Après _le Glorieux_, _l'Ambitieux et l'Indiscrète_, tragi-comédie en

cinq actes et en vers, jouée sans avoir été affichée, en 1737. Le sort

de cette pièce fut longtemps incertain. Les comédiens, dès qu'on la

leur avait présentée, l'avaient unanimement reçue, fondant sur elle de

grandes espérances; mais le lieutenant de police, trouvant ou croyant

y voir des allusions contre le garde-des-sceaux, refusa net

l'autorisation de la jouer. Quelques démarches que l'on fît près de

lui, l'interdiction fut maintenue jusqu'à la disgrâce du personnage

que l'on prétendait désigné. Alors on obtint la libre pratique et la

comédie put paraître, mais n'obtint pas un bien grand succès, malgré

les efforts de mademoiselle Dangeville qui cependant par son jeu

spirituel, par sa grâce, par la naïveté qu'elle mit dans son rôle, la

sauva d'une chute et la préserva d'une cabale.

En 1750, quatre ans avant la mort de Destouches, cet auteur, quoiqu'il

fût âgé de soixante-dix ans, donna une pièce en vers et en cinq actes,

la _Force du naturel_, qui ne fut ni un succès ni une défaite, malgré

le jeu de cette même Dangeville. La célèbre mademoiselle Gaussin y

avait un rôle de jeune fille dans lequel se trouvaient ces vers:

.....C'est un pauvre mouton,

Je crois que, de sa vie, elle ne dira non.

Ce trait fit rire la salle entière qui connaissait ce mot de cette

tendre actrice: «Ça leur fait tant de plaisir, et à moi si peu de

peine!» Ces mots rappellent ceux du même genre de la Gaussin du

dix-neuvième siècle, à qui l'on demandait quel était le père de deux

charmants enfants:--«Ma foi, je n'en sais rien, il entre tant de monde

ici, et puis j'ai la vue si basse!»

Destouches donna encore une comédie, peu de temps avant de fermer les

yeux, _le Dissipateur ou l'honnête Friponne_, en cinq actes et en

vers; imprimée en 1736, jouée on province en 1737, cette pièce ne fut

représentée à Paris qu'en 1753.

Deux autres, _la Fausse Agnès_, imprimée en 1736, _le Tambour

Nocturne_ et _l'Homme Singulier_, imprimées dès 1736, ne furent

représentées qu'en 1759, 1762 et 1765, bien longtemps après la mort de

l'auteur. L'une de ces comédies, _le Tambour Nocturne ou le Mari

devin_, en cinq actes et en vers, est une charmante pièce, encore

reprise quelquefois à la scène, dont la donnée, assez frivole en

apparence, a été souvent imitée, et qui plaît toujours.

Destouches a aussi composé en 1742, un opéra comique avec trois

intermèdes, les _Amours de Ragonde_, pour être joué sur le théâtre de

la duchesse du Maine, à Sceaux.

Ainsi que nous l'avons dit, Destouches est à peu près le seul auteur

qui ait travaillé pour la Comédie-Française et composé des pièces

sérieuses pour le théâtre, sous la Régence.

XVIII

LA COMÉDIE SOUS LOUIS XV

Les comédies de VOLTAIRE.--_L'Indiscret_ (1725).--_L'Enfant

prodigue_ (1736).--_Nanine_ (1749).--Anecdotes.--_L'Écossaise_

(1760).--L'_Écueil du sage_ (1762).--_La Femme qui a raison_

(1760).--_Le Dépositaire_ (1772).--Anecdote.--Anecdote relative

à _l'Écueil du sage_.--Anecdotes sur Voltaire.--Son dernier

voyage à Paris en 1778.--Le _credo d'un amateur du

théâtre_.--Anecdotes relatives à Voltaire après sa

mort.--_L'Ésope_ de Boursault à propos des _Muses

rivales_.--PELLEGRIN.--Épitaphes.--LACHAUSSÉE.--Inventeur du

drame.--Ses productions dramatiques.--Comédies

larmoyantes.--Réflexions.--_La Fausse antipathie_ (1733).--Le

préjugé à la mode (1735).--_L'École des amis_

(1737).--_Mélanide_ (1741).--Anecdote.--Couplet.--_Paméla_

(1743).--Anecdotes.--_Le Retour de jeunesse_ (1749).--Vers

ridicules.--Anecdote.--_L'Homme de Fortune_.--AUTREAU ET

D'ALLAINVALLE, de 1725 à 1740.--MARIVAUX.--_Le

Legs_.--SAINTE-FOIX.--_L'Oracle_ (1740).--Anecdote.--_La

Colonie_ (1749).--Anecdote.--Le manche à balai.--Boissy.--Son

genre de talent.--_Le Babillard_ (1725).--_Le Français à

Londres_ (1727).--_L'Impertinent_ (1724).--_L'Embarras du

choix_ (1741).--Portrait de la Gaussin.--_L'Époux par

supercherie_ (1744).--Anecdote.--_La Folie du jour_ et _Le

Médecin par occasion_ (1744).--_Le Duc de Surrey_

(1746).--Anecdote.--PONT DE VEYLE.--_Le Complaisant_

(1732).--_Le Fat puni_ (1739).--_La Somnambule_

(1739).--Histoire de cet auteur.--Anecdote plaisante.--Son goût

naturel pour la chanson.--PIRON.--_La Métromanie_

(1738).--Anecdotes.--_Fagon_. Son caractère indolent.--_Le

Rendez-vous_ (1733).--_La Pupille_ (1734). Vers à

Gaussin.--_Lucas et Perrette_ (1734).--Vers.--_Les Caractères

de Thalie_ (1737).--Trois comédies en une.--_L'Heureux Retour_

(1744).--LAMOTTE-HOUDARD.--_Le Magnifique_ (1731).--Sa

prodigieuse mémoire.--Anecdote.--Principaux auteurs de cette

époque.--L'AFFICHARD.--Son indifférence.--_Les Acteurs

déplacés_ (1735).--Ce qui fait le succès de cette pièce.--_La

Rencontre imprévue._--GRESSET.--Ses trois pièces.--Sidney.--_Le

Méchant_ (1747).--Anecdotes.--Épigramme.--La tragédie

d'_Édouard III_ (1740).--Critique spirituelle.--CAHUSAC.--_Le

comte de Warwick._--_Zénéide_ (1743).--_L'Algérien_

(1744).--Pièce de circonstance.--Anecdote.--Les trois

Rousseau.--ROUSSEAU de Toulouse (Pierre).--_Les Méprises_

(1754).

Le long règne de Louis XV vit paraître et disparaître beaucoup

d'auteurs dramatiques, dont plusieurs furent des hommes de mérite. En

tête de ceux qui donnèrent les productions les plus remarquables au

Théâtre-Français, nous devons citer encore une fois le poëte-roi,

VOLTAIRE, aux tragédies duquel, dans notre premier volume, nous avons

consacré déjà un chapitre spécial.

Voltaire fit représenter ou composa les comédies de: _l'Indiscret_,

_l'Enfant Prodigue_, _l'Écossaise_, _Nanine_, _l'Écueil du sage_, _la

Prude_, _la Femme qui a raison_, _la Comtesse de Givry_, _le

Dépositaire_.

_L'Indiscret_ date de 1725, il est en un acte. _L'Enfant Prodigue_ fut

joué en 1736 pour la première fois et en quelque sorte par surprise

pour le public. On devait donner _Britannicus_; au moment de

commencer, on vint annoncer que l'indisposition subite d'une actrice

(car déjà à cette époque les _indispositions subites_ étaient choses

communes au théâtre) ne permettait pas de représenter cette tragédie,

mais que le public, par compensation, pourrait assister à une comédie

nouvelle en cinq actes et en vers. Le public ne fut pas dupe de cette

_comédie_ à la _Comédie_, mais se laissa faire et entendit la pièce

de Voltaire; on lui fit bon accueil comme elle le méritait. Piron

racontait qu'étant un jour à la Foire avec Voltaire et plusieurs

autres personnes, au Théâtre des Marionnettes où l'on jouait le trait

d'histoire de l'Enfant Prodigue, il dit au grand poëte:--«Savez-vous

que je vois là de quoi faire une bonne comédie?» «C'est dans la

crainte, ajoutait Piron, que je ne fisse ce que j'avançai, que M. de

Voltaire prit les devants et composa sa pièce; et de fait, j'avais

moi-même un plan sur le même sujet sans sortir de l'Évangile.» Voilà

qui prouve, qu'alors comme aujourd'hui, un auteur dramatique ne

saurait être trop discret.

_L'Écossaise_ a été jouée en 1760, mais imprimée longtemps avant cette

époque. Elle suivit de deux mois la comédie des _Philosophes_,

interdite dans le principe. Si on eût voulu la donner avant, nul doute

qu'elle n'eût été défendue, car elle offrait les mêmes allusions.

En 1762 parut _L'Écueil du sage_, qui fut mal reçu. Quant aux autres

comédies de Voltaire, elles n'eurent pas toutes les honneurs de la

scène française. _La Prude_, _la Femme qui a raison_, _le Dépositaire_

ne furent jouées que sur des théâtres particuliers. En 1760,

cependant, on donna à Paris la seconde de ces trois pièces. Elle avait

été représentée en 1748, pour la première fois, à Lunéville, dans le

palais du Roi de Pologne. Les rôles étaient tenus par des personnages

de la plus haute distinction. Ainsi la marquise du Châtelet jouait le

principal. Plus tard, on donna cette comédie sur un théâtre élevé à

Carouge, petite ville située à un quart de lieue de Genève, sur les

terres de la Savoie, et où une troupe d'acteurs français faisait

très-bien ses affaires. Les citoyens de Genève s'y portaient en foule.

Malheureusement les magistrats de cette cité, gens très-puritains, à

ce qu'il paraît, craignant que le spectacle n'introduisît le goût du

luxe et de l'oisiveté dans la république, prièrent le Roi de Sardaigne

d'interdire les représentations et le Roi accueillit leur requête. _Le

Dépositaire_, comédie en cinq actes et en vers, écrite en 1772, fut

inspiré à Voltaire par un trait de la célèbre Ninon de Lenclos. Avant

de partir pour l'armée, un officier confia deux dépôts précieux, l'un

à Ninon, l'autre à un ecclésiastique. Le dépôt remis à Ninon fut rendu

au légitime propriétaire avec la plus scrupuleuse fidélité, tandis que

l'autre fut perdu pour lui:--J'ai tout distribué en œuvres pies,

disait le dépositaire infidèle. Voilà pourquoi Saint-Évremond appelle

dans ses lettres, Ninon, la belle gardeuse de cassette.

A propos de la première de ces quatre comédies, _l'Écueil du sage_,

Voltaire se permit une bonne plaisanterie qui amusa beaucoup le public

lorsqu'il la lui fit connaître, et qui prouve qu'au dix-huitième comme

au dix-neuvième siècle, il est bon d'avoir de puissants protecteurs ou

un nom pour pouvoir se faire accepter de MM. les comédiens ou de MM.

les directeurs. Un jour, un pauvre jeune homme parfaitement obscur,

vient présenter au haut et puissant aréopage de la Comédie-Française,

une pièce ayant pour titre: _le Droit du Seigneur_. Il la remet à ce

que l'on appelait alors le comédien semainier. Il est reçu, selon

l'usage, avec morgue, et n'obtient qu'à force de supplications et

d'instances les plus humbles, la promesse qu'on daignera jeter les

yeux sur son _factum_. Après bien des courses, bien des prières pour

avoir une nouvelle audience, on lui déclare que sa pièce a été lue,

qu'elle est détestable. Le jeune homme fait observer que l'arrêt est

rigoureux, il dit qu'il a montré sa comédie à quelques personnes de

goût qui ne l'ont pas trouvée aussi mauvaise, qu'enfin M. de Voltaire

lui-même, lui a fait l'honneur de l'approuver. On lui rit au nez et on

veut bien ajouter que, pour sa gouverne, il ne doit pas se laisser

séduire par des applaudissements de complaisance, que d'ailleurs les

gens du monde n'entendent rien à ces sortes d'affaires, que quant à

l'illustre auteur qu'il met en avant, c'est sans doute un persiflage.

Le pauvre diable insiste pour avoir une lecture; on lui répond qu'il

veut rire, sans doute, que la Comédie ne s'assemble pas pour une

rapsodie pareille. Néanmoins il parvient à avoir sa lecture. On

l'écoute sans l'entendre, et la pièce est conspuée à l'unanimité.

Notre jeune homme se retire enchanté, car c'était une petite comédie

qu'il venait de jouer à Messieurs les comédiens. Quelque temps après,

Voltaire adresse cette même pièce, qui était _de lui_, à la Société,

sous le titre de _l'Écueil du sage_. On la reçoit avec respect, on la

lit avec admiration, et on prie l'auteur de continuer à être le

bienfaiteur de la compagnie. C'est alors que le malin vieillard

s'empressa de raconter partout l'histoire du jeune homme envoyé par

lui. On fit à ce sujet une caricature représentant le tribunal

auguste de Messieurs de la Comédie-Française _en bûches coiffées de

perruques_.

Voltaire, un des hommes de génie les plus extraordinaires qui aient

jamais paru, composa jusqu'à sa dernière heure. A la fin de sa

carrière, il fit jouer sa tragédie de _Zulime_, sur laquelle on fit

l'épigramme suivante:

Du temps qui détruit tout, Voltaire est la victime;

Souvenez-vous de lui, mais oubliez Zulime.

Au mois d'octobre 1768, on répandit à la Cour le bruit de la mort de

l'auteur de _Zaïre_, en disant qu'il était passé de vie à trépas dans

l'impénitence finale. On crut à cette nouvelle, il avait alors

soixante et quatorze ans. Il est vrai qu'il devait vivre encore dix

années. Le comte d'Artois s'écria: _Il est mort un grand homme et un

grand coquin!_

Quelque temps après cette fausse nouvelle de la mort du célèbre

philosophe, on imagina de composer dans le foyer du Théâtre-Français,

une facétie qu'on intitula le _Credo d'un amateur du théâtre_, la

voici:

«Je crois en _Voltaire_, le père tout-puissant, le créateur du théâtre

et de la philosophie. Je crois en _Laharpe_, son fils unique, notre

seigneur, qui a été conçu du comte _d'Essex_, est né de _Lekain_, a

souffert sous M. _de Sartines_, a été mis à Bicêtre, est descendu aux

cabanons, le troisième mois est ressuscité d'entre les morts, est

monté au théâtre, et s'est assis à la droite de Voltaire, d'où il est

venu juger les vivants et les morts. Je crois à Lekain, à la sainte

association des fidèles, à la confrérie du sacré génie de M.

_d'Argental_, à la résurrection des _Scythes_, aux sublimes

illuminations de M. de _Saint-Lambert_, aux profondeurs ineffables de

madame _Vestris_. Ainsi soit-il!»

A cette époque, Laharpe écrivait dans _le Mercure_ où il était chargé

des comptes-rendus des pièces de théâtre.

Au commencement de l'année 1778, Voltaire, alors âgé de près de

quatre-vingt-quatre ans, voulut revoir Paris et jouir encore des

hommages dont il espérait être l'objet à l'Académie et au théâtre,

malgré le peu de sympathie qu'il inspirait à la Cour et l'anthipathie

qu'avaient pour lui les dévots et le parti ecclésiastique. Il

descendit avec sa nièce, madame Denis, chez le marquis de Villette, et

bientôt ce fut chez lui une procession non interrompue des personnages

de tous les rangs. La fatigue fit tomber malade, au bout de quelque

temps, le philosophe de Ferney; mais on ne put l'empêcher de recevoir

et de se livrer à son ardente imagination. Madame de Villette,

demoiselle de Varicourt, élevée plusieurs années chez Voltaire, qui

avait été son bienfaiteur, s'était mariée au marquis. Ce dernier ayant

demandé à mademoiselle Arnoux, dans une visite faite à son hôte, ce

qu'elle pensait de sa femme: «C'est, répondit-elle, une fort belle

édition de _la Pucelle_.»

Le séjour de Voltaire à Paris fut un véritable événement. On désirait

beaucoup qu'il pût être présenté à la Cour et au Roi, à Versailles;

mais Louis XVI déclara qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait, que

c'était déjà beaucoup de fermer les yeux sur son arrivée dans la

capitale de la France. Malgré cela, il fut décidé à cette époque que

la statue de Voltaire serait exécutée en marbre par Pigal, auquel le

directeur-général des bâtiments la commanda. Comme ce même Pigal

devait faire également celle du maréchal de Saxe, le grand poëte lui

adressa les vers suivants:

Le Roi connaît votre talent;

Dans le petit et dans le grand

Vous produisez œuvre parfaite.

Aujourd'hui, contraste nouveau!

Il veut que votre heureux ciseau

Du héros descende au trompette.

Au mois de mars, la maladie de Voltaire fit des progrès assez

effrayants. Il venait de mettre la dernière main à sa tragédie

d'_Irène_, qu'on devait représenter au Théâtre-Français en sa

présence, et il se désolait à la pensée qu'il ne pourrait peut-être

assister à la première représentation. Dès qu'on sut dans Paris que le

chef des philosophes était en danger, plusieurs prêtres se

présentèrent chez lui. Il finit par en recevoir un, nommé l'abbé

Gauthier, chapelain des Incurables, et qui déjà avait converti,

disait-on, le fameux abbé L'Attaignant, fort connu pour ses mœurs

déréglées. Voltaire se confessa et l'on fit sur cet acte l'épigramme

suivante:

Voltaire et L'Attaignant, d'humeur encore gentille,

Au même confesseur ont fait le même aveu:

En tel cas il importe peu

Que ce soit à _Gauthier_, que ce soit à Garguille:

Mons Gauthier, cependant, nous semble bien trouvé;

L'honneur de deux cures semblables

A bon droit était réservé

Au chapelain des Incurables.

Voltaire ne mourut pas, mais il ne put aller à la représentation de

son _Irène_; seulement il apprit qu'à la fin du spectacle, le parterre

avait demandé de ses nouvelles et que l'acteur en scène en avait donné

de favorables[9]. On était au milieu de mars 1778. Deux jours après,

Voltaire ressuscité tenait cour plénière chez le marquis de Villette,

promettait de se montrer au Théâtre-Français, à l'Académie, et de se

faire recevoir franc-maçon.

[9] Pendant tout le temps de cette représentation, qui eut lieu

le 16 mars, il partit des messagers de la Comédie-Française

chargés de dire à l'auteur que tout allait bien, que sa pièce

était portée aux nues.

La tragédie d'_Irène_ avait été un succès de convenance, ce qu'on

avait eu soin de cacher à Voltaire. Le poëte fut si fier de ce qu'il

croyait être un triomphe complet, qu'il mit immédiatement en ordre sa

pièce d'_Agathocle_, pour la faire jouer de suite. Il voulut savoir

quels étaient les vers qui avaient été applaudis dans _Irène_. On lui

dit que c'étaient ceux contraires au clergé. Il en fut ravi, espérant

que cela pourrait, aux yeux de ses amis et partisans, compenser la

fâcheuse impression que sa fameuse confession avait produite. Ce fut à

cette époque extrême de la vie du philosophe, qu'une grande dame,

vieille coquette, voulant essayer sur lui l'effet de ses charmes, vint

le voir en toilette fort décolletée. Apercevant les yeux de Voltaire

fixés sur sa gorge très-découverte, elle lui dit: «Comment! est-ce que

vous songeriez encore à ces petits coquins-là?--Petits coquins, répond

avec vivacité le malin vieillard, petits coquins, Madame, ce sont bien

de grands pendards.»

Dès qu'on sut que le philosophe de Ferney irait à la

Comédie-Française, ce fut chaque jour au théâtre une foule énorme, ce

qui plaisait fort à Messieurs les sociétaires; ils se mirent même à

exploiter cette réclame d'un nouveau genre, en faisant répandre chaque

matin, dans le public, la nouvelle que le soir on verrait M. de

Voltaire chez eux.

Le 1er avril, Voltaire, décidé à jouir des triomphes qu'on lui

promettait depuis longtemps, monta dans son carrosse couleur d'azur,

parsemé d'étoiles (ce qui fit dire à un plaisant que c'était le char

de l'Empyrée) et se rendit d'abord à l'Académie. Tout ce qui faisait

partie du clergé avait évité de se montrer à la séance, à l'exception

des seuls abbés de Boismont et Millot, l'un n'ayant de son état que la

robe, l'autre n'ayant rien à espérer de la Cour ou de l'Église.

L'Académie vint au devant du grand poëte, le fit asseoir au fauteuil

du directeur, au-dessus duquel était son portrait. On le nomma par

acclamation directeur du trimestre d'avril, et M. d'Alembert se mit à

lire l'éloge de Despréaux où il avait eu soin d'insérer des flatteries

fines et délicates à l'adresse de Voltaire.

Après la séance, le vieillard, heureux et fier des honneurs qu'on

venait de lui rendre, monta chez le secrétaire de l'Académie, resta

quelque temps chez lui, puis il se mit en route pour la

Comédie-Française, dont les abords étaient encombrés d'une foule

impatiente de le contempler. Dès que sa voiture, unique en son genre

et bien connue de tout le peuple, parut, ce fut un immense cri de

joie. _Les Savoyards_, _les marchandes de pommes_, _toute la canaille

du quartier_, disent les chroniques du temps, s'étaient donné

rendez-vous là et les acclamations de: vive Voltaire! ont retenti pour

ne plus finir. Lorsque le philosophe descendit de son carrosse, on eut

de la peine à l'arracher à la foule qui voulait le porter en triomphe.

A son entrée à la Comédie, un monde plus élégant, heureux de rendre

hommage au génie, l'entoura. Comme cela a lieu habituellement, en

pareille occasion, les femmes se montraient plus enthousiastes; elles

touchaient ses vêtements comme ceux d'un saint, enfin, il y en eut qui

arrachèrent du poil de sa fourrure pour le conserver comme relique.

Mais laissons un témoin oculaire nous raconter les détails de cette

curieuse soirée, un des derniers triomphes de l'auteur le plus

prodigieux qu'ait jamais enfanté les muses:

«Le Saint, ou plutôt le Dieu du jour, devait occuper la loge des

gentilshommes de la chambre, en face de celle du comte d'Artois.

Madame Denis, madame de Villette étaient déjà placées, et le parterre

était dans des convulsions de joie, attendant le moment où le poëte

paraîtrait. On n'a pas eu de cesse qu'il se fût mis au premier rang

auprès des dames. Alors on a crié: _la Couronne!_ et le comédien

Brisard est venu la lui mettre sur la tête: _Ah Dieu! vous voulez

donc me faire mourir!_ s'est écrié M. de Voltaire, pleurant de joie et

se refusant à cet honneur. Il a pris cette couronne à la main et l'a

présentée _à Belle et Bonne_[10]. Celle-ci disputait, lorsque le

prince de Bauveau, saisissant le laurier, l'a remis sur la tête du

Sophocle, qui n'a pu résister cette fois.

[10] C'était le surnom que Voltaire avait donné à la marquise de

Villette.

«On a joué la pièce, plus applaudie que de coutume, mais pas autant

qu'il l'aurait fallu pour répondre à ce triomphe. Cependant les

comédiens étaient fort intrigués de ce qu'ils feraient, et pendant

qu'ils délibéraient, la tragédie a fini, la toile est tombée et le

tumulte du parterre était extrême, lorsqu'elle s'est relevée, et l'on

a vu un spectacle pareil à celui de _la Centenaire_. Le buste de M. de

Voltaire, placé depuis peu dans le foyer de la Comédie-Française,

avait été apporté au théâtre et élevé sur un piédestal: tous les

comédiens l'entouraient en demi-cercle, des palmes et des guirlandes à

la main. Une couronne était déjà sur le buste, le bruit des fanfares,

des tambours, des trompettes avait annoncé la cérémonie, et madame

Vestris tenait un papier, qu'on a su bientôt être des vers, que venait

de composer M. le marquis de Saint-Marc. Elle les a déclamés avec une

emphase proportionnée à l'extravagance de la scène. Les voici:

Aux yeux de Paris enchanté,

Reçois en ce jour un hommage,

Que confirmera d'âge en âge

La sévère postérité.

Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage,

Pour jouir des honneurs de l'immortalité,

_Voltaire_, reçois la couronne

Que l'on vient de te présenter;

Il est beau de la mériter,

Quand c'est la France qui la donne!

«On a crié _bis_, et l'actrice a recommencé. Après, chacun est allé

poser sa guirlande autour du buste. Mademoiselle Fanier, dans une

extase fanatique, l'a baisé et tous les autres comédiens l'ont suivie.

«Après cette cérémonie fort longue, accompagnée de _vivats_ qui ne

cessaient point, la toile s'est encore baissée, et quand on l'a

relevée pour jouer _Nanine_, comédie de M. de Voltaire, on a vu son

buste à la droite du théâtre, qui y est resté durant toute la

représentation.

«M. le comte d'Artois n'a pas osé se montrer trop ouvertement; mais

instruit, suivant l'ordre qu'il en avait donné, dès que M. de Voltaire

serait à la Comédie, il s'y est rendu incognito, et l'on croit que

dans un moment où le vieillard est sorti et passé quelque part, sous

prétexte d'un besoin, il a eu l'honneur de voir de plus près cette

Altesse Royale et de lui faire sa cour.

«_Nanine_ jouée, nouveau brouhaha, autre embarras pour la modestie du

philosophe; il était déjà dans son carrosse et l'on ne voulait pas le

laisser partir; on se jetait sur les chevaux, on les baisait, on a

entendu même de jeunes poëtes, s'écrier qu'il fallait les dételer et

se mettre à leur place, pour reconduire l'Apollon moderne;

malheureusement, il ne s'est pas trouvé assez d'enthousiastes de

bonne volonté, et il a enfin eu la liberté de partir, non sans des

_vivats_, qu'il a pu entendre du Pont-Royal et même de son hôtel.

«Telle a été l'apothéose de M. de Voltaire, dont mademoiselle Clairon

avait donné chez elle un échantillon, il y a quelques années, mais

devenue un délire plus violent et plus général.

«M. de Voltaire, rentré chez lui, a pleuré de nouveau et protesté

modestement que s'il avait prévu qu'on eût fait tant de folies il

n'aurait pas été à la Comédie.

«Le lendemain, ç'a été chez lui une procession de monde, qui est venu

successivement lui renouveler en détail les éloges et les faveurs

qu'il avait reçus en _chorus_ la veille; il n'a pu résister à tant

d'empressement, de bienveillance et de gloire, et il s'est décidé

sur-le-champ à acheter une maison.»

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 13 / 23 段