Un des hommes les plus aimables du dix-huitième siècle, un des auteurs

qui fournirent le plus de pièces légères à tous les théâtres, mais

surtout aux Italiens et aux scènes foraines, fut PANARD dont le nom

est resté, comme celui du poëte français, type pour les productions

gracieuses, les chansons anacréontiques, les poésies galantes de bon

goût. Panard naquit en 1690 près de Chartres, à Courville, et mourut à

Paris en 1764, à l'âge de soixante-quatorze ans. Il montra de bonne

heure un goût prononcé pour la poésie, et il ne tarda pas à prouver,

par des productions pleines d'élégance, qu'il avait en lui quelques

étincelles de la verve d'Anacréon. Ses œuvres, quoique ayant moins de

correction et de coloris que celles du poëte grec, ont une gaieté, des

traits satiriques qui leur donnent une véritable valeur et un charme

inexprimable. C'est de lui que l'on peut dire qu'il peignit, en

badinant, les mœurs de son siècle. Il sut toujours si bien déguiser

les coups d'épingles de sa muse facile sous des dehors charmants, que

jamais on ne lui sut mauvais gré des traits épigrammatiques qui se

trouvent dans ses chansons bachiques et galantes, dans sa poésie

anacréontique.

D'un caractère plein d'aménité, d'une naïveté d'enfant, d'une candeur,

d'une vivacité qu'il conserva jusque dans l'âge le plus avancé, il

composa, ou seul ou avec d'autres auteurs, plus de soixante comédies,

opéras comiques, pièces foraines, etc. L'Affichard, d'Allainval,

Sticotti, Favart, Laujon, Fuzelier, Fagan, Gallet furent ses amis et

ses collaborateurs.

Panard donna aux Italiens, entre autres comédies qui eurent un

véritable succès, _l'Impromptu des acteurs_ (1745), _le Triomphe de

Plutus_ (1728), _Zéphire et Fleurette_ (1754), parodie de l'opéra de

_Zelindor, roi des Sylphes_, de Moncrif. Cette jolie pièce, composée

par Panard, Favart et Laujon, a une singulière histoire. Elle fut

achevée en 1745; mais les parodies ayant été défendues, les comédiens

ne purent la jouer. Elle tomba alors sous les yeux d'un nommé

Villeneuve, qui, sans dire gare, y retrancha une grande partie des

couplets, en ajouta d'autres et la fit représenter, ainsi mutilée,

hors de Paris; il la fit même imprimer sous son nom, se contentant de

marquer d'une astérisque les couplets qui n'étaient pas de lui. Au

bout de quelques années, les parodies furent autorisées au

Théâtre-Italien, les véritables auteurs reprirent leur pièce, y

changèrent quelques détails, en élaguèrent tous les couplets de

Villeneuve, et la donnèrent au public, qui lui fit un très-bon

accueil.

La réputation littéraire de Panard lui fut acquise principalement par

les charmants couplets dont il enrichit les pièces qui portent son

nom, couplets qu'on appelait alors des _Vaudevilles_. Ce genre de

poésie, inventé par nos pères, et qui servit si souvent à les venger

des injustices, ou à les consoler des malheurs, mais que parfois aussi

le libertinage employa à chanter ses excès, devint, grâce à

l'imitateur d'Anacréon, le masque le plus séduisant que jamais la

sagesse ait emprunté pour attirer à elle et réformer les ridicules.

Voici le portrait que, dans un âge déjà avancé, Panard traça de sa

propre personne:

Mon automne à sa fin rembrunit mon humeur;

Et déjà l'Aquilon, qui sur ma tête gronde,

De la neige répand la fâcheuse couleur.

Mon corps, dont la stature a cinq pieds de hauteur,

Porte sous l'estomac une masse rotonde,

Qui de mes pas tardifs excuse la lenteur.

Peu vif dans l'entretien, craintif, distrait, rêveur;

Aimant sans m'asservir, jamais brune ni blonde,

Peut-être pour mon bien, n'ont captivé mon cœur.

Chansonnier sans chanter, passable coupléteur,

Jamais dans mes chansons on n'a rien vu d'immonde.

Soigneux de ménager, quand il faut que je fronde,

(Car c'est en censurant qu'on plaît au spectateur),

Sur l'homme en général, tout mon fiel se débonde.

Jamais contre quelqu'un ma Muse n'a vomi

Rien dont la décence ait gémi;

Et toujours dans mes vers la vérité me fonde.

D'une indolence sans seconde,

Paresseux s'il en fut, et souvent endormi;

D'un revenu qu'il faut, je n'ai pas le demi.

Plus content toutefois que ceux où l'or abonde,

Dans une paix douce et profonde

Par la Providence affermi,

De la peur des besoins je n'ai jamais frémi.

D'une humeur assez douce et d'une âme assez ronde,

Je crois n'avoir point d'ennemi:

Et je puis assurer, qu'ami de tout le monde,

J'ai, dans l'occasion, trouvé plus d'un ami.

Panard était tel qu'il s'est peint. Plus enjoué, mais aussi simple que

La Fontaine, d'un caractère vrai et sans fard, sans jalousie et sans

ambition; ardent ami, convive aimable, il conserva sa gaieté dans

toutes les situations de la vie. Plus sage encore dans ses mœurs que

dans ses vers, il n'afficha jamais cette vaine philosophie qui ne

consiste que dans des paroles et dans une conduite singulière. Ce vers

que M. Favart, son ami, a fait sur Panard, le caractérise très-bien:

Il chansonna le vice, et chanta la vertu.

Panard ayant fait jouer, en 1747, la jolie comédie intitulée _les

Tableaux_, confia le principal rôle à la jeune Camille, encore enfant,

qui faisait le rôle de Terpsichore, et y dansait avec un goût parfait.

Il lui adressa, après la représentation, le madrigal suivant, rajeuni

d'un pareil ayant un siècle de date et dû à Boisrobert:

Objet de nos désirs, dans l'âge le plus tendre,

Camille, ne peut-on vous voir et vous entendre

Sans éprouver les maux que l'amour fait souffrir?

Trop jeune à la fois et trop belle,

En nous charmant si tôt, que vous êtes cruelle!

Attendez, pour blesser, que vous puissiez guérir.

Après Panard, le nom qui vient naturellement sous la plume est celui

de son ami et principal collaborateur, FAVART. Le théâtre de cet

auteur, le plus fécond peut-être du dix-huitième siècle, est aussi

piquant par sa singularité que par la variété des compositions. Il

réunit presque tous les genres qui, depuis trente années, alimentaient

les diverses scènes de Paris et de la province. On y trouve: des

opéras comiques, des parodies, des comédies lyriques, des pastorales,

des pièces à caractère, des pièces à sentiment; enfin tout ce que les

comédiens italiens et forains ont produit de plus curieux, tout ce que

successivement elles ont laissé introduire, s'y trouve réuni. Favart

est le type de l'auteur des scènes de second ordre. L'histoire de ses

productions est en quelque sorte l'histoire des théâtres pour lesquels

il a principalement composé. Ce qui fait surtout son éloge, c'est

qu'on peut dire avec vérité qu'il sut allier au sentiment, à l'esprit,

à la gaieté, le coloris le plus vif, le ton le plus décent. On raconte

de lui que, la veille de la journée de Rocroy, le maréchal de Saxe

l'ayant prié de faire un couplet pour annoncer comme une bagatelle la

bataille du lendemain, dont le succès ne pouvait pas même être

douteux, Favart, alors directeur de la troupe dramatique qui suivait

l'armée, composa immédiatement le couplet suivant, chanté le soir même

par une charmante actrice:

Demain nous donnerons relâche,

Quoique le Directeur s'en fâche,

Vous voir comblerait nos désirs.

On doit céder tout à la gloire:

Nous ne songeons qu'à nos plaisirs;

Vous ne songez qu'à la victoire.

Puis on annonça, pour le surlendemain, _le Prix de Cythère_ et _les

Amours grivois_, qu'on représenta en effet comme un prélude des

réjouissances publiques, ce qui fit dire au camp que le Maréchal avait

préparé le triomphe avant la victoire.

La femme de Favart, mademoiselle de Ronceray ou plutôt _Chantilly_, de

son nom de théâtre, fut pour son mari, non-seulement la plus aimable

compagne, pour les spectacles dont il fut directeur la meilleure

actrice, mais encore un collaborateur utile, car on lui attribue

plusieurs comédies pleines d'originalité et d'esprit.

On grava son portrait dans un des costumes de l'une de ses comédies,

celle des _Amours de Bastien et de Bastienne_, et l'on mit au bas ces

vers:

L'amour, sentant un jour l'impuissance de l'art,

De Bastienne emprunta les traits et la figure,

Toujours simple, suivant pas à pas la nature,

Et semblant ne devoir ses talents qu'au hasard.

On démêlait pourtant la mine d'un espiègle

Qui fait des tours, se cache, afin d'en rire à part,

Qui séduit la raison et qui la prend pour règle.

Vous voyez son portrait sous les traits de Favart.

Au bas d'un autre portrait de cette charmante femme, on grava:

Nature un jour épousa l'Art;

De leur amour naquit Favart,

Qui semble tenir de son père,

Tout ce qu'elle doit à sa mère.

Madame Favart, pleine de mérite, fort jolie, ayant de l'esprit, mais

modeste, vivant isolée, de la vie de famille, partageant ses soins

entre un mari qu'elle aimait, un fils qu'elle adorait et son talent

qu'elle cherchait sans cesse à perfectionner, était l'idole du public.

Lorsqu'elle mourut en 1771, elle emporta dans la tombe d'unanimes et

sincères regrets.

On raconte d'elle que, revenant un jour d'un long voyage à l'étranger,

elle fut arrêtée aux barrières de Paris vêtue d'une robe de Perse. On

en trouva deux autres dans ses malles. Ces étoffes étaient alors

sévèrement prohibées. On voulut les saisir. Elle imagina de jouer

d'original une petite scène qui réussit. Elle se mit à baragouiner

dans un français germanisé quelques explications pour dire qu'elle

était Allemande, qu'elle ne connaissait pas les usages français et

s'habillait à la mode de son pays. Elle joua ce rôle avec tant de

vérité, que le premier commis de la douane, qui avait été longtemps en

Allemagne, y fut pris et ordonna, après s'être confondu en excuses, de

la laisser passer.

Quelques-unes des pièces du volumineux répertoire de Favart donnèrent

lieu à des anecdotes que nous allons raconter.

Une des jolies compositions de cet auteur est _la Rosière de Salenci_,

comédie en trois actes, jouée d'abord à la Cour et plus tard aux

Italiens. Le sujet du ballet qui suit cette pièce, dont l'idée est

puisée dans l'institution fondée par saint Médard au village où il

naquit, rendit cette création de Favart plus intéressante encore. Ce

sujet est celui-ci: Louis XIII se trouvant au château de Varannes près

Salenci, M. de Belloi, alors seigneur du village, le supplia de faire

donner en son nom le prix destiné à la Rosière. Le roi y consentit,

chargea son capitaine des gardes de la cérémonie de la rose, et remit

par son ordre à la jeune fille désignée une bague et un cordon bleu.

Depuis cette époque, avant la révolution, le jour de la fête après une

procession solennelle, on faisait dans la chapelle de Saint-Médard la

bénédiction du chapeau de rose, qui était garni d'un ruban bleu à

bouts flottants et orné d'une couronne d'argent, en souvenir du roi

Louis XIII.

On raconte qu'à l'époque où parut la pièce de Favart, il s'était élevé

une singulière contestation entre le seigneur de Salenci et les

habitants du village. Le premier prétendait avoir le droit de désigner

la rosière seul et sans le concours de ses vassaux qui, eux,

soutenaient, au contraire, qu'il ne pouvait la choisir que parmi les

trois jeunes filles qu'ils lui présentaient. L'affaire fut portée au

Parlement qui jugea en faveur des habitants.

Le public fit à plusieurs reprises l'honneur à l'abbé Voisenon de lui

attribuer les pièces de Favart. C'est ce qui arriva pour _Soliman II_

ou les _Sultanes_, comédie en trois actes en vers, tirée d'un conte de

Marmontel et jouée en 1761. Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est

que l'abbé Voisenon avait beau dire et répéter partout qu'il n'était

pour rien dans les élucubrations de Favart, on ne voulait pas le

croire. Cependant il est positif que si Voisenon et Favart sont deux

peintres agréables, leur style et leur _faire_ ne se ressemblent en

rien. L'un écrit en homme du monde qui a de l'esprit, l'autre en poëte

qui possède son art.

La comédie des _Sultanes_ fait époque en ce que l'on vit alors pour la

première fois sur la scène des costumes turcs véritables. Ils avaient

été confectionnés à Constantinople avec les étoffes du pays. La

célèbre Clairon, imitant madame Favart, lutta pour introduire au

théâtre le costume, et c'est à partir de ce moment que les acteurs

observèrent des règles sages et vraies pour se vêtir suivant les

nécessités du rôle.

Après la première représentation, l'abbé Lattaignant qui avait

applaudi, avec tout le public, fit en sortant cet impromptu:

Le joli couple à mon avis,

Que Favart et sa femme!

Quel auteur met dans ses écrits

Plus d'esprit et plus d'âme?

Est-il pour l'exécution

Actrice plus jolie?

On prendrait l'un pour Apollon

Et l'autre pour Thalie.

Que tous deux, d'un commun aveu,

Ont bien tous les suffrages!

L'actrice prime par son jeu,

L'auteur par ses ouvrages.

Le spectateur prévient le choix

Du sultan qu'elle irrite;

Et de tous les cœurs à la fois

Elle est la favorite.

Favart eut la bonne fortune de ramener le public au Théâtre-Italien,

alors fort abandonné, lorsqu'il fit jouer en 1751 _les Amours

inquiets_, parodie de l'opéra de _Thétis et Pélée_. Grâce à cette

jolie comédie, à celles qui la suivirent et au jeu gracieux de madame

Favart, les Parisiens reprirent un chemin qu'on avait bien oublié.

_Isabelle et Gertrude_ ou _les Sylphes supposés_ (1765) fut encore une

de celles qu'on attribua à Voisenon. Favart, voyant cela, la lui

dédia, et l'abbé, sensible à l'injustice dont il était la cause fort

innocente, répondit par ces vers:

Je sens le prix de ton hommage,

Quelque dieu de la terre en eût été flatté;

Mais tu penses en homme sage.

Dans l'amitié tu vois la dignité,

Tu réunis tous les suffrages;

Et le public, tiré de son erreur,

Te rend ta gloire et tes ouvrages.

Rien ne peut à présent altérer ton bonheur,

Tes succès sont à toi, j'en goûte la douceur

Et n'ai jamais voulu t'en ravir l'avantage.

Ton esprit en a tout l'honneur,

C'est mon cœur seul qui les partage.

En 1762, sur la fin de sa vie, Favart fit jouer la comédie en trois

actes intitulée _les Moissonneurs_, dont le sujet est tiré du livre de

Ruth, un des beaux morceaux de l'_Écriture sainte_. Comme on y trouve

de grands principes de morale et qu'elle fut représentée pendant le

carême, on dit plaisamment que le _petit père_ Favart prêchait _le

Carême_, rue Mauconseil.

L'année suivante, Favart donna encore _les Fêtes de la paix_, assez

médiocre pièce, du genre de celles dites _à tiroir_. Les scènes sont

une sorte de galerie de personnages de toutes les professions,

chantant des couplets assez ennuyeux. Elle ne réussit pas à la

première représentation, l'auteur la retoucha et la fit accepter du

parterre, du reste, fort indulgent pour un des auteurs qu'il

affectionnait avec raison.

A l'occasion du mariage du Dauphin, en 1747, Favart fit jouer _les

Fêtes publiques_. Il se passa, à la répétition générale de cette

pièce, une particularité plaisante qui mérite de trouver place ici, et

qui est racontée d'une façon naïve et charmante par un auteur de

l'époque:

«Mademoiselle S....., dit-il, connue sous le nom de ma mie Babichon,

se glissa derrière le banc des symphonistes qui étaient rangés sur une

seule ligne dans l'orchestre. Ces musiciens avaient des perruques;

Babichon y entortilla des hameçons qu'elle avait préparés avec des

crins imperceptibles. Ces crins se réunissaient à un fil de rappel qui

répondait aux troisièmes loges. Babichon y monte, attend qu'on donne

le signal pour l'ouverture. Au premier coup d'archet, la toile se lève

et les perruques s'envolent toutes en même temps. M. B..., directeur

du grand Opéra, qui présidait à cette répétition avec toute sa

dignité, scandalisé d'une pareille indécence, voulut en connaître

l'auteur pour le faire punir. Babichon, qui avait eu le temps de

descendre, était auprès de lui et haussait les épaules en joignant les

mains; mais on connut, à son air modeste, que c'était elle qui avait

fait le coup; elle l'avoua, et dit à M. B... «Hélas! Monsieur, je vous

supplie de me pardonner; c'est un effet de l'antipathie que j'ai pour

les perruques; et même, au moment que je vous parle, malgré le respect

que je vous dois, je ne puis m'empêcher de me jeter sur la vôtre.» Ce

qu'elle fit en prenant la fuite aussitôt. Chacun dit qu'il fallait

venger l'honneur des têtes à perruques. Babichon fut mandée le

lendemain à la police; mais elle raconta l'histoire si naïvement et

d'une façon si plaisante, que le magistrat s'épouffait de rire en la

grondant. Elle en fut quitte pour une mercuriale.»

Lorsque Favart mourut, le Théâtre-Italien perdit beaucoup de la faveur

du public. Cependant ANSEAUME le soutint quelque temps avec quelques

pièces, parmi lesquelles on peut citer _les Deux chasseurs et la

Laitière_ (1763), _l'École de la jeunesse_ (1765), tirée d'une

tragédie anglaise de Thomasson, _Barnweld ou le marchand de Londres_,

_la Clochette_ (1766), _le Tableau parlant_ (1769), musique de Duni.

Ces diverses pièces, représentées aux Italiens, sont, à proprement

parler, des opéras comiques qui ont subsisté au théâtre jusqu'à nos

jours et sont encore repris souvent sur nos scènes lyriques de second

ordre.

Les comédiens italiens voulant reconnaître ce qu'avaient fait pour

leur théâtre Favart et Duni, musicien de mérite, décidèrent à cette

époque qu'une pension viagère de huit cents livres serait servie, sur

les fonds de la société à chacun des deux auteurs que nous venons de

nommer.

Deux pièces de l'un des auteurs des Italiens, AVISSE, méritent un

souvenir, _les Petits-Maîtres_ (1743) et _la Réunion forcée_ (1730):

la première, parce qu'elle fait époque, puisque ce fut pendant le

cours de la représentation que les comédiens imaginèrent de donner sur

leur théâtre des feux d'artifice composés par Ruggieri frères, de

Bologne; la seconde, parce qu'elle fut composée au sujet d'un procès

fameux, que la demoiselle Duclos, actrice célèbre, avait intenté à son

mari, le comédien Duchemin, pour que leur mariage fût annulé.

En 1745, LAUJON, un des collaborateurs de Favart, fit jouer _Thésée_,

parodie de l'opéra du même nom; une aventure des plus plaisantes vint

égayer le public le jour de la représentation. Nous laissons à un

auteur de l'époque le soin de raconter la chose:

«Un nommé Léger, domestique de M. Favart, animé par l'amour des

talents et voulant consacrer les siens au théâtre, débuta dans cette

parodie par la moitié d'un bœuf. Pour faire entendre ceci, il est

nécessaire d'expliquer que, dans le triomphe de Thésée, la monture de

ce héros était le bœuf gras, figuré par une machine de carton, qui se

mouvait par le moyen de deux hommes qui y étaient renfermés. Le

premier debout, mais un peu incliné; le second la tête appuyée sur la

chute des reins de son camarade. Léger, qui avait brigué l'honneur du

début, obtint la préférence pour faire le train de devant. Gonflé

d'aliments et de gloire, il lâcha une flatuosité qui pensa suffoquer

son collègue. Celui-ci, dans son premier mouvement, pour se venger de

l'effet sur la cause, mordit bien serré ce qu'il trouva sous ses

dents. Léger fit un mugissement épouvantable; le bœuf gras se sépara

en deux; une moitié s'enfuit d'un côté, une moitié de l'autre, et le

superbe Thésée se trouva à terre étendu de son long. On eut beaucoup

de peine à continuer la pièce. A peine fut-elle achevée, que l'on

entendit une grande rumeur; c'était Léger qui, prétendant que son

camarade lui avait manqué de respect, se gourmait avec lui sur le

cintre. Après avoir disputé sur la prééminence et les avantages du

train de devant et du train de derrière, ils en étaient venus aux

coups. Le pauvre Léger pensa en être la victime. Il tomba du cintre;

mais, par bonheur, il fut accroché par un cordage qui le suspendit à

vingt pieds de haut, comme une oie que les mariniers vont tirer; il en

fut quitte pour quelques contusions. Cet accident ne le dégoûta point

des débuts.

«Quelques jours après, comme on allait commencer le spectacle, on

apprit que Marville, acteur chargé du rôle de roi dans la même

parodie, venait de décamper en poste. Léger se présenta pour le

remplacer; c'était la seule ressource pour ce jour-là. Il joua le

rôle. Sa figure, sa voix, son geste, et surtout sa confiance

insolente, étaient d'un ridicule et d'un comique si parfaits, qu'il

fut applaudi généralement. Dès le soir même il donna congé à son

maître, et demanda mille écus d'appointements pour s'engager dans la

troupe. Comme on n'accepta pas ses propositions, il cria à

l'injustice, et la tête lui tourna tout à fait.

«A une représentation de la parodie de _Thésée_, la demoiselle V...,

chargée du rôle de Médée, oubliant le moment qu'elle devait entrer sur

la scène, s'amusait à écouter les fleurettes d'un financier

sexagénaire. Elle entend sa réplique, comme le bonhomme, transporté

d'amour, se précipitait à ses genoux, pour lui baiser la main. Elle

s'en débarrasse brusquement; mais, dans le mouvement qu'elle fit, la

crinière postiche du vieil Adonis s'embarrasse dans les paillettes

de la jupe de Médée. La V... part et laisse son amant en attitude,

chauve et prosterné. Elle s'avance sur le théâtre, portant devant

elle, sans le savoir, ce grave trophée chevelu, qui, se balançant

majestueusement, semblait répondre aux gestes pathétiques de

l'actrice. Il s'éleva un applaudissement général, qui devint convulsif

lorsque l'on vit sortir d'une coulisse une tête pelée, qui réclamait

sa vénérable dépouille. La V..., déjà toute fière de l'accueil

favorable qu'elle croyait recevoir du public, faisait de grandes

révérences; mais elle ne resta pas longtemps dans l'erreur. En

s'inclinant avec dignité pour remercier les spectateurs, elle aperçut

la malheureuse perruque. Tout autre qu'elle eût été déconcertée; mais

en princesse au-dessus des coups de la fortune, elle détacha

tranquillement cet ornement étranger qu'elle rendit, et continua

froidement son rôle. Cela lui valut un succès: tant il est vrai qu'il

faut se posséder dans les grands événements pour en sortir avec

honneur.»

Nous terminerons par ces aventures comiques la série des anecdotes

relatives aux deux principaux théâtres qui existaient avant la

révolution, heureux si nous avons pu, en rajeunissant quelques-unes de

ces histoires puisées dans les vieux livres, dans les chroniques, dans

les mémoires du temps, faire éclore le sourire sur les lèvres de nos

lecteurs et les amuser quelques heures.

FIN. TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME

XIII

LA COMÉDIE AVANT MOLIÈRE

La comédie ancienne.--Comédie de caractère et comédie

d'intrigue.--Usage à Athènes.--JEAN DE LA TAILLE DE

BONDARROY et JODELLE, de 1552 à 1578.--Anecdote sur

Jodelle.--JEAN DE LA RIVEY.--CHAPUIS (1580).--_L'Avare

cornu_ et _le Monde des cornus_.--ROTROU, auteur de

plusieurs comédies et tragi-comédies.--La

tragi-comédie.--Comédies de Rotrou.--_Les Ménechmes_ (1631),

sujet souvent remis à la scène.--_Diane_ (1635).--_Les

Captifs_ (1638).--_Célimène_ (1633), pastorale.--Sujet de

cette pièce.--_Doristé et Cléagenor_ (1630).--Mot de Rotrou

en donnant son _Hypocondriaque_ (1628).--_Les Deux Pucelles_

(1636), singularité de ce titre.--Deux vers de _Don Lope de

Cordoue_.--SCUDÉRY, de 1630 à 1642.--_La Comédie des

Comédiens_ (1634).--Anecdote.--_L'Amour tyrannique_ (1638),

son succès.--_Axiane_ (1642), sorte de drame

historique.--VION D'ALIBRAI, sa célébrité comme

buveur.--BEYS, de 1635 à 1642.--Sa _Comédie des Chansons_

(1642).--Origine probable du vaudeville et de l'opéra

comique.--DOUVILLE, de 1637 à 1650.--Son genre de

talent.--_La Dame invisible_ (1641).--_Les fausses Vérités_

(1642).--_L'Absent de chez soi_ (1643).--Anecdote.--LEVERT,

de 1638 à 1646.--_Aricidie_ (1646).--Anecdote.--GILLET, de

1639 à 1648, précurseur de Molière.--Son genre de

talent.--Ses comédies puisées dans son propre fonds.--_Le

Triomphe des cinq passions_ (1642).--Citation.--DE BROSSE,

de 1644 à 1650.--_Le Curieux impertinent_

(1645).--Anecdote.--SCARRON, de 1645 à 1660.--Notice

historique sur ce poëte dramatique et sur son genre.--Ses

principales productions, pièces

burlesques.--JODELET.--_L'Héritier ridicule_

(1649).--Anecdote.--_Don Japhet d'Arménie_

(1653).--Anecdotes.--_L'Écolier de Salamanque_

(1654).--Anecdote.--Épigramme sanglante.--_Le Menteur_, de

CORNEILLE.--Anecdote. 1

XIV

MOLIÈRE

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 22 / 23 段