ou le _Cocu volontaire_ (1664), reprise plus tard sous le titre de la
_Fausse Turque_, fera comprendre combien le public de cette époque
était encore peu difficile sur l'intrigue des pièces qu'on
représentait devant lui. Un mari jaloux rend sa femme malheureuse;
cette femme imagine pour le guérir de le conduire en mer et de faire
enlever le navire qui les porte par un prétendu bâtiment turque qui
est censé les débarquer à Constantinople. Elle va être livrée au
sultan; le mari, s'il refuse son consentement, sera empalé. Il
consent; un échange de vaisseau est censé avoir lieu, et... tout se
découvre et...., et le jaloux est _radicalement_ guéri. On voit de
quelle force étaient les études du cœur humain du sieur de
Montfleury, et quelle rapsodie un auteur pouvait faire admettre par le
public.
La _Fille Capitaine_ (1669), comédie en cinq actes et en vers, est de
tout le répertoire de Montfleury la pièce qui eut le plus de succès.
La donnée en est encore assez invraisemblable, il s'y trouve comme
dans toutes ses œuvres dramatiques un mari berné; mais il règne
depuis un bout jusqu'à l'autre une gaieté soutenue, et les situations
y sont piquantes et théâtrales.
L'_Ambigu Comique_, le _Comédien-Poëte_, _Trigaudin_ et trois ou
quatre autres comédies, presque toutes licencieuses par le fond comme
par la forme, composent le bagage dramatique de Montfleury, acteur de
talent, auteur médiocre. Une de ses dernières pièces, _Crispin
Gentilhomme_, fournit plus tard à Brueys la jolie composition de la
_Force du sang_ ou le _Sot toujours sot_; mais Brueys tira un beaucoup
meilleur parti du sujet que celui qui l'avait inventé.
Un mot, pour terminer, sur une petite comédie intitulée les _Bêtes
raisonnables_, dont la donnée est assez singulière pour mériter qu'on
en parle, c'est la métamorphose des compagnons d'Ulysse. Circé permet
au roi d'Itaque de retourner dans ses États et d'emmener ceux de ses
sujets qui voudront le suivre, en reprenant leur figure naturelle;
mais tous refusent à Ulysse de redevenir hommes. Un docteur
métamorphosé en âne, un valet en lion, une femme en biche, donnent de
bonnes raisons pour garder leur nouvelle position de bêtes; seul, un
courtisan devenu cheval, entendant faire l'éloge de Louis XIV, consent
à reprendre sa figure dans l'espérance de voir un jour un pareil
monarque. On sait que ce genre de flatterie et bien d'autres encore ne
déplaisaient pas au Grand-Roi.
De 1661 à 1663, en moins de deux années, DORIMOND, acteur de la troupe
du Marais, fournit au théâtre huit comédies n'ayant rien de
remarquable, indignes de figurer à côté des plus médiocres productions
de Molière, mais qui cependant furent assez suivies par le public. La
première qu'il composa, le _Festin de Pierre_, sujet traité si souvent
avant et après lui, donna lieu à une jolie pièce de vers. La femme de
l'auteur cultivait avec succès la poésie; faisant allusion au _Festin
de Pierre_, aussi nommé le _Fils criminel_, elle écrivit à son mari:
Encore que je sois ta femme,
Et que tu me doives ta foi;
Je ne te donne point de blâme
D'avoir fait cet enfant sans moi.
Toutefois ne me crois pas buse;
Je connais le sacré valon,
Et si tu vas trop voir la muse
J'irai caresser Apollon.
Les autres comédies de Dorimond sont l'_Amant de sa Femme_, l'_École
des Cocus_ et trois ou quatre autres pièces complétement inconnues
aujourd'hui. Presque toutes, du reste, méritaient peu de voir le jour.
La seule peut-être qui pût faire exception était l'_Amant de sa
Femme_, en un acte et en vers, dont le sujet a été bien souvent, par
la suite, traité au théâtre. C'est un mari prêt à tromper sa femme, et
devenant épris d'une personne qui n'est autre que sa propre femme
déguisée ou masquée, ou qu'il n'a pas reconnue.
CHEVALIER, autre acteur de la même troupe, composa aussi une dizaine
de comédies médiocres, de 1660 à 1666. L'une d'elles eut du succès,
elle est intitulée l'_Intrigue des Carrosses à cinq sols_; elle est en
trois actes et en vers. Le sujet fut inspiré à l'auteur par
l'établissement ordonné, cette même année 1662, de voitures publiques
à six places chacune, stationnant sur divers points de Paris et dont
chaque place coûtait cinq _sols_. Moyennant cette somme, on pouvait
se faire conduire en un point quelconque de la capitale; mais il
fallait attendre que la voiture fût complétée par des gens ayant
affaire dans le même quartier. Qui sait si l'inventeur ou les
inventeurs des _omnibus_ n'ont pas puisé dans cette comédie
l'idée-mère de leur industrieuse, lucrative et si commode entreprise?
A coup sûr, les fameux coucous des environs de Paris, dont nous avons
pu voir les derniers échantillons dans notre enfance, ont pour origine
première les _Carrosses à cinq sols_ du temps du Grand-Roi.
La première pièce de Chevalier, le _Cartel de Guillot_, n'est autre
chose qu'une farce digne de celles des enfants _Sans souci_. La
_Désolation des Filoux_, autre farce en un acte, composée à l'occasion
de la bonne police établie par M. de la Reynie, a fourni à Molière
l'idée d'une des scènes de M. de Pourceaugnac, la scène au Clystère
bénin.
Chevalier jugeait lui-même, avec assez d'impartialité, ses
élucubrations; car après avoir fait jouer les _Galants Ridicules_ ou
les _Amours de Ragotin_, comédie en un acte et en vers de huit
syllabes (1662), il s'écriait assez plaisamment: si les comédies sont
bonnes quand elles font rire, je puis dire que celle-ci n'est pas
mauvaise; mais comme quelquefois ces sortes de choses excitent à rire
à force d'être méchantes, je ne sais ce que j'en dois croire.
HAUTEROCHE, autre contemporain de Molière, fournit quatorze comédies
au théâtre, de 1668 à 1680, et plusieurs de ses compositions sont
restées à la scène jusqu'à la fin de l'Empire, cependant nous devons
dire que toutes nous paraissent d'une médiocrité déplorable. Elles
ont été sauvées de l'oubli, probablement à cause des plaisanteries
qu'elles renferment, et d'un dialogue vif et naturel. Du reste, il ne
faut y chercher ni étude de mœurs, ni développement de caractères un
peu suivis. Le style en est assez facile, les vers y sont coulants,
mais le genre est une espèce de comique qui n'a rien de noble, rien
d'élevé, et qui tient le milieu entre la comédie et la farce.
_Crispin-Médecin_ et l'_Esprit Follet_ ou la _Dame invisible_, ainsi
que le _Deuil_, sont les trois compositions de Hauteroche qui ont été
le plus souvent remises au théâtre. Cet auteur est classé parmi ceux
du second ordre. Trois citations prises dans ses meilleures pièces
feront juger combien le goût de l'époque était encore peu épuré malgré
les comédies de Molière, et combien était grande la licence du langage
et des situations scéniques.
Dans _Crispin-Médecin_, Crispin lisant une lettre de son maître au
père de ce dernier, lettre composée par lui-même, dit: Monsieur, mon
père, on me voit le cul de tous les côtés; je prie Dieu qu'ainsi soit
de vous, etc. Parlant ensuite à ce même maître, de son père, il
s'écrie: De quoi s'avise ce vieux reître..., voyez le vieux pénard! il
lui faut des filles de dix-huit ans pour le réjouir! il le prend bien;
il lui faut donner encore une pipe.
Dans le _Cocher supposé_, Hilaire dit à Morille et à Julie, qu'il
croit mariés: «Votre réunion ne sera pas bien faite que vous n'ayez
couché ensemble. Vous pouvez, en attendant mieux, disposer de ce
cabinet, vous déshabiller et vous mettre au lit.--Oh! Monsieur,
s'écrie Julie.--Quant à moi, reprend Morille se _déboutonnant_, je
suis tout prêt à obéir.--Vous devez à son exemple, continue Hilaire
s'adressant à Julie, montrer un peu d'empressement pour les choses.
Qu'on fasse désormais son devoir et que je n'entende aucune plainte.
Je vais emmener votre parente avec moi et la conduire dans un autre
appartement; un tiers est toujours incommode en de pareilles
rencontres.»
Ce n'est point dans le théâtre de _Hauteroche_ qu'il faut chercher des
modèles d'amour filial. Les pères y sont ridiculisés et traités plus
que familièrement par leurs progénitures; mais on y peut trouver la
personnalité du valet ou _Crispin_, si fort à la mode à cette époque.
Pas de comédie de cet auteur où l'on ne voie un Crispin chargé de l'un
des principaux rôles.
On trouve dans la comédie du _Deuil_ quelques vers et quelques pensées
remarquables, ceux-ci par exemple, qui à ce qu'il paraît, sont de
toutes les époques:
--Il est vrai qu'aujourd'hui
Passât-on en vertu les vieux héros de Rome,
Si l'on n'a de l'argent on n'est pas honnête homme.
Il en faut pour paraître.--Aussi pour en avoir,
Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir:
Lois, justice, équité, pudeur, vertu sévère;
Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchère;
Et je ne sache point d'honneur si bien placé,
Dont on ne vienne à bout, dès qu'on a financé.
Dans la comédie de _Crispin-Médecin_, le rôle de Crispin eut pour
interprète un artiste d'un véritable talent, Poisson, acteur du
Théâtre-Français, fils d'un mathématicien distingué. Ce Poisson se
créa une sorte de spécialité dans les rôles de valet ou de _Crispin_,
spécialité qui fit sa fortune théâtrale. Il paraissait toujours en
scène avec des bottines par dessus la culotte, ce qui fit dire qu'il
agissait ainsi pour cacher la maigreur de ses jambes. Il faut croire
plutôt qu'il avait adopté cet usage pour être dans son rôle de valet
toujours prêt à parcourir Paris, alors mal pavé et fort mal propre.
Quoi qu'il en soit, l'usage des bottines s'est conservé pour les
_Crispin_, au théâtre.
En 1678, on joua une comédie en trois actes, les _Nouvellistes_, qui
fut attribuée à Hauteroche. L'ambassadeur du roi de Siam assistait à
la représentation, en comprit le sujet, fit des remarques judicieuses
sur la pièce, et dit à l'acteur Lagrange, qui avait fait le rôle du
_Marquis_, et vint le complimenter:--Je vous remercie, Monsieur le
marquis. On admira beaucoup l'à-propos et la haute intelligence de
l'ambassadeur. Cette anecdote ne viendrait-elle pas corroborer ce que
l'on a souvent prétendu, à savoir que les fameux envoyés de Siam au
Grand-Roi avaient été _inventés_ par Madame de Maintenon pour amuser
sa Majesté et lui donner une occasion de jouer au monarque fastueux et
absolu, chose qui lui plaisait tant?
Voici maintenant un acteur-auteur, GUILLAUME MARCOUREAU, sieur DE
BRÉCOURT, qui eut une des existences les plus singulières, les plus
_Bohèmes_ dirait-on aujourd'hui, qu'il soit possible d'imaginer.
Quoique d'une bonne famille, il embrassa la carrière théâtrale. Il
joua quelques années en province dans différentes troupes, puis enfin
il entra dans celle de Molière. Il suivit ce dernier à Paris, en 1658,
lorsqu'il vint s'y établir; mais ayant eu le malheur de tuer un cocher
sur la route de Fontainebleau, il dut se sauver et quitter la France.
Il se retira en Hollande et s'engagea dans une troupe de comédiens
français, appartenant au prince d'Orange. Brécourt, cependant,
soupirait après le moment où il lui serait possible de rentrer dans sa
patrie; or, le hasard voulut qu'à cette époque la cour de Louis XIV
eut des raisons pour faire enlever un individu réfugié en Hollande.
Brécourt le sut, s'offrit pour tenter le coup. Il fut agréé; mais il
échoua et dut fuir la Hollande comme il avait fui la France. Le roi,
informé par Molière de la bonne volonté de l'artiste exilé, lui
accorda sa grâce et lui permit de rentrer dans son ancienne troupe.
Il eut, de retour en France, une aventure qui le rendit plus célèbre
que les pièces dont il est l'auteur. En 1658, se trouvant à la chasse
à Fontainebleau, en présence de Louis XIV, il fut chargé par un
sanglier furieux qui l'atteignit à la botte. Il fut assez heureux,
assez adroit, et eut assez de sang-froid pour enfoncer son épée
jusqu'à la garde dans le corps de son redoutable adversaire. Le Roi,
racontent les chroniques, _daigna_ lui demander s'il n'était pas
blessé, et _eut la bonté_ de lui dire qu'il n'avait jamais vu donner
un si vigoureux coup d'épée. Il y avait dans cette bienveillance du
Grand-Roi de quoi illustrer le nom de Brécourt à une époque où le
souverain s'écriait sans nulle vergogne: l'_État, c'est moi_.
Brécourt, bon acteur, auteur plus que médiocre, eut une fin aussi
singulière que son existence; il se rompit une veine en jouant avec
trop d'animation un rôle dans sa comédie de _Timon_, qu'il voulait
absolument faire réussir. Son répertoire se compose de cinq à six
petites pièces dans lesquelles on rencontre de loin en loin quelques
traits comiques qui ne rachètent ni le défaut d'invention, ni la
crudité (pour ne pas dire plus) des plaisanteries dont elles sont
parsemées. L'une d'elles, la _Feinte Mort de Jodelet_, espèce de farce
en un acte et en vers, coup d'essai de l'auteur, ne réussit que grâce
à la mort de l'acteur si célèbre de ce nom.
L'une des comédies de Brécourt, la _Noce de Village_, donna lieu à un
trait de perspicacité qui mérite d'être cité. On sait que Molière
lisait ses comédies à une vieille servante devenue célèbre, grâce à
cette circonstance. On sait aussi que le grand homme notait avec soin
l'impression que les plaisanteries et les traits saillants
produisaient sur la bonne femme; qu'il corrigeait même les passages où
elle était restée indifférente et froide. Un jour, Molière voulant
éprouver le goût de cette servante, lui lut quelques scènes de la
_Noce de Village_ de Brécourt, comme étant de lui. Elle ne prit pas le
change, et après avoir écouté quelques vers elle déclara nettement à
son maître qu'il n'en était pas l'auteur. La pièce passa cependant et
eut même du succès, non pas grâce à Brécourt, _auteur_, mais grâce à
Brécourt, _acteur_, qui jouait avec tant d'esprit les rôles comiques,
que Louis XIV dit un jour de lui: «Cet homme-là ferait rire une
pierre.»
Visé, dont le nom ne se rattache pas seulement au théâtre, puisqu'il
fut plus connu encore comme rédacteur de l'un des premiers journaux
publiés, le _Mercure-Galant_, que comme auteur dramatique, doit être
noté sous un autre point de vue de célébrité, si célébrité il y a,
c'est celle d'avoir un des premiers _collaboré_ à diverses pièces.
Avant lui, à de rares exceptions près, un auteur dramatique concevait
et rédigeait à lui seul, dans le silence du cabinet, son œuvre bonne
ou mauvaise, Visé apporta à divers poëtes sa fructueuse collaboration.
Il y a sans doute loin encore de cette fabrication à deux, aux
licences de notre époque, où l'on voit trois et quatre hommes d'esprit
se réunir pour parfaire un acte de vaudeville; l'un apportant le plan,
un second les modifications, un troisième le dialogue ou les couplets,
un quatrième qui se fait placer le premier sur l'affiche, la
prépondérance et l'autorité de son nom pour imposer la pièce au
directeur et au public. C'est ainsi que, de nos jours, un acte a
quelquefois quatre pères parmi lesquels deux n'ont pas pris
connaissance de l'enfant avant le jour de la mise en scène.
Visé peut donc, en quelque sorte, être regardé comme l'inventeur de
cette modification. Il est, par le fait, le père _in partibus_ d'une
bonne moitié des nombreuses comédies qui portent son nom. D'une
famille d'ancienne noblesse, il avait été destiné primitivement à
l'état ecclésiastique, mais étant tombé amoureux de la fille d'un
peintre, il l'avait épousée, et à peine âgé de dix-huit ans il se mit
à composer des nouvelles galantes qui eurent du succès. A trente-deux
ans, il eut l'idée de créer le _Mercure-Galant_, qui devint ensuite le
_Mercure de France_. Avec des talents médiocres, il réussit dans plus
d'un genre. Poli, spirituel, aimable, il était bien vu dans les salons
de Paris.
La première des comédies de Visé, les _Amants brouillés_, en trois
actes et en vers, représentée en 1665, assez mauvaise par elle-même,
donna l'idée de deux autres comédies: la _Mère-Coquette_, une des
meilleures de _Quinault_, et l'_Arlequin-Balourd_, de Procope; on
raconte à propos de cette pièce, qu'un des acteurs, piqué, d'avoir été
mal reçu du public dans un des rôles, quitta le théâtre. Interrogé à
quelques jours de là par des amis qui lui demandaient s'il avait de
bonnes nouvelles de Paris, il répondit:--Je n'en sais rien; mais ce
que je peux vous annoncer, c'est que j'ai quitté le théâtre.--Hé bien,
reprit un plaisant, n'est-ce donc pas là une bonne nouvelle?
La première représentation de la seconde pièce de Visé, le
_Gentilhomme Guespin_(1670), en un acte et en vers, donna lieu à une
scène plaisante qui se passa entre le public du parterre et le public
du théâtre. L'auteur et quelques seigneurs de ses amis riaient et
faisaient du bruit derrière les acteurs, le parterre ennuyé se mit à
les siffler; un des jeunes gentilshommes s'avance sur la scène en
disant: Si vous n'êtes pas satisfaits, on vous rendra votre argent.
Un plaisant lui répond:
Prince, n'avez-vous rien à nous dire de plus?
Un second s'écrie aussitôt:
Non: d'en avoir tant dit il est même confus.
Alors ce fut un _tolle_ général, un rire homérique qui faillit nuire
au succès de la pièce, laquelle, somme toute, ne valait pas
grand'chose. On peut porter le même jugement sur _les Intrigues de la
Loterie_, qui parut peu après; sur _le Mariage de Bacchus_ (1672),
comédie héroïque; mais non pas sur _l'Inconnu_, autre comédie
héroïque, jouée en 1675, dont Thomas Corneille fut le collaborateur,
qui eut un grand nombre de représentations, et fut souvent reprise
depuis, même après la mort des auteurs. _La Devineresse_, quatre ans
plus tard, en 1679, eut aussi un grand succès.
_La Comète_ (1680), _les Dames Vengées_ (1695), défense des femmes
attaquées dans la satire de Boileau, furent des comédies composées, la
première par Fontenelle et attribuée à Visé, la seconde par Visé et
Thomas Corneille.
En 1696, l'auteur du _Mercure_ fit jouer _le Vieillard Couru_, en cinq
actes et en prose. Les lois sur la diffamation étaient, à cette
époque, moins sévères que de nos jours, car _le Vieillard_ mis en
scène et flagellé d'importance par Visé, était un commissaire aux
saisies-réelles, désigné de façon à ce que personne ne pût s'y
tromper, et dont le nom de Farfadet de la pièce était le vrai nom à
une lettre près. Cependant cette comédie ne fut pas défendue, le
commissaire mis en scène ne se fâcha pas, et le public rit de tout son
cœur en faisant voir qu'il saisissait l'allusion.
Visé, auquel ses contemporains durent encore une dizaine d'autres
pièces en vers ou en prose, faites en collaboration avec des auteurs
de l'époque, avait dans le principe essayé de composer une tragédie,
_les Amours de Vénus et d'Adonis_, mais il crut prudent, et eut
raison, de borner là ses rapports avec la muse tragique; en effet,
dans cette rapsodie héroïco-comico, Vénus est une vraie Messaline,
Adonis un fat, Mars un bravache ridicule qui se laisse jouer par un
faible rival. Le langage du dieu des combats est celui d'un soldat aux
gardes, _bourrant_ sa maîtresse à la cantine du régiment.
Voici maintenant BOULANGER DE CHALUSSAY, dont le bagage dramatique est
mince et médiocre, car il ne se compose que de deux pièces,
_l'Abjuration du Marquisat_, comédie en prose, qui ne fut pas
imprimée, qu'on reproduisit en 1670, et qui, ayant été trouvée
mauvaise par Molière, attira sur ce dernier les vengeances de son
auteur, lequel fit paraître _Elomire_ (anagramme de Molière)
_hypocondre_. Cette mauvaise comédie, en cinq actes et en vers,
intitulée aussi _les Médecins Vengés_, ne fit rire que Molière.
Nous avons déjà longuement parlé de BOURSAULT, auteur de tragédies et
de _comédies_ pleines d'intérêt. Son nom se rattache de plusieurs
façons au siècle littéraire du Grand Roi, et il revient souvent sous
la plume du critique Despréaux et de Molière. On montra souvent contre
cet écrivain un acharnement que ses productions étaient loin de
mériter, car elles ont de la valeur. Boursault est un des bons auteurs
de second ordre, et un certain nombre de ses comédies, entre autres:
_Ésope à la cour_; _les fables d'Ésope_ et _le Mercure Galant_, sont
restées longtemps à la scène et peuvent encore être lues avec
plaisir[5].
[5] Voir au premier volume.
Nous ne savons trop s'il est bien logique de dire que CHAMPMESLÉ fut
un auteur contemporain de Molière, puisque Molière donna sa dernière
comédie l'année de sa mort, en 1673, et Champmeslé donna sa première
en 1671. Le véritable nom de cet acteur-auteur, qui prêta si souvent
sa personnalité à La Fontaine, à Visé et à d'autres pour leurs
œuvres, est Charles CHEVILLET. Il était fils d'un marchand de Paris.
Outre les élucubrations, qui ne sont pas de lui, dont il consentit à
endosser la responsabilité littéraire, et à quelques-unes desquelles
cependant on assure qu'il travailla, Champmeslé fit seul cinq à six
comédies. Sans doute, son bagage dramatique ne l'a pas mis au rang des
auteurs même du deuxième ordre; mais ses pièces ne sont pas sans
mérite. Son talent principal consistait à peindre d'après nature les
ridicules des petites sociétés bourgeoises. Ses intrigues sont peu
corsées et dénotent une certaine paresse d'esprit ou peu de fécondité
dans l'imagination. Il savait toutefois réparer ces défauts par des
situations intéressantes, par des incidents heureux ou plaisants, par
cette connaissance du théâtre, qui était moins le fruit d'une étude
sérieuse que celui de l'exercice journalier d'une profession faite
pour perfectionner le talent.
Les comédies des _Grisettes_ (1671), du _Parisien_ (1682), de _la Rue
Saint-Denis_ (1682), la pastorale de _l'Heure du berger_ (1672),
principaux ouvrages dramatiques de Champmeslé, ne sont pas de nature à
lui donner la réputation qui s'attacha à son nom comme acteur, et à
celui de sa femme principalement.
Cette dernière était fille de Desmarets et naquit à Rouen en 1644.
Elle joua d'abord la comédie en province, puis, en 1669, elle débuta à
Paris au théâtre du Marais. Elle eut du succès. Elle passa à la salle
de l'Hôtel de Bourgogne avec son mari, en 1670, et le suivit en 1679
au théâtre Guénégaud. Élève de Racine, dont elle était, dit-on, la
maîtresse, elle remplissait, avec un talent inimitable les premiers
rôles dans les tragédies de ce grand auteur. Elle profita avec tant
d'intelligence des leçons du maître, qu'elle ne tarda pas à distancer
toutes ses rivales. Cette excellente actrice n'avait pas un esprit
supérieur, mais un grand usage du monde, beaucoup de douceur, une
certaine façon de s'exprimer pleine d'amabilité et de naïveté. Elle
était belle; sa maison devint le rendez-vous d'un grand nombre
d'hommes de la Cour et de la ville et des plus célèbres auteurs de
l'époque. La Fontaine était un des grands admirateurs et de son
talent et de ses charmes. Il lui adressa son joli conte de Belphégor.
La Champmeslé, lorsqu'elle était en scène, faisait facilement verser
des larmes à son auditoire. Elle disait d'une voix sonore, et on
l'entendait des parties les plus reculées de la salle.
On prétend qu'elle fut infidèle à Racine, qui l'aimait tendrement, et
qui s'en vengea par un bon mot dit à son mari, lequel bon mot fut rimé
par Boileau dans l'épigramme suivante:
De six amants contents et non jaloux,
Qui tour à tour servaient madame Claude,
Le moins volage était Jean, son époux:
Un jour, pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
Serrait de près sa servante aux yeux doux,
Lorsqu'un des six lui dit: Que faites-vous?
Le jeu n'est sûr avec cette ribaude;
Ah! voulez-vous, Jean, Jean, nous gâter tous?
Boileau ne lisait cette épigramme qu'à ses meilleurs amis.
On prétend encore que cette charmante actrice sacrifia Racine au comte
de Clermont-Tonnerre, ce qui donna lieu à ce joli quatrain:
A la plus tendre amour elle fut destinée,
Qui prit longtemps _Racine_ dans son cœur;
Mais, par un insigne malheur,
Le _Tonnerre_ est venu, qui l'a _déracinée_.
Pour en revenir à _Champmeslé_ et à son théâtre, nous dirons un mot
d'une pastorale, intitulée _Délie_, en cinq actes et en vers,
représentée en 1667, et qui lui est attribuée, bien qu'elle porte
pour nom d'auteur celui de Visé. Dans cette pièce, assez ennuyeuse,
mais qui cependant eut alors du succès, on trouve le portrait
ci-dessous de Louis XIV, portrait qu'on débitait en face au Grand Roi,
qu'il recevait en pleine poitrine et qu'il acceptait le plus
naturellement du monde. En lisant de telles platitudes, on ne sait
vraiment ce qui doit surprendre le plus, de l'orgueil du monarque ou
de la bassesse du poëte. De nos jours, pareil compliment paraîtrait
presque une sanglante épigramme ou une ingénieuse moquerie: