dire que bien des choses qui s'y trouvent n'ont pas vieilli, ainsi
lorsqu'à la scène dernière du premier acte, Frontin se dit à
lui-même:--«J'admire le train de la vie humaine! nous plumons une
coquette, la coquette mange un homme d'affaires, l'homme d'affaires en
pille d'autres: cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant
du monde.» Remplacez coquette et homme d'affaires par deux autres noms
plus modernes, et vous avez une tirade qui va droit à l'enseigne du
monde actuel.
Et ceci encore, dans la première scène du deuxième acte:
FRONTIN, à la Baronne.
Elle servait des personnes qui mènent une vie retirée, qui ne
reçoivent que des visites sérieuses; un mari et une femme qui
s'aiment; des gens extraordinaires. Eh bien, c'est une maison
triste; ma pupille s'y est ennuyée.
LA BARONNE.
Où donc est-elle, à l'heure qu'il est?
FRONTIN.
Elle est logée chez une vieille prude de ma connaissance, qui,
par charité, retire les femmes de chambre sans condition, pour
savoir ce qui se passe dans les familles.
A la scène douzième du quatrième acte:
LA BARONNE, à Mme Jacob.
Eh! que faites-vous donc, madame Jacob, pour pourvoir ainsi,
toute seule, aux dépenses de votre famille?
Mme JACOB.
Je fais des mariages, ma bonne dame. Il est vrai que ce sont des
mariages légitimes: ils ne produisent pas tant que les autres;
mais, voyez-vous, je ne veux rien avoir à me reprocher..... Et
si madame était dans le goût de se marier, j'ai en main le plus
excellent sujet.
Ce qui prouve que M. Foy n'est pas l'inventeur de son art, et qu'il
pourrait faire remonter au commencement du dix-huitième siècle sa
maison d'agence matrimoniale.
Il serait injuste de juger Lesage d'après ses premiers essais. Il
s'était fourvoyé dans la traduction de drames espagnols longs, diffus,
à caractères absurdes, romanesques, sans vérité; aussi n'a-t-il
commencé à réussir qu'en redevenant lui-même, en abandonnant
l'imitation d'un genre antipathique à la nation française, et en
cherchant dans les propres inspirations de son talent et la mise en
scène de ridicules, d'études de mœurs ou d'aventures prêtant au bon
comique. Ses ouvrages sont pleins de finesse, de traits, de pensées
vives et saillantes qui frappent en passant sans blesser. Comparaisons
plaisantes, réflexions malignes, incidents bien trouvés, style pur,
dialogue aisé et animé, voilà ce qu'on rencontre à chaque pas dans les
œuvres dramatiques de Lesage, qui ne donna pas moins de quatre-vingts
pièces aux petits théâtres de la Foire et aux Italiens. Nous
reviendrons sur cet auteur lorsque nous traiterons de l'opéra comique.
Nous avons déjà parlé de CAMPISTRON, auteur dramatique de second ordre
plutôt qu'auteur comique, puisqu'il ne donna à la scène que deux
comédies, _le Jaloux désabusé_ et _l'Amante amant_.
LAFONT, dont nous n'avons pas encore prononcé le nom, mérite qu'on
s'arrête à quelques-uns de ses ouvrages. Fils d'un procureur au
Parlement de Paris, il naquit dans cette ville en 1686 et mourut assez
jeune (en 1725), après avoir donné au Théâtre-Français cinq à six
comédies assez jolies, et à l'Opéra-Comique (théâtre de la Foire), en
collaboration avec Lesage ou d'Orneval, quelquefois avec tous deux, un
pareil nombre de pièces estimées. En outre, l'Opéra eut de lui deux
productions curieuses. Homme d'esprit, ayant d'heureuses dispositions
pour le genre comique, il eût été à désirer pour le théâtre que sa vie
fût plus longue. Ses comédies ont du naturel, les situations sont
spirituellement choisies ou amenées, les rôles de valet semblent avoir
été l'objet d'un soin particulier, il les place toujours dans une
position piquante. Ses tableaux, a-t-on dit de ses œuvres, sont de
charmantes toiles de chevalet, et peut-être a-t-il été bien inspiré en
ne se risquant pas à composer une comédie en cinq actes. Du reste, la
partie brillante de ses œuvres est la partie qui concerne l'Opéra.
Malheureusement Lafont était joueur et buveur. Il passait le temps que
lui laissait le travail, à boire dans quelque cabaret des environs de
Paris ou à jouer dans quelque tripot de troisième ordre, n'étant pas
assez favorisé de la fortune pour aborder les nombreuses et luxueuses
maisons de jeu qui existaient alors. D'une indifférence toute
philosophique à l'endroit des lieux où le menaient ses deux passions
et à l'égard de ceux qu'il y rencontrait, il ne se montrait sensible
qu'à la perte de son argent. Lorsqu'il avait tout perdu, ce qui lui
arrivait presque chaque fois qu'il jouait, il se mettait au travail,
pour passer du travail au jeu dès qu'il avait quelques écus dans la
poche. Pendant l'hiver de 1709, il composa l'épigramme suivante, seule
petite pièce qu'on connaisse de lui dans ce genre:
Hé quoi! s'écriait Apollon,
Voyant le froid de son empire,
Pour chauffer le sacré vallon,
Le bois ne saurait donc suffire?
Bon bon! dit une des neuf sœurs,
Condamnez vite à la brûlure
Tous les vers des méchants auteurs,
Par là, nous ferons feu qui dure.
_Danaé ou Jupiter Crispin_, représentée en 1707, comédie en un acte et
en vers libres, fut la première pièce de Lafont. Il emprunta ensuite
aux _Mille et une Nuits_ le sujet d'un autre ouvrage en un acte avec
divertissement et musique de Gilliers, _le Naufrage ou la Pompe
funèbre de Crispin_ (1710).
_Les Trois frères rivaux_, une des jolies comédies de cet auteur,
furent inventés à table. La Thorillière, dînant un jour avec Lafont,
lui communiqua après boire et d'une façon très-embrouillée, le sujet
d'une pièce dans laquelle il entrevoyait la manière de créer pour la
scène un charmant rôle de valet intrigant. Lafont saisit avec beaucoup
de bonheur cette idée et composa _les Trois Frères_. Ce fut un de ses
beaux succès.
Nous ne devons pas oublier le théâtre de _Jean-Baptiste_ ROUSSEAU,
théâtre bien médiocre à côté des autres poésies de ce grand auteur. Né
à Paris en 1669 et fils d'un cordonnier, Rousseau, dont nous ne
retracerons pas la vie, fut expulsé de France en 1712 par arrêt du
Parlement. Il donna en 1694, _le Café_, assez médiocre petite pièce en
un acte et en prose, dont le plus grand mérite est d'avoir inspiré le
rondeau suivant:
Le café, d'un commun accord,
Reçoit enfin son passe-port.
Avez-vous trop mangé la veille
Ou trop pris de jus de la treille?
Au matin prenez-le un peu fort,
Il chasse tout mauvais rapport;
De l'esprit il meut le ressort:
En un mot on sait qu'il réveille;
Il ressusciterait un mort;
Et sur son sujet, sans effort,
Rousseau pouvait charmer l'oreille,
Au lieu qu'à sa pièce on sommeille
Et que chez lui seul il endort.
_Le Flatteur_, comédie en cinq actes, jouée en 1696 en prose, mise en
vers vingt années plus tard par l'auteur, eut un grand succès dans
l'origine. «Le sujet, dit Rousseau, demandait autre chose que de la
prose; mais quand je la donnai au public, j'étais trop jeune et trop
timide pour entreprendre un ouvrage de deux mille vers.» On prétendit
qu'au sortir de la première représentation du _Flatteur_, le père de
Rousseau voulut l'embrasser et qu'il fut durement repoussé par son
fils. Cela est peu croyable, mais n'en donna pas moins lieu à une
chanson d'Autreau, chanson avec estampe et qui causa un profond
chagrin à Rousseau:
Or, écoutez, petits et grands,
L'histoire d'un ingrat enfant,
Fils d'un cordonnier, honnête homme,
Et vous allez entendre comme
Le diable pour punition
Le prit en sa possession.
Après le succès du _Flatteur_, Gâcon fit ce quatrain:
Cher Rousseau, ta perte est certaine,
Tes pièces désormais vont toutes échouer;
En jouant le flatteur, tu t'attires la haine
Du seul qui te pouvait louer.
Rousseau fréquentait le café célèbre de l'époque, le café Laurent. Il
y était, pour ainsi dire, le chef d'une bande de beaux-esprits, de
poëtes en antagonisme avec une autre bande à la tête de laquelle se
trouvait La Motte-Houdard. On s'y battait à coups d'épigrammes plus ou
moins sanglantes. Après les représentations du _Capricieux_, joué avec
un succès douteux en 1710, il y eut une recrudescence de ces
épigrammes fort bien versifiées et qu'on attribua à Rousseau. Le poëte
s'en défendit et accusa même Saurin d'en être l'auteur, de là le
fameux procès qui se termina par l'arrêt du Parlement envoyant en exil
perpétuel le malheureux Rousseau, accusé déjà et un peu convaincu
d'une assez noire ingratitude.
C'est à l'occasion de ces faits et après les premières représentations
du _Capricieux_, que Rousseau écrivit à son ami Duchet la lettre
suivante:
«Permettez-moi, mon cher ami, de vous faire un petit reproche. D'où
vient que m'écrivant un mois après la représentation de ma comédie,
bien informé de ses diverses fortunes, que M. Desmarets, à qui vous
aviez fait réponse, vous avait mandées; d'où vient, dis-je, mon ami,
que vous m'écriviez d'un air mystérieux: _Je vous félicite du succès
qu'a dû avoir le Capricieux_. En bonne foi est-ce avec moi qu'il
faut prendre de ces politesses réservées et sèches? Pensez-vous que
j'eusse trouvé mauvais que vous m'eussiez écrit: _J'ai été bien étonné
d'apprendre le mauvais sort de votre première représentation?_ Non,
mon cher Duché, ce n'est point devant des gens comme vous que je suis
honteux de ma mauvaise fortune. De qui est-ce qu'un malheureux recevra
des consolations, si ce n'est de ses amis? Et comment pourront-ils le
consoler, lorsqu'ils ignoreront ou feindront d'ignorer ce qui lui
arrive? Ce n'est pourtant pas en cette occasion que j'en ai eu le plus
de besoin. La pièce s'est relevée et a été fort applaudie pendant onze
représentations, et aurait été à vingt, si les comédiens avaient voulu
y joindre une pièce; ce qui, au lieu de cent pistoles que m'a valu
cette comédie, m'en aurait valu deux cents. Mais apprenez la plus
cruelle chose qui puisse arriver à un homme. On a fait des chansons
sur un air de l'opéra qui se joue aujourd'hui, et depuis trois
semaines, il en paraît tous les jours de nouveaux couplets; mais les
plus atroces et les plus abominables du monde, à ce qu'on dit, contre
tous ceux sans exception qui vont au café de madame Laurent. J'ai tort
de dire sans exception, car je suis excepté, moi; et cela, joint à ce
qu'elles sont fort bien rimées la plupart, a fait soupçonner que j'en
étais l'auteur. De sorte qu'avec les sentiments que vous me
connaissez, et l'intégrité dont je crois, sans vanité, que personne ne
peut se louer à plus juste titre que moi, me voilà sans y penser mis
au nombre des monstres qu'il faudrait étouffer à frais communs. Car
il n'y a point de termes qui puissent exprimer la noirceur dont je
serais coupable, si les meilleurs amis que j'aie eus, gens qui m'ont
donné récemment, à l'occasion de ma pièce et en mille autres, des
preuves de leur amitié et de l'intérêt qu'ils prennent en moi, gens,
en un mot, dont je suis sûr; si ces gens-là, dis-je, étaient l'objet
que j'eusse pris pour mes satires. Pour moi le parti que j'ai pris a
été de faire une déclaration que j'étais prêt à signer que l'auteur de
ces libelles est le plus grand coquin du monde. Je l'ai même mise en
rimes, comme vous verrez par l'épigramme que je joins à cette lettre,
et cela fait, j'ai renoncé, pour le reste de ma vie, à aller dans tous
les lieux publics, où en effet des gens connus, comme nous, courent un
fort grand risque, par le mélange inévitable de gens qu'on ne connaît
point, et même de ceux qu'on connaît pour de malhonnêtes gens. Je m'en
trouve très-bien; et depuis quinze jours que je cesse d'y aller, je
suis devenu beaucoup plus attaché à mes affaires, plus assidu à voir
bonne compagnie, et meilleur économe de mon temps. Il me fallait un
malheur comme celui-là pour me dessiller les yeux, et me désacoquiner
de la hantise d'un lieu qui, au bout du compte, n'honore pas ceux qui
le fréquentent. A Paris, le 22 février 1710.»
ÉPIGRAMME.
Auteur caché, qui que tu sois,
Brigand des forêts du Parnasse,
Qui, de mon style et de ma voix,
Couvres ton impudente audace;
Vil rimeur, cynique effronté,
Que ne t'es-tu manifesté?
Nous eussions tous deux fait nos rôles;
Toi, d'aboyer qui ne dit mot,
Et moi de choisir un tricot
Qui fût digne de tes épaules.
Vers la fin du règne de Louis XIV et probablement dans le but d'amuser
le vieux roi, qui ne s'amusait plus guère depuis qu'il était en
puissance de la rigide marquise de Maintenon, on généralisa au théâtre
l'usage des _divertissements_, introduit par Molière dans ses
dernières pièces. On appelait divertissements les ballets, les
chœurs, les danses mêlées de chants qu'on plaçait soit au milieu,
soit à la fin des comédies, et que l'on justifiait tant bien que mal.
C'est au reste un usage qui s'est perpétué à l'Opéra jusqu'à nos
jours, puisque nous n'assistons pas à une grande mise en scène des
chefs-d'œuvre lyriques, sans y voir intercalé un ballet dont
quelquefois les chœurs en chantant forment la musique, ainsi que cela
a lieu dans _Guillaume Tell_. Le sujet de l'opéra se prête quelquefois
par lui-même à l'introduction du ballet ou _divertissement_, pour
parler le langage de la fin du dix-septième siècle, plus souvent il
est amené sans que l'on sache pourquoi; mais qu'importe une
invraisemblance de plus ou de moins, tout n'est-il pas invraisemblance
dans un opéra, dans un opéra-comique ou dans un vaudeville? Le
théâtre, si l'on excepte la tragédie et la comédie, représente, comme
la peinture, une nature de convention.
A l'époque dont nous parlons, quelques auteurs du second ordre,
s'efforçaient de marcher sur les traces de Molière et ne pouvaient
arriver qu'à tirer à eux, avec beaucoup de peine, quelques bribes de
la succession du grand _peintre_ dramatique; à cette époque,
disons-nous, le _divertissement_ prit des proportions considérables
et, à notre avis, parfaitement ridicules. Plus de comédie médiocre qui
n'eût son divertissement, jeté à la face du public, souvent sans rime
ni raison; aussi voyons-nous presque tous les auteurs chercher leurs
succès dans cet élément nouveau. Ajoutons cependant que beaucoup de
bonnes et saines comédies représentées au Théâtre-Français et données
par des hommes de talent, surent s'affranchir de ce tribut payé au
goût du public.
A l'époque que nous allons aborder, c'est-à-dire sous la Régence, le
Théâtre-Italien, les théâtres forains et l'Opéra avaient également
pris des proportions considérables; beaucoup d'auteurs avaient
abandonné les travaux sérieux de la Comédie-Française, pour se jeter
dans les pièces moins difficiles à concevoir et qui attiraient le
public. La haute comédie perd alors de son charme et l'on voit les
scènes d'un ordre secondaire prédominer à Paris et dans la province.
Le nombre des spectacles augmente et ce n'est point au profit des
œuvres d'art.
XVII
LA COMÉDIE SOUS LA RÉGENCE
(DE 1715 A 1723)
Influence du théâtre sur les mœurs et des mœurs sur le
théâtre.--DESTOUCHES seul auteur sérieux ayant produit des
comédies à caractères pour la Comédie-Française sous la
Régence.--Notice sur lui.--Son genre de talent. _L'Ingrat_
(1712).--_L'Irrésolu_ (1713).--_La Fausse Veuve_ (1715).--_Le
Triple Mariage_ (1716).--Ce qui donna lieu à cette
pièce.--_L'Obstacle imprévu_ (1717).--_Le Philosophe marié_
(1727).--_Les Envieux_ (1727).--Anecdote.--_Le Philosophe
amoureux_ (1729).--Couplet sur cette pièce.--_Le Glorieux_
(1732).--L'acteur Dufresne pris pour type.--Vers sur la préface
de cette pièce.--_L'Ambitieux et l'Indiscrète_ (1737).--Comédie
longtemps interdite.--_La force du Naturel_ (1750).--Mot de
Mademoiselle Gaussin.--Bon mot d'une autre Gaussin
moderne.--_Le Dissipateur_ (1753).--_La Fausse Agnès_, _l'Homme
singulier_, _le Tambour nocturne_, représentés après la mort de
Destouches (en 1759, 1762, 1765).--_Les Amours de Ragonde_
(1742), opéra comique composé pour la duchesse du Maine.
Si le théâtre influe sur les mœurs des peuples, les mœurs aussi
influent sur le théâtre. Pendant les guerres de religion, la scène est
occupée par des pièces à sujets religieux; pendant les graves périodes
du gouvernement de Richelieu et du règne du Grand Roi, la scène voit
naître les tragédies à sujets héroïques des Corneille et des Racine,
les belles comédies de mœurs de Molière. Quand vient la Régence, avec
ses mœurs légères, le théâtre perd ses auteurs sérieux; la comédie
facile, l'opéra comique, le vaudeville, les pièces qui n'ont plus
aucun cachet d'étude, qui commençaient à se faire pressentir aux
dernières années de Louis XIV, font irruption sur notre théâtre; les
Italiens, avec leurs bouffonneries, sont rappelés, et la scène tend à
se modifier complétement, à devenir déjà ce qu'elle est de nos jours.
Sous le gouvernement du Régent, nous ne voyons guère qu'un seul auteur
sérieux, DESTOUCHES, ayant bien voulu vouer son talent au
Théâtre-Français, et nous rappeler, par ses comédies à caractères,
l'école de Molière, qui s'éloignait de plus en plus à cette époque
légère, frivole, graveleuse et inconséquente. Tous les autres auteurs
s'étaient jetés du côté des Italiens ou travaillaient pour les
théâtres de la Foire.
Philippe-Néricault DESTOUCHES, né à Tours en 1680, après avoir fait de
bonnes études à Paris, entra dans l'armée et se trouva au siége de
Barcelone où il faillit périr par suite d'une explosion de mine. Ayant
fait la connaissance du marquis de Puysieux pendant que son régiment
était à Soleure, le marquis, alors ambassadeur de France en Suisse,
s'attacha beaucoup à lui et l'engagea si fortement à se vouer à la
diplomatie, que Destouches suivit ce conseil. Grâce à son protecteur,
il fut nommé bientôt premier secrétaire d'ambassade. L'étude des
grandes affaires politiques ne l'empêcha pas de se livrer au culte des
Muses, pour lequel il avait dès son enfance montré une vocation
très-prononcée. Pendant son séjour en Suisse, il avait composé une de
ses bonnes comédies, la première, _le Curieux impertinent_, qui eut
plus tard du succès à Paris.
En 1717, le Régent l'envoya en Angleterre où il resta sept années
chargé des affaires de France. Il s'y maria. Le duc d'Orléans lui
destinait le département des affaires étrangères. Après la mort de ce
prince, Destouches, qui avait déjà fait jouer plusieurs comédies
très-remarquables, se retira dans une terre près de Melun. C'est dans
cette solitude qu'il composa une bonne partie des pièces qui composent
son répertoire. Il venait de temps en temps à Paris porter une comédie
aux acteurs du Théâtre-Français, et repartait toujours pour sa
campagne la veille de la première représentation. Il y mourut en 1754,
à l'âge de soixante-quatorze ans. Il avait été reçu à l'Académie en
1723. Destouches était un homme d'une candeur, d'une franchise qui le
firent toujours aimer et estimer de tout le monde. Impossible de voir
personne ayant un plus aimable caractère.
On doit assigner à ce poëte une des meilleures places parmi les
auteurs comiques qui ont travaillé pour la scène française. En effet,
on remarque dans ses comédies une grande justesse de dialogue, une
versification facile, un comique noble, une morale saine, un jugement
mûri par l'étude, une élégante simplicité comparable à celle qu'on
admire dans Térence, un soin parfait à rejeter tout ce qui sent
l'afféterie. Ses compositions ont un grand cachet de vérité, de
naturel, d'honnêteté. On peut le mettre au-dessous de Molière et
au-dessus de Regnard; car s'il n'a ni la force comique du premier, ni
la gaieté vive du second, il réunit à un certain degré les qualités
essentielles de l'un et de l'autre. Souvent même ses comédies
présentent un dénoûment plus adroit, plus heureux que le dénoûment des
pièces de Molière, plus moral et plus décent que dans celles de
Regnard. Le plus grand reproche que l'on puisse adresser aux
compositions de Destouches, c'est un peu de monotonie dans la facture,
un style quelquefois diffus et trop de régularité dans la marche de
l'action.
La première comédie que Destouches fit jouer est _le Curieux
impertinent_, en 1710. Il donna ensuite, en 1712, _l'Ingrat_, comédie
en cinq actes et en vers, qui eut du succès. L'auteur, fils plein de
bons sentiments et qui prélevait sur son avoir la somme considérable,
à cette époque surtout, de quarante mille livres, pour l'envoyer
d'Angleterre en France, à son père chargé d'une nombreuse famille, ce
fils pouvait bien stigmatiser le vice affreux de l'ingratitude.
Une année plus tard, en 1713, Destouches donna une autre comédie en
cinq actes et en vers, _l'Irrésolu_, et deux ans après _le Médisant_,
également en cinq actes et en vers, et _la Fausse Veuve_ ou _le Jaloux
sans jalousie_, en un acte et en prose. Cette dernière pièce ne
réussit pas. C'est à la suite de cette première représentation de _la
Fausse Veuve_, que le théâtre resta fermé pendant un mois entier, à
cause de la mort de Louis XIV. _Le triple Mariage_, jolie petite
comédie en un acte et en prose, fut jouée en 1716. La donnée en
paraîtrait aujourd'hui assez médiocre et parfaitement invraisemblable,
cependant l'idée en fut suggérée à l'auteur par une aventure
véritable. Un homme d'un âge avancé, père d'un fils et d'une fille,
épouse en secret une jeune personne qui, au bout de quelques mois, le
décide à déclarer son mariage. Le brave homme juge à propos de faire
cette confidence à ses enfants, à la fin d'un repas de famille. Or,
quel n'est pas son étonnement lorsque son fils, après avoir entendu
l'aveu, se lève et vient présenter à la bénédiction paternelle une
jeune femme qu'il a épousée aussi secrètement. La fille, à son tour,
imite son frère et présente un mari qu'elle a pris sans le
consentement de l'auteur de ses jours. Le père se décide à tout
approuver et à porter un toast aux trois mariages. Telle est
l'aventure que Destouches a fort spirituellement mise en action dans
sa jolie comédie.
En 1717 parut _l'Obstacle imprévu_, comédie en cinq actes. En 1727,
_le Philosophe marié_ et _les Envieux_. Ainsi, on voit que Destouches
resta dix années sans rien composer pour le théâtre, absorbé sans
doute par ses fonctions diplomatiques. La comédie des _Envieux_ est
une critique du _Philosophe marié_. Cette dernière comédie, en cinq
actes et en vers, est tout simplement l'histoire du mariage secret de
l'auteur. Destouches, envoyé en Angleterre avec l'abbé depuis cardinal
Dubois, resta pendant quelques mois à la cour de Londres avec le trop
célèbre abbé. Dubois ayant été rappelé à Paris pour remplir les hautes
fonctions de secrétaire des affaires étrangères, laissa Destouches en
qualité de ministre plénipotentiaire de France. C'est alors que le
poëte-diplomate conçut une passion des plus violentes pour une
Anglaise fort jolie, d'une naissance fort distinguée. Il l'épousa dans
la chapelle de l'ambassade. La bénédiction nuptiale fut donnée par le
chapelain en présence de la sœur de sa femme et de quatre témoins. La
cérémonie fut tenue secrète, et le mari, reprenant la plume du poëte,
fit de cette union une fort bonne comédie. Puis il composa lui-même la
critique de sa propre comédie, dans une pièce intitulée _les Envieux_.
En 1729 on joua au Théâtre-Français _le Philosophe amoureux_, qu'on
devait donner sous le titre du _Philosophe garçon_, comédie en cinq
actes et en vers, longtemps attendue, longtemps désirée comme le
fameux _Catilina_ de Crébillon, annoncé en sept actes et qu'on ne
finissait pas de mettre à l'affiche. Cela donna lieu à un joli couplet
chanté dans _les Spectacles malades_ par un médecin de la
Comédie-Française:
Un peu de nouveau comique
Dans l'hyver vous sera bon;
Le _Philosophe garçon_
A la fin de sa boutique;
Mais il faut avec cela
Sept gros de sené tragique,
Mais il faut avec cela
Sept gros de _Catilina_.
_Le Glorieux_, 1732, la meilleure production de Destouches, comédie
en cinq actes et en vers, restée au théâtre, fut écrite pour l'acteur
Dufresne, choisi par l'auteur pour type. Aussi Dufresne joua-t-il le
rôle d'original. Ce comédien avait un valet avec lequel il daignait
parfois s'abaisser jusqu'à la confidence. Ce valet, véritable Crispin
de comédie, courait au foyer raconter aux camarades de son maître les
propos excentriques de ce dernier, ce qui, bien entendu, amusait fort
les bons camarades. Un jour cependant, leur joie se changea en colère;
Dufresne ne voulant pas jouer, dit avec emphase à son domestique qui
s'empressa de venir leur rapporter la phrase:--«Champagne, allez-vous
en dire à _ces gens_ que je ne jouerai pas aujourd'hui.»
La préface mise par l'auteur en tête de la pièce parut quelque peu
présomptueuse, ce qui donna lieu à cette épigramme:
Destouches, dans sa comédie,
A cru peindre le Glorieux;
Et moi je trouve, quoi qu'on die,
Que sa préface le peint mieux.