Là se fait admirer ce jeune et puissant Roi,

De qui le monde entier doit recevoir la Loi:

Ce Roi charmant en paix, et redoutable en guerre,

Dont le nom aujourd'hui fait seul trembler la terre,

Et pour qui vous voyez les Bergers diligens

Courir avec ardeur lorsqu'il passe en vos champs;

Et, ravis de le voir, oublier leur tristesse,

Jeter des cris de joie et des pleurs d'allégresse;

Et, dans l'empressement qu'ils font paroître tous,

Laisser leur troupeaux même à la merci des loups,

Pour ne voir qu'un moment ce Monarque adorable,

Qu'on ne voit qu'à travers une foule innombrable

De Héros, sur lesquels il paroît, en tous lieux,

Tel qu'on voit Jupiter entre les autres Dieux.

Venez donc admirer ce plus grand des Monarques,

Le voir de ses bontés donner à tous des marques,

Connoître le mérite et le récompenser;

Ces plaisirs sont plus grands qu'on ne sçauroit penser;

Et, quels que soient enfin ceux que je vais décrire,

Le plaisir de le voir vaut tout ce qu'on peut dire.

Aux dix-septième et dix-huitième siècles, nous trouvons un assez grand

nombre d'acteurs qui, après avoir débuté sur les planches, se sont

mis à composer eux-mêmes et ont donné, soit à la Comédie-Française,

soit aux Italiens, de bonnes comédies. Les deux POISSON (père et fils)

furent du nombre de ces acteurs-auteurs, dont le talent s'est

développé pour ainsi dire à la chaleur de la rampe.

Le père, Raimond POISSON, fils d'un savant, rejeta tous les avantages

que voulait lui faire le duc de Créqui pour s'engager dans une troupe

de comédiens de campagne. Il entra ensuite dans celle de l'hôtel de

Bourgogne, et remplit à la rue Guénégaud, avec une verve inimitable,

les rôles de Crispin dont il fut en quelque sorte le créateur. Louis

XIV l'appréciait, l'aimait beaucoup, et lui donna à plusieurs reprises

des preuves de sa libéralité. En 1661, il fit jouer _Lubin_ ou _le Sot

vengé_, en un acte et en vers. En 1662, _le Baron de la Crasse_, et

sept autres petites comédies. La dernière est de 1680. L'une d'elles,

_le Fou de qualité_, fut dédiée par l'auteur à Langély, célèbre fou de

la cour de Louis XIV. _Les Faux Moscovites_, pièce en un acte et en

vers, jouée en 1668, fut imaginée par Poisson à la suite de la

promesse que les premiers ambassadeurs russes à Paris, Potemkin et

Romanzow, avaient faite de venir à la Comédie, où tout était prêt pour

les recevoir, promesse qu'ils ne purent tenir, ayant été appelés à

Saint-Germain pour leur audience de congé. Pour remercier le Grand Roi

de la générosité qu'il avait eue à son égard, Poisson fit ensuite _la

Hollande malade_, en un acte et en vers, jouée en 1672 et relative à

la guerre déclarée à ce pays par Louis XIV. On attribue encore à

Raimond Poisson, _le Cocu battu et content_, comédie non imprimée, à

la suite d'une des représentations de laquelle eut lieu sur le théâtre

un duel des plus plaisants entre deux actrices, mesdemoiselles Beaupré

et Catherine des Urlis.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les œuvres de Poisson, c'est,

ainsi que nous l'avons dit, la création d'un type qui resta bien

longtemps à la scène et qui fut chargé, pendant plus d'un siècle, de

défrayer les pièces des auteurs de saillies, de plaisanteries de tout

genre, en un mot, de leur imprimer un cachet comique. Ce type est le

_Crispin_, qui ne saurait être autre qu'un personnage plaisant,

flatteur éternel, complaisant à gages, conseiller importun, se mêlant

de toute chose, faisant sans cesse l'empressé, véritable mouche du

coche en tout et pour tout.

Nous ne devons pas oublier un arrêt du Roi, rendu en 1672, lors de la

mort d'un acteur célèbre, _de Soulas_, gentilhomme qui avait pris au

théâtre le nom de _Floridor_. Cet arrêt de Louis XIV déclarait la

profession de comédien compatible avec la qualité de gentilhomme. M.

_de Soulas_, très-aimé, très-estimé de la cour et du public, grâce à

ses belles qualités et à sa conduite irréprochable, artiste plein de

noblesse et de dignité au théâtre et en dehors de la scène, avait su

vaincre en quelque sorte le préjugé qui s'attachait et s'attache

encore aujourd'hui aux artistes qui montent sur les planches. Si le

Grand Roi put maintenir aux acteurs qui étaient nobles leurs titres de

noblesse, il ne fut assez puissant ni pour déraciner le préjugé dont

nous venons de parler, ni pour empêcher le clergé de considérer comme

vivant en dehors du sein de l'Église tout ce qui était comédien.

XVI

LA COMÉDIE APRÈS MOLIÈRE

(FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIV)

Développement que prend le genre comique après et sous

l'impulsion de Molière.--LA FONTAINE (1686).--Ses œuvres

dramatiques.--_Le Florentin_, comédie.--_Je vous prends sans

verd_ (1687).--_Le Veau perdu_ (1689).--_Astrée_ (1691),

comédie-opéra.--Anecdote.--Les _a-parte_ au

théâtre.--Anecdote.--DANCOURT.--Notice sur cet auteur.--Son

genre de talent.--Son peu de scrupule.--Dancourt et le Grand

Roi.--Anecdotes.--Dancourt et M. du Harlay.--Anecdote.--Son mot

au père de Larue.--_Le Chevalier à la mode_ (1687).--_Les

Bourgeoises à la mode_ (1692).--_Les Trois cousines_

(1700).--Anecdotes.--_Les Curieux de Compiègne_ (1698).--_La

Gazette de Hollande_ (1692).--Anecdote.--_L'Opéra de village_

(1692).--Anecdote.--Le marquis de Sablé.--_La foire de Bezons_

(1695).--_La foire de Saint-Germain_ (1696)--Anecdote.--_La

Loterie_ (1696).--Origine de cette pièce.--_Le Colin-Maillard_

(1701).--Le couplet final.--_Les Agioteurs_ (1710).--_L'Enfant

terrible._--Anecdote.--Éloignement du public pour le

Théâtre-Français.--_L'Amour charlatan_ (1710).--_Sancho

Pança._--_Le Vert-Galant_ (1714).--Anecdote.--_La Déroute du

Pharaon_ (1714).--Anecdote.--BOINDIN, original.--Vers faits sur

lui à sa mort.--Son caractère.--Son portrait dans _le Temple du

Goût_.--_Les Trois Gascons_ (1701).--_Le Bal

d'Auteuil._--Établissement de la censure théâtrale.--_Le Port

de mer_ (1704).--_Le Petit-Maître_ (1705).--BRUEYS et

PALAPRAT.--_Le Grondeur_ (1691).--Anecdote.--_Le Muet_

(1691).--_L'Important de Cour_ (1693).--_Les Empiriques_

(1697).--_L'Avocat Pathelin_ (1706).--Anecdotes.--_La Force du

sang_ (1725).--Paraît le même jour aux Français et aux

Italiens.--Histoire de cette pièce.--Amitié touchante de

Brueys et de Palaprat.--Histoire de la pièce des _Amours de

Louis le Grand_.--PALAPRAT.--_Le Concert spirituel_

(1689).--Aventure de mademoiselle Molière, à la première

représentation de cette pièce.--Épitaphe de Palaprat, faite par

lui-même.--Auteurs de la fin du dix-septième siècle.--REGNARD

et DUFRESNY.--Notice sur Regnard.--Son genre de

talent.--Travaille d'abord pour la Comédie Italienne.--Comédies

de Regnard.--Ses meilleures productions dramatiques.--_La

Sérénade_ (1693).--_Le Joueur_ (1696).--_Le Distrait_

(1798).--_Démocrite_ (1700).--_Les Folies amoureuses_

(1704).--Les _Ménechmes_ (1705).--_Le Légataire universel_

(1708).--Anecdotes sur le _Joueur_.--Sur le _Distrait_.--_Sur

les Folies amoureuses._--Sur les _Ménechmes_.--Sur _le

Légataire_.--_Attendez-moi sous

l'orme._--Anecdote.--DUFRESNY.--Notice sur ce collaborateur de

Regnard.--Conduite désordonnée de cet auteur, homme de talent

et de mérite.--Bontés de Louis XIV, pour lui.--Son genre de

talent (1692).--_Le Négligent._--_Le Chevalier joueur_

(1697).--_La Joueuse_ (1700).--_Le Jaloux honteux de l'être_

(1708).--LEGRAND, auteur et acteur.--Ses aventures

curieuses.--Son physique ingrat.--Son portrait, fait par

lui-même.--Plaisanteries de mauvais goût dans son

répertoire.--Citations.--_Plaisantinet._--Un bon mot de Legrand

à un pauvre.--Ses principaux collaborateurs.--_L'Amour diable_

(1708).--Critique en trois lignes.--Sujet de cette pièce.--_La

Foire de Saint-Laurent_ (1709).--Histoire

plaisante.--_L'Épreuve réciproque_ (1711).--Mot spirituel et

méchant d'Alain.--_Le Roi de Cocagne_ (1718).--Anecdotes.--Le

poëte MAY.--_Cartouche_ (1721).--_Le Ballet des vingt-quatre

heures_ (1722).--_Le Régiment de la calotte_

(1725).--Anecdote.--_Les Amazones modernes_ (1727).--Chute

bruyante de cette pièce.--Anecdote.--BARON.--Son orgueil.--Ses

aventures.--Son portrait, par Rousseau.--Ses œuvres

dramatiques.--_Le Rendez-vous des Tuileries_ (1685).--_L'Homme

à bonne fortune_ (1686).--Anecdotes sur cette

pièce.--_L'Andrienne_ (1703).--_Les Adelphes_ (1705).--BOISSY

et sa satire sur Baron.--Anecdote sur les _Adelphes_.--Portrait

de Baron, par Lesage.--LENOBLE.--Ses aventures.--Sa vie de

Bohême.--_Les Deux Arlequins_ (1691).--_Le Fourbe_

(1693).--Anecdote.--LESAGE.--Donne deux comédies au

Théâtre-Français.--_Crispin, rival de son maître_, et

_Turcaret_ (1707 et 1709).--Anecdotes

curieuses.--Citations.--CAMPISTRON.--_Le Jaloux désabusé_ et

_l'Amante amant_.--LAFONT.--Son genre de talent.--Ses

défauts.--Épigramme composée par lui.--_L'Amour vengé_

(1712).--_Les Trois frères rivaux._--Jean-Baptiste

ROUSSEAU.--_Le Flatteur_ (1696).--Anecdote.--Chanson

d'Autreau.--Le café Laurent.--Les épigrammes.--Exil de

Rousseau, Sa lettre à Duchet.--Les divertissements introduits

par Molière, généralisés à la fin du règne de Louis XIV,

prennent une nouvelle extension à la Régence.

La comédie après Molière, et sous l'impulsion de ce grand écrivain,

prit en peu de temps des développements considérables. Le genre

comique, encore très-restreint et tenu dans d'étroites limites,

s'étendit avec plus de liberté. Différents genres furent tentés avec

plus ou moins de succès par des auteurs qui, moins _classiques_

peut-être que les maîtres, habituèrent peu à peu les spectateurs à

certaines licences. L'on vit bientôt les poëtes et les prosateurs

dramatiques s'affranchir de règles vieilles et usées. De là naquirent

le vaudeville, l'opéra comique, la tragédie bourgeoise, ou drame,

imitée des Anglais et qui a pris de nos jours un vol audacieux, la

parodie, copie spirituelle si bien dans les habitudes et les mœurs

françaises[6].

[6] Le malheur voulut seulement que des petites pièces, indignes

de la grande scène de la Comédie-Française, l'envahissent pendant

longtemps depuis Dancourt et jusqu'à la fondation de théâtres

spéciaux d'un ordre secondaire.

Sans doute, il y a loin de ces productions légères aux études de

mœurs dont les œuvres de Molière nous offrent de frappants exemples;

mais il n'en est pas moins vrai que la scène devant être considérée

comme un jeu, comme un délassement aussi bien que comme une étude, il

importait de rendre ce délassement aussi agréable que possible en

l'adaptant aux usages, aux habitudes, aux actualités de l'époque.

C'est ce que comprirent au dix-huitième siècle les Dancourt, les

Destouches, les L'Affichard, les Piron, les Dorat, les Collin

d'Harleville; comme l'ont compris au dix-neuvième, les Scribe, les

Bayard, les Mélesville, les Clairville, les Duvert et autres auteurs

de théâtre qui n'ont jamais eu sans doute la prétention d'entrer en

parallèle avec le père de la haute comédie en France, mais qui n'en

jouissent pas moins d'une légitime réputation.

Un des auteurs qui suivirent de près Molière, est LA FONTAINE, ou

plutôt LE BON LA FONTAINE, trop connu pour que nous esquissions sa

vie. A notre point de vue, c'est le plus grand et presque le seul

moraliste qui ait jamais paru; car les conclusions de ses fables sont

en quelques vers des traités complets d'une morale vraie et de toutes

les époques. Les siècles pourront passer sur ces fables, la langue

peut se modifier, changer, les préceptes qu'elles renferment ne

changeront pas, ne se modifieront jamais.

La Fontaine fabuliste, commit aussi sept comédies et deux opéras. On

prétend qu'un troisième opéra allait voir le jour lorsque l'auteur

tomba dangereusement malade. Le confesseur appelé ayant su que son

pénitent venait de terminer une pièce destinée au théâtre, ce qui lui

paraissait un crime irrémissible et que la miséricorde divine était

impuissante à pardonner, refusa l'absolution, si l'engagement n'était

pris de brûler le manuscrit damné. Cet _ultimatum_ parut dur au bon La

Fontaine, il demanda qu'il en fût référé à des personnes d'une

moralité connue et éclairée. Le confesseur accepta; on soumit la

question à la Sorbonne, qui décida en faveur de l'ecclésiastique.

L'opéra fut livré aux flammes, et peut-être, grâce à la stupide

ignorance d'un imbécile trop zélé, le public fut-il privé d'un

chef-d'œuvre.

Une des comédies de La Fontaine qui sont restées le plus longtemps à

la scène est celle du _Florentin_. Elle est assez ordinaire.

L'intrigue en est faible, les vers faciles, et on y trouve une jolie

scène entre un tuteur et sa pupille, une scène de vraiment bonne

comédie. On prétend que cette petite pièce fut composée par l'auteur

dans un but de vengeance contre l'_Italien_ Lully, qui, après l'avoir

engagé à faire les paroles d'un opéra intitulé _Daphné_, refusa d'en

composer la musique, affirmant que le _scenario_ était détestable. La

Fontaine employa tous les moyens pour faire revenir le maëstro sur sa

détermination, rien ne put vaincre l'entêtement de Lully. On fut

jusqu'au Roi. Madame de Thiange sollicitée par La Fontaine, qui lui

adressa une charmante épître en vers, ne put rien obtenir. Tout ayant

été épuisé, _le Florentin_ parut; mais la donnée en est d'une

invraisemblance et d'une faiblesse telles que Lully n'eut guère à s'en

émouvoir.

_Je vous prends sans verd_, comédie avec danses et chants, eut du

succès et fut reprise plusieurs fois. Elle est tirée du conte intitulé

_le Contrat_, de La Fontaine lui-même.

Plusieurs des comédies de La Fontaine parurent sous le nom de

Champmeslé, qui se prêtait volontiers, dit-on, à pareille chose; mais

beaucoup sont tirées des contes mêmes de l'auteur. Dans l'une de ces

pièces, celle du _Veau perdu_ (1689), il y a une scène des plus

divertissantes. Un paysan a perdu son veau: pour découvrir au loin, il

monte sur un arbre. Un gentilhomme se réfugie sous le même arbre avec

sa servante qu'il presse tendrement de se rendre à ses désirs. A

chaque instant le galant s'écrie, faisant allusion aux appas de la

belle: Que vois-je? que ne vois-je pas? Le paysan finit par crier du

haut de son belvédère:--Notre Seigneur, qui voyez tant de choses, ne

voyez-vous pas mon veau?

Lors de la première représentation de son _Astrée_, tragédie-opéra

dont la musique est de Colasse (1691), La Fontaine se trouvait dans

une loge derrière deux femmes qu'il ne connaissait pas, et dont il

n'était pas connu.--«Détestable, déplorable, répétait-il à chaque

instant.--Monsieur, lui dit une des deux femmes, cela n'est pas si

mauvais; la pièce est de M. de La Fontaine, un homme d'esprit.--La

pièce ne vaut pas le diable, et ce La Fontaine est stupide! s'écrie

l'auteur; puis, prenant son chapeau, il sort en ajoutant: C'est

lui-même qui vous parle.» Il arrive au café, s'endort dans un coin. Un

de ses amis le réveille pour qu'il aille assister à son opéra.--«Mais,

lui dit La Fontaine, j'en viens, j'ai essuyé le premier acte qui m'a

prodigieusement ennuyé, je n'ai pas voulu en entendre davantage et

j'admire la patience des Parisiens.»

La Fontaine qui était assez distrait blâmait beaucoup les _a-parte_ au

théâtre, disant qu'ils n'étaient pas naturels. On mit la discussion

sur ce sujet avec Molière, Boileau et d'autres auteurs de mérite; il

s'anima si bien que Boileau lui cria tout haut à plusieurs reprises:

«Ce butor de La Fontaine, cet entêté, cet extravagant.» Tout le monde

riait. La Fontaine finit par demander la cause de cette gaieté.--«Vous

déclamez contre les _a-parte_, lui dit Despréaux, et il y a une heure

que je vous débite aux oreilles une kyrielle d'injures, sans que vous

y ayez fait attention.»

DANCOURT, qui régna en maître à la Comédie-Française pendant plus de

trente années, de 1686 à 1715, et donna près de soixante pièces à ce

théâtre, mérite une étude spéciale, au point de vue anecdotique, car

il est peu de ses jolies compositions qui n'aient donné lieu à quelque

trait curieux et intéressant. Cet auteur fécond, le SCRIBE de la fin

du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième, naquit en

1661 à Fontainebleau. Le père de la Rue, jésuite, voyant sa

perspicacité, voulut le pousser à entrer dans la compagnie; mais

l'éloignement du disciple pour le cloître, rendit inutiles les soins

du maître. Il travailla pour le Barreau qu'il abandonna de bonne heure

pour le théâtre. Il devint en peu de temps un excellent acteur, et

très-rapidement aussi un écrivain distingué. Un assez grand nombre de

ses pièces sont restées à la scène et il s'est placé au premier rang

des auteurs du second ordre. Longtemps après sa mort, la

Comédie-Française a continué à jouer son _Notaire obligeant_, son

_Chevalier à la mode_, ses _Bourgeoises à la mode_, son _Tuteur_, ses

_Trois Cousines_ et une douzaine d'autres comédies qu'on doit

considérer comme le trait-d'union entre la comédie et le vaudeville.

En général, dans les pièces de Dancourt, on trouve un dialogue léger,

vif, rapide, plein de gaieté et de saillies. Sans doute si on analyse

son répertoire avec un peu de sévérité, on est obligé de reconnaître

qu'il se meut sans cesse dans un cercle restreint. Ses personnages

sont presque toujours des financiers, des procureurs, des villageois.

La scène est plus souvent au village qu'à la ville, et il fait

volontiers paraître les paysans, qu'il était parvenu à peindre avec

vérité et d'une façon tout à la fois agréable et naturelle. Le théâtre

lui est en quelque sorte redevable de ce genre nouveau que jusqu'à lui

personne n'avait tenté d'introduire. A l'exception de son _Chevalier à

la mode_, pièce d'intrigue, il peint rarement de grands tableaux; ce

sont les petits sujets qui ont sa préférence. Les caractères de ses

personnages sont ordinairement bien suivis, bien soutenus; mais ce qui

semble surtout l'avoir préoccupé c'est de saisir au vol, pour les

traduire immédiatement à la scène, l'histoire, l'anecdote du jour. Une

aventure, une mode nouvelle, la plus légère circonstance, sont

habilement mis à profit et lui fournissent matière en quelques jours,

à une comédie-vaudeville qui, par son actualité même, est assurée d'un

succès relatif. Dancourt, en agissant ainsi, avait un but, celui

d'être utile à la troupe dont il était le directeur, et aussi

d'échapper à l'écueil qu'il trouvait dans son peu de connaissance des

auteurs anciens. Il est un reproche grave qu'on doit lui faire,

reproche que l'on a pu adresser de nos jours à quelques directeurs de

théâtre, en France. Il avait l'habitude de ne jamais refuser les

pièces que lui apportaient de jeunes auteurs dramatiques. Il prenait

leurs manuscrits, les copiait, les rendait quelques jours après en

déclarant le _scenario_ impossible. L'année suivante, il déguisait de

son mieux la pièce refusée, brodait quelques détails et la mettait au

théâtre sous son nom. Cette façon d'agir dénote chez lui plus

d'habileté comme directeur que d'honnêteté comme écrivain.

Dancourt avait un talent véritable pour imprimer à ses petites

comédies une conduite régulière, pour bien ménager les situations et

amener un dénoûment plein de verve et de comique. Il écrivait

agréablement en prose.

Ses vers sont rimés avec peine, et sa contrainte pour les tourner fait

perdre à son style toute la vivacité qui lui est naturelle. Il maniait

bien le couplet, néanmoins; il réussissait dans les divertissements

qui accompagnaient ses comédies, et les liait avec art au sujet. Bref,

Dancourt est un des auteurs auquel le théâtre eut pendant trente ans

le plus d'obligation. Il est aux auteurs dramatiques, disait un homme

d'esprit, ce qu'est à des ministres de génie, à des grands généraux,

un ministre ou un général qui n'a jamais fait rien de grand ni

d'héroïque, mais qui, toute sa vie, a fait des choses utiles.

Dancourt, disait-on encore de son temps, jouait _noblement_ dans la

comédie, et _bourgeoisement_ dans la tragédie. On raconte que Racine,

ayant entendu le libraire Brunet crier:--«Voilà le théâtre de M.

Dancourt,»--reprit aussitôt:--«Dis son échafaud.»

Louis XIV avait pour l'auteur-acteur-directeur, époux de la fille du

célèbre La Thorillière, une bienveillance toute particulière. Il

l'admettait souvent à l'honneur de lui lire ses ouvrages dans son

cabinet, ce qui prouve une fois de plus que les affaires de l'État

n'occupaient pas seules ce monarque. On assure qu'un jour Dancourt,

s'étant trouvé indisposé par la chaleur, le Roi poussa la complaisance

jusqu'à aller lui-même ouvrir les fenêtres de son appartement. Une

autre fois, au sortir de la messe, il parlait au Prince en marchant

devant lui et à reculons; arrivé sur le bord d'un escalier, Louis XIV

le retint par le bras en s'écriant:--«Prenez garde! vous allez

tomber.»--On cite, dans les Mémoires du temps, ce trait comme un acte

de magnanimité; nous n'y voyons qu'un mouvement d'humanité tellement

naturel, que nous n'en saurions vraiment pas saisir le mérite. Malgré

le crédit dont il jouissait auprès du Roi, il ne put jamais obtenir de

faire revenir le clergé sur l'excommunication dont les acteurs étaient

frappés de son temps. Il essaya une fois, en portant aux

administrateurs de l'hôpital le quart des pauvres, de toucher cette

corde en présence de l'archevêque de Paris et du président du Harlay,

qui se trouvait en tête du bureau; mais il perdit son éloquence à

vouloir prouver que ceux qui, par leurs talents, procuraient des

secours aux malheureux, méritaient bien d'être à l'abri des foudres de

l'Église.--«Dancourt, lui répondit froidement M. du Harlay, nous avons

des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir les aumônes

que vous nous apportez; mais nous n'avons pas de langue pour vous

répondre.»

Il se vengea de ce qu'il considérait comme un déni de justice, en

disant à quelques jours de là à son ancien professeur, le père de La

Rue, qui le sermonait:--«Ma foi, mon père, je ne vois pas que vous

deviez tant blâmer l'état que j'ai pris. Je suis comédien du Roi, vous

êtes comédien du Pape; il n'y a pas tant de différence de votre état

au mien.»

Une des premières et des meilleures comédies de Dancourt, _le

Chevalier à la mode_ (1687), en cinq actes, eut quarante

représentations de suite. A la vingt-troisième, l'auteur écrivit sur

le registre: «Je ne veux plus de part d'auteur.» On prétend toutefois

que cet ouvrage et _les Bourgeoises à la mode_ (1692), en cinq actes,

sont de M. de Saint-Yon, en collaboration avec Dancourt.

En 1697, il arriva à Paris une aventure singulière et qui fit beaucoup

de bruit. Une dame de la Pivardière fut accusée d'avoir fait

assassiner son mari. Le mari crut que le meilleur moyen de mettre à

néant l'accusation était de se montrer; mais les juges de

Châtillon-sur-Indre, chargés des poursuites contre la femme,

refusèrent de le reconnaître. Le procès fut porté au Parlement de

Paris, qui voulut bien admettre que le sieur de La Pivardière n'étant

_pas défunt_ l'accusée ne l'avait pas tué. Dancourt s'empara du sujet;

il fit du mari le meunier Julien, et du tribunal de Châtillon, le

bailli de sa nouvelle pièce.

_Les Trois Cousines_, en trois actes avec prologue et intermèdes

(musique de Gilliers) parurent en 1700. On reprit cette pièce en 1724,

et Armand, excellent comique, fut chargé du rôle de Blaise. On

l'applaudit beaucoup; le parterre ayant crié _bis_ après ce couplet:

Si l'Amour, d'un trait malin,

Vous fait une blessure,

Prenez-moi pour médecin

Quelque bon garde-moulin.

Armand le chanta de nouveau en substituant aux deux derniers vers

ceux-ci:

Prenez, pour soulagement,

Un bon gaillard comme Armand.

La variante fit fureur et contribua à la prolongation du succès.

En 1763, on reprit cette jolie comédie des _Trois Cousines_, et à la

représentation _gratis_ du 21 juin, où elle fut donnée au public, il

se passa un fait assez singulier: deux actrices célèbres, la Clairon

et la Dubois, vinrent sur la scène après la pièce de Dancourt et

eurent l'impudence de jeter de l'argent au peuple en criant: «Vive le

roi!» Le peuple répondit, en se précipitant sur la monnaie et en

criant: «Vive Mademoiselle Clairon! vive Mademoiselle Dubois!» Qu'on

juge de l'effet que produirait de nos jours une pareille audace de la

part de deux reines de comédie.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 8 / 23 段