vaudeville très-amusant où sont critiqués d'une façon plaisante
plusieurs marchands de Paris, fut inspiré à Dancourt par la
circonstance d'un camp avec siége de la ville, ordonnés par Louis XIV
pour initier le Duc de Bourgogne à ces sortes d'opérations militaires.
Le camp attirait journellement des habitants de la capitale. Des
aventures plus ou moins plaisantes qui s'y produisaient, l'auteur fit
un pot-pourri des plus comiques.
_La Gazette de Hollande_, un acte (1692), dut aussi son succès à une
aventure qui était une actualité. Un M. de Lorme de Monchenay ayant
composé pour l'ancien Théâtre-Italien quelques comédies qui
contenaient des portraits satiriques attira à son frère cadet, qu'on
prit pour lui, des coups de bâton. Il poursuivit devant les tribunaux
la réparation de l'outrage, ce qui fut accordé et amplement; mais le
bon de la chose fut que le profit revint à l'auteur non bâtonné, au
détriment du frère rossé, et cela malgré les plus énergiques
protestations de ce dernier. L'aventure était trop plaisante pour que
Dancourt, toujours à l'affût de nouveautés, ne s'en emparât pas. Il
imita en quelque sorte _le Mercure Galant_ de Boursault, et dans une
des scènes détachées de personnages ridicules, qui s'adressent au
libraire pour faire insérer leurs extravagances dans la Gazette, il
mit tout au long l'histoire de M. de Lorme.
_L'Opéra du Village_, représenté vers la même époque (1692), fut une
petite vengeance contre le directeur de l'Opéra, Pécourt. Ce dernier
avait obtenu de nouvelles défenses contre la Comédie-Française d'avoir
à ses gages ni chanteurs ni danseurs; il avait même fait supprimer
quelques instrumentistes de l'orchestre. Dancourt peignit sous le nom
de _Galoche_ son collègue du Théâtre-Lyrique. Le plus plaisant de ce
vaudeville, c'est que le marquis de Sablé, sortant d'un long dîner et
étant venu voir la représentation de _l'Opéra du Village_, devint
furieux en entendant le couplet où l'on chante: Les vignes et les prés
sont _sablés_. Se figurant qu'on le nommait, il s'élança sur Dancourt
et lui donna un soufflet en plein théâtre.
_La Foire de Bezons_ (1695), avec musique de Gilliers, _la Foire de
Saint-Germain_ (1696), _le Moulin de Javelle_, _la Loterie_, se
succédèrent rapidement. Dancourt, qui était aussi jaloux de ses
privilèges que le directeur de l'Opéra, et qui se conduisit pour les
Italiens comme Pécourt à l'égard des Français, voyant que le public se
pressait en foule à la Comédie-Italienne pour entendre une jolie pièce
de Regnard et Dufresny, _la Foire de Saint-Germain_, n'eut pas de
cesse qu'il n'eût composé et fait jouer chez lui une comédie ayant le
même titre, mais qui tomba à plat. Les Italiens ajoutèrent aussitôt,
pour le narguer, à leur pièce les deux couplets suivants:
Deux troupes de marchands forains
Vous vendent du comique:
Mais si pour les Italiens
Votre bon goût s'explique,
Bientôt l'un de ces deux voisins
Fermera sa boutique.
Quoique le pauvre italien
Ait eu plus d'une crise,
Les jaloux ne lui prennent rien
De votre chalandise;
Le parterre se connaît bien
En bonne marchandise.
_La Loterie_ eut, comme les comédies qui l'avaient précédée, une
origine d'actualité. Un Italien nommé _Fagnani_, marchand brocanteur
établi à Paris, ayant obtenu la permission de mettre sa boutique en
loterie à raison d'un écu par billet, fit annoncer partout que chaque
billet gagnerait un lot. Cette promesse, renouvelée bien souvent de
nos jours, fut une amorce qui lui amena une foule de chalands. Tous
les billets furent enlevés. Il imagina alors (exemple imité depuis
lui, en maintes occasions) de distribuer les beaux et gros lots à des
compères, et de _lotir_ de lots insignifiants, les personnes qui
l'avaient honoré de leur confiance. Le public en fut quitte pour être
dupé comme cela lui arrive habituellement, et pour aller se consoler
au Théâtre-Français en applaudissant la pièce dans laquelle il avait
joué le principal rôle au naturel. Ce bon public paya double, dans
cette occasion.
Dancourt, en 1701, dans sa comédie en un acte du _Colin-Maillard_,
introduisit le couplet final adressé au public, et ce couplet sauva sa
pièce d'une chute. Il est du reste assez spirituel, le voici:
Votre plaisir nous intéresse,
Pour nos soins ayez quelqu'égard;
Sur les défauts de notre pièce,
Faites, Messieurs, Colin Maillard.
En 1710, on joua _les Agioteurs_, en trois actes et en prose. Lorsque
Dancourt donnait une pièce nouvelle et qu'elle ne réussissait pas, il
allait s'en consoler en soupant avec deux ou trois amis, après la
représentation, chez Chéret, célèbre restaurateur de l'époque, _A la
Cornemuse_. Après la répétition générale des _Agioteurs_, le matin, il
eut l'idée de demander à sa fille, alors âgée de dix ans, ce qu'elle
pensait de la comédie de son père:--«Ah! mon gros papa, reprit
aussitôt l'enfant terrible, bien sûr vous pourrez aller ce soir
souper chez Chéret.» On juge des rires de l'assistance.
Vers la fin de sa carrière dramatique, Dancourt vit avec désespoir le
public s'éloigner de son théâtre; il ne comprit pas qu'il était en
grande partie la cause de cette indifférence. En effet, depuis plus de
quinze ans, il ne laissait représenter sur la première scène du monde
que des petites pièces, des vaudevilles de sa composition, fort
spirituels sans doute, mais plus faits pour des théâtres forains
(alors petits théâtres de Paris), que pour ceux sur lesquels on avait
été habitué si longtemps à entendre les belles comédies de Molière. De
loin en loin, Dancourt faisait quelques exceptions, mais c'était pour
revenir bien vite à son répertoire léger, frivole, amusant; répertoire
qui n'eût pas dû être le principal aliment de la scène française. Il
aurait dû comprendre qu'il faut à un public d'élite des ouvrages que
ce public puisse voir plusieurs fois sans se lasser de les entendre.
Attribuant donc l'éloignement qu'on montrait pour son théâtre, à ce
qu'il ne sacrifiait pas assez au goût du jour qu'il croyait tourné
vers les pièces foraines, il essaya d'introduire ce genre aux
Français, comme de nos jours les directeurs des théâtres parisiens ne
cherchent que les pièces féeries, ou les pièces à exhibition féminines
pour obtenir des succès éphémères. La nouvelle phase dans laquelle le
malheureux directeur voulut entrer ne lui fut pas heureuse. Il eut
alors le tort et le mauvais esprit de se fâcher et de s'en référer à
ses priviléges exclusifs contre les petites scènes de la foire. Pour
tenter de vaincre l'indifférence des Parisiens à l'endroit de sa
troupe, il composa _Sancho-Pança gouverneur_, fit cinq actes en vers,
y joignit un divertissement avec musique de Gilliers, copia assez
servilement la donnée, et même à tel point que les comédiens
délibérèrent s'ils ne lui refuseraient pas sa part d'auteur. Sa
comédie réussit faiblement.
Un vaudeville, un des derniers de ceux qu'il fit représenter, _le
Vert-Galant_, joué en 1714, avec divertissement et musique du fidèle
Gilliers, attira quelque temps le public, et le remit sur le chemin de
la Comédie-Française. Le sujet était une aventure burlesque arrivée à
un certain abbé connu pour sa galanterie. Cet abbé faisait une cour
assidue à la femme d'un teinturier, charmante créature qui avait le
mauvais goût de préférer son mari à l'homme au petit collet. Elle fit
part un beau jour à son époux des poursuites souvent fatigantes de son
galant. L'époux s'entendit avec elle, annonça un voyage, prépara tout
avant de partir pour la mystification convenue, puis il feignit de
s'en aller. L'heureux abbé arrive, obtient un rendez-vous, un souper
avec sa belle; mais au beau milieu du repas, le féroce teinturier
revient, se jette sur l'amoureux de sa femme et le plonge des pieds à
la tête dans une cuve de teinture verte qui se trouve là, comme par
hasard. L'aventure fit du bruit; les époux n'avaient pas intérêt à ne
pas l'ébruiter; l'abbé fut surnommé _l'Abbé Vert_, et Dancourt en fit
une jolie comédie, remplaçant l'abbé par un faiseur d'affaires ou un
agioteur.
Nous avons déjà fait voir que Dancourt n'était pas trop scrupuleux sur
certains articles. Il pillait volontiers partout et se faisait encore
plus volontiers payer ce qui ne lui était pas dû. Il avait composé et
fait jouer en 1687 un petit acte intitulé: _la Désolation des
Joueuses_; en 1714, il imagina de donner une seconde fois ce
vaudeville, comme une nouveauté en changeant le titre en celui de _la
Déroute du Pharaon_. Les comédiens, pour ne pas lui payer la part
d'auteur, refusèrent de représenter cette pièce, bien qu'elle fût
répétée et annoncée sur l'affiche.
Un original à l'humeur acariâtre, à l'esprit de travers, donna
quelques comédies au Théâtre-Français, dans les premières années du
dix-huitième siècle, BOINDIN, d'abord mousquetaire du roi. Cet auteur,
qui fut reçu en 1706 de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
eût été admis à l'Académie Française s'il n'eût professé trop haut des
principes d'athéisme qui lui en fermèrent les portes. A sa mort
l'Église lui refusa les honneurs de la sépulture; il fut enterré sans
pompe, et on lui fit cette épigrammatique épitaphe:
Sans murmurer contre la Parque
Dont il connaissait le pouvoir,
Boindin vient de passer la barque
Et nous a dit à tous: bonsoir.
Il l'a fait sans cérémonie;
On sait qu'en ces derniers moments
On suit volontiers son génie;
Il n'aimait pas les compliments.
En effet, Boindin avait une écorce rude, un caractère insociable.
Ennemi de toute façon élogieuse de s'exprimer, il avait les mœurs
pures, un cœur généreux, une franchise brutale, une présomption et
une ténacité incroyables. Homme d'esprit et de talent, il se plaisait
à encourager les jeunes gens et à leur donner de bons conseils, à
corriger au besoin leurs ouvrages pour les aider à paraître, gardant
sur ses bonnes œuvres un secret absolu, ce qui dispensait de la
reconnaissance. Habitué d'un café très-connu il y discutait
littérature ou science, et souvent des jeunes gens, ses
interlocuteurs, s'exprimaient devant lui avec peu d'égards pour son
âge, ce qui fit dire qu'il avait eu une jeunesse infirme et une
vieillesse robuste.
Voici comment, dans _le Temple du Goût_, on peignait Boindin:
Un raisonneur, avec un fausset aigre,
Criait: Messieurs, je suis le juge intègre
Qui toujours parle, argue et contredit.
Je viens siffler tout ce qu'on applaudit.
Lors, la Critique apparut, et lui dit:
Ami Boindin, vous êtes un grand maître;
Mais n'entrerez en cet aimable lieu.
Vous y venez pour fronder notre Dieu,
Contentez-vous de ne pas le connaître.
Les pièces de Boindin sont: _les Trois Gascons_ (1701), jolie comédie
en un acte; _le Bal d'Auteuil_, caractérisé par une mesure qui,
depuis, a pris une grande extension, l'établissement de la censure
théâtrale. Il paraît que le souverain qu'on avait si longtemps appelé
le Grand Roi et qu'on n'appelait plus que le Vieux Roi, ayant assisté
à l'une des représentations de cette comédie en trois actes donnée en
1702, la trouva trop libre et prescrivit au marquis de Gesvre, chargé
des spectacles, de réprimander les comédiens. Défense fut faite en
outre de jouer plus longtemps cette pièce, et ordre fut donné d'avoir
à soumettre, à l'avenir, les œuvres dramatiques à un censeur nommé
_ad hoc_.
_Le Bal d'Auteuil_ était en effet une comédie un peu graveleuse. Elle
roulait en partie sur des incidents et des aventures de bal, mais il y
avait des scènes de _quiproquo_ piquantes, des paroles à double
entente, un laisser aller de paroles et d'actions peu convenables pour
la scène française. Du reste, on trouvait dans cette pièce beaucoup
d'intérêt, d'esprit et de vivacité.
_Le Port de mer_ (1704) et _le Petit-Maître de robe_ (1705) sont
encore deux jolies pièces de Boindin. Les ouvrages de cet auteur ne
sont ni assez nombreux ni assez importants pour lui mériter un rang
distingué parmi nos bons comiques, mais ils lui ont acquis la
réputation méritée d'un homme de beaucoup d'esprit.
La fin du règne de Louis XIV vit paraître un auteur d'un mérite réel
et dont les compositions restées longtemps à la scène française y sont
encore représentées de temps à autre: BRUEYS, dont le nom est
inséparable de celui de PALAPRAT, son collaborateur. On disait au
commencement du dix-huitième siècle Brueys et Palaprat, comme de nos
jours on a dit Duvert et Lausanne.
Brueys, né en 1640 à Aix, élevé dans la religion réformée, converti
par Bossuet auquel il avait adressé un livre contre l'exposition de la
foi (ouvrage d'un grand orateur chrétien), commença par combattre les
ministres protestants. Son esprit enjoué se pliant avec peine au
sérieux des discussions théologiques, il se mit à composer avec un de
ses amis, Palaprat, quelques comédies pleines d'esprit et de gaieté.
En 1691, dans l'espoir d'obtenir leurs entrées à la Comédie-Française,
ils portèrent aux acteurs une charmante petite pièce en trois actes,
_le Grondeur_, qui a fait école et qui est regardée même comme
supérieure à celles du même genre de Molière. L'intrigue, l'enjouement
et la bonne plaisanterie la firent admettre immédiatement. On prétend
que Brueys, après avoir confié la pièce du _Grondeur_ aux comédiens en
les priant de faire les corrections qu'ils jugeraient convenables,
s'en fut dans son pays où l'appelait une affaire de famille. A son
retour il trouva sa comédie, donnée en cinq actes, réduite à trois, et
ayant subi de grands changements, mais fort bien lancée puisqu'elle
était le véritable succès du jour. Au lieu de remercier ses
collaborateurs _in partibus_, Brueys leur fit des reproches:--«Vous
avez mutilé, défiguré ma pièce, leur dit-il, j'en avais fait une
pendule, vous en avez fait un tournebroche.» Un jour que devant lui,
dans un salon, on louait cette comédie, il s'écria:--Voyez-vous, le
premier acte est excellent, il est tout de moi; le second, couci,
couci, Palaprat y a travaillé; pour le troisième, il ne vaut pas le
diable, je l'avais abandonné à ce barbouilleur. «Palaprat, qui était
présent, répondit sur le même ton et avec son accent des bords de la
Garonne: _Cé couquin!--Il mé dépouille, tout lé jour de cette façon?
Et mon chien dé tendre pour lui, n'empêche de mé fâcher._ Dans le
principe, la pièce avait un prologue intitulé _les Sifflets_, qui fut
supprimé après les premières représentations.
Champmeslé, effrayé du caractère du _Grondeur_ et de ce titre, voulut
d'abord s'opposer à la répétition, et le prince de Condé, dont le goût
faisait loi, désirant aller aux Français, mit pour condition qu'on ne
lui donnerait pas cette comédie ou bien qu'on y joindrait les
_Sabines_. Il vit l'œuvre de Brueys, en fut charmé si bien qu'il la
fit jouer à la cour, puis chez lui à Anet pendant le carnaval. Chose
singulière, à la première représentation, et contrairement à tous les
usages, _le Grondeur_ fut sifflé par le théâtre et protégé par le
parterre.
Brueys et Palaprat donnèrent successivement à la scène: _le Muet_
(1691), comédie imitée de l'Eunuque de Térence; _l'Important de cour_
(1693), dont le titre est faux, attendu que l'Important est tout
simplement un provincial ignorant des choses de la Cour et voulant se
donner les airs de les connaître; _les Empiriques_ (1697).
En 1706, les deux amis remirent à la scène une vieille pièce, la plus
ancienne des farces connues et la plus connue des farces anciennes,
_l'Avocat Pathelin_. Brueys, à qui madame de Maintenon avait témoigné
le désir de voir représenter dans le salon du Roi _l'Avocat Pathelin_,
joué sur les tréteaux sous François Ier, imagina de reprendre
complètement cette farce, qui, en effet, eut l'honneur d'égayer en
1700 Sa Majesté et sa dévote maîtresse et femme, la veuve Scarron. Six
ans plus tard, les comédiens du Roi la donnèrent sur leur théâtre. A
la première représentation, on la siffla. Heureusement pour la pièce,
Boindin dont nous avons parlé plus haut, et qui se piquait toujours
d'être d'un avis opposé à celui du public, trouva _l'Avocat Pathelin_
excellent, par la raison que le parterre l'avait trouvé détestable;
cette fois il n'avait pas tort. Quelque temps après la chute de la
pièce, il engagea les comédiens à en donner une seconde représentation
à la suite d'une tragédie, un jour où la mère du Régent avait fait
retenir deux loges pour elle et les dames de la cour. Cette princesse
avait un goût naturel et une franchise allemande: elle rit beaucoup,
s'amusa fort de cette comédie, qui fut alors applaudie avec fureur par
la salle entière. A quoi tiennent souvent les plus grands succès
dramatiques?
En 1725, après avoir donné à la scène française, deux ou trois
comédies assez bonnes et trois tragédies des plus médiocres, Brueys
fit représenter une très-jolie pièce: _la Force du Sang_ ou _le Sot
toujours sot_, qui eut la singulière destinée de paraître à la fois et
le même jour au Théâtre-Français et au Théâtre-Italien. Voici comment
cela eut lieu.
Brueys avait d'abord donné sous le titre du _Sot toujours sot_ ou le
_Bon paysan_, une pièce en un acte qui eut le plus grand succès. Ses
amis trouvèrent que le sujet comportait cinq actes, et l'engagèrent à
retirer sa comédie pour en composer une autre plus corsée. Il le fit,
mais des occupations sérieuses, des affaires l'empêchèrent quelque
temps d'y travailler. Dans un moment de loisir, il la mit en cinq
actes sous le titre de: _la Belle-mère_, et l'envoya à son
collaborateur et ami PALAPRAT pour la porter aux comédiens. Ces
derniers la refusèrent. Palaprat la renvoya à Brueys en l'engageant à
la fondre en trois actes, ce qui fut fait, mais avec un nouveau titre,
celui de _la Force du Sang_ ou _le Sot toujours sot_. Une fois encore
Brueys expédia la comédie à Palaprat. Les comédiens demandèrent de
nouvelles corrections. L'auteur rebuté laissa le manuscrit entre les
mains de son ami. Peu de temps après ce dernier mourut. Sa femme,
trouvant cette pièce dans les papiers de son mari, la fit donner aux
comédiens français, qui cette fois la reçurent. Brueys cependant, en
apprenant la mort de son collaborateur, craignit que sa pièce ne fût
perdue, et en envoya une copie à une personne tierce en la priant de
la faire jouer, mais sans désigner le théâtre. Cette personne, croyant
que l'ouvrage aurait du succès aux Italiens, le leur porta. Ils le
reçurent, l'affichèrent précisément pour le même jour que les
comédiens français avaient affiché celle qui leur avait été remise au
nom de feu Palaprat par la veuve. Grande contestation entre les deux
troupes. Cette comédie que le Théâtre-Français avait rejetée si
longtemps, aujourd'hui les comédiens en revendiquaient la propriété
exclusive. L'affiche fut portée au lieutenant de police, qui rendit un
véritable jugement de Salomon. Il décida que _la Force du Sang_ serait
jouée en même temps sur les deux scènes, et acquise à celle où elle
aurait le plus de représentations et, par conséquent, le plus de
succès. Ce furent les Italiens qui eurent l'avantage. Aux Français
elle tomba, bien qu'elle offre de l'intérêt et que l'intrigue soit
conduite avec assez d'art.
Ces diverses productions des deux auteurs associés semblent indiquer
une certaine conformité d'idées et de style. Cependant nous devons
dire que les meilleurs ouvrages sont de Brueys. Ainsi _le Grondeur_,
_l'Avocat Pathelin_, _le Muet_, appartiennent plus à Brueys qu'à
Palaprat. Mieux que son collaborateur il savait animer le dialogue et
y jeter des plaisanteries qui égayaient les spectateurs et les
rendaient favorables au succès, il entendait très-bien la marche d'une
comédie; aussi disait-il plaisamment qu'avec de l'esprit et du
travail, on placerait les tours de Notre-Dame sur le théâtre. De nos
jours c'est un miracle dont Brueys pourrait être facilement le témoin,
non pas grâce à l'esprit d'un auteur dramatique, mais grâce au travail
d'un machiniste habile.
PALAPRAT a longtemps joui de la gloire due aux travaux de son associé,
et on les lui attribue encore en grande partie de nos jours. Il eut
quelquefois la générosité de s'en défendre; effort sublime de
modestie. Il avait l'imagination vive, saisissait bien un plan,
tournait facilement les vers; cependant aucune des pièces qu'il a
données seul n'est restée à la scène. En général il était l'inventeur
du plan, Brueys l'exécutait.
Brueys et Palaprat, chose bien rare et bien digne de remarque, sont
toujours restés liés ensemble. Leur séparation tardive n'a pas été
volontaire, elle eut lieu parce que le premier se retira à
Montpellier, où il mourut, et que le second suivit en Italie M. de
Vendôme, auquel il avait été attaché.
On prétend qu'en 1696 il parut en Angleterre, sur un des théâtres de
Londres, une comédie anonyme en cinq actes et en prose, intitulée:
_les Amours de Louis le Grand et de Mademoiselle du Tron_. Dans cette
rapsodie, le Roi est amoureux d'une demoiselle du Tron, nièce de son
valet de chambre Bontems. Il cherche à lui prouver sa passion; mais il
ne fait que lui prouver sa faiblesse morale et physique. Leurs
entretiens sont souvent interrompus par Madame de Maintenon, jalouse
et furieuse; par le père La Chaise, hypocrite et ambitieux; par Fagon,
le médecin, et par de Pontchartrain, le ministre, tous deux les séides
de la vieille marquise. La pièce a pour dénouement le serment d'amour
éternel de Louis XIV et de Mademoiselle du Tron. On prétend que le
vieux Roi, ayant appris qu'on avait représenté cette mauvaise comédie
en Angleterre, voulut, par représaille, faire jouer en France _les
Amours de Guillaume_, et qu'il chargea Brueys de cette composition.
Elle aurait été faite et allait être jouée, d'après Voltaire, qui
raconte cette anecdote, lorsque le roi d'Angleterre mourut. Il paraît
que toute cette histoire, dans laquelle se trouve mêlé le nom de
Brueys, n'est qu'un conte sans le moindre fondement.
PALAPRAT, né à Toulouse en 1650, mort à Paris en 1722, remporta des
prix aux jeux floraux, fut capitoul dans sa ville natale, devint
secrétaire des commandements du Grand-Prieur Monsieur de Vendôme, et
composa plusieurs pièces faites par lui seul, mais elles sont loin de
valoir celles qu'il fit en collaboration.
L'une d'elles qu'on donna en 1689, _le Concert ridicule_, en un acte
et en prose, eut une première représentation fort agitée, par suite
d'une aventure burlesque qui fit grand bruit. Après avoir joué dans
cette comédie, mademoiselle Molière rentrait dans sa loge, lorsque le
président Hescot du parlement de Grenoble y pénétra derrière elle. A
peine la porte fermée, il adresse les plus vifs reproches à l'actrice,
lui demandant pourquoi elle a manqué au rendez-vous, la suppliant
ensuite de lui dire en quoi il a pu lui déplaire, lui le plus amoureux
des hommes. Mademoiselle Molière, fort étonnée d'un pareil langage
chez un individu qu'elle ne connaît pas, lui répond avec aigreur. Le
président s'emporte, lui reproche les cadeaux qu'il lui a faits, la
traite d'une façon très-cavalière et la menace de lui arracher le
collier qu'elle porte et qu'elle tient de lui. L'actrice, croyant
avoir affaire à un fou, pousse des cris. On accourt, le commissaire se
présente, arrête le président et l'envoie en prison, où il passe la
nuit et d'où il ne sort que le lendemain sous caution. Enfin, on finit
par découvrir d'où vint le quiproquo. Le pauvre amoureux de
mademoiselle Molière avait confié sa passion à une habile
entremetteuse fort connue alors de tout Paris; cette femme avait
promis d'amener adroitement la jolie actrice à céder aux désirs du
magistrat, puis elle lui avait livré une fille qu'elle connaissait et
dont la ressemblance avec mademoiselle Molière était telle qu'il était
impossible de ne pas les prendre l'une pour l'autre. L'entremetteuse
et la fille cause de l'esclandre furent punies devant la porte du
Théâtre-Français.
Le répertoire de Palaprat se compose encore de quelques petites pièces
qui n'eurent qu'un médiocre succès. Nous terminerons cette notice sur
les deux amis et sur leurs ouvrages par le récit suivant que nous
empruntons à Palaprat lui-même, récit dans lequel il explique ce qui
donna lieu à la jolie pièce du _Secret révélé_, jouée en 1690: