jouées, dans le principe, chez le duc de Chartres, plus tard duc
d'Orléans. L'une d'elles, _les Méprises_, en un acte, en vers libres
avec divertissement, représentée en 1754, avait été annoncée ainsi
dans les _Petites-Affiches_ de Paris: _Les Méprises_, comédie par
Pierre Rousseau, citoyen de Toulouse. On fit aussitôt une épigramme
sur les trois Rousseau, épigramme sanglante pour Pierre et
Jean-Jacques.
XIX
LA COMÉDIE SOUS LA SECONDE PARTIE DU RÈGNE DE LOUIS XV
BRET.--_Le Concert._.--_Le Jaloux_ (1755).--_Le Faux généreux_
(1758).--Anecdotes.--MARMONTEL.--_La
Guirlande._--Anecdote.--Les commandements du dieu du
Goût.--BASTIDE.--_Le Jeune homme_ (1764).--Le chevalier DE LA
MORLIÈRE.--_La Créole_ (1754).--Anecdote.--JEAN-JACQUES
ROUSSEAU.--_L'Amant de lui-même_ (1752).--_Le Devin de village_
(1753).--Anecdote.--Les deux POINSINET.--Les
mystifications.--Anecdotes.--Mort tragique de
Poinsinet.--LAPLACE.--_Adèle de Ponthieu_
(1757).--Anecdote.--PALISSOT.--_Ninus second_ (1750).--_Les
Tuteurs_ (1754).--Son genre de talent.--_Le Rival par
ressemblance_ (1762).--Anecdotes.--_Le Cercle_ (1756).--_Les
Philosophes_ (1760).--Anecdotes.--Parodie.--_Le Barbier de
Bagdad._--_L'Homme dangereux_ (1770).--Anecdotes.--Cabales
contre cet auteur.--_Les Courtisanes._--Histoire de cette
comédie.--Palissot, plat adulateur de madame de
Pompadour.--SAURIN, imitateur de La Chaussée.--_Blanche et
Guiscard_ (1763).--Pièce imitée de l'anglais.--Vers à la
Clairon.--_L'Orpheline léguée_ (1765) ou
_l'Anglomanie_.--_Bewerley_ ou _le Joueur_
(1768).--Anecdotes.--Vers adressés à
Saurin.--DORAT.--Vers,--épigrammes,--pièces diverses sur
Dorat.--MARIN.--Auteur de _Julie ou le Triomphe de l'amitié_
(1762).--Anecdote qui donna l'idée de cette comédie.--ROCHON DE
CHABANNES.--_Heureusement_
(1762).--Anecdote.--FAVART.--_L'Anglais à Bordeaux_
(1763).--L'abbé VOISENON.--Auteur anonyme.--Son
mérite.--SÉDAINE, GOLDONI.--_Le Philosophe sans le savoir_
(1765).--_La Gageure imprévue_ (1768).--_Le Bourru bienfaisant_
(1771).--_Les Huit Philosophes
aventuriers._--Anecdotes.--Prétentions des acteurs.--LA
HARPE.--Auteur de tragédies.--_Le Comte de Warwick_
(1763).--Anecdotes.--Jeunesse de La Harpe.--Son peu de
reconnaissance.--Son esprit satirique.--TIMOLÉON
(1764).--Anecdotes.--Bons mots.--Lettre sur les premières
représentations.--Réflexions.--_Pharamond_
(1765).--Anecdote.--_Gustave Vasa_ (1759).--_Menzikoff_
(1775).--_Mélanie_, drame (1769).--Vers sur La Harpe.
Plus on avance dans le règne de Louis XV et plus on voit augmenter le
nombre des auteurs dramatiques; malheureusement le théâtre ne gagne
rien à la multiplicité des ouvrages. De l'année 1750, à laquelle nous
sommes parvenus, jusqu'à 1774, les principaux écrivains pour la
Comédie-Française sont: BRET, MARMONTEL, BASTIDE, LA MORLIÈRE,
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, POINSINET, LAPLACE, PALISSOT, SAURIN, DORAT,
MARIN, ROCHON DE CHABANNES, FAVART, l'abbé VOISENON, SÉDAINE, GOLDONI,
LA HARPE.
BRET, auteur de mérite, ayant de l'élégance dans le style, de la
facilité, du naturel et de la justesse dans le dialogue, connaissant à
fond l'art dramatique, fit jouer un assez grand nombre de comédies aux
Français et aux Italiens. Il donna même quelques opéras comiques.
L'une de ses compositions, le _Concert_, en un acte et en prose,
représentée en 1747, mais non imprimée, fit dire à Sainte-Foix, auquel
un de ses amis demandait d'où il venait:--«Je viens du _Concert_, mais
ce n'est pas du _Concert spirituel_.» Le mot était plus joli que vrai.
_Le Jaloux_ (1755), en cinq actes en vers, ne réussit pas, parce que
la donnée était fausse. La jalousie du jaloux s'exerçait sur un rival
qui n'était plus. Malgré le jeu remarquable d'une jeune et jolie
actrice, mademoiselle Guéant, le public ne goûta pas la pièce. Trois
ans plus tard, en 1758, Bret donna, au contraire, son _Faux généreux_,
également en cinq actes et en vers, qui eut du succès, parce que la
donnée est dans la nature. On applaudit surtout une scène touchante
dans laquelle un fils veut s'enrôler pour tirer son père de prison
avec le prix de son engagement.
En 1767, il fit jouer _les Deux Sœurs_, en deux actes et en prose,
comédie qui n'eut aucun succès. A peu près à la même époque, Moissy
ayant fait représenter _les Deux Frères_, pièce également fort mal
accueillie du public, un plaisant s'écria qu'il fallait marier les
deux sœurs avec les deux frères.
MARMONTEL, dont nous avons dit un mot à propos de ses tragédies, au
volume précédent, donna aussi quelques comédies à la scène, mais
presque toutes au Théâtre-Italien. Un jour que l'on jouait une de ses
pièces, _la Guirlande_, fort mal accueillie du public, quoiqu'elle ne
méritât pas un si violent courroux du parterre, Marmontel, pressé de
se rendre à l'Opéra, prit un fiacre et dit au cocher (craignant
l'embarras):--«Évitez le Palais-Royal.--Ne craignez rien, Monsieur,
reprit ce dernier, il n'y a pas foule, on donne aujourd'hui _la
Guirlande_.»
On répandit, vers la même époque, une plaisanterie intitulée: _les
Commandements du dieu du Goût:_
I.--Au dieu du Goût immoleras
Tous les écrits de _Pompignan_.
II.--Chaque jour tu déchireras
Trois feuillets de l'abbé Leblanc.
III.--De _Montesquieu_ ne médiras
Ni de _Voltaire_ aucunement.
IV.--L'ami des sots point ne seras
De fait ni de consentement.
V.--La _Dunciade_ tu liras,
Tous les matins dévotement.
VI.--_Marmontel_ le soir tu prendras,
Afin de dormir longuement.
VII--_Diderot_ tu n'achèteras,
Si ne veux perdre ton argent.
VIII.--_Dorat_ en tous lieux honniras,
Et _Colardeau_ pareillement.
IX.--_Lemière_, aussi, tu siffleras,
A tout le moins une fois l'an.
X.--L'ami _Fréron_ n'applaudiras
Qu'à _L'Écossaise_ seulement.
Marmontel s'étant marié et sa femme ayant fait un fausse couche, on
fit l'épigramme suivante:
Marmontel se flattait enfin,
De porter le doux nom de père:
Sa femme devait en lumière
Mettre incessamment un Dauphin.
Mais, espérance mensongère!
Eh bien! Quoi?... Vous le devinez,
Depuis longtemps il ne peut faire,
Hélas! que des enfants mort-nés!
Nous ne dirions rien de Bastide, romancier plutôt qu'auteur
dramatique, et qui donna quelques comédies médiocres de 1750 à 1767,
si nous ne voulions parler de l'une de ses productions, _le Jeune
Homme_, en cinq actes et en vers, jouée en 1764 et qui eut la plus
singulière destinée. Le commencement du premier acte fut applaudi
avec fureur, la dernière scène fut huée. Au second acte, les murmures
recommencèrent; à la seconde scène du troisième, des expressions trop
crues ayant choqué le public, et un des spectateurs ayant imaginé
d'éternuer avec affectation et d'une façon comique, les rires
redoublèrent. L'actrice en scène, interrompue, ne pouvant reprendre le
fil de son rôle, se décida à faire une humble révérence et à se
retirer. Ainsi finit la première représentation, et il n'y en eut pas
une seconde. C'était bien le cas de dire: _Pauvre Jeune Homme!_
Un autre auteur de la même époque, le chevalier DE LA MORLIÈRE, ne fut
pas plus heureux. Il donna trois comédies aux Français, et aucune
n'eut de succès. Dans l'une d'elles, _la Créole_, jouée en 1754, un
valet dit en scène à son maître, après lui avoir fait le détail d'un
divertissement: «Que pensez-vous de tout cela?--Je pense que tout cela
ne vaut pas le diable,» répond le maître. Cette parole fut aussitôt
appliquée à la situation par le parterre. Il répéta en chœur une
phrase qui devint un jugement définitif et sans appel, car la pièce ne
fut pas même achevée.
Jean-Jacques ROUSSEAU, l'un des trois Rousseau dont nous avons parlé,
et celui qui fit le plus de bruit dans le monde, eut en 1752 et en
1753 une velléité théâtrale. Il fit jouer aux Français une petite
comédie en un acte et en prose intitulée _l'Amant de lui-même_, et à
l'Opéra _le Devin du village_, intermède dont les paroles et la
musique étaient de lui.
En sortant de la représentation des Français, il se rendit justice à
lui-même et dit dans un café voisin, au milieu d'une foule de
beaux-esprits: «La pièce nouvelle est tombée; elle mérite sa chute;
elle m'a ennuyé; elle est de Rousseau de Genève, et c'est moi qui suis
ce Rousseau.»
A la première représentation du _Devin_, deux spectateurs, l'un grand
partisan de la musique française, l'autre non moins chaud admirateur
de la musique italienne, soutenaient leur opinion avec une telle
véhémence qu'ils troublaient spectateurs et acteurs. La sentinelle,
s'approchant d'eux, leur intima l'ordre de baisser la voix. «Monsieur
est donc _Bouffoniste_?» dit le Lulliste au grenadier. A cette
apostrophe en pleine poitrine, à laquelle il était loin de s'attendre,
le brave soldat troublé retourna confus à son poste. Cette petite
pièce ne souleva pas des tempêtes seulement en France; en Angleterre,
où on la joua, avec paroles traduites, sur le théâtre de _Drury-Lane_,
les Anglais la soutinrent contre les Écossais qui firent tout leur
possible pour la _chuter_.
Le dix-huitième siècle vit deux auteurs du nom de Poinsinet, l'un,
POINSINET DE SIVRY, qui traduisit quelques comédies d'Aristophane et
composa quelques tragédies, dont _Briséis_, qui eut un grand succès;
l'autre, Henri POINSINET, qui naquit à Fontainebleau en 1735 et acquit
une réputation quasi burlesque dans le monde au milieu duquel il
vécut.
Ce dernier Poinsinet, dont il est si souvent question dans les
_Mémoires secrets_, était d'une famille depuis longtemps attachée à la
maison des princes d'Orléans. Il aurait pu succéder à son père dans
ses charges; mais, dès l'âge le plus tendre, il fut _mordu_ par le
démon de la métromanie et résolut de se consacrer à l'étude du
théâtre. Malheureusement il se donna peu de peine pour cultiver
l'esprit dont la nature l'avait doué. Sa vie fut courte; mais depuis
1753, où il publia une parodie de l'opéra de _Titan_ et _de l'Aurore_,
il ne cessa de faire retentir son nom sur toutes les scènes de Paris.
Toutefois, ce n'est point précisément par ses succès dramatiques que
Poinsinet a fait passer ce nom à la postérité, mais par les
plaisanteries souvent grotesques dont il a été l'objet, plaisanteries
auxquelles il donnait lieu par une crédulité à toute épreuve, par une
présomption des plus ridicules et par une poltronnerie des plus
divertissantes. C'est grâce à lui et aux plaisanteries dont nous
venons de parler que la langue française s'est enrichie du mot
_mystification_.
Nous parlerons donc de ses _mystifications_ dont quelques-unes sont
assez plaisantes, plutôt que de ses pièces qui ne valent pas
grand'chose. L'une d'elles, cependant, _Tom Jones_, jouée en 1765,
mérite qu'on en dise un mot, tant sa destinée fut singulière. Cette
comédie en trois actes et en prose, mêlée d'ariettes, et dont la
musique est de Philidor, offrait un sujet grave, pathétique, qui ne
fut pas compris par l'auteur. Il parsema cette pièce de plaisanteries
grossières et manquant de sel. Les deux premiers actes ennuyèrent le
public; mais le troisième mit le parterre en belle humeur, et à l'une
des premières scènes il commença à accompagner chaque phrase de huées,
d'éclats de rire, d'applaudissements frénétiques, puis enfin il lui
prit la fantaisie de chanter chacun des couplets, ce qui fut comme le
bouquet du feu d'artifice.
Poinsinet était furieux; il avait annoncé plaisamment qu'il allait
faire lever _le Siége de Calais_, la tragédie à la mode, voulant dire
que le public se tournerait vers sa comédie et abandonnerait l'œuvre
de Belloy.
Cependant les jeunes princes de la famille royale, pour qui Poinsinet
avait composé un fort médiocre divertissement, en apprenant la chute
de la pièce du pauvre auteur, exigèrent de messieurs les gentilshommes
de la Chambre qu'on reprît le _Tom Jones_. On distribua une foule de
billets _gratis_, une claque fut organisée, et la pièce conspuée la
veille fut portée aux nues le lendemain. Ce qui prouve que le
charlatanisme dramatique était une monnaie ayant déjà cours. On
demanda les auteurs et on les couvrit d'applaudissements. Mais c'était
là une fusée qui ne dura que l'espace d'un moment. Quand le vrai
public revint prendre ses places, _Tom Jones_ tomba de nouveau pour ne
plus se relever.
On comprendra le chagrin que causa cette chute au pauvre Poinsinet,
lorsqu'on saura par quelles péripéties, par quelle série de
mystifications le malheureux auteur avait dû passer avant de faire
jouer sa pièce.
«Félicitez-moi, Messieurs, disait-il un jour à ses amis; enfin l'on va
jouer ma pièce; j'ai la parole des comédiens; et demain j'ai
rendez-vous à leur assemblée, à onze heures précises.» Un de ceux à
qui il apprenait cette bonne nouvelle, avait lui-même envie de faire
jouer une pièce; et il se promit bien de l'empêcher d'aller le
lendemain à l'assemblée. Ce fut précisément celui qui le félicita
davantage et qui l'exhorta le plus sérieusement à ne pas manquer au
rendez-vous. Dans la joie qu'inspiraient à Poinsinet les magnifiques
espérances qu'il fondait sur sa comédie, on lui propose un souper
qu'il accepte. On le mène dans un quartier de Paris des plus éloignés,
chez des personnes qui s'étaient déjà diverties quelquefois aux dépens
du poëte, et qui sont charmées de le recevoir. On tient table
longtemps; et, vers la fin du souper, on tourne exprès la conversation
sur les accidents où l'on est exposé la nuit dans les rues de Paris.
On raconte des histoires effrayantes d'assassinats et de vols. On
parle d'une aventure tragique, arrivée récemment dans le quartier même
où l'on soupe. L'imagination de Poinsinet, disposée à recevoir toutes
sortes d'impressions, est si vivement ébranlée, que, pour rien au
monde, il n'eût osé s'en retourner, ce soir-là, chez lui. Il avoue
naïvement sa frayeur. Tout le monde a l'air de la partager; on lui dit
qu'on ne doit pas combattre ces mouvements secrets, qui sont
très-souvent d'utiles pressentiments des plus grands malheurs. On le
retient à coucher, lui et sa compagnie. Soulagé de sa crainte, il ne
demande qu'une grâce; c'est qu'on ait l'attention de le faire éveiller
le lendemain, un peu de bonne heure, pour qu'il ne manque pas
l'assemblée des comédiens. On le lui promet; et, dans cette confiance,
il s'endort. Pendant son premier sommeil, on s'empare de sa culotte;
et l'on appuie fortement la pointe d'un canif sur les quatre
principales coutures, de manière qu'elles puissent se rompre
infailliblement le lendemain, et toutes à la fois, au plus léger
effort. On pense bien qu'on ne fut pas fort soigneux d'éveiller le
dormeur à l'heure qu'il avait demandée. Comme il avait donné la veille
ample carrière à son appétit, il ne s'éveilla de lui-même que vers les
dix heures. Étonné qu'il fût si grand jour:--«Comment, Messieurs,
dit-il, en s'élançant hors du lit, il me paraît que je n'avais qu'à
compter sur vous?» Il s'approche d'une pendule, et voit, en
frémissant, que dix heures vont sonner:--«Vite un perruquier,
s'écrie-t-il; je n'ai pas un instant à perdre!» Le perruquier arrive;
et comme il faisait assez chaud, notre poëte reste en chemise tout le
temps qu'on met à l'accommoder. Enfin sa toilette achevée, il vole à
sa culotte, et voulant y passer une jambe, elle se sépare en deux
parties. C'était la perfidie la plus propre à faire perdre à ce poëte
infortuné le peu qui lui restait de raison.--«Morbleu! Messieurs, le
tour est abominable, et je ne vous le pardonnerai de ma vie. Il s'agit
de ma pièce, de ma gloire, de l'affaire la plus essentielle pour moi;
et c'est ainsi que vous me traitez! Mais vous en aurez le démenti; je
me rendrai mort ou vif à l'assemblée.» Il court à la cuisinière, et la
supplie à genoux de vouloir bien, au plus vite, reprendre à longs
points les quatre fatales coutures, d'où dépendait la solidité de sa
culotte. La cuisinière entreprend l'ouvrage; mais combien il la
trouvait lente! Il ne faisait qu'aller et venir de la cuisine à la
pendule et de la pendule à la cuisine, renouvelant à chaque fois ses
imprécations. Onze heures allaient sonner; le haut-de-chausses est
rapporté. Poinsinet veut y passer la jambe; mais la mesure se trouve
avoir été si mal prise, que sa jambe ne peut y entrer. La maligne
cuisinière, en riant aux larmes, le priait d'excuser si elle n'était
pas plus adroite dans un métier qu'elle n'avait fait de sa vie.
Poinsinet, furieux, fait venir un commissionnaire, qu'il expédie chez
lui avec un billet, par lequel il demande promptement une culotte. On
intercepte le billet: midi sonne; et le commissionnaire n'est pas
revenu. On lui dit froidement qu'il a eu grand tort d'envoyer un homme
qu'il ne connaît pas; que ce commissionnaire pourrait bien s'être
laissé tenter par le besoin pressant que lui-même paraissait avoir
d'une culotte. Il prend enfin le seul parti qui lui reste. Après avoir
assujetti, par devant et par derrière, les basques de son habit avec
quelques épingles, il s'en retourne chez lui.
A quelques années de là, Poinsinet imagina d'offrir un opéra, puis,
fier du succès qu'il voyait poindre dans ses rêves, il s'en vint le
visage découvert aux bals masqués de l'Académie royale de musique,
dont la vogue commençait à cette époque (1768). C'était dans la nuit
du 4 au 5 février. A peine est-il reconnu par les principales actrices
de Paris que la fameuse Guimard monte un coup. Toutes les belles
pécheresses se donnent le mot, se réunissent, l'entourent et tombent
sur lui à grands coups de poings. Le pauvre Poinsinet demande ce qu'il
a fait, ce qu'on lui reproche. On lui répond en lui donnant des
bourrades et en lui disant:--«Pourquoi as-tu fait un méchant opéra?»
Cette plaisanterie assez ridicule avait ameuté des spectateurs. On eut
de la peine à tirer le malheureux auteur de la griffe de mesdames de
l'Opéra, et il rentra chez lui roué, vermoulu, maudissant la gloire et
disant: «Que décidément une grande réputation est quelquefois bien à
charge!...»
Poinsinet imagina de composer une tragédie bourgeoise, dans le genre
larmoyant, intitulée: _Les Amours d'Alice et d'Alexis_, en deux actes
et mêlés d'ariettes, empruntée d'une romance de Moncriff. Il n'eut pas
la consolation de la voir représenter avant sa mort, et cette mort fut
tragique.
En 1760, il était allé en Italie; en 1769 il fut en Espagne, et on le
nomma par dérision _Don Antonio Poinsinet_. Il avait imaginé de se
faire directeur d'une troupe ambulante et s'était donné pour mission
de propager la musique _italienne_ et les ariettes _françaises_. Il se
noya dans le Guadalquivir, à Cordoue. Personne n'eut plus d'aventures
grotesques, de procès singuliers que ce malheureux auteur. Il parle
lui-même de ses mystifications, devenues fameuses, dans une _Ode à la
Vérité_. Il s'y compare à un agneau qui va, la foudre en main,
poursuivre dans les sombres abîmes ceux qui riaient de son excessive
et incroyable crédulité. Palissot, dans sa _Dunciade_, lui consacra
les vers suivants:
Ainsi tomba le petit Poinsinet;
Il fut dissous par un coup de sifflet.
Telle, un matin, une vapeur légère
S'évanouit aux premiers feux du jour,
Tel Poinsinet disparut sans retour.
LAPLACE, auteur de deux ou trois comédies, rédacteur du _Mercure de
France_, homme d'esprit, traducteur de plusieurs tragédies du théâtre
anglais, donna aux Français, en 1757, _Adèle de Ponthieu_. Cette
pièce, présentée aux comédiens, lue, reçue avec acclamation par
l'aréopage, fut dix-huit mois sans être jouée, par suite de démarches
et de menées secrètes. Les gentilshommes de la Chambre furent obligés
de se mêler de l'affaire. Le duc de Richelieu, qui venait de prendre
Mahon, était alors d'exercice; il donna des ordres si formels
qu'_Adèle de Ponthieu_ fut représentée, mais de mauvaise grâce, par
les acteurs. Le public cependant l'applaudit, et l'auteur fit pour
Richelieu cet impromptu:
Ton oncle conquit la Rochelle,
Combla les arts de bienfaits éclatants.
Digne héritier de ses talents,
Tu pris Minorque _et fis jouer Adèle_.
Un des hommes du dix-huitième siècle dont le nom eut le plus de
retentissement dans la république des lettres fut Palissot, né à Nancy
en 1730, et qui, à peine âgé de dix-neuf ans, composa la tragédie de
_Zarès_, représentée en 1750 et imprimée sous le titre de _Ninus
second_. On prétend que Palissot, à qui ce premier essai permettait
d'espérer du succès dans la carrière, lorsqu'il eut réfléchi aux
perfections de Racine, se décida à abandonner un genre dans lequel il
ne trouvait pas qu'il lui fût permis d'être médiocre.
Il se tourna vers la comédie. Il composa _les Tuteurs_ en 1754, et le
public crut y retrouver les qualités des bonnes pièces de Regnard. La
gaieté, le naturel, la vivacité du dialogue, le style, la
versification pleine de sel et du meilleur coloris firent pardonner la
pauvreté de l'intrigue, et la pièce eut un très-beau succès.
Palissot fit alors _le Rival par ressemblance_. C'était le sujet des
_Ménechmes_, anobli et rendu plus vraisemblable, grâce à une idée
ingénieuse; mais la pièce perdit en gaieté sur sa devancière ce
qu'elle acquit en finesse. Cette comédie, représentée en 1762, ne fut
pas accueillie favorablement du public. D'abord une cabale était
montée contre l'auteur, à tel point qu'il fallut l'intervention de la
force armée pour le protéger, lui et son œuvre. Une des scènes du
premier acte était une sorte de galerie de portraits de l'époque qui
désignait des personnages bien connus. On cria à la méchanceté et l'on
fut très-mal disposé pour Palissot. Un éloge intempestif de la nation
et de M. de Choiseul ne raccommoda rien, et lorsqu'au quatrième acte,
pour un changement à vue, le sifflet du machiniste retentit sur le
théâtre, la salle tout entière applaudit à l'incident d'une façon
humiliante pour l'auteur. On raconte que pendant tout le temps de la
représentation, le chevalier de La Morlière, que l'on savait être peu
l'ami de Palissot, eut à côté de lui un exempt de police, lequel ne
cacha pas à son voisin qu'il était mis là tout exprès pour le
_morigéner_, l'engageant à se bien tenir, ce qui fit dire à un
plaisant: «La pièce est gâtée, les _mouches_ y sont.» On appelait déjà
alors _mouches_ les hommes de la police. Le titre primitivement donné
à cette comédie avait été _les Méprises_; mais un plaisant s'étant
écrié que c'était là une véritable _méprise_ de l'auteur, ce dernier
le changea en celui du _Rival par ressemblance_.
En 1756, Palissot avait fait représenter à Nancy une comédie en prose
intitulée _le Cercle_. Cette petite pièce lui fut en partie volée par
_Poinsinet_, qui en fit jouer une sous le même titre en 1764. Comme on
demandait au véritable auteur pourquoi il n'avait pas revendiqué sa
propriété, «--Serait-il décent, s'écria-t-il, pour personne, que
Géronte reprît sa robe de chambre sur le dos de Crispin?» Cette jolie
comédie offre d'assez curieuses peintures de ce qui se passait alors
parmi les gens d'un certain monde. «--Palissot, lui dit un jour un
grand personnage, Palissot, vous avez écouté aux portes.»
La ville de Nancy ayant à donner des fêtes pour l'inauguration de la
statue que le roi de Pologne venait de faire ériger à Louis XV,
demanda à Palissot, en 1755, une jolie comédie. Palissot composa _les
Originaux_. Il y avait dans cette pièce un personnage calqué sur le
célèbre Rousseau de Genève et une critique assez forte des écrits du
philosophe dont la personnalité, du reste, était respectée. Les amis
de Rousseau (il s'en trouve toujours en pareil cas) lui persuadèrent
qu'il ne pouvait laisser passer inaperçue l'impertinence de M.
Palissot, et qu'il fallait porter plainte au roi de Pologne. Un
mémoire fut rédigé, l'orage fut violent mais court et, pour se venger,
Palissot publia les _Petites Lettres sur de grands philosophes_, puis
il composa la comédie des _Philosophes_, dont on peut dire que celle
des _Originaux_ fut l'occasion.
_Les Philosophes_, en trois actes et en vers, comédie jouée en 1760,
eut un retentissement énorme à l'époque où on la donna. Voici comment
l'auteur explique la raison qui l'engagea à entreprendre cette pièce: