Il en tira cette foule de tableaux si différents les uns des autres et

si admirables. Sous son habile pinceau, la comédie prit une forme

nouvelle et une noblesse qu'elle n'avait encore jamais eue en France.

Il étudia la cour et la ville, fit rire grands seigneurs et bourgeois

en leur présentant l'image de leurs défauts. Philosophe et observateur

judicieux, rien n'échappait à ses regards. Il est peu de conditions

humaines où il n'ait porté sa loupe investigatrice, peu de ridicules

qu'il n'ait mis en scène avec une vérité saisissante. Il s'emparait

de la folie des humains et allait la chercher où personne ne l'eût

soupçonnée. Grâce à son théâtre moralisateur, bien des abus existant à

son époque lui ont dû des réformes sinon totales, du moins partielles.

_Les Précieuses ridicules_ firent cesser le stupide jargon de l'hôtel

de Rambouillet, _les Femmes savantes_ firent tomber des prétentions

absurdes chez un sexe fait pour aimer et être aimé. La Cour et la

ville cessèrent, grâce à ses comédies à caractères, l'une de s'arroger

le droit exclusif de critique, l'autre de conserver une morgue

fatigante.

Certainement, les comédies de Molière ne firent pas et ne feront

jamais disparaître les avares et les hypocrites, parce que le vice est

plus difficile à déraciner que le ridicule ne l'est à réformer, mais

elles servirent à attacher les avares et les faux dévots au pilori de

l'opinion. On doit convenir, il est vrai, que Molière, même dans ses

chefs-d'œuvre, a quelquefois un langage un peu trivial, et que ses

dénouements ne sont pas toujours des plus heureux. Il est un reproche

qu'on lui adressa souvent à l'époque où il vivait, c'est d'avoir

beaucoup trop donné de pièces populaires, de ces comédies composées

pour faire rire son parterre; mais il faut se souvenir que Molière

était chef d'une troupe de comédiens, qu'il fallait à ces comédiens

des recettes et que la meilleure manière de leur en donner, c'était de

plaire à la multitude. Or, ce qui plaît à la multitude n'est pas

toujours le _nec plus ultra_ de l'art. Que de directeurs de théâtre

disent encore de nos jours: sans doute cette pièce est détestable,

sans doute elle est ridicule, sans doute elle n'a que des scènes

vulgaires, mais le public l'applaudira, le public y reviendra, et

telle autre, beaucoup meilleure sans contredit, n'attirera personne.

Nous connaissons un habile journaliste qui donne volontiers place dans

le bas de sa feuille à d'interminables et stupides romans tout en

disant: Ils sont absurdes depuis un bout jusqu'à l'autre, _concedo_,

mais ils m'amènent dix mille abonnés dans les basses classes; un roman

bien écrit ne m'en donnera pas cinq cents dans les classes élevées,

_ergo..._ la conclusion est facile à tirer. Eh bien! Molière,

directeur de théâtre en 1662, raisonnait comme le directeur de théâtre

et le journaliste de 1862.

Molière était obligé d'amuser la Cour, qui avait un goût délicat, mais

qui aimait encore mieux rire qu'admirer; il lui fallait aussi plaire à

la ville. Sans doute le _Médecin malgré lui_, _Pourceaugnac_, les

_Fourberies de Scapin_, le _Malade imaginaire_, sont des pièces qui ne

peuvent entrer en parallèle avec le _Misanthrope_, le _Tartuffe_, les

_Femmes savantes_; mais plus d'un trait, dans les premières de ces

productions, décèle le génie qui enfanta les secondes. On retrouve

Molière partout et toujours dans les œuvres de ce grand peintre de la

nature. D'ailleurs, il faut bien le dire, en introduisant le bon goût

sur la scène comique, Molière n'avait pu en extirper entièrement le

mauvais. L'idole qu'il voulait renverser, il était quelquefois obligé

de l'encenser. Il imitait en cela la sagesse de certains législateurs

sages et prudents qui, pour faire adopter de bonnes lois, tolèrent

parfois d'anciens abus.

Voici un portrait moral en vers et un portrait physique en prose de

Molière:

Tantôt Plaute, tantôt Térence,

Toujours Molière, cependant:

Quel homme! Avouons que la France

En perdit trois en le perdant.

Le portrait physique est de la dame Poisson, femme d'un des meilleurs

comiques que nous ayons eus, fille de Ducroisy, comédien de la troupe

de Molière, et qui avait joué le rôle d'une des _Grâces_ dans Psyché

en 1671: «Il n'était ni trop gras ni trop maigre, il avait la taille

plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il marchait

gravement, avait l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande,

les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et

les divers mouvements qu'il leur donnait, lui rendaient la physionomie

extrêmement comique. A l'égard de son caractère, il était doux,

complaisant et généreux. Il aimait fort à haranguer: et quand il

lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs

enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels.»

A peine Molière fut mort, que Paris fut inondé d'épitaphes à son

sujet, toutes assez mauvaises, à l'exception de celle que le célèbre

La Fontaine composa, et d'une pièce de vers du P. Bouhours.

Vers du P. Bouhours, sur Molière

Ornement du théâtre, incomparable acteur,

Charmant poëte, illustre auteur,

C'est toi, dont les plaisanteries

Ont guéri du Marquis l'esprit extravagant.

C'est toi qui, par tes momeries,

A réprimé l'orgueil du bourgeois arrogant.

Ta muse, en jouant l'hypocrite,

A redressé les faux dévots;

La précieuse, à tes bons mots,

A reconnu son faux mérite;

L'homme ennemi du genre humain,

Le campagnard, qui tout admire,

N'ont pas lu tes écrits en vain:

Tous deux se sont instruits, en ne pensant qu'à rire.

Enfin, tu réformas et la ville et la cour:

Mais, quelle fut ta récompense?

Les Français rougiront un jour

De leur peu de reconnaissance.

Il leur fallait un comédien

Qui mît, à les polir, son art et son étude;

Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien.

Si, parmi leurs défauts que tu peignis si bien,

Tu les avais repris de leur ingratitude.

Épitaphe de Molière, par La Fontaine:

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,

Et, cependant, le seul Molière y gît.

Leurs trois talents ne formaient qu'un esprit,

Dont le bel art réjouissait la France.

Ils sont partis; et j'ai peu d'espérance

De les revoir, malgré tous nos efforts.

Pour un long temps, selon toute apparence,

Térence et Plaute et Molière sont morts.

Un abbé présenta à M. le Prince l'épitaphe suivante, et qui lui valut

l'accueil peu aimable que nous avons rapporté plus haut:

Ci-gît, qui parut sur la scène,

Le singe de la vie humaine,

Qui n'aura jamais son égal;

Mais voulant de la mort, ainsi que de la vie,

Être l'initiateur, dans une comédie,

Pour trop bien réussir, il réussit très-mal;

Car la Mort, en étant ravie,

Trouva si belle la copie,

Qu'elle en fit un original.

Deux ou trois ans après la mort de Molière, il y eut un hiver

très-rude. Sa veuve fit porter cent voies de bois sur la tombe de son

mari, et les y fit brûler pour chauffer les pauvres du quartier. La

grande chaleur du feu fendit en deux la pierre qui couvrait la tombe.

Molière avait un grand-père qui l'aimait beaucoup; et comme ce

vieillard avait de la passion pour la comédie, il menait souvent le

petit Poquelin à l'hôtel de Bourgogne. Le père, qui appréhendait que

ce plaisir ne dissipât son fils et ne lui ôtât l'attention qu'il

devait à son métier, demanda un jour au bonhomme pourquoi il menait si

souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous envie, lui dit-il,

d'en faire un comédien?--Plût à Dieu, lui répondit le grand-père,

qu'il fût aussi bon comédien que _Bellerose_.» Cette réponse frappa le

jeune homme.

Le père de Molière, fâché du parti que son fils avait pris d'aller

dans les provinces jouer la comédie, le fit solliciter inutilement par

tout ce qu'il avait d'amis, de quitter ce métier. Enfin il lui envoya

le maître chez qui il l'avait mis en pension pendant les premières

années de ses études, espérant que par l'autorité que ce maître avait

eue sur lui pendant ce temps-là, il pourrait le ramener à son devoir;

mais bien loin que cet homme l'engageât à quitter sa profession, le

jeune Molière lui persuada de l'embrasser lui-même, et d'être le

docteur de leur comédie, lui représentant que le peu de latin qu'il

savait le rendrait capable d'en bien faire le personnage, et que la

vie qu'ils mèneraient serait bien plus agréable que celle d'un homme

qui tient des pensionnaires.

Molière récitait en comédien sur le théâtre et hors du théâtre, mais

il parlait en honnête homme, riait en honnête homme, avait tous les

sentiments d'un honnête homme. Despréaux trouvait la prose de Molière

plus parfaite que sa poésie, en ce qu'elle était plus régulière et

plus châtiée, au lieu que la servitude des rimes l'obligeait souvent à

donner de mauvais voisins à des vers admirables: voisins que les

maîtres de l'art appellent des frères chapeaux.

Quoique Molière fût très-agréable en conversation, lorsque les gens

lui plaisaient, il ne parlait guère en compagnie, à moins qu'il ne se

trouvât avec des personnes pour qui il eût une estime particulière.

Cela faisait dire à ceux qui ne le connaissaient pas qu'il était

rêveur et mélancolique: mais s'il parlait peu, il parlait juste.

D'ailleurs il observait les manières et les mœurs, et trouvait le

moyen ensuite d'en faire des applications admirables dans ses

comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y

est joué le premier en plusieurs endroits, sur ce qui se passait dans

sa propre famille.

Le grand Condé disait que Corneille était le bréviaire des rois; on

pourrait dire que _Molière_ est le bréviaire de tous les hommes.

Louis XIV, voyant un jour Molière à son dîner, avec un médecin nommé

Mauvillain, lui dit: «Vous avez un médecin, que vous fait-il?--Sire,

répondit Molière, nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes,

je ne les fais point, et je guéris.» Mauvillain était ami de Molière,

et lui fournissait les termes d'art dont il avait besoin. Son fils

obtint, à la sollicitation de Molière, un canonicat à Vincennes.

Baron annonça un jour à Molière un homme que l'extrême misère

empêchait de paraître. Il se nomme Mondorge, ajouta-t-il. «Je le

connais, dit Molière, il a été mon camarade en Languedoc, c'est un

honnête homme. Que jugez-vous qu'il faille lui donner?--Quatre

pistoles, dit Baron, après avoir hésité quelque temps.--Hé bien!

répliqua Molière, je vais les lui donner pour moi, donnez-lui pour

vous ces vingt autres que voilà.» Mondorge parut, Molière l'embrassa,

le consola, et joignit au présent qu'il lui faisait un magnifique

habit de théâtre pour jouer les rôles tragiques.

Molière était désigné pour remplir la première place vacante à

l'Académie française. La Compagnie s'était arrangée au sujet de sa

profession: il n'aurait plus joué que dans les rôles de haut comique;

mais sa mort précipitée le priva d'une place bien méritée, et

l'Académie d'un sujet si digne de la remplir. Ce fait est attesté par

une note de l'Académie française.

XV

CONTEMPORAINS DE MOLIÈRE.

DE 1650 A 1673.

SAINT-ÉVREMOND.--Sa comédie _des Académies_ (1643).--DE

CHAPUISEAU _Pythias et Damon_ (1656).--_L'Académie des femmes_

(1661).--Son analogie avec _les Précieuses ridicules_.--_Le

Colin-Maillard_ et _le Riche mécontent_ (1642).--Citation.--_La

Dame d'Intrigue_ (1663).--Plagiat de Molière.--MONTFLEURY (ou

ZACHARIE JACOB).--Son genre de mérite.--Ses

défauts.--_L'Impromptu de l'hôtel de Condé_ (1664).--Anecdotes.

_La Femme juge et partie._--_Les Amours de Didon_,

tragi-comédie héroïque.--_Le Comédien poëte_ (1673).--_Le

Mariage de rien._--Bon mot à propos de cette petite

comédie.--_L'École des jaloux_ (1664).--_La Fille capitaine_

(1669).--Autres comédies de Montfleury, toutes plus

licencieuses les unes que les autres.--_Les Bêtes

raisonnables._--DORIMOND.--Ses pièces en 1661 et 1663.--_Le

Festin de Pierre._--Jolis vers de la femme de Dorimond à son

mari.--_L'Amant de sa femme._--_L'École des cocus._--Comédies

médiocres.--CHEVALIER.--Compose une dizaine de comédies

médiocres, de 1660 à 1666.--_L'Intrigue des carosses à cinq

sous._--_La Désolation des filous._--Jugement qu'il porte sur

ses œuvres.--HAUTEROCHE.--Donne quatorze comédies de 1668 à

1680.--Qualités et défauts de ces pièces.--Citations puisées

dans _Crispin médecin_, _le Cocher supposé_, _le

Deuil_.--L'acteur POISSON.--Il crée _les Crispins_.--_Les

Nouvellistes_ (1678).--Anecdotes.--BRÉCOURT.--Sa singulière

existence.--Ses aventures.--_La Feinte mort de Jodelet._--_La

Noce de village._--Anecdotes.--VISÉ.--Rédacteur du _Mercure

Galant._--Collaborateur de plusieurs auteurs dramatiques.--_Les

Amants brouillés_ (1665).--_La Mère coquette._--_L'Arlequin

balourd._--Anecdote.--_Le Gentilhomme Guespin_

(1670).--Anecdote.--Autres pièces de Visé.--_Le Vieillard

Couru_ (1696).--Anecdote.--Sa tragédie des _Amours de Vénus et

d'Adonis._--BOULANGER DE CHALUSSAY.--Ses deux comédies de

_l'Abjuration du marquisat_ (1670) et _Elomire hypocondre_

(1661).--BOURSAULT.--Un mot sur cet auteur.--CHAMPMESLÉ (ou

Charles CHEVILLET).--Son genre de talent.--Ses comédies.--Sa

femme, élève de Racine.--Épigramme de Boileau.--Quatrain.--La

pastorale de _Delie_ (1667).--Acteurs-auteurs de cette

époque.--Les deux POISSON (père et fils).--Arrêt de Louis XIV,

en 1672.

Les auteurs comiques _contemporains_ de Molière (nous n'entendons

parler ici que de ceux qui ont commencé à travailler pour le théâtre

alors que Molière était dans la plénitude de son talent), ces auteurs

dramatiques, disons-nous, sont rares.

Le génie dont l'ex-tapissier de Louis XIV faisait journellement

preuve, éloignait-il de la scène les hommes médiocres, effrayait-il

les concurrents? ou bien se montrait-on plus difficile pour admettre

des ouvrages qui semblaient pâles à côté des chefs-d'œuvre sortant de

la plume de Molière, c'est ce que nous ne pourrions dire, toujours

est-il que de 1650 à 1673, époque de la mort du grand écrivain qui

fonda en France la saine et bonne comédie, on ne compte pas plus de

huit à dix auteurs dont les compositions aient été acceptées et

jouées; encore, l'un d'eux, DE SAINT-ÉVREMONT, n'a-t-il fait que

composer les quatre pièces de son théâtre sans les faire représenter

pendant qu'il était en exil hors du royaume. L'une d'elles intitulée

les _Académiciens_, en trois actes et en vers, est une comédie

satirique qui, après avoir couru longtemps manuscrite sous le nom de:

_Comédie des académistes pour la réformation de la langue française

avec le rôle des représentations faites aux grands jours de ladite

académie, l'an de la réforme_ 1643, fut refondue complètement par

Saint-Évremont. Les personnages sont presque tous des académiciens.

DE CHAPUISEAU, qui vivait à la même époque, après avoir longtemps

voyagé comme médecin dans les diverses cours de l'Allemagne,

poursuivant la fortune qui le fuyait sans cesse, s'étant décidé à

tenter le sort d'une autre façon, se métamorphosa en auteur comique.

En 1656, il donna _Pythias_ et _Damon_ ou le _Triomphe de l'amitié_,

comédie en cinq actes qui réussit. Quelques années plus tard, en 1661,

il fit représenter l'_Académie des Femmes_, en trois actes et en vers.

Cette comédie, malheureusement pour son auteur, arrivait à la scène

deux années après les _Précieuses Ridicules_, et elle avait, avec la

charmante critique de l'hôtel de Rambouillet, un air de parenté qui

lui fit du tort. En effet, on y voit, comme dans la pièce de Molière,

une femme affectant une instruction exagérée, rejetant l'amour d'un

gentilhomme, et dupée par le domestique de ce même gentilhomme, envoyé

par ce dernier pour le venger des dédains de la belle. Le dénouement

est le retour d'un mari qu'on a cru mort, _ficelle_ dont les auteurs

du dix-septième siècle usaient et abusaient, et qui de nos jours

serait difficilement admise.

En 1662, Chapuiseau donna deux comédies, le _Colin-Maillard_ et le

_Riche Mécontent_. Dans cette dernière, en vers et en cinq actes,

l'intrigue est assez habilement menée. On y trouve, en outre, une fort

jolie peinture des embarras attachés à l'état de financier, embarras

que l'homme d'argent nous détaille lui-même avec une grande

complaisance.

Toujours, jusqu'à midi, mille gens m'assassinent;

Leurs importunités jamais ne se terminent.

L'un propose une affaire, et l'autre en même temps

S'empresse à vous donner des avis importants.

Mais ces chercheurs d'emplois, harangueurs incommodes,

Qui ne peuvent finir leurs longues périodes,

Qui viennent nous tuer de leurs sots compliments,

De l'humeur dont je suis, sont mes plus grands tourments.

Il faut répondre à tout; il faut se rendre esclave,

Tantôt d'un receveur, tantôt d'un rat-de-cave;

Avoir l'oreille au guet à tout ce que l'on dit;

Avancer les deniers; conserver son crédit;

Recevoir une enchère; examiner un compte;

Prendre garde surtout que nul ne nous affronte;

Que livres et papiers soient en ordre parfait;

Qu'un commis soit fidèle; et ce n'est jamais fait.

En 1663, Chapuiseau fit paraître la _Dame d'intrigue_, comédie en

trois actes et en vers, dans laquelle on trouve la plaisanterie que

Molière met dans la bouche de son avare. L'avare de Molière dit à La

Flèche de lui faire voir ses mains, et, après les avoir examinées

toutes les deux, il ajoute: et les autres? Chapuiseau fait dire au

vilain riche, parlant à Philippin:

Ça, montre-moi la main.

PHILIPPIN.

Tenez.

CRISPIN.

L'autre.

PHILIPPIN.

Tenez, voyez jusqu'à demain.

CRISPIN.

L'autre.

PHILIPPIN.

Allez la chercher; en ai-je une douzaine.

Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Chapuiseau ce qui est

à cet auteur. S'il a pu s'inspirer de quelques passages des

_Précieuses Ridicules_, nées en 1659, avant l'_Académie des Femmes_,

Molière a pu, bel et bien, à son tour, emprunter le trait que nous

venons de citer, et qui n'est pas un des moins jolis et des moins

spirituels de l'_Avare_. En effet, l'_Avare_ est de 1668, et la _Dame

d'intrigue_ de 1663. Du reste, Chapuiseau ne manque pas d'un certain

mérite; dans ses comédies il fait preuve d'imagination; l'intrigue est

généralement intéressante et bien conduite; malheureusement la

versification est pitoyable, obscure, entortillée; aussi a-t-on peine

à comprendre que ses comédies aient été supportées au temps où vivait

Molière. Chapuiseau est encore l'auteur d'une _Histoire du

Théâtre-Français_; mais cet ouvrage manque d'ordre, de direction et

d'exactitude.

Vers la même époque (1660), un homme dont le nom véritable (ZACHARIE

JACOB) est aussi peu connu que le nom d'emprunt MONTFLEURY est resté

célèbre à la Comédie-Française, commença à donner à la scène une

assez grande quantité de pièces médiocres, mais qui furent acceptées

et représentées. Ce Montfleury était le fils de l'acteur très-aimé du

public et très-protégé de Richelieu, qui, lors de son mariage, ne

voulut pas qu'on mît sur son contrat signé par le cardinal d'autre

qualité que celle de _Comédien du Roi_. Montfleury, l'auteur, a

produit de 1660 à 1678 une vingtaine de pièces dans lesquelles on

trouve un peu d'esprit, du naturel, un dialogue animé, une certaine

connaissance de l'art dramatique, mais à côté de ces qualités une

licence déplorable dans le choix des sujets et dans la manière de les

traiter. Il brille par une crudité d'expression qui, aujourd'hui

non-seulement, paraîtrait révoltante, mais ne serait pas admise. Il y

fait du mariage l'éternel sujet de plaisanteries de mauvais goût. On

se heurte à chaque pas, dans ses compositions, contre un mari joué,

trompé, devenu l'objet de la risée publique. Dans celle de ses

comédies qui passe pour la meilleure, la seule qui soit restée

longtemps à la scène, la _Femme juge et partie_, on lit le curieux

dialogue suivant:

BERNARDILLE.

Il faut donc, tout scrupule vaincu,

Déclarer hautement qu'elle m'a fait cocu.

BÉATRIX.

Qu'est-ce qu'un cocu, Monsieur, ne vous déplaise.

BERNARDILLE.

La question est neuve! Ah! tu fais la niaise.

BÉATRIX.

Si vous ne m'expliquez ce que c'est, je prétends...

BERNARDILLE.

Tu veux donc le savoir? C'est quand en même temps

On fait sympathiser, pourvu qu'un tiers y trempe,

Un mariage en huile avec un en détrempe.

Quand une femme prend un galant à son choix:

Que d'un lit fait pour deux elle en fait un pour trois,

Et qu'enfin, se faisant consoler de l'absence...

Maugrebleu de la masque avec son innocence.

C'est à Montfleury que Boileau fait allusion dans ce passage de l'_Art

poétique_:

Mais, pour un faux plaisant à grossière équivoque,

Qui, pour me divertir, n'a que la saleté,

Qu'il s'en aille, s'il veut, sur des tréteaux monté,

Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,

Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.

Montfleury qui a puisé son répertoire dans le théâtre espagnol, choque

souvent la vraisemblance, en conservant le merveilleux tant prisé chez

nos voisins d'outre-Pyrénées.

On voit que Molière ne trouvait pas dans des contemporains des rivaux

bien redoutables. Montfleury, cependant, osa s'attaquer au grand

comique et fit jouer en 1664 un acte en vers, l'_Impromptu de l'hôtel

de Condé_, qui était une réponse à l'_Impromptu de Versailles_, pièce

dans laquelle Molière avait donné une charmante et spirituelle

critique des comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Plusieurs des acteurs

chargés d'interpréter la comédie de Montfleury y jouaient des rôles

sous leurs noms propres.

Ce qui sans doute donna à cet auteur l'audace d'engager avec Molière

une sorte de lutte, c'est que sa comédie de la _Femme juge et partie_,

représentée en même temps que le _Tartuffe_, mais sur une autre scène,

balança le succès du chef-d'œuvre du grand auteur comique. Il paraît

toutefois que ce succès était plutôt dû à la curiosité qu'au mérite.

On prétendait que l'intrigue avait été inspirée par le marquis de

Fresne qui passait pour avoir vendu sa femme à un corsaire.

On envoya après la représentation, à mademoiselle Quinault qui jouait

le principal rôle, le joli madrigal suivant:

Que d'esprit et que d'élégance,

Quinault, tu mêles dans ton jeu!

Et qu'au brillant d'un si beau feu,

Tu sais joindre de bienséance!

Par toi, l'auteur peu châtié

Retrouve de la modestie;

Et la femme juge et partie

En est plus belle de moitié.

Cet auteur eut aussi l'idée bizarre de composer une espèce de

tragi-comédie-héroïque, l'_Ambigu-Comique_ ou les _Amours de Didon_,

mêlée d'intermèdes, en trois actes, dont chacun renferme un sujet. Ces

sujets sont: le _Nouveau Marié_, _Don Pasquin d'Avalos_ et le

_Semblable à soi-même_. C'est une réminiscence du théâtre espagnol,

peu dans le goût des spectateurs de notre pays, et qui n'eut aucun

succès. Un second essai, dans le même genre, lui réussit un peu mieux,

en 1673, le _Comédien-Poëte_; cette pièce se compose d'un prologue en

prose, d'un premier acte en vers, formant une action particulière,

d'une scène en prose, suite du prologue, et enfin de quatre actes en

vers composant une autre pièce comique n'ayant nul rapport avec le

titre. On prétendait que Thomas Corneille avait travaillé à ce

_Salmigondis_, et on en trouvait une preuve dans un ancien registre

des comédiens où on lit: «Donné à MM. Corneille et Montfleury

chacun 660 livres de l'argent qu'on a retiré de la pièce du

_Comédien-Poëte_.» Ainsi, on voit que le succès avait été assez

médiocre, puisque cette singulière élucubration avait produit en tout

et pour tout 1,320 livres. Si Thomas Corneille en a été le

collaborateur, tant pis pour lui.

Le sujet d'une de ses premières pièces, le _Mariage de rien_, petite

comédie en un acte et en vers, est assez original. Un médecin a une

fille qui déclare à chaque instant brûler d'envie d'être mariée. Le

père rebute tous les prétendants, faisant la critique de l'état, de la

profession de chacun d'eux. Isabelle, impatientée, s'écrie avec plus

de bon sens que de pudeur:

Il faut donc que je meure fille?

Qui voudra plus se présenter?

Ah! par ma foi, j'en veux tâter.....

Un galant mieux avisé arrive, et déclare au père qu'il n'est rien.

Cette absence de profession embarrasse le médecin qui lui donne sa

fille.

Cette petite pièce est tellement cousue d'indécences et d'inutilités,

qu'un plaisant dit après l'avoir entendue: «Si du _Mariage de rien_

on retirait tout ce qui choque ou tout ce qui n'a pas raison d'être,

que resterait-il? presque rien.»

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 6 / 23 段