jolie petite comédie en un acte et en vers, jouée en 1708 au
Théâtre-Français, fut critiquée en trois lignes: «Le père est un fou,
la fille une effrontée, l'enfant un libertin, le précepteur un
ivrogne, l'amant un suborneur, la mère même ne vaut pas grand'chose
puisqu'elle se soucie peu que son mari soit un diable.» Une aventure
plaisante, habilement saisie par l'auteur, avait fait le sujet de
cette pièce. Un lutin amoureux, prétendait-on, se faisait entendre
chaque nuit dans certaine maison de Paris. Du reste la capitale du
monde civilisé semble en possession perpétuelle de _canards_ de cette
espèce, revenant à certaines époques. Du temps de Legrand c'était le
lutin amoureux; en 1750, c'était un diable qui avait choisi la
boutique d'un grainetier de la rue du Four pour y tenir ses assises;
en 1770, chaque nuit le diable ou les diables envahissaient,
disait-on, la boutique d'un luthier, pour y donner des concerts
infernaux. De nos jours, nous avons eu dans les faubourgs Saint-Denis
et autres des exhibitions de la même espèce, et il s'est trouvé, en
plein dix-neuvième siècle comme au dix-huitième, bon nombre de braves
gens pour y croire; braves gens cependant, se vantant de faire partie
de la population la plus sceptique de l'univers. Paris n'a-t-il pas eu
tout récemment encore des serpents fantastiques et des crocodiles
enchantés?......
_La Foire Saint-Laurent_, comédie en un acte, en vers, avec
divertissement et musique de Grandval, représentée en 1709, donna lieu
à une assez plaisante histoire. Il y avait alors à la foire
Saint-Laurent une espèce de géant de bonne mine, nommé _Lerat_, qui,
tout vêtu de noir, le corps à moitié couvert par une immense perruque,
était chargé d'annoncer les tableaux changeants et d'attirer le
public.
Doué d'une voix retentissante, débitant sa leçon avec un aplomb et un
sang-froid imperturbables, il terminait invariablement son programme
_affriolant_ par ces mots: «Oui, Messieurs, vous serez contents,
très-contents, extrêmement contents; et si vous n'êtes pas contents,
on vous rendra votre argent; mais vous serez contents, très-contents,
extrêmement contents.» Dans la comédie de Legrand, La Thorillière
imita le bonhomme LERAT à s'y méprendre. Depuis et de nos jours, on a
imité bien souvent les annonceurs de spectacles, ceux de Séraphin, des
figures de cire, et jusqu'à l'invalide des Panoramas, tous y ont passé
et aucun n'a pris la mouche. Lerat, plus susceptible, ne trouva rien
de mieux pour se venger que d'ajouter à sa leçon: «Entrez, vous y
verrez La Thorillière ivre, Baron avec la Desmare, Poisson qui tient
un jeu, mademoiselle Dancourt et ses filles. Toute la Cour les a vus,
tout Paris les a vus, on n'attend point; cela se voit dans le moment,
et cela n'est pas cher. Vous serez contents, etc.» Le lieutenant de
police trouva l'annonce un peu trop forte et la plaisanterie trop
assaisonnée; il fit arrêter le géant et le retint en prison jusqu'à la
fin de la foire.
_L'Épreuve réciproque_, en un acte et en prose (1711), une des bonnes
pièces du répertoire de Legrand, a été réclamée après sa mort par
Alain. Le jour de la première représentation, La Motte trouvant dans
le foyer Alain, dont il connaissait la collaboration, lui dit en
parlant de la comédie, qui avait plu généralement, mais qu'on avait
trouvée trop courte:--«Vous n'avez pas assez allongé la courroie.»
C'était une allusion assez mordante à la profession de sellier exercée
par Alain. Ce même jour, Legrand, avant de jouer dans sa propre pièce
de _l'Épreuve_, avait été obligé de paraître dans _la Mort de Pompée_.
Le parterre, dont il était aimé et comme auteur et comme acteur
comique, ne le sifflait pas, mais riait souvent de son jeu ridicule,
c'est ce qui arriva pendant cette représentation. A la fin de la
tragédie, Legrand annonça pour le lendemain, puis il dit: «Je
souhaite, Messieurs, de vous faire rire un peu plus dans la petite
pièce que je ne vous ai fait rire dans la grande.»
En 1718, Legrand donna _le Roi de Cocagne_, comédie en trois actes, en
vers libres avec intermèdes, chants, danses, prologue, musique de
Quinault. Dans le prologue il y a un poëte nommé La Farinière, dont
l'original était très-connu sous le nom de poëte May. Ce pauvre diable
avait composé plus de trente ouvrages, sans avoir pu réussir à en
faire représenter un seul qui ne tombât à plat. May était toujours
poudré à blanc; on le copia si bien qu'il se fâcha, et se plaignit au
lieutenant de police. Pour l'apaiser, La Thorillière chargé du rôle
conduisit le poëte au cabaret, le fit boire, et boire à tel point
qu'on dut le coucher dans un lit du cabaret même. La Thorillière prit
alors ses vêtements et vint sur la scène ainsi affublé. Le poëte May,
original s'il en fut, avait eu cent mille francs à lui. Il avait
résolu de les manger en cinq ans, vivant comme un homme qui possède
vingt mille livres de rente. Il le fit et se trouva sans le sou au
commencement de la sixième année. Les comédiens Français eurent la
pensée généreuse de lui venir en aide et de lui fournir une pension de
cent écus payable par mois pour l'empêcher de mourir de faim. Du
reste, cet homme montrait dans sa misère un stoïcisme admirable,
jamais il ne se plaignait. Un de ses amis, le rencontrant pendant
l'hiver le plus rigoureux et le voyant vêtu de toile, ne put en tirer
que ce mot: «Je souffre.» Le duc de Ventadour l'aimait, lui donnait
quelquefois la table et des vêtements; mais quand il le recevait à
dîner, il le rationnait à une bouteille de vin, sans quoi il
s'enivrait. Un jour il lui fit cadeau d'une magnifique perruque toute
neuve, lui recommandant de la ménager et de ne la porter que quand il
ferait beau temps. A quelques jours de là May vient chez le duc avec
sa perruque, il pleuvait à verse. «--Pourquoi n'avez-vous pas mis
votre mauvaise perruque? lui dit le duc.--Parce que je l'ai
vendue.--Et pourquoi l'avez-vous vendue?--Pour ne pas vendre la
neuve.» Il mourut sur une botte de paille.
La comédie de _Cartouche_ en 1721 eut un succès d'à-propos, parce que,
composée avant l'arrestation du célèbre voleur, elle fut représentée
précisément le jour de son supplice. L'impatience du public pour
entendre cette espèce de vaudeville fut si grande qu'on ne put achever
la comédie d'_Ésope à la cour_.
L'année suivante, Legrand fit représenter au château de Chantilly,
dans une fête donnée par le duc d'Enghien au roi, son ambigu-comique
intitulé _le Ballet des vingt-quatre heures_, en trois actes, en
prose, avec prologue en vers, avec musique et divertissements. En
1725, il donna un ambigu dans le même genre, ayant deux comédies en un
acte et un prologue. L'une des comédies était intitulée _les Nouveaux
débarqués_, l'autre _la Française italienne_. Ces deux pièces étaient
entremêlées d'un divertissement de Dangeville avec musique de
Quinault. _La Revue du régiment de la Calotte_ dans la _Française
italienne_, permit à Arnaud de contrefaire avec tant de vérité le
Pantalon des Italiens, que celui-ci s'écria: «Si je ne me sentais au
parterre, je me croirais sur le théâtre.»
_Le Régiment de la Calotte_ dont nous venons de prononcer le nom et
qui donna lieu à quelques petites pièces, dont un opéra comique en
1721, était un régiment métaphysique inventé par des plaisants qui se
distribuèrent les principaux grades et envoyèrent ensuite des brevets
burlesques, en prose et en vers, à tous ceux qui avaient par quelque
singularité appelé sur eux l'attention du public. On a fait de ces
brevets un recueil assez volumineux. Quelques-uns seulement méritent
d'être lus. Nous reviendrons sur ce fameux régiment lorsque nous
parlerons de l'opéra de Lesage.
_Les Amazones modernes_, un des derniers ouvrages de Legrand, avec
divertissements (musique de Quinault), comédie en trois actes et en
prose, jouée en 1727, fut d'abord sifflée à outrance, et au milieu
d'un fou rire, d'une gaieté, de plaisanteries, de bons mots qui
amusèrent beaucoup les spectateurs et assez peu les auteurs. Legrand
éprouva même une mortification qui lui fut assez cruelle. Il jouait le
rôle de Maître Robert. Dans un monologue, après avoir fait une
déclaration rejetée avec dédain, il se disait à lui-même:--«Eh bien,
monsieur Maître Robert, vous le voyez, avec vos idées saugrenues, vous
n'êtes qu'un sot.» L'acteur-auteur fut pris au mot par le parterre et
par la salle entière, qui applaudit avec frénésie ces mots en les
appliquant à la situation. Malgré cette chute éclatante, les
comédiens, qui aimaient leur collègue, auquel d'ailleurs ils avaient
de réelles obligations, tentèrent de reprendre sa comédie en changeant
le titre en celui de _Triomphe des Dames_; ce tour de passe-passe ne
réussit pas, le public l'avait condamné sans retour.
Nous pourrions citer encore parmi les productions de Legrand plusieurs
parodies fort amusantes, mais elles furent représentées sur les
théâtres italiens ou de la foire; il en sera donc question lorsque
nous aborderons l'histoire anecdotique de ces théâtres secondaires.
Nous aurions dû, avant Legrand, parler du célèbre BARON, le Talma du
dix-septième siècle, le comédien, l'artiste le plus accompli peut-être
qui ait jamais paru, mais auteur assez médiocre et qui eut deux
travers poussés à un point extrême: celui de donner sous son nom des
pièces qui, selon toute apparence, ne lui doivent pas le jour; celui
plus plaisant de vouloir rehausser la profession d'acteur au point de
se poser presqu'en égal des personnages les plus élevés.
Baron, fils d'un comédien et d'une comédienne de l'hôtel de Bourgogne,
dont le nom véritable était BOYRON, mais dont le père ayant été à
plusieurs reprises appelé BARON par Louis XIII, se crut en droit de
conserver cette variante, resta orphelin à huit ans. Il entra dans la
troupe des petits acteurs du Dauphin. Molière le vit, remarqua ses
dispositions naturelles, l'attacha à son théâtre et se plut à le
former; mais ayant eu maille à partir avec madame Molière de qui il
essuyait de mauvais traitements, il revint avec ses jeunes compagnons;
il les quitta bientôt après pour rentrer définitivement dans la troupe
du Marais. Après la mort du maître, il fut admis à l'hôtel de
Bourgogne, où il ne tarda pas à acquérir la réputation du plus grand
comédien de l'époque. Sa vanité dès lors ne connut plus de bornes, et
apprenant qu'on l'avait surnommé le ROSCIUS de son siècle il se prit à
dire dans un moment d'enthousiasme personnel:--«On voit un César tous
les cent ans, mais il en faut deux mille pour produire un Baron. Un
autre jour son cocher et son laquais ayant été rossés par les gens du
marquis de Byron, lequel consentait, selon l'usage de cette époque, à
admettre quelques bons acteurs dans son intimité, Baron se plaignit au
grand seigneur:--«Vos gens, dit-il, ont maltraité les _miens_, je vous
en demande justice.--Et que veux-tu que j'y fasse, mon pauvre Baron,
reprit en riant le marquis, pourquoi diable aussi te mêles-tu d'avoir
des _gens_?
Né avec tous les dons physiques de la nature, Baron, dont les talents
avaient été perfectionnés par l'art, possédait la figure la plus
noble, la voix la plus sonore et une intelligence supérieure. Le grand
Rousseau traça son portrait dans ces quatre vers:
Du vrai, du pathétique il a fixé le ton.
De son art enchanteur, l'illusion divine
Prêtait un nouveau lustre aux beautés de Racine,
Un voile aux défauts de _Pradon_.
Dans les conditions où il se trouvait placé, il semble que Baron
devait se trouver satisfait de son sort; il n'en fut rien, et comme il
est dans la nature humaine de vouloir toujours être autre chose que ce
que l'on est, il rêva la gloire d'auteur. Il se mit donc à composer
quelques pièces. Il donna d'abord en 1685 _le Rendez-vous des
Tuileries_ ou le _Coquet trompé_, et _les Enlèvements_, médiocres
comédies en prose; l'année suivante il fit représenter _l'Homme à
bonnes fortunes_, qui eut un très-grand succès et qui est même resté
longtemps à la scène. Malheureusement pour Baron, on prétendait qu'il
avait acheté cette comédie fort cher à monsieur d'Aligre. Cependant il
ne serait pas impossible qu'elle fût réellement de son crû, d'abord
parce que _Moncade_ est la personnification de l'acteur lui-même,
ensuite parce que le dialogue est du fait d'un homme habitué au monde,
comme l'était Baron; enfin, parce qu'elle est dans ses cinq actes
d'une longueur qui la ferait trouver fort ennuyeuse aujourd'hui et qui
la rend quasi insupportable à la lecture. Cet acteur-auteur _in
partibus_ aimait beaucoup à faire croire à ses bonnes fortunes; il en
avait eu quelques-unes, il faut le dire, et dans le grand monde, à la
honte des belles dames de l'époque. Il était vaniteux et fat, aussi ne
serait-il pas fort étonnant qu'il eût pu puiser dans son propre fonds
de quoi défrayer cette longue et soporifique comédie.
On prétend qu'à propos d'elle, un acteur comique vivant quelques
années après Baron, discutant et se plaignant de ce qu'on avait, à la
scène, remplacé le bon et utile comique par des études alambiquées,
quelqu'un lui dit: «--Mais tout cela est dans la nature.--Pardieu,
s'écria-t-il aussitôt, dans un mouvement de colère et dans un langage
des moins gazés: Mon c... aussi est dans la nature et je porte des
culottes!...
Deux autres comédies de Baron, _l'Andrienne_, en cinq actes et en
vers, jouée en 1703, et _les Adelphes_, également en cinq actes et en
vers, donnée en 1705, toutes deux imitées de Térence, sont toutes deux
aussi attribuées au père de la Rue, Jésuite. Ce qu'il y a de certain,
c'est que l'auteur de _l'Homme à bonnes fortunes_ ne saurait être
l'auteur de ces dernières comédies; style, dialogue, rien n'est plus
dissemblable.
Boissy avait fait une satire intitulée _l'Élève de Terpsichore_, dans
laquelle les œuvres de Baron n'étaient pas ménagées. Un libraire,
ancien comédien, lui communiqua manuscrite cette satire de Boissy;
Baron vit le danger, et pour le conjurer, il envoya bien vite au poëte
son _Andrienne_ en donnant les plus grands éloges à la satire. Les
vers si mal sonnants pour le pauvre Baron disparurent à sa plus grande
joie.
Il paraît que peu de jours avant la première représentation des
_Adelphes_, on commençait à parler beaucoup de cette comédie. Monsieur
de Roquelaure pria Baron de venir la lire chez lui.--«Tu sais que je
m'y connais, lui dit-il, je veux savoir si tu es moins ennuyeux que
Térence, j'en ai fait fête à trois femmes d'esprit, viens dîner avec
nous.» Baron flatté accepte avec reconnaissance et arrive à l'hôtel
son manuscrit sous le bras, brûlant de lire son œuvre. Le dîner se
prolonge. Enfin on sort de table; mais les trois grandes dames, les
plus illustres brelandières de la haute société de cette époque, ne
sont pas plus tôt au salon qu'elles demandent des cartes. «--Des
cartes! s'écrie Roquelaure; mais Baron va nous lire sa pièce.--Sans
doute, répond une des comtesses, pendant ce temps-là nous ferons notre
partie. Nous aurons double plaisir.» En entendant ces mots, Baron
furieux se sauve et court encore, tandis que l'amphitryon se tient les
côtes de rire.
Poinsinet fit de cette anecdote une jolie petite scène de sa comédie
du _Cercle_.
La vanité de Baron lui valut un coup de plume assez piquant de Lesage
dans le roman du _Diable boiteux_. Voici le portrait que l'aimable,
satirique et spirituel auteur trace du comédien en faisant dire au
démon:
«J'aperçois un histrion qui goûte, dans un profond sommeil, la douceur
d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux, qu'il
n'y a tête d'homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il y a
si longtemps qu'il paroît sur le théâtre, qu'il est, pour ainsi dire,
théâtrifié. Il a du talent; et il en est si fier et si vain, qu'il
s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme.
Sçavez-vous ce que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il se
meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour
décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il
entend Mercure qui expose au conseil des Dieux, que ce fameux
comédien, après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la
scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être
assujetti au sort commun à tous les humains, et qu'il mérite d'être
reçu dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure;
mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la
proposition d'une apothéose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre
tous d'accord, change le vieux comédien en une figure de décoration.»
LE NOBLE (Eustache Tenelière), qui a publié des ouvrages en tout genre
et en grand nombre, eut l'existence la plus singulière, la plus
_bohême_, dirait-on aujourd'hui.
Né à Troyes en 1643, d'une famille distinguée, il s'éleva par son
esprit à la charge de procureur-général du Parlement de Metz. Il
jouissait d'une réputation brillante et d'une fortune avantageuse,
lorsqu'il fut accusé d'avoir fait à son profit de faux actes. Il fut
mis en prison au Châtelet, et condamné à faire amende honorable et à
un bannissement de neuf ans. Le Noble appela de cette sentence, qui
n'était que trop juste, et il fut transféré à la Conciergerie.
Gabrielle Perreau, connue sous le nom de la _Belle Épicière_, était
alors dans cette prison, où son mari l'avait fait mettre pour ses
désordres. Le Noble la connut, l'aima, et se chargea d'être son
avocat; cette femme ne fut pas insensible. Une figure prévenante,
beaucoup d'esprit, une imagination vive, une facilité extrême pour
parler et pour écrire, tout dans Le Noble annonçait un homme aimable.
Les deux amants en vinrent bientôt aux dernières faiblesses. La Belle
Épicière demanda à être enfermée dans un couvent, pour y accoucher
secrètement entre les mains d'une sage-femme, que Le Noble y fit
entrer comme pensionnaire. Le fruit de ses désordres parut bientôt au
jour; et elle fut transférée dans un autre couvent, d'où elle trouva
le moyen de se sauver. Le Noble s'évada aussi quelque temps après de
la Conciergerie, pour rejoindre sa maîtresse. Ils vécurent ensemble
quelque temps changeant souvent de quartier et de nom, de peur de
surprise.
Pendant cette vie errante, elle accoucha de nouveau. Le Noble fut
repris et mis en prison, où il fut condamné, comme faussaire, à faire
amende honorable dans la chambre du Châtelet et à un bannissement de
neuf ans. Son amante fut jugée; et en vertu d'un autre arrêt, Le Noble
fut chargé de trois enfants déclarés bâtards. Malgré ce nouvel
incident, il obtint la permission de revenir en France, à la condition
de ne point exercer de charge de judicature. Les malheurs de Le Noble
ne l'avaient point corrigé: il fut déréglé et dissipateur toute sa
vie, qu'il termina dans la misère, en 1711, âgé de soixante-huit ans.
Il fallut que, par charité, la paroisse de Saint-Severin se chargeât
de l'enterrement de cet homme, qui avait fait gagner plus de cent
mille écus à ses imprimeurs. On a de lui un grand nombre d'ouvrages,
recueillis en vingt volumes. On pourrait les diviser en trois classes:
dans la première, on placerait les ouvrages sérieux; dans la seconde,
les ouvrages romanesques, et dans la troisième, les ouvrages
poétiques, parmi lesquels on doit compter quatre pièces de théâtre,
savoir: _Ésope_, _les Deux Arlequins_, _Thalestris_ et _le Fourbe_.
Deux des pièces de Le Noble parurent au Théâtre-Français et deux au
Théâtre-Italien. _Les deux Arlequins_ (1691), pièce en trois actes et
en vers, eut pour principal interprète le fameux Gherardi, qui
imitait, dans Arlequin l'aîné, Baron, plus fameux encore, lequel
venait de quitter le théâtre. Le public ne pouvant voir son idole
courait en voir la copie. Cette comédie fut jouée sur le théâtre de
Bruxelles, et l'on raconte que l'acteur chargé du rôle d'Arlequin
ayant été sifflé, déclara tout net au public que si on recommençait il
brûlerait ses habits de théâtre. Le lendemain à peine était-il en
scène que de tout côté il vit pleuvoir près de lui des allumettes.
_Le Fourbe_, comédie en trois actes et en prose (1693), fut l'objet
d'une singulière méprise. Le parterre la reçut fort mal. On ne put la
jouer tout entière. Le secrétaire de la Comédie-Française, voulant
marquer sur le registre qu'elle n'avait pas été écoutée jusqu'à la
fin, écrivit: _le Fourbe pas achevé_. Les auteurs de l'_Histoire du
Théâtre-Français_ prirent l'_S_ pour un _R_ et placèrent cette pièce
dans le répertoire sous le nom du FOURBE PARACHEVÉ.
LESAGE, contemporain de Baron, de Legrand, de Le Noble, de Campistron,
mérite d'être étudié comme auteur de romans inimitables et comme l'un
des créateurs du véritable opéra comique, plutôt que comme auteur du
Théâtre-Français. En effet, il ne donna à ce théâtre que deux
comédies, _Crispin rival de son maître_ et _Turcaret_. Il est vrai que
ces deux comédies sont restées à la scène, qu'elles y sont encore,
surtout la dernière, qui a créé un type, celui du financier ou
Turcaret, du nom du principal personnage, en sorte qu'on dit depuis
cette pièce un turcaret, ainsi que l'on dit depuis Molière, un
harpagon et un tartuffe.
Né en Bretagne en 1677, Lesage, orphelin à huit ans, ruiné par un
oncle et tuteur maladroit, se maria de bonne heure, composa les romans
de _Gil Blas_, de _Gusman d'Alfarache_, du _Diable boiteux_, du
_Bachelier de Salamanque_ et essaya (comme on dit aujourd'hui), de
faire du théâtre. Il ne réussit pas d'abord. Quelques pièces tirées
d'auteurs espagnols, traitées dans le goût espagnol, échouèrent ou ne
purent pas même obtenir les honneurs de la représentation. Un peu
dégoûté par ces revers successifs, il aborda les théâtres forains, y
eut de grands succès ainsi qu'au Théâtre-Italien, et finit par obtenir
des comédiens français de jouer son _Crispin Rival_ en 1707 et son
_Turcaret_ en 1709. La première de ces deux comédies fut donnée le
même jour que _César Ursin_, également de lui, mais qui fut sifflée
impitoyablement malgré la présence du prince de Conti. Le public, qui
s'était montré fort mal disposé pour _César_, accueillit avec
empressement et force applaudissements _Crispin_. Une chose assez
bizarre, c'est que les deux mêmes pièces ayant été représentées à la
Cour, ce fut César à qui le brillant aréopage fit fête, et Crispin
qu'il considéra comme une simple farce. La ville avait fait preuve de
meilleur jugement que la Cour dans cette circonstance.
Quelques jours avant la première représentation de _Turcaret_, il
n'était question à Paris, que de cette pièce. La duchesse de Bouillon
fit prier Lesage de lui la lire; comme l'auteur ne pouvait le faire
après avoir mangé, sans risquer de se rendre malade, il demanda qu'on
voulût bien fixer l'heure de midi. Tout le monde est exact au
rendez-vous, sauf l'auteur, qui ne paraît pas. Une heure, deux heures
sonnent, pas de Lesage, pas de _Turcaret_. Enfin ils arrivent l'un
portant l'autre. Lesage se confond en excuses, expliquant à la
duchesse qu'il n'a pu sortir plus tôt du tribunal où se jugeait un
procès duquel dépendait sa fortune.--N'importe, lui dit durement et
avec hauteur la grande dame, vous m'avez fait perdre fort
impertinemment deux heures à vous attendre.--Madame la duchesse,
répond aussitôt Lesage, je vais vous faire regagner ces deux heures,
en ne vous lisant pas ma comédie.» Là-dessus il sort du salon. En vain
on court après lui, on veut le faire revenir, il refuse. Depuis il ne
remit jamais les pieds à l'hôtel de Bouillon.
_Turcaret_, satire sanglante contre les traitants dont Lesage avait,
dit-on, à se plaindre, l'un d'eux lui ayant ôté un emploi lucratif
dont il s'acquittait avec honneur, _Turcaret_ eut de la peine à se
produire sur la scène. Comme le _Tartuffe_, comme pour beaucoup de
comédies qui mettent à nu un vice, font école et démasquent des hommes
puissants, on voulut s'opposer à ce qu'il parût. Les financiers
remuèrent ciel et terre dans ce but; ils échouèrent. Elle eut un
certain succès, mais pas autant qu'elle en a eu depuis. D'abord le
froid excessif de l'hiver de 1709 retint chez eux bien des gens qui
auraient désiré l'entendre, et qui n'osaient affronter les glaces de
la Comédie-Française (les calorifères et le gaz, ces deux agents d'un
calorique souvent excessif et gênant dans nos théâtres modernes,
n'étaient pas encore inventés.) Ensuite cette pièce, à ce qu'il
paraît, renfermait trop de portraits d'originaux de l'époque,
portraits frappants, si frappants que les murmures parvinrent en haut
lieu et suscitèrent des difficultés. Il fallut l'ordre du Dauphin pour
faire reparaître cette charmante comédie.