«Pour sacrifier davantage au naturel, M. de Beaumarchais a imaginé

d'introduire, dans la comédie des _Deux Amis_, un valet bien bête, ce

qui est d'une commodité admirable pour les auteurs qui voudront se

dispenser d'avoir de l'esprit. Mais une découverte plus singulière,

plus heureuse, et dont toute la gloire appartient à M. de

Beaumarchais, c'est le projet qu'il a développé dans la préface de son

drame d'_Eugénie_, pour désennuyer les spectateurs pendant les

entr'actes; il voudrait qu'alors le théâtre, au lieu de demeurer vide,

fût rempli par des personnages pantomimes et muets, tels que des

valets, par exemple, qui frotteraient un appartement, balaieraient une

chambre, battraient des habits ou régleraient une pendule: ce qui

n'empêcherait pas l'accompagnement ordinaire des violons de

l'orchestre.»

XXI

LA COMÉDIE-ITALIENNE

Comédie-Italienne.--PREMIÈRE PÉRIODE.--Troupe _Li Gelosi_, du

milieu à la fin du seizième siècle.--Les pièces à

l'impromptu.--DEUXIÈME PÉRIODE, de la fin du seizième siècle à

l'année 1662.--_Orphée_ et _Eurydice_ (1647).--Le cardinal

MAZARIN.--Ses essais pour naturaliser en France

l'Opéra.--Suppression de la troupe italienne, en

1662.--TROISIÈME PÉRIODE, de 1662 à 1697.--ARLEQUIN,

personnification de la Comédie-Italienne.--Origine du nom

d'Arlequin.--Bons mots.--Anecdotes.--L'acteur DOMINIQUE et

Louis XIV.--Dominique et le poëte Santeuil.--_Castigat ridendo

mores._--Mort de Dominique.--FIURELLI.--Son aventure chez le

Dauphin, depuis Louis XIV.--Personnage de

Scaramouche.--Scaramouche, ermite.--Anecdote.--Expulsion de la

troupe italienne et fermeture de leur théâtre (1692).--Raison

probable de cet acte de rigueur.--Retour en France de la

Comédie-Italienne.--QUATRIÈME PÉRIODE.--Ouverture de leur scène

en 1716.--La troupe devient troupe de Monseigneur le Régent,

puis troupe du Roi, en 1723.--Elle joue à l'hôtel de

Bourgogne.--Vicissitudes des comédiens italiens.--Ils ferment

leur théâtre pour aller s'établir à la foire

Saint-Laurent.--CARLIN et réouverture du théâtre de l'hôtel de

Bourgogne, le 10 avril 1741.--Fusion du théâtre de la foire

Saint-Laurent, Opéra-Comique, avec la Comédie-Italienne, en

1762.--Règlement semblable à ceux des Français et de

l'Opéra.--Les quatre auteurs qui ont travaillé pour l'ancien

Théâtre-Italien.--FATOUVILLE.--REGNARD.--DUFRESNY.--BARANTE.--Les

pièces à Arlequin de Fatouville.--Celles de Regnard.--_Les

Chinois_ (1692).--Prix des places au parterre.--Ce qu'est

devenu le parterre de nos jours.--_La Baguette de Vulcain_

(1693).--Anecdote.--BARANTE.

Vers le milieu du seizième siècle, il arriva en France, puis à Paris,

une troupe d'acteurs italiens connus sous le nom de _Li Gelosi_. Cette

troupe eut l'autorisation de jouer de temps à autre à l'hôtel de

Bourgogne; mais on ne lui accorda pas d'établissement stable. Elle

était pour ainsi dire tolérée, et devait passer par bien des épreuves

avant de prendre en quelque sorte droit de cité. Les acteurs avaient

un répertoire très-restreint et ne représentaient guère qu'à

l'_impromptu_. Voici ce qu'on doit entendre par là. On attachait aux

murs du théâtre, dans les coulisses et hors de la vue des spectateurs,

de simples canevas concis de la pièce. Au commencement de chaque

scène, les acteurs allaient lire ces canevas pour s'identifier aux

rôles qu'ils devaient interpréter. Ils venaient ensuite broder de leur

mieux leur dialogue sur le théâtre. Avec des artistes intelligents,

ayant de l'esprit et de la facilité, cette manière de représenter,

assez semblable du reste aux charades en action que l'on joue dans le

monde, pouvait avoir du piquant, de la variété. Cela permettait

d'entendre plusieurs fois une même pièce, puisque chaque fois les

acteurs avaient la liberté de dialoguer d'une façon différente; mais

avec des individus sans imagination, n'ayant pas la réplique facile,

les spectateurs étaient appelés à subir bien des inepties.

Au bout de quelques années, la troupe _Li Gelosi_ fut remplacée par

une autre qui resta jusqu'en 1662.

Pendant cette période, qu'on peut appeler la seconde de la

Comédie-Italienne en France, la nouvelle troupe représenta (1647) une

tragi-comédie en vers italiens attribuée à l'abbé Perrin, _Orphée et

Eurydice_, de laquelle date pour le théâtre une ère toute nouvelle,

l'introduction d'un genre jusqu'alors inconnu chez nous, et qui fut

bien longtemps avant que de pouvoir y être impatronisé, le genre

lyrique.

Le cardinal MAZARIN qui, sans avoir comme son prédécesseur Richelieu,

la manie de la composition dramatique, aimait, en sa qualité

d'Italien, la bonne musique et les spectacles à grands effets, fit

venir une troupe entière de musiciens de son pays, instrumentistes et

chanteurs, puis des décors. Il ordonna de monter au Louvre la

tragi-comédie opéra d'_Orphée_ en vers italiens. Ce spectacle ennuya

tout Paris, il faut l'avouer. Il est vrai de dire qu'il était

détestable. Très-peu de gens comprenaient et encore moins parlaient la

langue italienne, un plus petit nombre était musicien, et en outre

généralement on aimait fort peu le cardinal-ministre. Il y avait là

plus de raisons qu'il n'en fallait pour faire tomber à plat une

malheureuse pièce en faveur de laquelle on avait dépensé beaucoup

d'argent. Elle fut sifflée et donna lieu à un grand ballet appelé: _le

Branle de la fuite de Mazarin, dansé sur le théâtre de la France par

lui-même et par ses adhérents_. Tel fut le prix dont on paya à Son

Éminence les efforts qu'elle tenta pour plaire à la nation.

C'est cependant à cet essai fort malheureux que l'on doit rapporter

l'introduction sur notre scène de la musique _théâtrale_,

_dramatique_, comme on voudra l'appeler, enfin de l'opéra italien ou

français.

«Le cardinal Mazarin, dit Voltaire à ce propos, fit connaître aux

Français l'opéra, qui ne fut d'abord que ridicule, quoique le ministre

n'y travaillât point. Ce fut en 1647 qu'il fit venir, pour la première

fois, une troupe entière de musiciens italiens, des décorateurs et un

orchestre[11].

[11] Voltaire n'était nullement partisan de la musique sur le

théâtre, c'est-à-dire des pièces chantées ou opéras; il croyait

que le genre introduit par Mazarin finirait, tôt ou tard, par

tomber, en France. Ses prévisions ont été bien trompées,

heureusement pour nous.

«Avant lui on avait eu des ballets en France dès le commencement du

seizième siècle, et, dans ces ballets, il y avait toujours eu quelque

musique d'une ou de deux voix, quelquefois accompagnée de chœurs, qui

n'étaient guère autre chose qu'un plain-chant grégorien. Les filles

d'Acheloys, les Sirènes, avaient chanté en 1582 aux noces du duc de

Joyeuse; mais c'étaient d'étranges Sirènes.

«Le cardinal Mazarin ne se rebuta pas du mauvais succès de son opéra

italien, et lorsqu'il fut tout-puissant, il fit revenir les musiciens

de son pays qui chantèrent le _Nozze di Pelco et di Thedite_, en trois

actes. Louis XIV y dansa. La nation fut charmée de voir son roi,

jeune, d'une taille majestueuse et d'une figure aussi aimable que

noble, danser dans sa capitale, après en avoir été chassé; mais

l'opéra du cardinal n'ennuya pas moins Paris pour la seconde fois.

Mazarin persista. Il fit venir le signore _Cavalli_ qui donna, dans la

grande galerie du Louvre, l'opéra de _Xerxès_, en cinq actes. Les

Français bâillèrent plus que jamais, et se crurent délivrés de l'opéra

italien par la mort de Mazarin qui donna lieu à mille épitaphes

ridicules et à presque autant de chansons qu'on en avait fait contre

lui pendant sa vie.»

Les réactions sont fréquentes en France, et à cette époque, de ce

qu'un ministre protégeait tel établissement ou telle personne, il ne

s'ensuivait pas que le successeur voulût agir de même. Le contraire

avait même habituellement lieu. C'est ce qui arriva pour la

malheureuse troupe italienne qui, en 1662, fut supprimée. Bientôt

cependant, il en vint une autre à qui l'on permit de jouer sur le

théâtre de l'hôtel de Bourgogne, puis ensuite sur le théâtre du

Palais-Royal, alternativement avec la troupe de Molière. En 1680,

après la fusion des deux comédies Françaises, les Italiens restèrent

seuls en possession de l'hôtel de Bourgogne, où ils s'établirent, mais

dont ils furent expulsés ainsi que de la France en 1697, époque à

laquelle Louis XIV fit fermer leur théâtre.

Cette période de 1662 à 1697 est la troisième de la Comédie-Italienne.

_Arlequin_ peut être regardé comme la personnification de cette

troisième époque. Dans presque toutes les pièces représentées sur le

Théâtre-Italien d'alors, il est question de ce personnage, en

possession du monopole des bons mots, des lazzis, des farces et devenu

un type qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.

Le nom d'Arlequin doit son origine à un jeune acteur italien fort

habile, qui vint à Paris sous le règne de Henri III. Comme il était

bien accueilli dans la maison du président Achille du Harlay, ses

camarades, se conformant à l'usage admis dans leur pays, l'appelèrent

_Arlequino_, du nom du maître ou patron. Beaucoup de mots heureux sont

restés le patrimoine de tous les successeurs d'_Harlequino_, qui

prirent après lui le nom d'_Harlequin_ ou _Arlequin_.

C'est à Arlequin qu'on fait dire cette naïveté spirituelle:--«Si Adam

s'était avisé d'acheter une charge de secrétaire du Roi, nous serions

tous gentilshommes.--Et encore cette jolie critique de la noblesse

Française: «Autrefois, les gens de qualité savaient tout sans avoir

jamais rien appris, aujourd'hui ce n'est plus cela, ils apprennent

tout et ne savent rien.»

Dans une comédie, on lui fait raconter la mort de son père qui était

un coquin.--«Hélas! dit-il, le pauvre homme, il mourut de

chagrin.--Comment, de chagrin?--Eh! oui, du chagrin de se voir

pendre.» Un jour qu'il n'y avait que fort peu de monde au théâtre,

Colombine veut raconter un secret tout bas à Arlequin:--«Parlez haut,

s'écrie-t-il, car personne ne nous entend.»

On défendit plus tard la musique aux Italiens. Les acteurs de ce

théâtre firent paraître sur la scène un âne qui se mit à

braire.--«Veux-tu bien te taire! lui crie Arlequin, ne sais-tu pas que

la musique nous est interdite?»

La Comédie-Italienne eut, pendant la période théâtrale dont nous nous

occupons, un excellent acteur, nommé _Dominique_, qui était le bon

génie de la troupe. _Il faisait les Arlequins._ Louis XIV, qu'il

amusait, l'aimait beaucoup.

Les acteurs du Théâtre-Français, mécontents déjà, vers cette époque,

de l'extension prise par les Italiens à leur détriment, voulurent les

empêcher de représenter en français, usage qui commençait à

s'introduire à leur scène. L'affaire fut portée devant le Roi. Baron

et Dominique, députés par les deux troupes, furent introduits en

présence du puissant monarque. Baron parla le premier. Louis XIV fit

signe à Dominique de parler à son tour.--«Dans quelle langue, Sire?

lui dit Dominique.--Parle comme tu voudras, reprit Sa Majesté.--Je

n'en veux pas davantage, ajoute Dominique-_Arlequin_, avec un geste

comique, la cause est gagnée.» Louis XIV ne put s'empêcher de rire de

la surprise, et ajouta:--«La parole est lâchée, je n'en reviendrai

pas.»

Un des auteurs qui fournit le plus de pièces à l'ancienne

Comédie-Italienne, fut Fatouville, qui composa, pour ce théâtre, plus

de trente farces ou bluettes, dont plusieurs ne manquaient pas

d'esprit. Arlequin et Colombine, son inséparable compagne, étaient,

dans presque toutes, les deux principaux personnages: _Arlequin

Mercure galant_, _Arlequin lingère du palais_, _Arlequin Jason_,

_Arlequin Protée_, etc.; mais l'âme de la troupe était le fameux

Dominique, dont nous venons de parler, dont on peut citer une foule de

traits d'esprit. Il désirait vivement, pour mettre au bas du buste

d'Arlequin, qui devait décorer l'avant-scène de la Comédie-Italienne,

une sentence latine. Il voulait l'obtenir du poëte Santeuil, mais il

n'osait la lui demander, Santeuil ne se donnant pas volontiers cette

peine. Voici ce qu'il imagina pour arriver à son but. Un beau jour il

prend son habit de théâtre, sa sangle, son épée de bois, son petit

chapeau et un manteau qui l'enveloppe des pieds à la tête, puis il se

met dans une chaise à porteur et se fait mener chez Santeuil. Il

entre, jette son manteau et court sans rien dire d'un bout à l'autre

de la chambre, faisant les mines les plus plaisantes, empruntées à

tous ses rôles. Santeuil, d'abord étonné, se prend à rire, puis se met

de la partie et court en imitant les gestes de Dominique. Enfin, ce

dernier ôte son masque et vient embrasser le poëte qui lui fait

immédiatement ce demi-vers: «_Castigat ridendo mores_.» Avis au

spirituel _Figaro_, dont c'est aujourd'hui la devise, et qui, du

reste, connaissait sans doute cette anecdote bien avant nous.

C'est encore Dominique qui, se trouvant au souper du Roi, fixait si

ardemment un certain plat de perdrix, que Louis XIV l'ayant remarqué,

dit à l'officier chargé de la bouche:--Que l'on donne le plat à

Dominique.--Quoi! Sire, reprend l'acteur, et les perdrix aussi? Le roi

partit d'un éclat de rire, en ajoutant:--Et les perdrix aussi.

Louis XIV, au retour d'une chasse, était venu dans une espèce

d'incognito rire à la Comédie-Italienne qui se jouait ce jour-là à

Versailles. La pièce représentée lui parut des plus ennuyeuses, et en

sortant, le Roi s'adressant à Dominique:--Voilà une mauvaise

pièce.--Dites cela tout bas, reprend ce dernier; car si le Roi le

savait, il me congédierait avec ma troupe.

Cet acteur fut victime de son zèle. Dans une scène, il imita le maître

à danser du grand Roi; ce dernier en rit comme un simple mortel et de

si bon cœur, que Dominique voulut prolonger outre mesure son rôle. Il

y attrapa une fluxion de poitrine et mourut huit jours après. Le

théâtre resta fermé un mois en signe de deuil.

On grava au bas du portrait du joyeux scaramouche:

Cet illustre comédien

De son art traça la carrière,

Il fut le maître de Molière

Et la nature fut le sien.

Nous nous sommes étendus sur le personnage d'Arlequin et sur l'acteur

Dominique, parce que ce personnage, et l'acteur qui en jouait alors le

rôle, personnifient réellement la Comédie-Italienne de cette époque.

Un autre acteur du même théâtre, FIURELLI, qui vécut jusqu'à

quatre-vingt-huit ans, et joua jusqu'à quatre-vingt-trois ans avec

tant d'agilité, qu'à cet âge il donnait encore un soufflet avec le

pied, tout aussi facilement qu'une triste célébrité chorégraphique du

dix-neuvième siècle, eut également une grande réputation[12]. Il

faisait le rôle-type de Scaramouche. Venu en France sous le règne de

Louis XIII, il allait quelquefois chez la reine qui s'amusait beaucoup

de ses grimaces. Un jour, il se trouvait avec cette princesse dans

l'appartement du dauphin, plus tard Louis XIV. Le royal enfant, âgé de

deux ans tout au plus, était de si mauvaise humeur, que rien ne

pouvait apaiser ses cris. L'acteur dit à la reine que si Sa Majesté

voulait bien lui permettre de prendre Monseigneur le Dauphin dans ses

bras, il se faisait fort de le calmer. La Reine le permit, et

Fiurelli--Scaramouche fit tant et de si plaisantes mines à l'enfant,

que ce dernier se mit à rire comme un fou; mais en riant, il satisfit

un besoin, et le comédien fut inondé. Depuis ce jour, Fiurelli eut la

mission de se rendre chaque soir à la Cour pour amuser le Dauphin.

Louis XIV ne pouvait, sans rire, entendre le vieil acteur raconter

cette aventure.

[12] Nous avons aujourd'hui, au Cirque des Champs-Élysées, un

clown, garçon de beaucoup d'esprit, aimé du public, et qui,

malgré un âge avancé, conserve l'agilité la plus incroyable.

Après la mort du pauvre Dominique, CONSTANTINI, qui le doublait dans

les rôles d'arlequin, et qui faisait habituellement ceux d'intrigant

ou _Mézétin_, fut chargé de le remplacer tout à fait. Il ne réussit

pas, et l'on fit venir GHÉRARDI. A la suppression du Théâtre-Italien

en 1697, Constantini passa à Brunswick, forma une troupe pour le roi

Auguste de Pologne. Ce prince fit la folie de l'anoblir et lui donna

la charge de trésorier de ses menus plaisirs. _Constantini_ ou

_Mézétin_, oubliant son origine, au lieu de se montrer reconnaissant,

fit la cour à une des maîtresses du Roi, accompagnant sa déclaration

de quelques plaisanteries de mauvais goût sur le souverain. La dame,

outrée de cette audace, prévint le prince qui se cacha, surprit

l'ex-acteur au milieu de ses phrases amoureuses, et sortant, le sabre

à la main, voulut lui trancher la tête. Le Mézétin eut une peur

affreuse. Sa tête ne tomba pas, mais il fut vingt ans en prison. Au

bout de ce temps il fut mis en liberté, revint dans la nouvelle troupe

italienne, et à son début tout Paris voulut le voir. Il était devenu

une curiosité, une célébrité. Malheureusement l'engouement ne dura

pas, ses talents n'étaient plus à la hauteur de la vogue, et il quitta

Paris pour retourner à Vérone où il mourut.

Parmi les pièces du Théâtre-Italien de cette période, se trouvait

celle de _Scaramouche ermite_ jouée en 1667, en même temps que le

_Tartuffe_ de Molière au Théâtre-Français. _Scaramouche ermite_ était

une petite comédie des plus licencieuses, dans laquelle un anachorète,

vêtu en moine, monte la nuit par une échelle à la chambre d'une femme

mariée, et revient quelque temps après en disant: _Questo per

mortificar la carne._ On représenta cette pièce à la Cour. En sortant,

le Roi dit au grand Condé: «Je voudrais bien savoir pourquoi les gens

qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière, ne disent rien

de celle de Scaramouche?--La raison en est fort simple, Sire, répondit

Condé, la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion dont ces

messieurs ne se soucient guère; celle de Molière les joue eux-mêmes,

ce à quoi ils sont très-sensibles.»

Depuis dix-sept ans, les comédiens italiens représentaient chaque

jour, le vendredi excepté, à l'hôtel de Bourgogne, à la grande

satisfaction du public, lorsqu'un beau matin de l'année 1697, M.

d'Argenson, lieutenant-général de police, se transporta à onze heures

au théâtre, fit apposer les scellés sur toutes les portes, et défendit

aux acteurs, de la part du Roi, de continuer leurs représentations, Sa

Majesté jugeant à propos de les faire cesser.

Ce fut un coup de foudre pour la troupe italienne. Quel était le motif

qui leur attirait cette disgrâce? on le soupçonna, mais on ne le

connut jamais d'une façon certaine. Il est à présumer toutefois que

madame de Maintenon, alors en grande faveur auprès du vieux Roi, qui

tournait à la piété exagérée, ne fut pas étrangère à leur disgrâce. Il

est fort probable, en effet, que l'une de leurs pièces, _la Fausse

prude_, qui devait être représentée à l'hôtel de Bourgogne au mois de

mai, ait fait croire à Louis XIV qu'on avait eu la pensée de désigner

l'ancienne veuve du poëte Scarron. Quelques auteurs du temps

attribuent la sévérité dont la troupe italienne fut victime, à la

maladresse qu'elle mit à _jouer_, dans _Arlequin misanthrope_, M. le

premier-président. Cette version est moins probable que la première.

Quoi qu'il en soit, pendant dix-neuf ans, le Théâtre-Italien fut

fermé. Les comédiens qui composaient cette troupe s'étaient retirés

chez eux ou dispersés. Ce fut le duc d'Orléans, régent du royaume, qui

eut l'idée d'en faire venir d'autres. Il chargea de ce soin RICCOBONI,

fils d'un acteur célèbre. Riccoboni, plus connu sous le nom de LÉLIO,

forma en Italie une nouvelle troupe, composée de dix individus, qu'il

amena à Paris en 1716. Le Régent leur permit de jouer sur le théâtre

du Palais-Royal, les jours où il n'y aurait point d'opéra[13],

jusqu'au moment où on pourrait leur livrer l'hôtel de Bourgogne. Ce

fut le 18 mai 1716, que la troupe de Lélio débuta, par une jolie

petite pièce intitulée: _l'Heureuse surprise_. Une foule immense

voulut assister à cette représentation, et la recette fut considérable

pour l'époque, puisqu'on prétend qu'elle s'éleva à 4,068 livres. Les

comédiens ouvrirent leur registre par ces mots: «Au nom de Dieu, de la

sainte Vierge, de saint François de Paul et des âmes du purgatoire,

nous avons commencé le 18 mai, par _l'Heureuse surprise_, _Inganno

fortunato_.» Que font, dans cette affaire de théâtre, Dieu, les saints

et les âmes du purgatoire? c'est ce qu'il serait assez difficile de

dire. Deux jours après, une ordonnance relative à leur établissement

fut rendue en leur faveur. Le 1{er} juin suivant, ils prirent

possession du théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec le titre de

comédiens ordinaires de Son Altesse Royale Monseigneur le duc

d'Orléans, régent. Ce prince étant mort le 2 décembre 1723, la troupe

obtint le titre de Comédiens italiens ordinaires du Roi, avec quinze

mille livres de pension. Elle fit mettre sur la porte de l'hôtel de

Bourgogne les armes de Sa Majesté, et au-dessous, sur un marbre noir,

cette inscription en lettres d'or: HÔTEL DES COMÉDIENS ORDINAIRES DU

ROI, ENTRETENUS PAR SA MAJESTÉ; RÉTABLIS A PARIS EN L'ANNÉE MDCCXVI.

[13] Cet usage paraît s'être conservé jusqu'à nous, puisque nous

avons vu longtemps de nos jours, à Paris, l'Opéra et l'Opéra

italien alterner pour leurs représentations.

Parmi les acteurs engagés par Lélio, se trouvait un nommé BISSONI, de

Bologne, chargé du rôle de _Scapin_. Il avait eu de singulières

aventures. A l'âge de quinze ans, il avait suivi de ville en ville un

charlatan, dont il débitait les drogues en jouant de petits rôles dans

les farces composées par ledit charlatan. En forgeant, on devient

forgeron; en voyant opérer, Bissoni devint aussi fort que son maître.

Alors il eut une altercation avec lui, et de valet devint rival de

l'empirique. Il voulut, se croyant assez fort, voler de ses propres

ailes, et se dirigea sur Milan, où il commença à débiter des drogues

et des lazzis. Malheureusement pour lui, il se trouvait déjà sur une

place voisine, un autre confrère fort en vogue, en sorte que le public

entourait toujours les tréteaux de l'ancien opérateur en plein vent,

sans même prendre garde au nouveau. Bissoni commençait à se

désespérer. La faim, qui fait sortir le loup du bois, vint à son

secours et lui suggéra une idée burlesque. Un jour, il parvint à

rassembler autour de lui quelques flâneurs, et là, d'un ton

pathétique, il leur conte que l'opérateur voisin est son père; qu'à la

suite de quelques espiègleries, ce père sévère l'a repoussé et qu'il

ne demande qu'à rentrer en grâce. Lorsque la foule est plus compacte,

il l'entraîne sur ses pas et vient se jeter aux genoux du charlatan en

l'appelant son père et en lui demandant grâce. L'autre, bien entendu,

le repousse, l'injurie. Le populaire prend le change dans cette

comédie, où le charlatan joue son rôle, sans s'en douter, au naturel.

On commence à murmurer dans la foule, à accuser le faux père de

cruauté; on abandonne son théâtre, et chacun court acheter à prix

d'or, au fils malheureux et tendre, d'affreuses drogues. Bissoni, dès

qu'il eut vendu son fonds, se hâta de sortir de Milan. Il s'engagea

ensuite dans la troupe de Riccoboni-Lelio, dont il ne fut pas,

malheureusement, un des bons acteurs.

Pendant quelque temps, les nouveaux comédiens italiens ne jouèrent que

des pièces italiennes. Les femmes du monde, d'abord par genre, avaient

paru vouloir apprendre cette langue; mais elles y renoncèrent et

abandonnèrent l'hôtel de Bourgogne, parce qu'elles ne comprenaient pas

ce qu'on y représentait. Les femmes qui, au dix-huitième comme au

dix-neuvième siècle, ont eu et auront toujours, en France, le

privilége d'attirer les hommes à tout ce qui sera spectacle ou fête,

ayant cessé d'aller au Théâtre-Italien, les hommes l'abandonnèrent

également.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 19 / 23 段