«On fit paraître une traduction de deux comédies de Goldoni, à la tête

de laquelle on mit une épigraphe latine, du style du _Portier des

Chartreux_, et deux épîtres dédicatoires insolentes, où l'on

outrageait deux dames du premier rang qui m'honoraient de leur

bienveillance. On y faisait une parodie injurieuse pour elles, de

l'épître dédicatoire de mes _Petites Lettres sur de grands

philosophes_. La main d'où partait cette atrocité ne demeura pas

inconnue. On s'était flatté que ces deux dames, fâchées d'avoir été

compromises à mon occasion, cesseraient de me recevoir et

m'abandonneraient à mon infortune. Cette noirceur philosophique eut un

effet tout opposé, elle ne tourna qu'à la confusion et à l'opprobre de

celui qui l'avait conçue; et si ce fut principalement pour venger la

raison et les mœurs, que je fis depuis la comédie _des Philosophes_,

je ne désavoue point que le désir de venger ces dames ne fût aussi

entré dans mon projet.»

Les comédiens, et surtout mademoiselle Clairon, avaient d'abord refusé

_les Philosophes_, parce qu'on y trouvait des personnalités; mais,

comme l'auteur était très-protégé, des ordres positifs prescrivirent

de jouer sa pièce. De temps immémorial on n'avait vu un tel concours

de monde à une première représentation. Jamais les chefs-d'œuvre de

nos poëtes n'avaient remué tant de monde et autant de passions, ni

fait autant de bruit. Une fermentation générale régnait dans Paris.

Lorsque le public se fut casé tant bien que mal, l'acteur Bellecour

vint faire un compliment et l'on commença. La comédie de Palissot fut

écoutée d'un bout à l'autre, ce que l'auteur et ses amis n'espéraient

pas. Elle fut applaudie en certains endroits, ce qui les étonna encore

plus.

Lorsque Voltaire en eut pris connaissance, il écrivit à Palissot une

lettre moitié gaie moitié chagrine, ce qui fit dire à une femme

d'esprit:

«Monsieur de Voltaire ne pardonnera jamais à l'auteur des

_Philosophes_ d'avoir battu sa _livrée_.»

On raconte, à propos de cette pièce, que dans une lecture faite dans

une maison particulière, l'auteur, arrivé au passage où Cidalise dit à

sa fille qu'elle l'aime en qualité d'_être_, fut interrompu par les

bruyants éclats de rire d'un des auditeurs qui s'écriait: «Oh! je

rirai longtemps d'une mère qui prend sa fille pour un arbre (_un

hêtre_).»

Dans l'opéra comique intitulé _le Procès des ariettes et des

vaudevilles_, on trouve ce couplet relatif aux _Philosophes_ de

Palissot:

Quoique son but lui fasse honneur,

Nous conseillons à cet auteur,

S'il veut que son nom s'éternise,

De prendre un pinceau moins hardi,

Et d'avoir toujours pour devise:

_Sublato jure nocendi_.

Cette comédie fit des _monceaux_ d'ennemis à Palissot. Il avait eu le

courage d'attaquer non pas un seul personnage ridicule ou vicieux,

mais une secte nombreuse, puissante, accréditée. Elle avait donc une

importance plus grande encore que toutes les comédies parues depuis le

_Tartuffe_, et jusqu'alors aucune ne pouvait lui être assimilée.

Comme on reprochait beaucoup à Palissot de sacrifier la gaieté à la

finesse, dans ses comédies, il imagina d'emprunter aux _Mille et une

Nuits_ le sujet du _Barbier de Bagdad_. Il fit jouer en société cette

charmante pièce, dans laquelle il avait jeté toute la folie dont cette

bagatelle était susceptible, afin de bien prouver qu'il était en état

de faire rire aussi bien que de plaire. Il est à regretter que cette

jolie bluette n'ait pas été mise au théâtre, quand elle parut.

En 1770, Palissot composa dans le plus grand secret une comédie en

trois actes et en vers, intitulée: _l'Homme dangereux_. Il en traça le

caractère principal d'après l'idée ingénieuse que ses ennemis avaient

cru donner de sa personne dans une foule de brochures calomnieuses. Il

fit ensuite répandre le bruit que c'était une satire sanglante contre

lui et qu'il en était fort affecté. La pièce fut reçue unanimement par

les comédiens qui étaient dans le secret. Elle devait être donnée le

samedi 16 juin 1770; mais au moment de la représenter, un ordre de la

police la défendit. Palissot la fit jouer à son théâtre particulier

d'Argenteuil, et lui-même voulut remplir le rôle de l'homme dangereux.

Ce qui, probablement, avait engagé Palissot à agir de ruse pour faire

recevoir et jouer sa pièce, c'est qu'il avait appris que l'année

précédente, l'Académie française n'avait pas craint de le mettre, de

son autorité privée, hors de concours pour le prix qui devait être

décerné au meilleur éloge de Molière.

Il est assez curieux de voir comment un auteur de cette époque, peu

partisan de Palissot, parle de cette affaire. Voici ce qu'il dit:

«Quoique les juges, pour éviter les tracasseries d'une publicité

prématurée, soient fort secrets sur leurs délibérations, il est

toujours quelques membres plus indiscrets ou plus aisés à pénétrer,

qui laissent transpirer quelque chose. On prétend qu'une pièce entre

autres a attiré l'attention de la compagnie, mais que sur un soupçon

qu'elle pourrait être du sieur Palissot, on l'a mise à l'écart, pour

ne la point couronner, quel qu'en fût le mérite, si elle était

réellement de cet auteur. Les académiciens croient pouvoir en cette

occasion s'élever au-dessus des règles ordinaires, et exclure du

concours un aspirant indigne par ses mœurs et par sa conduite,

d'entrer dans la carrière. Il faut se rappeler, ou plutôt on ne peut

oublier, avec quelle impudence le sieur Palissot s'est adjugé le rôle

d'Aretin moderne, et a versé le fiel de la satire sur les personnages

les plus illustres de la philosophie et de la littérature. Par le

scandale de la comédie des _Philosophes_ et de son poëme de _la

Dunciade_, il s'est condamné lui-même au triste et infâme rôle de

médire dans les ténèbres du reste de ses confrères. Personne n'a

daigné lui faire l'honneur de lui répondre, et son dernier ouvrage,

quoique bien fait dans son genre, et très-digne d'observations et de

critiques, n'a pas même reçu les honneurs de la censure.»

Une comédie de Palissot, celle des _Courtisanes_, devait remuer un

autre monde. Le sujet était aussi hardi que celui des _Philosophes_.

L'auteur la lut aux comédiens assemblés au nombre de treize, en avril

1775. Sept voix furent pour la réception, trois pour le refus, sans

motiver les raisons, trois pour le rejet comme étant contraire aux

mœurs. Palissot réclama, disant que ce n'était point aux comédiens à

se prononcer relativement à ce dernier point de vue, mais à la police.

Ayant obtenu une approbation de la police par Crébillon, alors chargé

des fonctions de censeur, il exigea une nouvelle assemblée.

Vingt-quatre comédiens du Théâtre-Français se trouvèrent réunis, et la

comédie des _Courtisanes_ fut rejetée par dix-neuf voix contre cinq.

Les acteurs déclarèrent en outre qu'ils refusaient la pièce parce

qu'elle manquait d'action, d'intérêt, d'intrigue. Tout cela était

faux, Palissot furieux en appela de cet inique jugement au public, en

faisant imprimer sa comédie; en outre, il se mit bien avec le clergé,

et l'archevêque lui-même prit fait et cause pour qu'on représentât

cette nouvelle école de mœurs. En attendant, l'auteur, qui avait un

esprit des plus satiriques, se moqua des comédiens dans une épître

pleine de sel, intitulée: _Remercîments des demoiselles du monde aux

demoiselles de la Comédie-Française à l'occasion des Courtisanes_,

comédie. Madame Préville fut la plus attaquée dans ce _factum_, des

plus curieux et des plus amusants.

Mais si Palissot censura les vices du jour, il se montra en

compensation fort plat adulateur de _la maîtresse du roi_. Voulant

célébrer la convalescence de madame de Pompadour, il lui envoya

effrontément le compliment ci-dessous:

Vous êtes trop chère à la France,

Aux Dieux des arts et des amours,

Pour redouter du sort la fatale puissance:

Tous les Dieux veillaient sur vos jours,

Tous étaient animés du zèle qui m'inspire;

En volant à votre secours,

Ils ont affermi leur empire.

Il est difficile de pousser plus loin la flatterie.

Le temps était venu où La Chaussée allait trouver des imitateurs, où

la tragédie bourgeoise, autrement appelée drame, s'apprêtait à envahir

la scène, même la scène du Théâtre-Français, en attendant la

construction de salles spéciales pour le genre nouveau.

SAURIN, que nous appellerons le _second_ de La Chaussée, vint, de 1760

à 1774, donner sa _Blanche et Guiscard_, son _Orpheline léguée_ et son

fameux _Bewerley_, pièces ou drames qui firent dire, fort

spirituellement, à un prince, peu amateur de la tragédie

bourgeoise:--«Je déteste le drame; il me choque autant que si un

peintre s'avisait de représenter _Minerve_ en _pet-en-l'air_.»

Ce fut en septembre 1763 que le Théâtre-Français donna la première

représentation de _Blanche et Guiscard_, imitée de l'anglais, dont le

sujet, puisé dans _Gil Blas_ par Tompson, auteur des _Saisons_, fut

mis sur notre scène par Saurin. Ce drame ne fit pas d'abord fortune.

Il est vicieux dans ses caractères, dans sa forme. Mademoiselle

Clairon, cependant, à la représentation suivante, se montra si

supérieure, qu'elle enleva les applaudissements. L'auteur, en sortant,

lui envoya ce quatrain:

Ce drame est ton triomphe, ô sublime Clairon:

Blanche doit à ton art les larmes qu'on lui donne;

Et j'obtiens à peine un fleuron

Quand tu remportes la couronne.

En novembre 1765, Saurin fit jouer un second drame, _l'Orpheline

léguée_ ou _l'Anglomanie_, en trois actes et en vers libres. Le trait

du citoyen de Corinthe qui, en mourant, lègue à son ami le soin de

soutenir sa femme et sa fille, avait déjà fourni à Fontenelle le sujet

du _Testament_. Il donna celui de _l'Orpheline_ à Saurin. Cette pièce

avait un but, celui de corriger les Français d'un ridicule fort en

vogue à cette époque et qu'on a vu reparaître bien souvent depuis:

l'admiration exclusive de quelques personnes chez nous, pour tout ce

qui se fait, se dit, se pense de l'autre côté du détroit. Les deux

premiers actes renfermaient des scènes plaisantes, spirituelles et

ingénieuses, mais le troisième fut trouvé long, diffus et ennuyeux.

L'auteur vit le défaut de la cuirasse et fit des coupures qui

rendirent le drame très-agréable.

Trois années plus tard, en 1768, parut un nouveau drame de Saurin,

drame qui eut un grand retentissement, _Bewerley_ ou _le Joueur_,

imité de l'anglais. Il eut un succès immense à Paris. En province,

notamment à Toulouse, où l'on voulut le voir jouer, le public fut si

impressionné de la scène dans laquelle le joueur, à deux reprises

différentes, est prêt à tuer son fils pour lui éviter les chagrins de

la vie, qu'il sortit du théâtre en poussant un cri d'horreur. Quelques

hommes seulement, au cœur plus dur, étaient restés jusqu'à la fin du

drame et crièrent aux acteurs:--«Adoucissez le cinquième acte si vous

voulez que nous puissions revenir.»

Cette pièce de _Bewerley_ fut imitée depuis et en partie reproduite

dans celle assez récente de _Trente ans ou la Vie d'un joueur_.

On envoya à Saurin les vers ci-dessous:

Grâces à l'anglomanie, enfin sur notre scène,

Saurin vient de tenter la plus affreuse horreur;

En bacchante on veut donc travestir Melpomène.

Racine m'intéresse et pénètre mon cœur

Sans le broyer, sans glacer sa chaleur.

Laissons à nos voisins leurs excès sanguinaires.

Malheur aux nations que le sang divertit!

Ces exemples outrés, ces farces mortuaires,

Ne satisfont ni l'âme ni l'esprit.

Les Français ne sont point des tigres, des féroces,

Qu'on ne peut émouvoir que par des faits atroces.

Dérobez-nous l'aspect d'un furieux.

Ah! du sage Boileau suivons toujours l'oracle!

Il est beaucoup d'objets que l'art judicieux

Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.

Loin en ce jour de crier au miracle,

Analysons ce chef-d'œuvre vanté:

Un drame tantôt bas, et tantôt exalté,

Des bourgeois ampoulés, une intrigue fadasse,

Un joueur larmoyant, une épouse bonasse.

Action paresseuse, intérêt effacé,

Des beautés sans succès, le but outrepassé,

Un fripon révoltant, machine assez fragile,

Un homme vertueux, personnage inutile,

Qui toujours doit tout faire et qui n'agit jamais.

Un vieillard, un enfant, une sœur indécise,

Pour catastrophe, hélas! une horrible sottise,

Force discours, très-peu d'effets,

Suspension manquée, on sait partout d'avance

Ce qui va se passer. Aucune vraisemblance

Dans cet acte inhumain, ni dans cette prison,

Où Bewerley, d'une âme irrésolue,

Deux heures se promène en prenant son poison,

Sans remarquer son fils qui lui crève la vue,

Ce qu'il ne voit qu'afin de l'égorger.

D'un monstre forcené le spectacle barbare

Ne saurait attendrir, ne saurait corriger;

Nul père ayant un cœur ne peut l'envisager.

Oui, tissu mal construit et de tout point bizarre,

Tu n'es fait que pour affliger.

Puisse notre théâtre, ami de la nature,

Ne plus rien emprunter de cette source impure.

Saurin avait une femme charmante; on prétendit qu'il l'avait prise

pour modèle dans madame Bewerley de son drame, et on lui écrivit:

Saurin, cette femme si belle,

Ce cœur si pur, si vertueux,

A tous ses devoirs si fidèle,

De ton esprit n'est point l'enfant heureux.

Tu l'as bien peint: mais le modèle

Vit dans ton âme et sous tes yeux!

Nous avons déjà parlé, dans notre premier volume, de DORAT, qui eut

une certaine réputation de poëte agréable et d'homme d'esprit, et qui

même obtint des succès à la Comédie-Française par quelques tragédies

et par une comédie qui le mirent fort à la mode.

On fit sur lui une très-spirituelle épigramme que voici:

Bons dieux! que cet auteur est triste en sa gaîté!

Bons dieux! qu'il est pesant dans sa légèreté!

Que ses petits écrits ont de longues préfaces;

Ses fleurs sont des pavots, ses ris sont des grimaces;

Que l'encens qu'il prodigue est plat et sans odeur!

C'est, si je veux l'en croire, un heureux petit-maître;

Mais, si j'en crois ses vers, ah! qu'il est triste d'être

Ou sa maîtresse ou son lecteur!

Dorat, en lisant ces vers, qu'on attribuait généralement au philosophe

de Ferney, répondit fort spirituellement:

Grâce, grâce, mon cher censeur,

Je m'exécute et livre à ta main vengeresse

Mes vers, ma prose et mon brevet d'auteur.

Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur;

Mais, par pitié, laisse-moi ma maîtresse.

Laisse en paix les amours, épargne au moins les miens.

Je n'ai point, il est vrai, le feu de ta saillie,

Tes agréments; mais chacun a les siens.

On peut s'arranger dans la vie,

Si de mes vers Églé s'ennuie,

_Pour l'amuser, je lui lirai les tiens_.

La réponse était charmante, et un ami de Dorat publia ce quatrain:

Non, les clameurs de tes rivaux

Ne te raviront point le talent qui t'honore,

Si tes fleurs étaient des pavots,

Tes jaloux dormiraient encore.

Dorat est certainement un des auteurs de cette époque qui fit et sur

lequel on fit le plus de pièces de vers: épigrammes, madrigaux,

poésies fugitives, satires, etc.

En 1777, peu de temps avant sa mort, on lui adressa la pièce suivante

intitulée: _Confession poétique_, par un académicien des arcades.

C'est lui-même qui est censé dire:

De petits vers pour Iris, pour Climène,

Dans les boudoirs m'avaient fait quelque nom;

Désir me prit de briller sur la scène,

Mais j'y parus sans l'aveu d'Apollon.

Là, comme ailleurs, s'achète la victoire:

A beaux deniers l'on m'a vendu la gloire;

Mieux eût valu, ma foi, qu'on m'eût berné.

Que m'ont servi tant de prôneurs à gages?

De mes succès où sont les avantages?

Un seul encore, et me voici ruiné.

Dorat, en effet, mourut dans la misère.

En 1762, parut aux Français une jolie comédie intitulée _Julie ou le

Triomphe de l'amitié_, en trois actes et en prose. L'auteur, MARIN,

sut y glisser une charmante histoire, histoire véritable du fameux

Samuel Bernard. Un grand seigneur, très-connu pour être un panier

percé, empruntant partout mais se gardant bien de jamais rendre, vint

un jour trouver le riche banquier et lui dit:--«Monsieur, je vais bien

vous étonner. Je me nomme le marquis de F..., je ne vous connais

point, et je viens vous emprunter cinq cents louis.--Pardieu,

Monsieur, lui répond aussitôt Bernard, je vais, moi, vous étonner bien

davantage, je vous connais et je vais vous prêter cette somme.»

Marin, en 1765, fit jouer encore quelques petites comédies assez

spirituelles.

ROCHON DE CHABANNES, auteur de la même époque, qui travaillait pour

les divers théâtres de Paris, donna en 1762, aux Français, la jolie

comédie en un acte et en vers, intitulée: _Heureusement_. Elle est

tirée d'un conte de Marmontel. Il y a dans la pièce une scène entre un

militaire et une jeune femme pendant laquelle l'officier dit à Marton,

la soubrette:

Verse rasade, Hébé, je veux boire à Cypris.

La jeune femme répond:

Je vais donc boire à Mars.

Le jour de la première représentation, le prince de Condé, qui

revenait de l'armée, se trouvait au théâtre; l'actrice chargée du rôle

de Madame Lisban se tourna avec grâce et respect vers le prince, et la

salle entière saisissant l'à-propos applaudit à tout rompre.

Nous parlerons plus longuement de FAVART, un de nos plus féconds

auteurs dramatiques du siècle dernier, et de sa femme, au chapitre

relatif à la Comédie-Italienne; nous dirons seulement ici qu'il fit

jouer aux Français, en 1763, une pièce qui eut un grand succès,

_l'Anglais à Bordeaux_, composée à l'occasion de la paix signée à

cette époque avec l'Angleterre. Mademoiselle d'Angeville et la célèbre

Gaussin firent dans cette jolie pièce leurs adieux au public

parisien. _L'Anglais à Bordeaux_ valut à son auteur une pension de

mille livres sur la cassette du roi, pension que lui fit avoir l'abbé

Voisenon.

Puisque l'abbé VOISENON est tombé sous notre plume, un mot sur cet

homme d'esprit, auteur plus ou moins anonyme de beaucoup de fort

jolies comédies. Les œuvres de cet auteur, qui prit toujours autant

de soin à se cacher que d'autres en mettent à se faire connaître, sont

pleines de poésie et de charme. Elles caractérisent l'homme répandu

dans le monde et l'habile écrivain. Ses tableaux sont bien tracés, ses

préceptes sont sages, le tour de ses vers est heureux, facile,

élégant; son style est brillant, naturel, solide. L'intrigue dans ses

pièces est bien conduite. En outre, on doit lui savoir beaucoup de gré

des efforts qu'il fit pour ramener la comédie aux bons et vrais

principes de l'art. Imitant l'incognito qu'il chercha toute sa vie,

nous ne citerons aucune de ses pièces, bien que le nombre en soit

assez considérable.

SÉDAINE, GOLDONI, comme Favart, sont plutôt des auteurs de théâtres

lyriques et de troisième ordre que des auteurs de la scène française.

Le premier cependant donna deux pièces aux Français, _le Philosophe

sans le savoir_ (1765) et _la Gageure imprévue_ (1768), et le second,

_le Bourru bienfaisant_ (1771). _Le Philosophe sans le savoir_,

comédie en cinq actes, devait être représentée devant la Cour le 22

octobre 1765; mais la police y trouvant différentes choses à

reprendre, entre autres, un duel autorisé par un père, exigea de

l'auteur des réductions. Sédaine ne voulut pas d'abord y consentir; on

finit par obtenir cependant quelques modifications et, après une

répétition générale devant le lieutenant de police, l'interdit fut

levé. Le public trouva la pièce de son goût.

Ce titre de _Philosophe_ nous permet de dire un mot d'une comédie

anonyme imprimée en 1762, en un acte et en prose, intitulée _les Huit

Philosophes aventuriers de notre siècle_, dont le sujet est celui-ci.

Les huit philosophes, Voltaire, Dargens, Maupertuis, Marivaux, Prévôt,

Crébillon, Mouhi, Mainvilliers, se rencontrent d'une façon tout

imprévue dans l'auberge de madame Tripandière, à l'enseigne d'Uranie,

et s'y livrent à des conversations d'un style à faire rougir le plus

médiocre auteur.

_La Gageure imprévue_, en un acte et en prose, jouée en 1768, était

plutôt une comédie de société qu'une comédie à figurer sur le

Théâtre-Français. A cette époque eut lieu une contestation des plus

vives entre _Messieurs_ de la Comédie-Française et Sédaine.

Cet auteur ayant envoyé chercher de l'argent à la caisse, fut fort

surpris quand on lui fit dire que sa pièce du _Philosophe_ étant

tombée dans les règles, il n'avait droit à rien. C'était là un petit

tour de Jarnac que les _histrions_ (comme on les appelait à cette

époque) étaient assez enclins à pratiquer, pour s'attribuer ensuite

tout le bénéfice. Sédaine leur écrivit une lettre à cheval, les

traitant avec le dernier mépris, leur jetant à la face toutes leurs

turpitudes, et se plaignant entre autres choses de ce qu'ils louaient

pour cinquante mille écus par an de petites loges dont le produit

réparti aurait dû entrer dans le calcul journalier. Indignés de ce

qu'un ancien maçon (car c'était l'état primitif de Sédaine) osât se

permettre de leur écrire de la sorte, les comédiens arrêtèrent qu'on

ne représenterait plus ses pièces. Cette affaire néanmoins fut le

prologue de la longue comédie dont Caron de Beaumarchais s'empara pour

amener, par la suite, les acteurs à composition, et les forcer à

respecter les droits trop souvent méconnus jusqu'alors, des auteurs

qui les faisaient vivre.

GOLDONI, auteur de la Comédie-Italienne, fit jouer en 1771, aux

Français, la comédie du _Bourru bienfaisant_, en trois actes et en

prose, souvent reprise à la scène et qui a créé un type que l'on

n'oubliera jamais.

LA HARPE, si célèbre par son cours de littérature et par ses nombreux

ouvrages, n'a guère fait représenter que des tragédies au

Théâtre-Français, aussi les anecdotes auxquelles ses pièces ont donné

lieu seraient-elles mieux placées au premier volume de cet ouvrage.

Une des premières compositions de La Harpe fut une espèce de

tragédie-drame, _le Comte de Warwick_, représentée en 1763, et qui fit

une grande sensation. On trouva la conduite de cette pièce pleine de

sagesse et de mérite, le style sans boursouflure et laissant loin

derrière lui le style ampoulé auquel on sacrifiait alors beaucoup

trop. Les gens de goût fondèrent de grandes espérances sur un jeune

homme de vingt-trois ans qui avait pu produire seul un pareil ouvrage.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 17 / 23 段