertir le public qui l'attend,
Cela passe la _Bagatelle_.
Il envoya sa pièce à mademoiselle Sallé avec ces vers:
La _Bagatelle_ au jour vient de paraître
Et son auteur ose te l'envoyer;
Vertueuse Sallé, par le titre peut-être
Que l'ouvrage va t'effrayer,
Rassure-toi, l'enjouement l'a fait naître;
Mais j'y respecte la vertu.
Je t'y rends, sous son nom, l'hommage qui t'est dû,
Paris, avec plaisir, a su t'y reconnaître;
Je n'eus jamais que le vrai seul pour maître,
J'y fais ton portrait d'après lui;
J'en demande un prix aujourd'hui,
C'est le bonheur de te connaître.
En 1737, Boissy fit jouer une pièce sans titre, _La ***_. Incertain du
succès, il avait voulu garder l'anonyme; mais quand elle eut réussi,
il fut moins porté à rester inconnu. On lui adressa, d'autres disent
_il s'adressa_ le quatrain suivant:
Du public enchanté, le suffrage unanime,
De l'auteur du secret rend les soins superflus.
Sa pièce le décèle; on ne l'ignore plus;
Le talent décidé peut-il être anonyme?
Si Boissy ne reculait pas devant le scandale, il ne reculait pas non
plus devant la flatterie; il eut l'idée fructueuse de dédier une de
ses pièces, _le Prix du silence_ (1751), à madame de Pompadour qui lui
fit obtenir le _Mercure de France_ et une place à l'Académie.
LA GRANGE, homme d'esprit, d'une bonne famille de Montpellier, mais
dissipateur et ayant mangé sa fortune, voulut se faire une ressource
des talents que lui avait dévolus la nature, et il composa plusieurs
jolies pièces. L'une d'elles, l'_Accommodement imprévu_ (1737), amusa
beaucoup le parterre, non pas par elle-même, mais à cause d'un
original auquel l'auteur, sans doute, avait donné un billet pour
applaudir, et qui, en effet, applaudissait à tout rompre en criant en
même temps à tue-tête: «Dieu! que c'est mauvais, Dieu! que cela est
détestable.» La police lui demanda pourquoi il faisait tant de vacarme
et pourquoi surtout il applaudissait en dénigrant la pièce. «Rien de
plus simple, répondit l'individu, j'ai reçu un billet pour applaudir,
j'applaudis; mais je trouve cette comédie déplorable, je suis honnête
homme, et je le dis.» Le public, en entendant cette amusante
profession de foi, prit le parti de rire et d'imiter. Les battements
de mains et les coups de sifflets retentirent en même temps de tous
les coins de la salle.
La Grange mourut en 1767 à l'hôpital de la Charité à Paris.