reprises, il lui avait échappé pour ainsi dire miraculeusement; elle
s'apprêtait à saisir sa proie. Cependant le 13 avril, un second
triomphe, presque pareil au premier, lui était encore réservé au
spectacle de madame de Montesson. Les princes de la famille d'Orléans,
malgré le déplaisir que cela ne pouvait manquer de causer à la famille
royale, et surtout au bon Louis XVI, voulurent recevoir Voltaire. Le
duc de Chartres le combla d'éloges, le père l'accueillit avec une
bienveillance marquée, le força de s'asseoir en sa présence. La
duchesse de Chartres, malade et au lit, s'empressa de se faire
habiller et passa chez son Altesse.
Tous les honneurs rendus au chef de la secte des philosophes dans
toutes les classes de la société n'étaient pas de nature à calmer le
clergé, et bientôt plusieurs prédicateurs firent contre lui, du haut
de la chaire, de violentes sorties; de façon que son séjour à Paris
devint presque un grand événement de politique intérieure.
Le 17 avril, Voltaire se rendit encore une fois à l'Académie, puis de
là au Théâtre-Français. Il se plaça dans une petite loge, _incognito_.
On jouait _Alzire_. Le parterre l'ayant entrevu, interrompit la pièce
pour l'applaudir et, à sa sortie, le chevalier de Lescure, officier au
régiment d'Orléans, infanterie, lui récita l'impromptu suivant:
Ainsi chez les Incas, dans leurs jours fortunés,
Les enfants du Soleil, dont nous suivons l'exemple,
Aux transports les plus doux étaient abandonnés,
Lorsque de ses rayons il éclairait leur temple.
Voltaire répondit à ce pitoyable quatrain par ces deux vers de Zaïre:
Des chevaliers français tel est le caractère,
Leur franchise en tout temps me fut utile et chère.
Ce qu'on trouva passablement impertinent dans sa bouche.
Le 30 mai, cet homme prodigieux mourut en disant au curé de
Saint-Sulpice, qui lui demandait s'il croyait en Dieu: «Oui.» Le même
ecclésiastique lui ayant adressé cette autre question: «Croyez-vous en
Jésus-Christ» il n'eut que le temps de répliquer: «Au nom de Dieu, ne
m'en parlez pas!»
Nous ne raconterons pas ici tout ce à quoi donna cours la mort de
Voltaire dans les sphères religieuses; nous nous bornons aux anecdotes
dramatiques. Avec son existence ne cessèrent pas les honneurs qu'on
lui rendit. Il avait été reçu franc-maçon de la loge dite _des
Neuf-Sœurs_. Le 29 novembre, la loge lui fit une sorte de service
raconté de la manière suivante dans un ouvrage de cette époque:
«29 _Novembre_. La cérémonie funéraire dont la loge _des Neuf-Sœurs_
se proposait d'honorer la mémoire du frère Voltaire, en suppléant en
quelque sorte ainsi à celle que lui avait refusée l'Église, a eu lieu
hier, jour indiqué. Pour la rendre plus solennelle, M. d'Alembert
devait se faire recevoir maçon avant et y représenter l'Académie
Française en la personne de son secrétaire; mais le grand nombre de
ses membres très-circonspects a craint, qu'après tout ce qui s'était
passé, cette démarche ne scandalisât, ne réveillât la fureur du
clergé, n'indisposât la Cour; c'est devenu la matière d'une
délibération de la Compagnie, qui a lié ce philosophe, quoique
très-indiscrètement il eût donné sa parole en particulier. La loge,
désolée de ne pouvoir faire cette acquisition, en a été un peu
dédommagée par le peintre Greuze, très-utile aux travaux dans sa
partie.
«Après la célébration des mystères, interdite aux profanes, on a fermé
la loge et l'on s'est transporté dans une vaste enceinte en forme de
temple où la fête devait se célébrer. Le vénérable frère La Lande, les
frères Franklin et comte de Strogonoff, ses assistants, ainsi que tous
les grands-officiers et frères de la loge étant entrés pour faire les
honneurs de l'assemblée, le grand-maître des cérémonies a introduit
les frères visiteurs deux à deux, au nombre de plus de cent cinquante;
un orchestre considérable, dans une tribune, jouait, pendant cette
marche, celle d'_Alceste_: il a exécuté ensuite différents morceaux de
_Castor et Pollux_, et tout le monde étant en place, le frère abbé
Cordier de Saint-Firmin, agent-général de la loge et celui auquel on
doit l'imagination de la fête, est venu annoncer que madame Denis et
madame la marquise de Villette désiraient recevoir la faveur de jouir
du spectacle: la permission accordée, ces deux dames sont entrées,
l'une conduite par le marquis de Villette et la seconde par le marquis
de Villeville. Elles n'ont pu qu'être frappées du coup d'œil imposant
du local et de l'assemblée, qui était restée décorée de ses différents
cordons _bleus_, _rouges_, _noirs_, _blancs_, _jaunes_, etc., suivant
les grades.
«Après avoir passé sous une voûte étroite, on trouvait une salle
immense tendue de noir dans son pourtour et dans son ciel, éclairée
seulement par de tristes lampes, avec des cartouches en transparents,
où l'on lisait des sentences en prose et en vers, toutes tirées des
œuvres du frère défunt. Au fond se voyait le cénotaphe.
«Les discours d'apparat ont commencé. Le vénérable a d'abord fait le
sien, relatif à ce qui allait se passer: l'orateur de la loge _des
Neuf-Sœurs_, frère Changeux, a parlé après lui un peu plus
longuement: frère Coron, l'orateur de la loge _de Thalie_, affiliée à
celle _des Neuf-Sœurs_, a débité son compliment de mémoire, et,
quoique plus court, il a paru le meilleur; enfin frère La Dixmerie a
commencé l'Éloge de Voltaire. Il a suivi la méthode de l'Académie
Française et a lu son cahier, ce qui refroidit beaucoup le panégyriste
et l'auditoire. On y a observé quelques traits saillants, mais peu de
faits et point d'anecdotes. Frère La Dixmerie s'est étendu trop
amplement sur les œuvres de ce grand homme, qu'il a disséquées en
détail, et n'a point assez parlé de sa personne. Nulle digression
vigoureuse, nul écart, nul élan; on voyait que l'auteur,
continuellement dans les entraves, ne marchait qu'avec une
circonspection timide, qui l'obligeait de faire de la réticence sa
figure favorite. Le seul endroit où il se soit animé et ait mis un peu
de chaleur, ç'a été dans son apostrophe aux ennemis fougueux de son
héros, où, après avoir dit tout ce qui pouvait les toucher, les
attendrir: _si sa mort enfin ne vous réduit au silence_, a-t-il
ajouté, _je ne vois plus que la foudre qui puisse en vous écrasant
vous y forcer!_ A l'instant, des coups redoublés de tonnerre d'opéra
se font entendre: le cénotaphe a disparu, et l'on n'a plus vu dans le
fond qu'un grand tableau représentant l'_Apothéose de Voltaire_.»
On conçoit que les épitaphes ne manquèrent pas à Voltaire.
En voici une qu'on attribue à Rousseau:
Plus bel esprit que grand génie,
Sans loi, sans mœurs et sans vertu,
Il est mort comme il a vécu,
Couvert de gloire et d'infamie.
La suivante est de M. de Laplace:
O Parnasse! frémis de douleur et d'effroi!
Muses, abandonnez vos lyres immortelles:
Toi dont il fatigua les cent voix et les ailes,
Dis que Voltaire est mort; pleure et repose-toi!
Enfin Dorat fit son portrait dans les vers suivants:
Raphaël pour le trait, Rubens pour la couleur,
De la prose et des vers possédant la magie,
Écrivain très-sensible, ou très-malin railleur,
Dans le vaste champ du génie
De chaque genre il a cueilli la fleur:
Le rire est son secret, son arme est la saillie:
Que de fois dans ces riens dont il est créateur,
Déguisant la raison sous l'air de la folie,
Sans en prendre le ton, il fut législateur!
Sachant tout embrasser, sans peine il associe
Le compas de Newton aux pompons d'Émilie;
Même après La Fontaine il est joyeux conteur,
Même après l'Arioste il charme l'Italie;
Il s'élève, descend, gaîment se multiplie:
Plein de grâce ou de nerf, de souplesse et d'ardeur,
Il plane en aigle, en serpent se replie,
Au Plaute des Français laisse la profondeur,
Et va d'un fard brillant enluminer Thalie.
Plus piquant que fidèle, agréable et trompeur,
Par ses jolis romans l'histoire est embellie;
Bien loin de se montrer scrupuleux narrateur
Des sottises, qu'il apprécie
Toujours en philosophe, il ment à son lecteur,
Qu'avec la vérité si souvent on ennuie;
Et, rival des anciens, autant qu'imitateur,
Dans l'Epopée ou dans la Tragédie,
Ornant ce qu'il dérobe, il est plus qu'inventeur.
Quelques mois après la mort de Voltaire, un auteur, resté quelque
temps inconnu, composa une sorte d'apothéose du grand écrivain.
C'était une petite comédie intitulée: _les Muses rivales_, en un acte
et en vers, représentée avec le plus grand succès sur la scène
française le 1er février 1779. Cette apothéose était dans le genre de
celle faite pour Molière. Elle avait été remise en grand mystère aux
comédiens, par le comte d'Argental. Le sujet était celui-ci: Chacune
des neuf Muses prétend que l'illustre mort lui appartient comme ayant
excellé dans le genre auquel elle préside et réclame le privilége de
le présenter au dieu des beaux-arts. _Les Muses rivales_, fort bien
reçues du public, furent très-mal accueillies par le clergé.
L'archevêque de Paris essaya d'entraver les représentations; mais on
passa outre. C'est sans doute pour éviter les colères de l'Église que
l'auteur garda l'anonyme quelque temps, malgré son succès. Il se fit
enfin connaître: c'était Laharpe.
Cette petite pièce, toute de circonstance, fut donnée en même temps
que l'_Ésope à la cour_, une des bonnes comédies de Boursault, remise
à la scène par ordre de Louis XVI, et à la suite d'une circonstance
qui prouve les bonnes qualités de cet excellent roi. Dans l'_Ésope_ de
Boursault il y a une scène de courtisans auxquels le prince permet de
lui reprocher ses défauts. Tous ne lui trouvent que des qualités, à
l'exception d'un seul qui le blâme d'aimer le vin, vice dangereux chez
tout homme, mais encore plus pernicieux chez un monarque. Madame de
Mailly faisait souvent boire Louis XV. Un jour qu'on représentait
devant lui _Ésope à la cour_, il crut que la reine avait choisi avec
intention cette pièce pour lui _faire pièce_, selon l'expression
vulgaire. Fort mécontent, il défendit de la représenter de nouveau.
Après sa mort, les comédiens voulurent la reprendre; mais les
gentilshommes de la chambre, craignant, sans doute encore, l'ombre de
Louis XV ou pensant que ce qui avait déplu à un roi devait déplaire à
son successeur, s'opposèrent à ce qu'elle fût jouée. Louis XVI n'en
fut pas plus tôt informé, qu'il ordonna de la représenter devant lui.
Il la trouva admirable, pleine de belles pensées et formant une
excellente école pour les souverains.
Nous avons déjà parlé de l'abbé PELLEGRIN au premier volume de cet
ouvrage, à propos des tragédies de cet auteur fécond, nous ajouterons
seulement ici qu'il fit jouer et écrivit quelques comédies peu
intéressantes, et nous ne rappelons de nouveau son nom que pour avoir
l'occasion de citer les deux curieuses épitaphes suivantes:
Pellegrin rarement s'applique
A faire sermons en trois points:
Trois théâtres font tous les soins
De ce prêtre tragi-comique;
Tantôt par de nobles travaux,
Il fournit de farces la foire,
Tantôt il pourchasse la gloire
Jusqu'au théâtre de Quinault.
A l'Opéra sa muse éclate
Il brille donc en trois endroits.
Volontiers je comparerois
Pellegrin à la triple Hécate.
Voici l'autre:
Enfin l'auteur du _Nouveau Monde_
Vient de partir pour l'autre monde;
Muses, tous vos regrets sont ici superflus,
Passants, dites pour lui ce qu'il ne disait plus,
_Pater, Ave_.
Nous voici en face d'un auteur, LA CHAUSSÉE, qui est, sinon
l'inventeur, du moins le rénovateur d'un genre qui a reçu de nos jours
un terrible développement, la tragédie bourgeoise ou _drame_. L'éloge
et le blâme ont été distribués à La Chaussée par des contemporains
d'un grand mérite; aujourd'hui, nous aurions mauvaise grâce à ne pas
l'absoudre, car le genre auquel il sacrifia est sans contredit celui
qui plaît le plus, en France, aux masses populaires; et si les
partisans de la haute tragédie, de la bonne comédie, ont pu jadis et
jusqu'à un certain point refuser d'admettre cette innovation dans
l'art dramatique, nous ne pouvons, nous, être aussi sévères. La
Chaussée était un homme aimable et honnête. On trouve dans ses
productions dramatiques de la raison, de la noblesse et surtout du
pathétique. Deux de ses pièces (et il en a donné une vingtaine au
théâtre), _l'École des mères_ et _Mélanide_, ont un mérite réel. Deux
autres, _Maximin_ et _le Préjugé à la mode_, renferment de bonnes
choses. _Le Préjugé à la mode_ fit école. A l'exception de ces quatre
pièces, comédies et drames, comme on voudra les appeler, son
répertoire ne présente plus guère, il faut l'avouer, que des pièces
médiocres, romanesques, n'ayant rien de naturel et à plans
défectueux. Ainsi que nous venons de le dire, le genre adopté par cet
auteur a eu d'ardents adversaires et de zélés sectateurs et aussi des
imitateurs, même au dix-huitième siècle, principalement le fameux
Caron de Beaumarchais. Ce qu'il y a de positif, c'est que ce genre a
été goûté du public et fort applaudi. Or, il est difficile de
prétendre que toute une nation ait tort de prendre plaisir à certaine
chose, et que cette chose doive être déclarée mauvaise. Ne pas
admettre différents genres, ce serait vouloir n'adopter qu'une fleur
dans un jardin et en faire arracher les autres, ou bien, comme le
philosophe, ne voir qu'une couleur dans la nature entière.
Molière et ceux qui ont cherché à marcher sur ses traces se sont
attachés à peindre les ridicules; d'autres se sont bornés à conduire,
à dialoguer avec art une intrigue; quelques-uns à développer le
sentiment dans tout son naturel. Le genre de La Chaussée tient en
partie de ces trois genres. Il joignit à tout cela le pathétique, ce
qui fit donner à ses pièces le surnom de _Comédies larmoyantes_,
surnom moins ridicule qu'on n'a voulu le faire croire à son époque,
puisqu'il a été un temps où l'on appelait comédies même les tragédies.
Le drame ou tragédie bourgeoise nous semble une conséquence des idées
libérales appliquées au théâtre, et de fait nous ne voyons pas
pourquoi les malheurs des rois, des princes et des grands de la terre
auraient seuls le privilége de provoquer les sympathies et les larmes.
Aujourd'hui, du reste, les choses ont bien changé. Nous doutons que
l'admirable et regrettable Rachel, quelque talent qu'elle ait jamais
déployé, ait fait verser autant de pleurs sur les douleurs des reines
et des princesses, que nous en voyons répandre sur les malheurs du
chiffonnier, de l'ouvrière, de l'homme du peuple. Chaque soir, la plus
médiocre actrice de la Porte-Saint-Martin, de l'Ambigu ou de la Gaîté
fait pleurer à chaudes larmes son auditoire, en criant à gorge
déployée une fort médiocre prose dans quelque drame atrocement
vulgaire; tandis que le plus habile artiste du Théâtre-Français aura
de la peine à provoquer un simple mouvement de sensibilité parmi des
spectateurs, froids et calmes admirateurs des beaux vers de nos grands
poëtes, mais peu touchés des malheurs de Didon ou de la douleur de
Camille.
Ce qui, à l'époque de La Chaussée, révolta le plus dans le nouveau
genre dramatique, c'est le passage subit du comique au sérieux et le
mélange de l'un et de l'autre; cependant rien de plus naturel que de
voir un valet, par exemple, rire tandis que son maître s'afflige, ou
sous le même toit la joie et la tristesse. L'auteur du _Préjugé à la
mode_ connaissait bien le théâtre, mais il savait aussi mieux
disserter que peindre, ce qui l'a empêché de perfectionner le genre
qu'il avait adopté. Ses pièces sont souvent d'une longueur assommante,
ce qui les a fait comparer à de froids et ennuyeux sermons. Pour tout
dire, en un mot, on applaudit souvent La Chaussée, on ne l'admira
jamais.
La Chaussée fit ses études à Louis-le-Grand, alors dirigé par les
Jésuites; quoique né en 1692, il ne donna ses premières pièces qu'en
1733. Il fut reçu à l'Académie en 1736, et prononça alors un discours
de remerciement, moitié en prose moitié en vers, qui fut fort goûté.
Il mourut en 1754, à l'âge de soixante-deux ans. C'est à lui que Piron
fait allusion dans _la Métromanie_, en disant:
Dans ma tête, un beau jour, ce talent se trouva,
Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.
La première pièce de La Chaussée fut _la Fausse Antipathie_, comédie
en trois actes, en vers, avec un prologue (1733). Il en fit lui-même
la critique en 1734, pour répondre aux censeurs du comique larmoyant.
En 1735, La Chaussée fit jouer _le Préjugé à la mode_, comédie en cinq
actes et en vers. Voici ce que Voltaire dit à propos de cette pièce
qui fit école:
«Depuis 1673, année dans laquelle la France perdit Molière, on ne vit
pas une seule pièce supportable, jusqu'au jour de Regnard; et il faut
avouer qu'il n'y a que lui seul, après Molière, qui ait fait de bonnes
comédies en vers. La seule pièce de caractère qu'on ait eue depuis lui
a été _le Glorieux_, de Destouches, dans laquelle tous les personnages
ont été généralement applaudis, excepté malheureusement celui du
_Glorieux_, qui est le sujet de la pièce. Rien n'étant si difficile
que de faire rire les honnêtes gens, on se réduisit à donner des
comédies romanesques, qui étaient moins la peinture fidèle des
ridicules que des essais de tragédie bourgeoise. Ce fut une espèce
bâtarde, qui, n'étant ni comique ni tragique, manifestait
l'impuissance de faire des tragédies et des comédies. Cette espèce
cependant avait un mérite, celui d'intéresser, et dès qu'on intéresse,
on est sûr du succès. Quelques auteurs joignirent aux talents que ce
genre exige, celui de semer leurs pièces de vers heureux. Voici comme
ce genre s'introduisit:
«Quelques personnes s'amusaient à jouer, dans un château, de ces
petites farces qu'on appelle _parades_. On en fit une en l'année 1732,
dont le principal personnage était le fils d'un négociant de Bordeaux,
très-bon homme et marin fort grossier, lequel, croyant avoir perdu sa
femme et son fils, venait se remarier à Paris après un long voyage
dans l'Inde. Sa femme était une impertinente, qui était venue faire la
grande dame dans la capitale, manger une grande partie du bien acquis
par son mari, et marier son fils à une demoiselle de condition. Le
fils, beaucoup plus impertinent que la mère, se donnait des airs de
seigneur, et son plus grand air était de mépriser beaucoup sa femme,
laquelle était un modèle de vertu et de raison. Cette jeune femme
l'accablait de bons procédés sans se plaindre, payait ses dettes
secrètement quand il avait joué et perdu sur parole, et lui faisait
tenir de petits présents très-galants sous des noms supposés. Le marin
revenait à la fin de la pièce et mettait ordre à tout.
«Une actrice de Paris, fille de beaucoup d'esprit, nommée mademoiselle
Quinault, ayant vu cette farce, conçut qu'on en pourrait faire une
comédie fort intéressante, et d'un genre tout nouveau pour les
Français, en exposant sur le théâtre le contraste d'un jeune homme,
qui croirait en effet que c'est un ridicule d'aimer sa femme, et d'une
épouse respectable qui forcerait enfin son mari à l'aimer
publiquement. Elle pressa l'auteur d'en faire une pièce régulière,
noblement écrite; mais ayant été refusée, elle demanda la permission
de donner ce sujet à M. de La Chaussée, qui faisait fort bien les vers
et qui avait de la correction dans le style. Ce fut ce qui valut au
public _le Préjugé à la mode_.»
Après _l'École des amis_, en 1737, la tragédie de _Maximien_ en 1738,
La Chaussée fit jouer en 1741 _Mélanide_, comédie en cinq actes et en
vers. Cette pièce, tirée d'un roman intitulé _Mademoiselle du
Bontems_, est peut-être la meilleure de son répertoire, dans le genre
attendrissant. Piron, qui comparait ces espèces de drames à de froids
sermons (et il n'était pas dans le vrai), disait un jour à un de ses
amis qui se rendait au théâtre où l'on jouait _Mélanide_: «Tu veux
donc entendre prêcher le Père de La Chaussée?» Il fit sur cette même
pièce le joli couplet suivant:
Connaissez-vous sur l'Hélicon
L'une et l'autre Thalie?
L'une est chaussée et l'autre non;
Mais c'est la plus jolie;
L'une a le souris de Vénus,
L'autre est froide et pincée;
Salut à la belle aux pieds nus,
Nargue _de la Chaussée_.
En 1743, vint _Paméla_, comédie en cinq actes et en vers, non
imprimée, qui tomba à plat, un peu grâce à un vers ridicule. Un des
personnages se plaint de n'avoir pas le temps nécessaire pour faire
une commission, un autre lui répond:
Vous prendrez mon carrosse, afin d'aller plus vite.
Après la première représentation, un plaisant dit à un de ses amis qui
lui demandait à la porte: «Comment va _Paméla_?--Elle pâme, hélas!»
Une autre comédie en cinq actes et en vers, _la Gouvernante_, jouée en
1747, fut inspirée à La Chaussée par un admirable trait de M. de la
Falucre, premier-président du Parlement de Bretagne.
Ce président, n'étant encore que conseiller, avait été nommé
rapporteur d'une affaire. Il en laissa l'examen à des personnes qu'il
croyait d'aussi bonne foi que lui. Sur l'extrait qui lui en fut remis,
il rapporta le procès. Quelques mois après le jugement, il reconnaît
que sa trop grande confiance et sa précipitation ont dépouillé une
famille honorable et pauvre des seuls biens qui lui restaient; il ne
dissimule point sa faute. Mais ne pouvant faire rétracter l'arrêt qui
avait été signifié et exécuté, il se donne les plus grands mouvements
pour retrouver les malheureuses victimes de sa négligence. Il les
trouve enfin; il ne craint point de leur avouer ce dont il se sent
coupable, et les force d'accepter, de ses propres deniers, la somme
qu'il leur avait fait perdre involontairement.
_Le Retour de jeunesse_, comédie en cinq actes et en vers, représentée
en 1749, avait d'abord pour titre: _Le Retour de soi-même_; mais les
amis de La Chaussée, n'ignorant pas que l'on se moquait de l'auteur et
qu'on le nommait _le Prédicateur de théâtre_, l'engagèrent à ne pas
donner à sa comédie un titre qui ressemblait à celui d'un sermon. On
trouve dans cette pièce ces deux vers passablement ridicules:
En passant par ici, j'ai cru de mon devoir
De joindre le plaisir à l'honneur de vous voir.
Piron, passant un jour devant la demeure de La Chaussée, lui remit sa
carte sur laquelle il avait eu la piquante et spirituelle idée
d'écrire ces deux vers.
_L'Homme de fortune_, en cinq actes et en vers, fut donné au château
de Bellevue et joué par la marquise de Pompadour, ce qui n'empêcha pas
la pièce d'être trouvée détestable et de ne pas obtenir même ce qu'on
appelle un succès d'estime.
Nous ne parlerons pas des autres comédies de La Chaussée, lesquelles
n'ont rien de saillant.
AUTREAU et D'ALLAINVALLE firent, de 1725 à 1740, quelques comédies
pour les Français; mais, comme ils travaillèrent principalement pour
les Italiens et les théâtres de la Foire, nous parlerons plus
longuement d'eux aux chapitres où nous traiterons spécialement de ces
scènes de second ordre. Nous en pouvons dire autant du fécond
MARIVAUX, qui donna au théâtre sept volumes de pièces, dont deux ou
trois seulement aux Français, entre autres _le Legs_, une de ses
meilleures et qui est souvent reprise.
A la même époque parut un auteur d'un esprit distingué, SAINTE-FOIX,
qui fit jouer plusieurs pièces à l'Opéra et aux Italiens, et neuf
jolies comédies aux Français. Ses productions, pleines d'élégance et
d'une noble simplicité, ne sont jamais soumises à des plaisanteries de
mauvais goût. Elles ne sont pas assaisonnées de cette grosse gaieté à
la Dancourt, que nous avons signalée, et l'oreille la plus chaste peut
les entendre sans crainte.
_L'Oracle_, une de ses comédies, jouée en 1740, donna lieu à une
scène des plus bouffonnes. A la répétition générale, mademoiselle
de La Motte, l'actrice chargée du rôle de la fée, ayant probablement
trop bien dîné et bu un peu plus que de coutume, disait son rôle
sur un ton des plus déplacés, Sainte-Foix, fort mécontent, lui
arrache tout à coup la baguette magique, attribut de son rôle, en
s'écriant:--«J'ai besoin d'une fée et non d'une sorcière!» L'actrice
se regimbant:--«Taisez-vous! ajoute l'auteur, vous n'avez pas voix
ici; nous sommes au théâtre et non au sabbat.»