naturellement beaucoup d'envieux à son auteur. On se mit en quête de
la vie privée, des faits et gestes du jeune poëte, et bientôt les plus
noires histoires coururent sur son compte. On le donna comme un
monstre d'ingratitude. La fameuse Clairon, piquée au vif de ce qu'un
auteur dramatique avait osé composer une pièce sans lui faire un rôle,
furieuse de ce que sa rivale, mademoiselle Dumesnil, avait si bien
réussi dans celui de Marguerite d'Anjou, accrédita les bruits les plus
affreux sur La Harpe, et les répandit de son mieux. Grâce à elle on
sut bientôt qu'il était fils d'un porteur d'eau et d'une ravaudeuse,
un enfant trouvé qui, ayant eu occasion d'être connu de M. Asselin,
principal du collége d'Harcourt, avait été reçu comme pensionnaire par
ce M. Asselin, homme de mérite, lequel avait découvert dans l'élève de
brillantes dispositions. La Harpe avait répondu par son travail aux
bontés de son protecteur, mais non par ses sentiments de
reconnaissance; car tout en remportant les prix de l'Université, il ne
manquait aucune occasion d'exercer son esprit satirique d'une façon
quasi inconvenante contre ses maîtres, et même contre M. Asselin. Il
avait trouvé le moyen de faire imprimer une pièce de vers
très-spirituelle et très-méchante, dans laquelle il se moquait à
plaisir de ceux à qui il n'aurait dû témoigner que de la
reconnaissance. M. Asselin voulant réprimer chez son élève une licence
qui pouvait lui faire du tort, obtint du lieutenant de police de
détenir quelque temps La Harpe au Fort-l'Évêque. Pendant sa
captivité, le jeune poëte composa ses _Héroïdes_, qui eurent un succès
médiocre, mais dont la préface fut trouvée impudente parce qu'il y
jugeait avec un sans-gêne nullement convenable à son âge, du mérite
des auteurs anciens et modernes. Un peu châtié de ses témérités
premières, La Harpe baissa le ton et donna son _Comte de Warwick_.
Bientôt le naturel reprenant le dessus, il annonça une nouvelle
tragédie, celle de _Timoléon_ qui, disait-il, devait faire _fondre le
cœur_ de tous les heureux qui pourraient l'entendre. Cette
outre-cuidance suscita une cabale des plus sérieuses. On était indigné
de ce ton de morgue et de despotisme littéraire. _Timoléon_ parut en
1764, et ne répondit pas aux espérances que l'on avait conçues des
talents dramatiques de l'auteur. Les trois premiers actes néanmoins
furent applaudis, mais le quatrième parut fort mauvais et le cinquième
détestable! A la fin de la pièce le parterre se divisa en deux partis,
celui des _applaudisseurs_ et celui des _siffleurs_. Un plaisant dit
que La Harpe n'avait pas assez de _reins_ pour porter un si lourd
fardeau, ni assez de _fond_ pour fournir une course tout entière.
A l'occasion de cette tragédie, on inséra la lettre suivante dans
_l'Année littéraire_:
«Les jours de pièces nouvelles, il se commet un monopole criant sur
les billets du parterre. Il est de fait qu'aujourd'hui, à _Timoléon_,
on n'en a pas délivré la sixième partie au guichet. On voyait de
toutes parts les garçons de café, les savoyards, les cuistres du
canton, rançonner les curieux et agioter sur nos plaisirs. Les plus
modérés voulaient tripler leur mise, et le taux de la place était
depuis trois livres jusqu'à six francs. Par là, l'homme de lettres peu
à son aise, est privé d'un spectacle particulièrement fait pour lui.
Il n'est pas possible que dans le très-petit nombre de billets qu'on
distribue, il soit assez heureux pour s'en procurer un, à moins qu'il
ne s'expose à recevoir cent coups de poing, à faire déchirer ses
habits, à être écrasé lui-même par la foule des gens du peuple qui
obsèdent la grille. Le magistrat, citoyen éclairé, vigilant, qui
préside à la police, ignore sans doute ce désordre, qui ne peut
provenir que d'une intelligence sourde entre les subalternes de la
Comédie et les agents de leur cupidité. Il ne serait peut-être pas
difficile de rompre cette intelligence, non plus que d'interdire
l'accès du guichet à cette canaille qui l'assiége et qui empêche les
honnêtes gens d'en approcher.»
Ceci était écrit en 1764; nous sommes en 1864, voilà juste un siècle
que les plaintes contenues dans cette lettre curieuse ont été faites,
et, loin que les choses se soient améliorées, elles n'ont fait
qu'empirer. Les jours de premières représentations, ce n'est plus
trois livres, six livres que se paient des places, mais 20, 25, 30
francs et plus. Il est vrai qu'on ne se donne même presque plus la
peine, ces jours-là, d'ouvrir le _guichet_, ce serait chose assez
inutile, tout est enlevé, distribué, vendu, colporté longtemps à
l'avance. On a trafiqué des moindres places; nous ne parlerons pas du
parterre; ainsi que nous aurons l'occasion de le dire, le _parterre_
est rayé, dans la plupart de nos théâtres, du nombre des vivants; le
peu de places qu'on y a laissées est réservé à messieurs les
chevaliers du lustre, auprès desquels le vrai public se soucie peu de
se trouver; les loges des premières et des avant-scènes sont pour les
femmes que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de _petites-dames_ ou
de _cocottes_, quelquefois pour des actrices non moins petites-dames
et non moins cocottes; les fauteuils, pour ceux qu'on appelle les
gandins ou pour les critiques de la presse grande et petite; restent
les loges des secondes et des troisièmes dont personne ne se soucie et
qui incombent habituellement aux femmes de chambre et aux domestiques
de bonne maison.
En 1765, La Harpe fit jouer la tragédie de _Pharamond_, qu'il n'avait
pas fait connaître comme étant de lui. L'auteur ayant été demandé à la
fin de la première représentation, l'acteur chargé d'annoncer vint
dire que le poëte qui avait composé la tragédie de _Pharamond_ venait
de sortir. On lui demanda le nom.--Personne de nous ne le connaît,
reprit-il avec une naïveté magnifique. Alors une jeune et jolie femme,
impatientée, se lève, et se tournant vers le parterre elle
s'écrie:--«Si j'avais l'honneur d'être le parterre, je ne cesserais de
crier que l'auteur n'eût paru.»
L'année suivante, La Harpe donna la tragédie de _Gustave Vasa_, et, en
1769, _Mélanie_, drame en trois actes et en vers, qui ne fut
représenté que sur des théâtres de société.
Beaucoup plus tard, vers la fin de 1775, cet auteur fit jouer à
Fontainebleau la tragédie de _Menzikoff_, montée avec un luxe de
décors et d'habillements digne des hauts personnages devant lesquels
la pièce était donnée. Le Roi, la Reine, les princes, les
ambassadeurs, une foule d'étrangers de distinction, de Russes
principalement, assistaient à cette représentation. Les acteurs firent
de leur mieux; mais, malgré toutes ces chances favorables, _Menzikoff_
parut médiocre aux spectateurs indulgents, mauvais aux gens
difficiles, d'un noir ridicule et fatigant à tout le monde.
Lorsqu'en 1776 La Harpe occupa le fauteuil académique, on lui adressa
les vers suivants:
Funeste et glorieux fauteuil,
Toi, du talent le trône et le cercueil,
De ta vertu soporifique,
Sur le pauvre _Bébé_ répands l'heureux effet:
Endors-le moi d'un sommeil léthargique,
Pour être plus sûr de ton fait,
Avec _Gustave_, _Mélanie_,
Et des _Conseils_ la froide rapsodie.
Il faut rembourrer ton coussin;
Apprête-toi, voici le petit nain!
On le passe de main en main,
Il est niché! Gloire à l'Académie.
Là, du fauteuil, l'assoupissant génie,
Vient d'opérer, il saisit le bambin.
Ah! n'allez pas troubler sa paix profonde:
N'est-il pas juste, amis, qu'il dorme enfin
Après avoir endormi tout le monde!
Pour comprendre cette plaisanterie, il faut qu'on sache que Fréron
avait souvent comparé La Harpe au petit nain du roi de Pologne, que
l'on appelait _Bébé_, et cela à cause de la petite taille, du petit
orgueil et des petites colères du littérateur, défauts que ledit
littérateur possédait, comme le nain, au plus haut degré.
En 1772, on fit encore sur La Harpe, ou plutôt sur son nom, l'espèce
de charade suivante:
J'ai sous un même nom trois attributs divers,
Je suis un instrument, un poëte, une rue;
Rue étroite, je suis des pédants parcourue;
Instrument, par mes sons je charme l'univers;
Rimeur, je t'endors par mes vers.
XX
LA COMÉDIE A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV ET AU COMMENCEMENT DE CELUI
DE LOUIS XVI
Le drame prend de l'extension.--Mme DE GRAFIGNY.--Son
histoire.--Son drame de _Cénie_.--Celui de _la Fille
d'Aristide_.--Vers qu'on lui adresse.--CHAMPFORT.--_La Jeune
Indienne_ (1764).--Peu de succès de ce drame.--Anecdote.--_Le
Marchand de Smyrne_ (1775).--CARON DE BEAUMARCHAIS.--Son
premier drame d'_Eugénie_ (1767).--Vers qu'on adresse à
l'auteur.--_Les Deux Amis_ ou _le Négociant de Lyon_.--Bons
mots.--Mot spirituel de Mlle Arnoux.--_Le Barbier de
Séville._--Anecdote.--Beaumarchais mis au
Fort-l'Évêque.--Arrêt.--Vers.--Mémoires sur
Marin.--_Ques-à-co._--Coiffure de ce nom.--La pièce du _Barbier
de Séville_, jouée en 1775.--Singulier jugement sur cette
pièce.--Son succès.--_Les Battoirs._--Préface du _Barbier de
Séville_.--Jugement de Palissot sur Beaumarchais.
Le genre appelé _Comédie larmoyante_, que nous désignons aujourd'hui
sous le nom de _drame_, et dont la naissance remonte au milieu du
règne de Louis XV, prit une nouvelle extension pendant les quelques
années de celui du malheureux Louis XVI. Avant de parler de l'un des
auteurs qui ont donné la plus grande célébrité à la _tragédie
bourgeoise_, Caron de Beaumarchais, disons un mot d'une femme de
beaucoup d'esprit qui composa deux pièces de ce genre, madame de
Grafigny, et d'un auteur qui eut de la réputation, Champfort.
Françoise d'Issembourg d'Happoncourt de Grafigny, fille d'un major de
la gendarmerie du duc de Lorraine et d'une petite-nièce du fameux
Callot, mariée à François Hugot de Grafigny, chambellan du prince,
vécut quelque temps avec son époux, homme violent auprès duquel elle
fut souvent en danger. Séparée juridiquement, elle perdit enfin son
mari, mort en prison, et libre de ses chaînes vint à Paris avec
mademoiselle de Guise, destinée au maréchal de Richelieu. Elle écrivit
d'abord pour un recueil une jolie nouvelle espagnole intitulée: _Le
mauvais exemple produit autant de vertus que de vices_, puis elle fit
ses _Lettres péruviennes_ qui illustrèrent son nom et eurent un
immense retentissement. Enfin elle composa son drame de _Cénie_ qui,
après _Mélanide_ dont nous avons parlé, fut jugée la meilleure pièce
dans le genre attendrissant. Elle donna ensuite _la Fille d'Aristide_
qui eut moins de succès. Un jugement sain, un esprit modeste, un cœur
sensible et bienfaisant, un commerce doux, lui avaient acquis des
amitiés solides. Son cœur plein de délicatesse était malheureusement
trop accessible au chagrin que lui causaient la plus légère critique,
l'épigramme la plus innocente. Elle l'avouait de bonne foi. Elle est
aussi l'auteur d'une petite comédie en un acte et en prose intitulée
_Phasa_.
Le sujet de _Cénie_, comédie en cinq actes et en prose, est le même
que celui de _Tom-Jones_.
La chute de son second drame, _la Fille d'Aristide_ (1758), causa la
mort de son auteur. Trop impressionnable pour soutenir cette petite
disgrâce, elle en fit une maladie qui la mena au tombeau.
On lui adressa les vers suivants:
Bonne maman de la gente Cénie,
A cinquante ans vous fîtes un poupon:
On applaudit, on le trouva fort bon:
On passe un miracle en la vie.
Mais, d'un effort moins circonspect,
Sept ans après tenter même aventure,
Et travailler encor dans le goût grec;
Pardon! maman, si la phrase est trop dure;
Je le dis, sauf votre respect,
C'est de tout point vouloir forcer nature.
On prétend que madame de Grafigny a composé plusieurs jolies pièces,
représentées à Vienne par les enfants de l'Empereur. Ce sont des
sujets simples et moraux, à la portée de l'auguste jeunesse qu'elle
voulait instruire. L'Empereur et l'Impératrice la comblèrent de
présents. Elle a aussi écrit un acte de féerie intitulé _Azor_, et
qu'on la détourna de donner aux comédiens.
DE CHAMPFORT a produit les deux drames de _la Jeune Indienne_ et du
_Marchand de Smyrne_, qui, l'un et l'autre, sont écrits avec facilité
et élégance.
La première représentation de _la Jeune Indienne_ eut lieu le 30 avril
1764, à la réouverture du Théâtre-Français. A la suite d'un compliment
assez fastidieux prononcé par l'acteur Auger, on joua _Héraclius_,
puis la pièce de Champfort, auteur alors fort jeune, puisqu'il n'avait
pas vingt et un ans.
On fondait des espérances sur cette comédie; mais le public fut assez
désappointé de ne trouver, au lieu d'une pièce bien charpentée, que
huit scènes copiées de l'anglais (_l'Histoire d'Inkle et de Yarico_),
scènes que le poëte français n'avait pas même travaillées avec soin
sous le rapport de l'intrigue et du plan.
Nous aurions passé sous silence cette petite pièce, qui n'en est pas
une, sans le fait qui se produisit. On avait peu et légèrement
applaudi pendant la représentation; cependant, vers la fin, les
partisans de l'auteur, voulant faire une ovation à leur ami,
s'avisèrent de le demander. Cela parut plaisant, et d'autres voix, par
dérision, se mêlèrent à ces amis maladroits, véritables ours de la
fable. Le bruit prenant de l'extension au parterre, les loges,
l'amphithéâtre, l'orchestre, au lieu de sortir de la salle, restèrent
pour voir le dénoûment de la cohue et l'apaisement du brouhaha. Les
comédiens, qui d'abord n'avaient pas fait grande attention à la
demande du public, la prenant pour une plaisanterie, feignirent de se
donner quelque mouvement pour chercher Champfort. Ce dernier, ayant la
conscience de son œuvre, refusa de paraître, et Molé vint dire qu'on
ne pouvait le trouver. Alors ce fut un tapage infernal, et les
comédiens firent tomber la toile, insolence que jusqu'alors on ne
s'était jamais permise dans un cas semblable, et que le parterre
toléra, à la grande stupéfaction du public élevé et peut-être encore
plus à l'étonnement de ceux qu'on appelait alors les _histrions_.
Champfort fut plus heureux avec _le Marchand de Smyrne_ (1775), qui
eut beaucoup de succès. Malheureusement pour lui, un beau jour un de
ses envieux déterra une vieille tragédie de _Mustapha et Zéangir_, de
M. Belin, jouée soixante-dix ans avant la représentation du
_Marchand_, et qui avait un grand air de famille avec cette dernière.
Quoi qu'il en soit, ce drame fit époque.
Nous terminerons ce qui a trait à la Comédie-Française par une
appréciation et des anecdotes sur le célèbre CARON DE BEAUMARCHAIS,
auteur remarquable, remarqué, attaqué et défendu avec acharnement dans
les mémoires du temps, qui a laissé de beaux drames et la réputation
incontestée d'homme d'infiniment d'esprit.
La première pièce ou drame que Beaumarchais donna au théâtre, fut, en
1767, _Eugénie_, en cinq actes et en prose. La première représentation
fut orageuse, surtout aux deux derniers actes. Les trois premiers
avaient été applaudis. A la seconde représentation, ce drame reprit
faveur; les femmes y trouvaient de l'intérêt et y revinrent. Le fond
du sujet est puisé dans _Clarisse_ et dans _l'Aventure du comte de
Belflor_, racontée dans le _Diable Boiteux_. Quelques scènes sont
imitées de celles du _Généreux ennemi_, comédie de Scarron, et du
_Point d'honneur_, de Lesage.
Lorsque la pièce fut imprimée, elle parut avec une préface des plus
_singulières_ et qui, comme tout ce qui est _singulier_ en France,
lui attira de la vogue.
C'est à l'_Eugénie_ de Beaumarchais qu'il faut fixer l'époque du
changement du mot comédie en celui de _drame_, pour les pièces du
genre larmoyant. Avant cet auteur, le mot drame n'était pas employé
d'une façon aussi radicale et aussi absolue; ainsi les pièces de La
Chaussée, de Saurin, prenaient encore le nom de comédie.
Beaumarchais, lorsqu'il fit paraître _Eugénie_, était déjà célèbre par
ses Mémoires plaisants, publiés par suite de son procès avec madame
Goëtzmann, ce qui donna lieu aux vers qu'on va lire:
Cher Beaumarchais, sur tes écrits,
En deux mots, voici mon avis:
Donne au palais ton _Eugénie_,
Tes _factums_ à la Comédie.
Quelques années plus tard, Beaumarchais fit jouer son second drame,
_les Deux Amis_ ou _le Négociant de Lyon_. Ce drame, comme le
précédent, eut ses admirateurs et ses contradicteurs. A l'une des
représentations, au beau milieu de l'_imbroglio_ assez diffus de la
pièce, un plaisant s'écria du fond du parterre: _Le mot de l'énigme au
prochain Mercure!_ Cette boutade prouve que les charades, logogriphes
et énigmes, placés à la fin de certains journaux, ne sont pas
d'invention récente.
Il paraît que peu de jours après l'apparition sur la scène française
des _Deux Amis_, l'auteur se trouvant à l'Opéra, dans le foyer,
eut l'imprudence de faire remarquer, d'un ton dégagé et dédaigneux,
à la spirituelle Arnoux (qu'on appelait le Piron femelle, à cause
de ses réponses et de ses saillies), combien ce théâtre était
délaissé.--Voilà, ajouta-t-il, une très-belle salle; mais vous n'aurez
personne à votre _Zoroastre_.--Pardonnez-moi, lui dit l'actrice, vos
_Deux Amis_ nous en enverront.
Les acteurs de la Comédie-Française donnèrent onze représentations du
drame de Beaumarchais, et cependant ne voulurent pas qu'il en retirât
ses honoraires, ce qui devint le sujet de Mémoires, de réclamations et
d'une question de principe soulevée déjà par Sédaine.
La pièce de Beaumarchais qui fit le plus de bruit dans le monde des
lettres et dans le monde élevé fut le _Barbier de Séville_. Longtemps
elle ne put être représentée, et voici pourquoi:
L'auteur était très-lié avec le duc de Chaulnes, lequel duc avait une
fort belle maîtresse nommée Mesnard. Beaumarchais, homme d'esprit,
aimable, insinuant auprès des femmes, acquit bientôt une certaine
intimité avec la maîtresse du grand seigneur. Ce dernier finit par
ressentir une jalousie telle qu'il voulut tuer M. Caron. Il le
provoqua; on convint qu'on se battrait en présence du comte de La
Tour-du-Pin, pris pour juge du combat; mais le comte n'ayant pu se
rendre sur l'heure à l'invitation, la tête du duc de Chaulnes s'exalta
à tel point, chez son rival même, qu'il voulut le tuer dans sa propre
maison. Beaumarchais fut obligé de se défendre à coups de pied et à
coups de poing. Son adversaire était un des plus vigoureux
personnages de France, et il commençait à l'assommer lorsque
heureusement les domestiques intervinrent; il était temps. Le guet, le
commissaire arrivèrent à leur tour, on dressa procès-verbal de cette
scène tragi-comique. On donna un garde au battu pour le garantir des
fureurs du duc dont on chercha à guérir la tête.
Le plus plaisant de l'aventure, c'est que comme si l'on n'eût pas
voulu faire mentir le vieux proverbe: _Les battus paient l'amende_,
Beaumarchais fut mis au Fort-l'Évêque pour ne s'être pas exactement
conformé à l'invitation que lui avait envoyée le duc de la Vrillière
de ne pas sortir de sa maison avant la détention du duc de Chaulnes.
En outre, l'auteur du _Barbier de Séville_ ayant lancé un Mémoire
extrêmement vif qui avait déplu à la maison de Luynes, l'on exigea la
punition de cette impudence. Du reste, comme Beaumarchais était assez
impertinent, ne doutait de rien, il était généralement détesté, avait
beaucoup d'ennemis, et quoique dans la circonstance dont nous parlons,
les torts ne fussent pas de son côté, on ne le plaignit nullement des
vexations qu'il éprouva et l'on ne fit qu'en rire.
Un arrêt étant intervenu contre Beaumarchais, dont le nom réel était
Caron, on adressa au tribunal le plaisant quatrain suivant:
O vous qui lancez le tonnerre,
Quand vous descendrez chez Pluton,
Prenez votre chemin par terre,
Vous serez mal menés dans la barque à Caron.
Au nombre des Mémoires publiés par Beaumarchais, s'en trouvait un
dirigé contre le sieur Marin. Ce factum fit beaucoup de bruit; il
était plaisant et spirituel, et se terminait ainsi: «Écrivain
éloquent, causeur habile, gazetier véridique, journalier de pamphlets,
s'il marche il rampe comme un serpent, s'il s'élève il tombe comme un
crapaud. Enfin, se traînant, gravissant, et par sauts et par bonds,
toujours ventre à terre, il a tant fait par ses jérémies, que nous
avons vu de nos jours le corsaire allant à Versailles, tiré à quatre
chevaux sur la route, portant pour armoiries aux panneaux de son
carrosse, dans un cartel en forme de buffet d'orgue, une renommée en
champ de gueule, les ailes coupées, la tête en bas, raclant de la
trompette marine, et pour support une figure dégoûtée représentant
l'Europe; le tout embrassé d'une soutanelle doublée de gazettes et
surmonté d'un bonnet carré, avec cette légende à la houpe: «Ques-à-co?
Marin.» Le ques-à-co, dicton provençal voulant dire: «Qu'est-ce que
cela?» fit fureur et plut si fort à la Dauphine lorsqu'elle lut ce
Mémoire, qu'elle l'adopta et le répéta souvent. Il devint un quolibet,
un mot de Cour. Une marchande de modes imagina de profiter de la
circonstance et inventa une coiffure qu'elle appela un _quesaco_.
C'était un panache en plumes que les jeunes femmes, les élégantes,
portaient sur le derrière de la tête, et qui, ayant été fort bien reçu
par les princesses, surtout par la trop célèbre comtesse Dubarry,
acquit une faveur superbe et devint la coiffure à la mode.
Enfin, en février 1775, le fameux _Barbier de Séville_ fit son
apparition sur la scène française; mais il n'eut pas alors le succès
qu'il obtint depuis. Il y avait à la première représentation une telle
foule et si peu d'ordre pour la distribution des billets et l'entrée
du théâtre, que des malheurs réels furent sur le point d'avoir lieu.
Voici le singulier jugement qu'on trouve dans un auteur de l'époque
sur cette pièce: «Elle n'est qu'un tissu mal ourdi de tours usés au
théâtre pour attraper les maris ou les tuteurs jaloux. Les caractères,
sans aucune énergie, point assez prononcés, sont quelquefois
contradictoires. Les actes, extrêmement longs, sont chargés de scènes
_oisives_, que l'auteur a imaginées pour produire de la gaieté, et qui
n'y jettent que de l'ennui. Le comique de situation est ainsi
totalement manqué, et celui du dialogue n'est qu'un remplissage de
trivialités, de turlupinades, de calembours, de jeux de mots bas et
même obscènes; en un mot, c'est une _parade_ fatigante, une _farce_
insipide, indigne du Théâtre-Français... L'auteur a soutenu cette
chute avec son impudence ordinaire; il espère bien s'en relever et
monter aux nues dimanche, où elle doit être jouée pour la seconde
fois.»
En effet, le 1er mars, _le Barbier de Séville_ fut porté aux nues. Le
critique dont nous avons cité l'appréciation peu judicieuse, parlant
de ce succès, s'écrie:--«_Les battoirs_, comme les appelle le sieur
Caron lui-même dans sa pièce, l'ont parfaitement bien servi. Il y
désigne, sous cette qualification burlesque, cette valetaille des
spectacles, qui gagne ainsi ses billets de parterre par des
applaudissements mendiés et des battements de mains perpétuels. Il a
réduit sa pièce en quatre actes, ce qui la rend moins longue, moins
ennuyeuse, et ce qui a fait dire qu'il se mettait _en quatre_ pour
plaire au public. On a dit encore mieux, qu'il aurait plutôt dû mettre
ses quatre actes en pièces. Jeu de mots qui, en indiquant le respect
qu'il aurait dû avoir pour la décision du public, désigne le principal
défaut de son ouvrage, où il n'y a ni suite, ni cohérence entre les
différents actes.»
Nous terminerons cette série d'anecdotes sur Beaumarchais, par ce
qu'on lit sur la préface du _Barbier de Séville_, dans les _Mémoires
Secrets_, et par le jugement de Palissot, sur l'auteur et ses
ouvrages, après l'apparition sur la scène de ses deux premiers drames.
Voici d'abord ce qu'on trouve dans Bachaumont:
«Le sieur Beaumarchais vient de faire imprimer son _Barbier de
Séville_, comédie en quatre actes, représentée et tombée sur le
théâtre de la Comédie-Française, le 23 février 1774. Telle est la
modeste annonce qu'il fait de son ouvrage. La préface répond à cette
ouverture; il se met à genoux aux pieds du lecteur, et lui demande
pardon d'oser lui offrir encore une pièce sifflée. Mais toute cette
humilité prétendue n'est qu'un persiflage, qui répond parfaitement à
l'insolence avec laquelle il a soutenu la première chute: on ne peut
nier qu'il n'y ait beaucoup d'esprit dans cette diatribe contre le
public dénigrant, fort longue, fort verbeuse, fort impertinente, où il
bavarde sur mille choses étrangères à sa comédie, où il affecte une
gaîté, une folie même, sous laquelle il cherche à déguiser sa fureur
de n'avoir pas réussi; car, malgré tout ce qu'il dit de la vigueur
avec laquelle son _Barbier_ a repris pied et s'est soutenu pendant
dix-sept représentations, il ne peut se dissimuler les petits moyens
dont il s'est servi pour cette résurrection; il sait qu'on ne revient
point de l'anathème une fois prononcé en connaissance de cause par le
goût et l'impartialité. Au reste, cette préface est écrite dans le
style de ses Mémoires, c'est-à-dire burlesque, néologue et remplie de
disparates et d'incohérences.»
On lit dans Palissot:
«On n'a encore que deux drames de cet auteur; ils sont écrits en prose
guindée et partagés en cinq actes. M. de Beaumarchais, persuadé que la
perfection est l'ouvrage du temps, et, qu'à bien des égards, notre art
dramatique est encore dans l'enfance, paraît s'occuper uniquement de
ses progrès et des moyens de plaire que Molière a eu, selon lui, le
malheur de négliger.
«Il a surpassé M. Diderot, par l'attention scrupuleuse avec laquelle
il décrit le lieu de la scène et jusqu'à l'ameublement dont il
convient de le décorer. Il a la bonté de noter, avec le même soin, les
différentes inflexions de voix, les gestes, les positions réciproques
et les habillements de ses personnages.