L'incomparable acteur, Raisin le cadet, avec qui nous passions notre
vie, qui contoit dans le particulier aussi gracieusement qu'il jouoit
en public, nous fit un jour le conte d'un roulier ou chartier qui
conduisoit une voiture de vin de grand prix. Les cerceaux d'un de ses
tonneaux cassèrent; le vin s'enfuyoit de toutes parts: il y porta
d'abord, avec empressement, tous les remèdes dont il put s'aviser,
déchira son mouchoir et sa cravate pour boucher les fentes du tonneau.
Le vin ne cessoit point de s'enfuir, quelque grands mouvemens qu'il se
donnât; l'agitation cause la soif: il s'en sentit pressé; et, pendant
qu'il avoit envoyé chercher du secours, il s'avisa de profiter au
moins de son malheur pour se désaltérer. Il fit une tasse des bords de
son chapeau, et regarda comme un ménage de boire du vin qu'il ne
pouvoit empêcher de se répandre. Il commença par nécessité; il
continua par plaisir; il y prit goût, et tant procéda qu'il en prit
trop. Or, cet excellent acteur rendoit ce conte avec une grâce
infinie dans tous les degrés de l'éloignement de sa raison; commençant
d'être en pointe de vin, affligé de la perte qu'il faisoit et réjoui
par la liqueur qu'il avoit avalée, pleurant et riant à la fois,
chantant et s'arrachant les cheveux en même temps. Voilà, dit l'abbé
Brueys, une scène qui seroit plaisante à mettre sur le théâtre. Je ne
fus pas de son avis. Je l'entreprendrai, moi, répondit froidement mon
associé; _et si je l'avois résolu, je mettrois les tours de Notre-Dame
sur le théâtre_. L'expression étoit du pays. (Ils étaient Gascons.)
Nous en rîmes; il se piqua; et, à quelques jours de là, il me montra
le plan de cette petite comédie.»
Palaprat avait une imagination vive et plaisante, une candeur de
mœurs et une simplicité de caractère des plus rares. C'était à la
fois un bel esprit pour les saillies originales et un enfant pour la
naïveté. Il s'est peint lui-même dans cette épitaphe:
J'ai vécu l'homme le moins fin
Qui fut dans la machine ronde;
Et je suis mort, la dupe enfin.
De la dupe de tout le monde.
Vers la fin du dix-septième siècle on vit paraître tout à coup une
douzaine d'auteurs d'un mérite relatif, et qui, cherchant à marcher
sur les traces de Molière, donnèrent à la scène française sinon des
chefs-d'œuvre, du moins des comédies dont plusieurs étaient pleines
d'attrait. LENOBLE, REGNARD, DUFRESNY, LEGRAND, BARON, CAMPISTRON,
LAFONT, LESAGE, ROUSSEAU (Jean-Baptiste), firent représenter un grand
nombre de productions qui semblaient comme la monnaie des
chefs-d'œuvre du grand créateur de la comédie.
On disait à cette époque Brueys et Palaprat, on eût pu dire, aussi de
1692 à 1696, Regnard et Dufresny, mais ces deux derniers noms ne
furent jamais accolés ensemble par le public, comme ceux des deux
premiers, quoique beaucoup des pièces données au Théâtre-Italien par
Regnard aient été faites en collaboration avec Dufresny, telles que
_les Chinois_ (1692), _la Baguette de Vulcain_ (1693), _la Foire
Saint-Germain_ (1695), _les Momies_ (1696). Regnard, qui mérite d'être
considéré comme le premier des auteurs du second ordre, était le fils
d'un épicier de Paris; il commença à travailler assez tard pour la
scène, puisqu'il naquit en 1657 et que ses premiers ouvrages sont de
1690. Il est vrai qu'il voyagea pendant sa jeunesse et qu'il fut
capturé par des pirates algériens, puis vendu par eux sur le marché;
Racheté par sa famille, il conserva toujours les chaînes qu'il avait
portées. Il mourut en 1709.
Regnard eut d'abord la prétention de s'élever jusqu'au tragique. Il
composa _Sapor_, fort mauvaise pièce qu'on ne représenta pas et dont
il fit justice lui-même. Mais s'il échoua complètement en essayant de
chausser le cothurne pour joindre aux jeux de Thalie les fureurs de
Melpomène, il fut plus heureux en venant se placer très-près de
Molière. Quelle que soit la distance qui sépare encore les deux poëtes
dramatiques, la postérité a mis avec justice Regnard immédiatement
après Molière. On doit lui savoir gré d'avoir imité parfaitement un
homme qui aurait pu servir de modèle à toute l'antiquité,--«Qui ne se
plaît pas avec Regnard, dit un jour Voltaire, n'est pas digne
d'admirer Molière.» Il ne serait pas juste non plus de considérer cet
auteur seulement comme un servile et habile imitateur. Quelque bien
inspiré qu'il soit, lorsqu'il marche sur les pas du maître de l'art,
il n'est pas moins remarquable quand il suit les sentiers qu'il s'est
tracé lui-même. Ses comédies sont remplies de traits saillants, de
beaux vers, d'incidents nouveaux. Dans la plupart d'entre elles le
sujet est exposé sagement, l'intrigue est bien conduite, l'action
prend une marche régulière, le nœud se forme et se dénoue
naturellement, l'intérêt croît jusqu'à la dernière scène, presque
toujours heureuse et tirée du fond même de la pièce. Les portraits
sont tracés de main de maître, les défauts, les ridicules, les vices y
sont mis à nu avec art. Regnard peint d'après nature les originaux
qu'il a sous les yeux ou qu'il va choisir et étudier pour mettre en
relief leur ton, leur langage, leurs mœurs. Son _Joueur_ peut
soutenir le parallèle avec les meilleures comédies de Molière, _le
Distrait_, _Démocrite_, _les Ménechmes_, _le Légataire universel_,
sont des comédies pleines d'intérêt, d'études consciencieuses, de
traits fins et délicats. Peut-être pourrait-on lui reprocher d'avoir
un peu grossi ses personnages, de laisser quelquefois la versification
traînante et prosaïque, mais, à part ces légers défauts, on doit
admirer cet auteur fécond.
Tant que la Comédie-Italienne fut autorisée à Paris, Regnard travailla
de préférence pour ce théâtre; mais lorsque cette scène fut fermée
par ordre de Louis XIV, il se mit à composer pour les Français,
auxquels déjà, du reste, il avait donné deux ou trois bonnes comédies.
_La Sérénade_ (1693), _le Joueur_ (1696), _le Distrait_ (1697),
_Démocrite_ (1700), _les Folies amoureuses_ (1704), _les Ménechmes_
(1705), _le Légataire universel_ (1708), sont les meilleures
productions de Regnard. Disons-le cependant, l'une de ses bonnes
comédies fut une mauvaise action, un plagiat impardonnable. Pendant
plusieurs années, Regnard et Dufresny restèrent collaborateurs pour
fournir le Théâtre-Italien. En 1695, Dufresny communiqua à son ami
plusieurs sujets de pièces, et entre autres celui du _Joueur_.
Regnard comprit de suite le parti qu'on pouvait tirer de cette donnée;
il amusa son collaborateur, fit quelques changemens à l'ouvrage, puis
il le donna sous son nom aux Français. Dufresny furieux raconta ce
trait partout, disant que c'était le fait d'un poëte du plus bas
étage. _Le Joueur_ n'en fut pas moins représenté avec un succès
magnifique et mérité. Dufresny ne voulut pas tout perdre, il composa
_le Chevalier joueur_, médiocre comédie en prose qui tomba, ce qui
donna lieu à deux épigrammes du poëte Bacon, voici la plus
spirituelle:
Un jour, Regnard et de Rivière[7],
En cherchant un sujet que l'on n'eût point traité,
Trouvèrent qu'un joueur ferait un caractère
Qui plairait par sa nouveauté.
Regnard le fit en vers, et de Rivière en prose:
Ainsi, pour dire au vrai la chose,
Chacun vola son compagnon.
Mais quiconque, aujourd'hui, voit l'un et l'autre ouvrage,
Dit que Regnard a l'avantage
D'avoir été le bon Larron.
[7] Dufresny s'appelait Rivière Dufresny.
Ce qu'il y a de plus curieux dans l'histoire du _Joueur_ volé à un ami
c'est que non seulement Regnard s'empara du plan, du _scenario_, mais
c'est qu'il écrivit la pièce en prose et qu'il chargea Gâcon de
traduire cette prose en vers; afin d'accélérer la confection totale,
voici ce qu'il imagina. Il mena Gâcon à une jolie maison de campagne,
à Grillon, maison qu'il affectionnait, il l'y enferma dans une belle
et confortable chambre et lui donna pour chaque jour sa tâche. Il ne
le délivrait le soir, qu'après avoir acquis la certitude que le nombre
de vers _exigé_ pour les vingt-quatre heures était bien et
convenablement achevé par son fabricateur de poésie.[8]
[8] Cette histoire est-elle bien vraie? C'est Gâcon qui la
raconte, et Gâcon, assez mauvais poëte, mérite-t-il toute
croyance?.....
Une des représentations du _Joueur_ fut égayée par une assez plaisante
histoire. Un acteur que l'on n'engageait que par considération pour sa
femme, excellente comédienne, parut en scène après un dîner dans
lequel il avait bu un peu plus que de coutume. Son état n'ayant pas
développé chez lui de nouveaux talents, bien au contraire, notre homme
fut sifflé à tout rompre par le parterre furieux de sa mauvaise tenue.
Au bout d'un instant, le pauvre diable, puisant sans doute dans les
fumées du vin un courage dont il n'eût pas été capable sans cette
surexcitation, s'avance vers la rampe, et s'adressant au public:
«Messieurs, lui dit-il, vous me sifflez; c'est fort bien fait, je ne
me plains pas de cela; mais vous ne savez pas une chose: c'est que mes
camarades prennent tous les bons rôles et me laissent les Gérontes,
les Dorantes. Oh! si l'on me donnait un Ariste, un Prince, un Pasquin
vous verriez; mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'un
Dorante, d'un Géronte? Vous ne dites mot; il faut donc que je
continue, et vous êtes encore bien heureux que je m'en donne la
peine.» Le parterre applaudit, et le _Dorante_ du _Joueur_ continua et
acheva paisiblement de dire son rôle.
En 1697, Regnard fit jouer sa jolie comédie du _Distrait_, dont le
caractère principal est copié sur celui du duc de Brancas, si célèbre
par son inconcevable et divertissante distraction. La pièce ne réussit
pas, elle n'eut que quatre représentations; mais trente-quatre ans
plus tard, bien longtemps après la mort de l'auteur, en 1731, elle fut
reprise et eut un grand succès.
_Démocrite amoureux_, comédie en cinq actes et en vers, donnée en
1700, réussit; mais les _puristes_ de l'époque firent à l'auteur une
grande querelle de ce qu'il n'avait pas observé L'UNITÉ DE LIEU; en
effet la scène change au second acte. On prétendit alors qu'il eût été
facile d'éviter cette _faute_ en supprimant le premier acte, mais que
l'auteur n'avait pas voulu entendre parler de cela, attendu qu'il eût
fallu sacrifier toutes les plaisanteries qui s'y trouvent. Aujourd'hui
que nous sommes loin des trois fameuses unités, ou plutôt que les
trois unités sont loin de nous, nous comprenons peu l'importance
attachée à un changement de décors. Nous dirons même plus, nous
croyons que les pièces dans lesquelles la scène restant la même la
décoration ne change pas, offrent une certaine monotonie qui dispose
peu favorablement le public. De nos jours, il faut à ce public le
spectacle des yeux aussi bien que celui de la parole.
En 1704, la comédie en trois actes, en vers avec prologue et
divertissement des _Folies amoureuses_, donna lieu à un embarras qui
faillit entraver la représentation. L'actrice chargée du rôle de la
Folle, mademoiselle Lecouvreur, ne savait pas jouer de la guitare.
Comment faire? On décide qu'un fameux musicien, Chabrun, se tiendra
dans le trou du souffleur et jouera l'air italien. Rien de plus simple
et de plus fréquent de nos jours; mais alors le public, plus
susceptible à ce qu'il paraît, fut sur le point de se fâcher, il finit
par se moquer de l'actrice si peu _guitariste_ et pinçant dans le
vide. Il est vrai de dire qu'elle ne sut pas du tout prêter à
l'illusion.
Regnard, qui avait parfaitement et sans scrupule dépouillé Dufresny de
son _Joueur_, ne recula pas devant de bons gros larcins faits à Rotrou
pour ses _Ménechmes_, comédie en cinq actes et en vers donnée par lui
en 1705. Cette jolie pièce fut l'occasion d'une dédicace de l'auteur à
Despréaux, à la suite d'un raccommodement obtenu par un ami commun.
Une des meilleures comédies de Regnard, _le Légataire_, en cinq actes
et en vers, fut la dernière qu'il fit représenter, en 1708, un an à
peine avant sa mort. On lui reproche la scène où Crispin imite le
moribond pour dicter un testament; mais ce n'était là que la copie
d'un fait qui s'était produit du temps de l'auteur et avait même eu un
certain retentissement. Regnard, par suite de ce reproche, voulut
composer une critique de son _Légataire_, il en fit une petite pièce
en prose qui ne réussit pas.
Un autre larcin de Regnard fut le charmant acte, resté à la scène de:
_Attendez-moi sous l'orme_. Ce fut encore le collaborateur et ami
Dufresny qui fut volé en cette occasion. Dufresny le réclama, mais il
n'en est pas moins imprimé dans les œuvres de Regnard. On a bien
prétendu que ce dernier l'avait acheté trois cents livres de l'auteur
véritable, un beau matin que le malheureux, fort coutumier du fait,
avait un pressant besoin d'argent; mais rien n'est moins prouvé.
Un jour que l'excellent comique Armand jouait le rôle de Pasquin dans
cette petite pièce, après ces mots: «--Que dit-on d'intéressant? Vous
avez des nouvelles de Flandres? il répliqua sur-le-champ: «--Un bruit
se répand que Port-Mahon est pris.» Le vainqueur de Port-Mahon, le duc
de Richelieu, était le parrain d'Armand. Le public, qui aimait
beaucoup l'acteur, applaudit et lui sut gré de ce trait de présence
d'esprit, de délicatesse et de reconnaissance.
Deux vers du divertissement de cette comédie sont passés à l'état de
proverbe:
Attendez-moi sous l'orme,
Vous m'attendrez longtemps,
Regnard a eu les aventures les plus extraordinaires, il les a écrites
en dissimulant son nom sous celui de Zélis. L'histoire peut-être un
peu amplifiée de ses amours avec une fort belle dame née en Provence,
qu'il trouva en Italie et qui fut comme lui captive chez les
infidèles; le récit de ses voyages dans le nord de l'Europe jusqu'au
fond de la Laponie, avec deux gentilhommes français, messieurs de
Corberon et de Fercourt, tous deux originaires de Picardie, sont des
plus curieux et des plus intéressants. La première partie de
l'existence de cet auteur célèbre est un véritable roman: ses
tribulations, ses amours et son séjour au milieu des Algériens et des
Turcs pourraient facilement fournir matière à un drame des plus
pathétiques.
Après _le voleur, le volé_. DUFRESNY, auteur fécond dont la carrière
dramatique s'étend de 1692 à 1721, avait été doué par la nature d'une
organisation fort riche, car il était propre à tout ce qui touchait
aux beaux-arts. Poëte, prosateur, musicien, dessinateur, sculpteur,
architecte, il avait un talent si réel pour ce qui tient à
l'embellissement des jardins, que le Grand Roi, lorsqu'il voulut faire
dessiner le parc de Versailles, lui demanda des plans, et s'il
n'ordonna pas de les suivre, c'est qu'ils eussent entraîné même le
prodigue Louis XIV dans des frais trop considérables. Cela valut
toujours à Dufresny le brevet de contrôleur des jardins royaux, qu'il
cumula bientôt avec le privilége d'une manufacture de grandes glaces
créée pour lui. Cette manufacture prit en peu de temps une extension
telle que l'on chercha à en obtenir la cession. Dufresny eût pu en
tirer un bon prix, mais toujours à court d'argent, tant il en
gaspillait pour ses plaisirs et ses passions, il fut circonvenu un
jour où il était sans le sou et céda son privilége pour une somme
modique. Le temps du privilége expiré, Louis XIV, qui aimait Dufresny,
ordonna aux nouveaux entrepreneurs de servir au poëte une rente
viagère de trois mille livres. Il voulait assurer ainsi l'existence
toujours problématique de son protégé. Il n'y réussit pas, Dufresny
vendit cette rente. En apprenant ce dernier trait, le Roi dit en riant
qu'il ne se croyait pas assez puissant pour l'enrichir.
Louis XIV avait un véritable faible pour cet auteur, non-seulement à
cause de son talent, de son organisation artistique qui lui permettait
de tout comprendre en fait d'art sans même avoir jamais rien appris,
mais aussi et surtout parce que arrière-petit-fils de la _belle
Jardinière_ d'Anet, honorée jadis des _bontés_ (comme on disait alors
et je crois bien encore aujourd'hui) du roi Henri IV, il ne s'était
jamais prévalu de son origine. Du reste, son père et son aïeul avaient
été ainsi que lui sans ambition.
Comme nous l'avons dit, Dufresny était musicien sans avoir jamais
appris la musique; il a composé un grand nombre de chansons à
caractère. Lorsqu'il avait trouvé un air qui lui plaisait, il s'en
venait le chanter à Grandval, qui le lui notait. Il était habile
dessinateur sans avoir la moindre notion de cet art, sans avoir manié
le pinceau ni le crayon.
Comme auteur dramatique, il tient une bonne place parmi ceux du
deuxième ordre. Ses comédies offrent un dialogue vif, spirituel, sans
affectation et semé d'un comique de bon aloi. Sa prose a toute la
vivacité des vers; ses vers tout le naturel de la prose. Il choisit
ses sujets avec un discernement et une décence de bon goût d'autant
plus louable que jusqu'alors les maîtres eux-mêmes n'avaient pas agi
de cette façon. Ses caractères saillants sont pleins d'originalité.
S'il est des reproches à lui faire, c'est d'avoir adopté des plans peu
réguliers et des dénoûments un peu trop brusques. Il ne saurait être
comparé ni à Molière ni à Regnard, auxquels il est certainement
inférieur. Une chose assez singulière c'est que très-peu de ses pièces
ont réussi de son vivant, tandis que plusieurs, reprises après sa
mort, ont eu alors du succès.
Nous avons déjà parlé d'_Attendez-moi sous l'orme_. En 1692, Dufresny
donna _le Négligent_, comédie en un acte et en prose, dans laquelle on
trouve le caractère d'un poëte qui se laisse aller à une action peu
délicate moyennant un prix de trente pistoles. On reprocha beaucoup à
l'auteur d'avoir mis en scène un écrivain dont on est obligé de
mépriser l'action; on prétendit qu'en agissant ainsi les hommes de
lettres s'avilissaient eux-mêmes. _Le Chevalier Joueur_ (1697) et _la
Joueuse_ (1700) sont deux pièces qui n'eurent pas de succès et dont le
sujet est le même que celui du _Joueur_. Dufresny les composa
évidemment en haine de Regnard et comme une sorte de protestation
contre son plagiat.
Parmi les comédies de Dufresny se trouve _le Jaloux honteux de
l'être_, comédie en cinq actes et en prose, jouée en 1708, qui n'eut
aucun succès quoiqu'elle soit un des bons ouvrages de l'auteur. Par la
suite Collé la réduisit en trois actes et fit disparaître trois
personnages inutiles.
Un des auteurs comiques les plus féconds de la fin du règne de Louis
XIV, et du commencement de la Régence, un de ceux principalement dont
les pièces ont eu non-seulement du succès lors de leur première
apparition, mais sont restées le plus longtemps à la scène, fut sans
contredit LEGRAND, auteur et acteur, né le 17 février 1673, le jour
même de la mort de Molière, et mort en 1728. Ce Legrand était fils
d'un chirurgien-major de l'Hôtel royal des Invalides. Son père le
destinait au doctorat, mais le jeune homme se prit d'une telle passion
pour le théâtre qu'un beau matin, il décampa, se fit acteur ambulant
et passa en Pologne. L'ambassadeur du Grand Roi ayant eu occasion de
l'entendre, le remarqua, le signala au Grand Dauphin, et la
Comédie-Française, fort pauvre alors en sujets de mérite, le fit
venir. Il débuta en 1695 dans le rôle de Tartuffe. Il échoua, ne se
tint pas pour battu, parut une seconde fois en 1702, et enfin une
troisième fois quelques mois plus tard. Reçu pour l'emploi des rois,
des paysans et des rôles à manteau, il se mit en outre à composer et
il le fit avec succès. Legrand avait une voix belle, pleine, sonore,
mais à cela se bornaient ses qualités physiques. Il était petit,
médiocrement fait et d'une figure assez ingrate. Ayant joué un grand
rôle dans une tragédie et ayant été assez mal reçu, il s'approcha de
la rampe et dit au public d'un air piqué:--«Messieurs, il vous est
encore plus facile de vous accoutumer à une figure, qu'à moi d'en
changer.» Il ne fallut rien moins que la haute protection du Grand
Dauphin pour le faire admettre au Théâtre-Français. Par reconnaissance
il adressa à son protecteur les vers suivants:
Ma taille, par malheur, n'est ni haute ni belle;
Mes rivaux sont ravis qu'on me la trouve telle.
Mais, Grand prince, après tout, ce n'est pas là le fait:
Recevoir le _meilleur_ est, dit-on, votre envie;
Et je ne serais pas parti de Varsovie
Si vous aviez parlé de prendre le _mieux fait_.
Comme acteur, Legrand entendait bien la scène et remplissait
convenablement presque tous les rôles; comme auteur, sans approcher de
Molière, il avait du mérite; c'était plutôt un esprit agréable qui
plaisait à tout le monde qu'un talent de premier ordre. Il savait
saisir avec beaucoup d'à-propos les travers du temps, les aventures,
les circonstances de l'époque. Il se montrait ingénieux pour convertir
en comédie une actualité que bien d'autres eussent laissé passer
inaperçue. Il fut imité en cela par Boissy, un de ses successeurs, par
lequel il fut même surpassé. Le talent de Legrand consistait surtout à
donner à ses pièces une marche dont la régularité était observée
jusque dans les plus petits détails, et à placer ses personnages dans
des situations prêtant au comique; son défaut était de les laisser
dégénérer en bouffonneries leur donnant un air de _farces_ plutôt que
de _comédies_. Le dialogue en est vif, spirituel, mais souvent
l'auteur se laisse entraîner à des plaisanteries du plus mauvais goût,
que l'on ne tolérerait peut-être pas de nos jours dans nos petits
théâtres, sur la scène desquels on tolère cependant tant de
platitudes.
Ainsi, dans _le Roi de Cocagne_, on trouve ceci:
GUILLOT.
Trésorier! ah morgué, que cette charge est bonne!
Je recevrai l'argent et ne paierai personne.
LE ROI.
Oui, monsieur le manant? Vous êtes un fripon;
Au lieu de trésorier, soyez _porte-coton_.
GUILLOT.
Porte-coton! Morgué, ce nom-là m'effarouche.
Quelle charge est-ce là?
ZACORIN.
Ce n'est pas de la _bouche_.
Ce trait est d'autant plus déplacé, que dans le prologue de la pièce,
l'auteur établit une sorte de lutte entre _Thalie_ et l'auteur
_Plaisantinet_, et que la muse dit à ce dernier, en lui parlant de la
pièce qu'il propose:
En retrancheras-tu les mots à double entente
Dont le bon sens murmure et la pudeur rougit?
Je suis muse enjouée, mais non pas insolente.
PLAISANTINET.
Pourquoi les retrancher? Ce qui vous épouvante,
De mes pièces fait la bonté;
Et quoi que vous en puissiez dire,
Pour exciter la curiosité,
C'est la bonne façon d'écrire.
THALIE.
Comment! tu ne peux faire rire
Sans offenser l'honnêteté?
Tu ne peux composer une pièce amusante,
Enjouée, divertissante,
Sans grossière équivoque et sans obscénité?
PLAISANTINET.
Je n'y trouverais pas mon compte.
Que de directeurs et d'auteurs _Plaisantinet_ on trouve de nos jours!
Et comme le public est indulgent à leur endroit! Mais revenons à
Legrand. Il avait une véritable facilité, travaillait très-vite, de
telle sorte que ses ouvrages manquent de correction et de ce fini
fruit de la patience et du temps qu'on met à écrire. Il avait l'esprit
d'à-propos: un jour, se promenant avec un de ses amis, un pauvre
l'aborde, il lui fait l'aumône. Pour le remercier, le malheureux lui
récite un _De profundis_. «--Eh! dis donc, répond aussitôt le roi de
théâtre, me prends-tu pour un trépassé? au lieu d'entonner un _De
profundis_, chante plutôt un _Domine salvum fac regem_. Je suis le roi
sur la scène.»
Legrand a donné aux théâtres français, italiens, forains, en comédies,
vaudevilles, parodies, près de quarante pièces en prose ou en vers, en
un ou plusieurs actes, pièces composées en collaboration tantôt avec
les uns tantôt avec les autres. Les auteurs Dominique, Alain,
Fuzeliers, Quinault, le musicien Grandval l'ont tour à tour aidé de
leur verve poétique, dramatique ou lyrique.