n'eut qu'une représentation (quoiqu'elle fût très-jolie), par suite du
fait suivant: L'acteur Poisson était venu au théâtre ivre et ne
sachant pas son rôle; il laissa échapper quelques gestes hasardés,
quelques paroles indécentes. Plainte fut portée au procureur-général
contre la pièce qui, disait-on, était remplie d'inconvenances. Le
manuscrit des comédiens ayant été demandé, on fut fort surpris de n'y
pas trouver la moindre obscénité, et ordre fut donné de continuer les
représentations; mais Sainte-Foix, fort mécontent, retira
non-seulement la pièce, mais aussi celle du _Rival supposé_.
En 1753, les acteurs du Théâtre-Français ayant prié Sainte-Foix de
leur donner une comédie qui pût comporter l'introduction sur la scène
d'un fort joli ballet, cet auteur composa celle intitulée: _Les
Hommes_. On nomma cette comédie le _Manche à ballet_.
BOISSY, auteur fécond, qui donna un grand nombre de pièces aux
Français, aux Italiens, à l'Opéra-Comique, commença sa carrière
dramatique à l'époque de l'avénement au trône de Louis XV. Homme d'un
esprit brillant, d'une imagination vive, il mit dans ses comédies un
coloris gracieux. Avec un talent rare pour le dialogue et une
connaissance parfaite des ridicules de son temps, il ne pouvait
manquer d'avoir des succès au théâtre, quoique ses pièces pèchent
souvent par le plan et par l'intrigue. Il composait mieux une scène
qu'une comédie entière. Si les détails dans ses comédies sont
agréables, l'ensemble laisse beaucoup à désirer. Ses études, du reste,
étaient légèrement faites; aussi a-t-il composé de jolis ouvrages,
mais il n'en a laissé aucun de remarquable.
Les premières pièces de Boissy furent: _le Babillard_, en 1725; _le
Français à Londres_, en 1727; _l'Impertinent_, en 1724. _Le Français à
Londres_ donna sans doute l'idée de jouer à Londres, en 1753,
_l'Anglais à Paris_. Le contraste des caractères des deux nations est
bien saisi et bien dépeint dans la comédie de Boissy, et elle resta
longtemps au théâtre.
Une de ses jolies compositions, _l'Embarras du choix_ (1741), en cinq
actes et en vers, lui donna occasion de faire le portrait de la
célèbre Gaussin, dans celui de Lucile, dont elle jouait le personnage.
Le voici en quelques vers:
Rien ne peut l'enlaidir, tout sied à sa personne;
Tout devient agrément par l'air qu'elle se donne.
On ne saurait la voir sans en être enchanté.
Son air, son caractère et son ingénuité,
Mais ingénuité fine, spirituelle;
Car elle a de l'esprit presqu'autant qu'elle est belle.
Ses grâces sans étude et qui n'ont rien d'acquis
Charment dans tous les temps, sont de tous les pays,
Et son âme parfaite, ainsi que sa figure,
Pour devoir rien à l'art, tient trop à la nature.
En 1744, une histoire invraisemblable et cependant parfaitement vraie,
fournit à Boissy le sujet d'une comédie en deux actes, _l'Époux par
supercherie_. Une femme épousa un individu croyant en épouser un
autre. Cet homme, feignant de signer comme témoin, avait signé pour
lui-même. Enfin la mariée coucha de fait avec celui qu'elle pensait
être son témoin, croyant se mettre au lit avec son époux, et ne
s'aperçut de rien. La donnée, quelque vraie qu'elle fût, parut absurde
et le public fut d'avis qu'une aventure extraordinaire, unique en son
espèce, ne peut jamais fournir matière à une bonne comédie.
_La Folie du jour_, jolie petite comédie en un acte et en vers, suivit
de près _l'Époux par supercherie_ et _le Médecin par occasion_, pièce
dans laquelle la belle Gaussin se montra inimitable. Cette _Folie du_
_jour_ était la manie des représentations théâtrales dans tous les
salons de Paris, salons de la haute société, de la Cour, de la
bourgeoisie même; manie qu'on voit renaître de temps à autre en
France, le pays où le théâtre est passé à l'état de nécessité
journalière.
En 1736, Boissy donna aux Italiens une comédie héroïque intitulée _le
Comte de Neuilly_, en cinq actes et en vers. Elle tomba à plat;
l'auteur, dix ans plus tard, la présenta sous le nom du _Duc de
Surrey_ aux Français qui l'accueillirent bien, la jouèrent et la
firent réussir. Les Italiens, reconnaissant leur enfant, né dix ans
plus tôt, crièrent au vol, au scandale, et parlèrent d'intenter un
procès aux Français et à Boissy. Ce dernier leur proposa de leur
restituer la pièce; ils refusèrent; il leur offrit de leur en composer
une autre, second refus de leur part; comme après cela l'auteur était
dans son droit, la Comédie-Italienne n'eut plus d'autre ressource pour
se venger, que de faire jouer une parodie intitulée _le Prince de
Suresne_, qui eut un succès médiocre.
En consacrant quelques lignes à un des hommes les plus aimables du
commencement du règne de Louis XV, PONT DE VEYLE, nous parlerons
plutôt de l'auteur que de ses pièces. Les ouvrages dramatiques qu'il
donna au Théâtre-Français sont au nombre de trois; les comédies du
_Complaisant_, en cinq actes et en prose, jouée en 1732; _le Fat
puni_, en un acte et en prose, tirée du _Gascon puni_, conte de La
Fontaine, et _la Somnambule_, représentée en 1739, en un acte et en
prose.
Le comte de Pont de Veyle, dont le nom était _de Ferriol_ et qui
fut créé intendant-général des classes de la marine, lecteur de la
chambre du Roi, naquit en 1697 et mourut en 1774. Son père, président
à mortier au Parlement de Metz, frère de l'ambassadeur de France à
Constantinople, avait épousé mademoiselle de Tencin, sœur du cardinal
du même nom. Le nom de Pont de Veyle lui venait d'une terre en Bresse,
qui était sortie de la famille.
Le jeune homme qui devait donner plus tard de jolies compositions à la
scène fut d'abord destiné à la robe, noble profession pour laquelle il
ne se sentait pas le moindre attrait. On lui acheta cependant une
charge de conseiller au Parlement. Un jour qu'il attendait, dans _son
uniforme_, le procureur-général auquel il venait demander des
conclusions, se trouvant dans une chambre voisine du cabinet où ce
magistrat s'était enfermé, et ne sachant comment échapper à l'ennui de
l'attente, il se mit à répéter la danse du chinois, de l'opéra
d'_Issé_, alors fort en vogue, accompagnant la danse des contorsions
nécessitées par le rôle. Le procureur-général entend du bruit, ouvre
tout doucement la porte de son cabinet, Pont de Veyle lui tournait le
dos, et le grave magistrat resta quelques instants à considérer les
entrechats et les grimaces de son candidat à la magistrature. Ce brave
procureur-général était un homme de beaucoup d'esprit et fort gai; il
se prit à rire et fut le premier à assurer les parents du jeune homme
que leur fils n'avait pas la moindre aptitude pour un métier sérieux.
On se rendit à ses raisons et on acheta à Pont de Veyle la charge de
lecteur du Roi, charge qui lui convenait d'autant mieux que les
fonctions étant nulles, il jouissait d'une liberté qui toujours eut
pour lui un attrait irrésistible. Il espérait passer sa vie dans un
doux _far niente_, n'ayant aucune ambition personnelle;
malheureusement pour ses goûts modestes, il était très-lié avec M. de
Maurepas, qui le força, pour ainsi dire, à accepter la place
d'intendant-général des classes de la marine, fonctions qu'il remplit
toujours avec autant d'exactitude que d'intelligence.
Élevé dans sa famille jusqu'à l'âge de dix ans, puis au collége des
Jésuites, alors fort à la mode, il ne fut jamais qu'un fort médiocre
écolier. Il avait beaucoup d'esprit, et d'esprit bienveillant, en
sorte qu'il était adoré de ses camarades et fort souvent gourmandé par
ses maîtres qui voyaient son peu de succès et comprenaient qu'il lui
eût été facile d'en obtenir beaucoup.
Pont de Veyle, encore fort jeune, avait pour la chanson un talent
naturel des plus singuliers. Ne trouvant pas d'autre objet pour
exercer sa verve, il s'en prit à ses livres d'études et les chansonna
tous les uns après les autres de la façon la plus amusante et la plus
spirituelle. Sorti du collége, il continua à parodier les opéras à la
mode. Il avait un don singulier, celui de l'impromptu. Il a souvent
parié de parodier en quelques minutes, non-seulement les airs qu'il
connaissait, mais ceux qui lui étaient étrangers et qu'il solfiait
pour la première fois. Il a toujours gagné ses paris.
Plus tard, il se mit à composer pour les théâtres de société, puis
pour les Français. Il donna (en gardant _l'incognito_) la jolie
comédie du _Complaisant_, qui resta à la scène; puis _le Fat puni_,
dont le sujet, tiré du conte de La Fontaine, lui fut conseillé par
mademoiselle Quinault avec laquelle il était fort lié, et enfin _la
Somnambule_, qui eut un grand succès.
Pont de Veyle a laissé la réputation méritée d'un auteur charmant et
d'un des hommes les plus aimables de son siècle.
Nous avons déjà parlé de PIRON, auteur de belles tragédies, homme d'un
grand mérite. Outre les petites pièces qu'il composa pour les théâtres
forains, il donna à la scène française quatre comédies, dont l'une,
_la Métromanie_, est un chef-d'œuvre. Son début dans le genre fut
_l'École des pères_, connue d'abord sous le titre du _Fils ingrat_,
représentée en 1728, en cinq actes et en vers. Il fit jouer ensuite,
le même jour, en 1734, une comédie en vers, en trois actes, _l'Amour
mystérieux_, et une pastorale, _les Courses de Tempé_, en un acte et
en vers, avec divertissement et musique de Rameau. La pastorale
réussit, Piron la fit imprimer; la comédie tomba, Piron brûla le
manuscrit.
En 1738, cet auteur célèbre fit représenter la comédie en vers et en
cinq actes intitulée _la Métromanie_.
La plus grande partie de l'intrigue de cette pièce est fondée sur
l'aventure véritable du déguisement de M. Desforges Maillard en
mademoiselle Malcrais de la Vigne. Il faut remonter à l'origine de
cette plaisante anecdote.
En 1730, M. Desforges Maillard concourut pour le prix de poésie de
l'Académie française, dont le sujet était: _Les Progrès de l'art de la
navigation sous le règne de Louis XIV_. Sa pièce ne fut point
couronnée, et il crut devoir en appeler. Il envoya du Croisic, petite
ville de Bretagne, où il a presque toujours fait sa résidence, son
poëme au chevalier de la Roque, qui faisait alors le _Mercure de
France_. Un parent de l'auteur présenta très-humblement l'ouvrage à la
Roque. Celui-ci le refusa, alléguant pour toute raison qu'il ne
voulait pas se brouiller avec Messieurs de l'Académie Française. Le
parent insista; La Roque se fâcha et jeta le poëme dans le feu, en
protestant qu'il n'imprimerait jamais rien de la façon de M. Desforges
Maillard. Ce dernier en fut inconsolable. Il était occupé de ce
désastre à Brédérac, sur les bords de la mer, petite maison de
campagne de laquelle dépendait une villa qui se nomme _Malcrais_. Il
lui vint dans l'esprit de forcer l'inflexible La Roque à l'imprimer
malgré son serment. Il se _féminisa_ sous le nom de mademoiselle
Malcrais de la Vigne; il fit part de son idée à une femme d'esprit de
ses amies, qui la trouva charmante, et se chargea d'être son
secrétaire. Elle transcrivit plusieurs pièces de vers. On les adressa
à La Roque, qui en fut enchanté; il se prit même d'une belle passion
pour la _Minerve_ du Croisic; et il s'émancipa dans une lettre jusqu'à
dire: «Je vous aime, ma chère Bretonne; pardonnez-moi cet aveu; mais
le mot est lâché!» Il ne fut pas seul la dupe de cette comédie.
Mademoiselle Malcrais devint la dixième Muse, la Sapho, la Deshoulière
de notre Parnasse français. Il n'y eut pas de poëte qui ne lui rendît
ses hommages par le ministère commode du _Mercure_. On ferait un
volume de tous les vers composés à sa louange. On connaît ceux de M.
de Voltaire. Destouches fut aussi un des rivaux. Il fit sa déclaration
d'amour à mademoiselle Malcrais: l'étonnement de ces beaux-esprits est
aisé à concevoir, quand M. Desforges vint à Paris se montrer à tous
ses soupirants. Ils déguisèrent leur dépit et tâchèrent de rire de
cette mascarade singulière.
Voilà ce qui a fourni à M. Piron les situations les plus comiques de
sa _Métromanie_. Il a su leur donner un tour si plaisant, que cette
aventure parviendra à la postérité la plus reculée, avec la comédie
immortelle qu'elle a enfantée. Cette pièce fut reçue du public avec
les plus grands applaudissements; elle est restée au théâtre, et
peut-être est-elle la meilleure de toutes les comédies, après celles
de Molière, par sa vérité, son comique, sa poésie et sa force.
On assure qu'au mois de janvier 1751, un entrepreneur fit donner la
_Métromanie_ sur le théâtre de Toulouse, et que le premier capitoul en
fut excessivement choqué. L'on prétend que ce magistrat lava la tête à
l'entrepreneur, et lui demanda quel était l'auteur de cette comédie?
On lui répond que c'est M. Piron.--«Faites-le moi venir
demain.--Monseigneur, il est à Paris.--Bien lui en prend; mais je vous
défends de donner sa pièce. Tâchez, monsieur le drôle, de faire un
meilleur choix. La dernière fois vous jouiez _l'Avare_, comédie de
mauvais exemple, dans laquelle un fils vole son père. De qui est
cette pièce?--De Molière, Monseigneur.--Eh! est-il ici ce Molière? Je
lui apprendrais à avoir des mœurs et à les respecter. Est-il
ici?--Non, Monseigneur, il y a soixante-quatorze ou quinze ans qu'il
est mort.--Tant mieux. Mais, mon petit Monsieur, choisissez mieux les
comédies. Ne sauriez-vous représenter que des pièces d'auteurs
obscurs? Plus de Molière, ni de Piron, s'il vous plaît. Tâchez de nous
donner des comédies que tout le monde connaisse!» L'entrepreneur,
soutenu de toute la ville, ne voulut pas obéir à M. le Capitoul; il
présenta requête au Parlement, qui ordonna, par arrêt, que la
_Métromanie_ serait représentée nonobstant et malgré l'opposition de
MM. les capitouls. Elle fut donc reprise, donna beaucoup d'argent à
l'entrepreneur et de grands ridicules aux capitouls. C'étaient des
battements de pieds et de mains qui ne finissaient point à ces
endroits-ci:
Monsieur le Capitoul, vous avez des vertiges.
................
... Apprenez qu'une pièce d'éclat
Anoblit bien autant que le Capitoulat;
et dans quelques autres endroits qui faisaient épigramme dans cette
circonstance. Le fond de cette anecdote est très-vrai, tels que la
défense des capitouls et l'arrêt du Parlement qui défend la défense.
Piron vécut très-longtemps et conserva, comme Voltaire, tout le feu de
la jeunesse jusqu'à la fin de ses jours. Rival de l'auteur de _Zaïre_,
quand il fallait faire assaut de sarcasmes il ne lui cédait en rien
pour l'esprit et la gaieté. Ayant appris, en 1768, qu'un négociant
avait fait construire un bâtiment très-beau et lui avait donné le nom
de _Voltaire_, il lui écrivit:
Si j'avais un vaisseau qui se nomme _Voltaire_,
Sous cet auspice heureux, j'en ferais un _Corsaire_.
FAGAN, à qui la nature avait donné en partage beaucoup de l'esprit et
du caractère du bon La Fontaine, était indolent comme lui et détestait
tout ce qui ressemblait à une affaire de quelque sorte qu'elle fût.
Doué d'un grand talent dramatique, il composa beaucoup de bonnes
pièces en collaboration ou seul pour les Français, les Italiens ou
pour les théâtres forains. Parmi celles qu'il fit représenter sur la
scène française, nous citerons:
_Le Rendez-vous_ (1733), en un acte et en vers, dont le sujet
ressemble à celui de _l'Amour vengé_, de Lafont, jouée en 1712,
reprise en 1722 et toujours très-applaudie; _la Pupille_ (1734), en un
acte et en prose, dont le succès fut en partie l'ouvrage de
mademoiselle Gaussin.
On écrivit à cette charmante actrice après la première représentation:
En ce jour, pupille adorable,
Que ne suis-je votre tuteur?
Un seul mot, un soupir, un regard enchanteur,
Ce silence éloquent, cet embarras aimable,
Tout m'instruirait de mon bonheur,
M'embraserait d'une flamme innocente:
Une pupille aussi charmante
Mérite bien le droit de toucher son tuteur.
_Lucas et Perrette_ (1734), en prose, en un acte, avec divertissement.
Comédie non imprimée.
Il y avait dans le divertissement le joli couplet ci-dessous:
Que l'amour ici nous unisse;
Chantons, dansons.
Si nous cessons
D'être garçons,
Ce n'est point peur de la milice.
Quand le sort tombera sur moi,
Ça n'aura rien qui m'inquiète,
L'été je servirai le roi,
L'hiver je servirai Perrette.
Fagan fit jouer en 1739 _les Caractères de Thalie_, composée de
_trois_ comédies en un acte, savoir: _l'Inquiet_, comédie de
caractère, en vers; _l'Étourderie_, comédie d'intrigue, en prose; _les
Originaux_, comédie à scènes épisodiques, en prose. Ce qu'il y avait
de plus remarquable dans cette élucubration, c'était un prologue où
l'auteur exprimait très-naturellement et très-habilement les alarmes
d'un homme dont on va représenter la pièce.
Après la convalescence de Louis XV, en 1744, alors que le prince reçut
de son peuple le surnom de Bien-aimé, surnom qu'il ne sut pas
conserver jusqu'à la fin de son règne, Fagan donna en collaboration
avec Panard la comédie en un acte et en vers intitulée _l'Heureux
retour_. On y trouve des louanges délicates à l'adresse du roi.
LAMOTTE-HOUDARD, ou plutôt HOUDARD DE LAMOTTE, à qui tous les genres
dramatiques sérieux eurent de véritables obligations dans la première
partie du dix-huitième siècle, donna huit comédies au Théâtre-Français
ou aux Italiens. Une de ses meilleures, celle du _Magnifique_, jouée
en 1731, d'abord en trois actes, réduite à deux, est restée longtemps
à la scène. Cet auteur jouissait d'une singulière faculté, qui donna
lieu à une aventure assez jolie. Un jeune homme lui lut un jour une
tragédie qu'il venait de terminer.--«Votre pièce est fort belle, lui
dit Lamotte après l'avoir écouté avec la plus scrupuleuse attention;
j'ose vous répondre du succès. Une seule chose me fait de la peine,
c'est que vous donnez dans le plagiat; je puis vous citer comme preuve
la deuxième scène de l'acte quatrième.» Le jeune poëte se récriant sur
ce qu'avançait Lamotte:--«Je n'avance rien, ajouta ce dernier, sans
pouvoir donner des preuves à l'appui, et si vous le voulez, je vais
vous redire cette scène que je connaissais déjà et si bien que je la
sais par cœur.» En effet, il récita la scène depuis un bout jusqu'à
l'autre, sans hésiter, sans se tromper d'un seul mot. Tous les
spectateurs étaient stupéfaits, le pauvre auteur baissait la tête
comme un criminel, ne sachant à quel saint se vouer.--«Allons,
remettez-vous, fit en riant Lamotte; la scène et toute la tragédie
sont bien de vous, et de vous seul; mais vos vers m'ont paru tellement
beaux et touchants que je n'ai pu m'empêcher de les retenir.»
* * * * *
A partir de cette époque, les auteurs qui s'adonnent au théâtre
deviennent si nombreux qu'il est difficile de les suivre tous dans
leur carrière dramatique. Parmi eux citons: L'AFFICHARD, GRESSET,
CAHUSAC, PIERRE ROUSSEAU, qui fournirent à la Comédie-Française un
très-grand nombre de pièces plus ou moins jolies pendant la première
partie du règne de Louis XV.
L'AFFICHARD, le premier dont le nom se présente sous notre plume,
souffleur, puis receveur à la Comédie-Italienne, mort en 1753, associé
avec Panard, Valois, d'Orville et Gallet, a composé beaucoup de
comédies dont plusieurs ont paru sous le nom de ses collaborateurs.
Une de celles dont il est seul l'auteur, _les Acteurs déplacés_ ou
_l'Amant comédien_, jouée au Théâtre-Français en 1735, eut un grand
succès, grâce à l'idée originale qui fait le fond de cette petite
comédie: celle de faire remplir aux acteurs des rôles complétement
contraires à leur âge, à leur sexe, à leur figure, enfin à leur
individualité. Ainsi, les rôles de père et de mère avaient été donnés
à des enfants de huit ans, celui de la jeune-première à une vieille
actrice, celui de l'amoureux au vieux Poisson. Dans les
divertissements, un pas de deux très-grave fut dansé sur l'air d'une
sarabande par un Arlequin et un Polichinelle; tandis qu'un Italien et
un Espagnol se mirent à cabrioler.
L'Affichard donna encore aux Français _la Rencontre imprévue_. Les
autres pièces de son répertoire appartiennent à l'Opéra-Comique, aux
Italiens et aux théâtres forains. Il avait l'esprit juste, des
saillies et du comique de bon aloi; mais une instruction peu étendue,
nul usage du monde et une indifférence complète pour la gloire ou
même pour la célébrité. Le théâtre pour lui fut un amusement.
GRESSET est le nom d'un poëte trop célèbre pour que nous nous
étendions longuement sur son existence, connue de tout le monde. On
peut le mettre à la tête des auteurs dramatiques de second ordre,
quoiqu'il n'ait fait jouer que trois pièces aux Français, la tragédie
d'_Édouard III_ et les comédies de _Sidney_ et du _Méchant_; car il
avait éminemment le génie de la poésie et l'instinct du théâtre. On
prétend qu'il avait composé un assez grand nombre de pièces
remarquables, mais qu'il lui prit ensuite un remords d'avoir travaillé
pour la scène, et qu'il les brûla. C'est là un malheur; car Gresset,
s'il pèche un peu par le plan et la marche de ses compositions
dramatiques, a un style si plein d'harmonie, une versification si
naturelle, si pleine de charmes, si fertile en images, qu'il a fait
faire plus d'un pas à la langue française et imprimé un genre nouveau
à la poésie.
Gresset fit jouer en 1747 ses deux comédies de _Sidney_, en trois
actes et en vers, et du _Méchant_, en cinq actes et également en vers.
Cette dernière pièce eut du succès, on la reprend encore quelquefois à
la scène française. Elle a, il faut bien le dire, un grand air de
famille avec _le Médisant_, de Destouches, paru vingt ans plus tôt.
A l'une des représentations du _Méchant_, une madame de Forcalquier,
admirablement belle, étant entrée dans sa loge, tout le parterre se
tourna vers elle et, charmé de la beauté de la jeune femme, se mit à
l'applaudir sans respect pour la pièce.--«Paix! Messieurs, s'écria
quelqu'un; convient-il d'interrompre ainsi la comédie?» Alors une voix
s'écria, parodiant un vers comique:
La faute en est aux dieux qui la firent _si belle_.
Le lendemain de la première représentation, on envoya à Gresset
l'épigramme suivante, composée _par une muse bourgeoise du parterre:_
Un membre de café, philosophe pédant,
Qui de l'esprit se croit et le juge et l'arbitre,
En sots propos s'égayait sur le titre
De votre pièce du _Méchant_.
Quelqu'un dit au mauvais plaisant:
Pour un auteur, c'est bon augure,
Lorsque, dans un livre nouveau,
L'envie, au désespoir de ne voir que du beau,
De rage mord la couverture.
La tragédie d'_Édouard III_, en 1740, donna lieu à une jolie critique
qui trouva place dans un petit opéra comique intitulé _la Barrière du
Parnasse_. Édouard III vient se plaindre à la Muse, de la critique
injuste qu'on fait d'une tragédie dans laquelle on trouve une double
intrigue, et, par conséquent, un double intérêt. «La critique a tort,
répond la Muse, l'intérêt ne peut être double où l'on n'en trouve pas
du tout.» Alors Édouard reprend:
De plus, on blâme en moi des scènes applaudies
Qui firent le succès de tant de tragédies.
Feuilletez avec soin tous les auteurs fameux,
Mes traits les plus frappants sont tirés d'après eux,
Le public bonnement, dans son erreur extrême,
Pense que tous mes vers sont faits pour mon poëme.
Madame, en vérité, c'est juger de travers,
Mon poëme n'est fait que pour coudre leurs vers.
LOUIS DE CAHUSAC, contemporain de Gresset et l'un des auteurs féconds
de cette époque, donna aux Français deux tragédies: _Pharamond_ et _le
Comte de Warwick_, toutes deux fort médiocres, et deux comédies:
_Zéneïde et l'Algérien_.
_Zéneïde_, en un acte, en vers libres, jouée en 1743, eut du succès et
le méritait; c'est une jolie comédie attribuée à plusieurs personnes,
mais qui semble bien réellement de Cahusac. _L'Algérien_ ou _les Muses
comédiennes_, comédie-ballet en trois actes, en vers libres,
représentée en 1744, est une pièce de circonstance, composée à
l'occasion du rétablissement de la santé de Louis le Bien-Aimé. Cette
pièce causa, un jour, une sorte de tumulte. Boindin était à côté de
Piron:--«Voyez donc, dit-il à son voisin, combien il y a peu d'ordre à
la Comédie-Française.--Ne m'en parlez pas, reprit Piron, c'est une
vieille... fille qui a perdu...» (il lui dit le dernier mot à
l'oreille).
Au milieu du dix-huitième siècle vivaient trois auteurs du nom de
Rousseau; le plus fameux, Jean-Jacques, s'étant intitulé _de Genève_,
on donna au second, Jean-Baptiste, qu'on appela aussi le grand
Rousseau, le surnom _de Paris_; alors le troisième, qui était né à
Toulouse, Pierre Rousseau, prit pour sobriquet le nom de sa ville
natale.