il avait principalement en vue, comme on sait, cette pièce dont la

moitié est prise du _Phormion_ de Térence, et la scène du sac

empruntée des farces de Tabarin. On sera peut-être curieux de voir ici

l'extrait de deux de ces farces que Molière connaissait sûrement:

_Piphagne_, farce à cinq personnages, en prose.

Piphagne est un vieillard qui veut épouser Isabelle. Il confie son

projet à son valet, Tabarin, et lui ordonne d'aller acheter des

provisions pour le festin des noces. D'un autre côté, Francisquine

enferme dans un sac son mari Lucas, pour le dérober à la vue des

sergents qui le cherchent. Elle enferme dans un autre le valet de

Rodomont, qui vient pour la séduire. Sur ces entrefaites, Tabarin

arrive pour exécuter sa commission. Francisquine, pour se venger et

de son mari et du valet de Rodomont, dit à Tabarin que ce sont deux

cochons qui sont dans ces sacs, et les lui vend vingt écus. Tabarin

prend un couteau de cuisine, délie les sacs, et est fort surpris d'en

voir sortir deux hommes. On rit beaucoup de son étonnement, et tous

les acteurs finissent par se battre à coups de bâtons.

_Francisquine_, seconde farce.

Lucas veut faire un voyage aux Indes. Mais il est inquiet; comment

faire garder la vertu de sa fille Isabelle? Il en confie la garde à

Tabarin, qui promet _d'être toujours dessus_. Lucas part. Isabelle

charge Tabarin d'une commission pour le capitaine Rodomont, son amant.

Tabarin promet à Rodomont de le faire entrer dans la maison de sa

maîtresse, et il lui persuade, pour que les voisins ne s'en

aperçoivent pas, de se mettre dans un sac. Le capitaine y consent, et

tout de suite on le porte chez Isabelle. Dans le même temps, Lucas

arrive des Indes. Il voit ce sac où est Rodomont, il le prend pour un

ballot de marchandises, et l'ouvre. Il est fort étonné d'en voir

sortir Rodomont, qui lui fait accroire qu'il ne s'y était caché que

pour ne pas épouser une vieille qui avait cinquante mille écus. Lucas,

tenté par une si grosse somme, prend la place du capitaine, et se met

dans le sac. Alors Isabelle et Tabarin paraissent. Rodomont dit à sa

maîtresse qu'il a enfermé dans ce sac un voleur qui en voulait à ses

biens et à son honneur. Ils prennent tous un bâton, battent beaucoup

Lucas, qui trouve enfin le moyen de se faire reconnaître et la pièce

finit.

_La Comtesse d'Escarbagnas_ est une petite pièce, peinture naïve des

ridicules de la province. On se récria d'abord à la Cour, quand

Molière la fit jouer; mais le public ne fut pas de l'avis de la Cour.

On la vit avec plaisir, on y courut en foule. Le rôle de la Comtesse

était rempli par Hubert, acteur excellent pour ces sortes de

caractères de femme. C'est lui qui faisait encore madame Pernelle du

_Tartuffe_, madame Jourdain du _Bourgeois gentilhomme_, et madame de

Sotenville du _George Dandin_.

La marquise de Villarceaux, dont le mari était l'amant de la fameuse

Ninon, avait un jour beaucoup de monde chez elle; on voulut voir son

fils. Le précepteur de l'enfant, pédant s'il en fût, ayant reçu

l'ordre de faire briller son élève en l'interrogeant sur ce qu'il

savait, lui posa cette question: «_Quem habuit successorem Belus,

Assyriorum?--Ninum_,» répondit sans hésiter l'élève. La similitude de

nom frappa la marquise qui, s'imaginant qu'il s'agissait de la belle

Ninon, s'écria:--«Mon Dieu, Monsieur, quelle sottise que d'entretenir

mon fils des folies de son père.» Le mot était joli, l'histoire

plaisante, elle se répandit et vint bientôt aux oreilles de Molière

qui s'en empara et en fit une des plus jolies scènes de sa _Comtesse

d'Escarbagnas_. Il utilisa aussi très-spirituellement le nom de

Martial, alors parfumeur de la Cour et valet de chambre de Monsieur.

«Je trouve ces vers admirables, dit le vicomte à la seizième scène, en

parlant à M. Thibaudier, amant de la comtesse, et qui venait de lire

deux strophes de sa composition; ce sont deux épigrammes aussi bonnes

que toutes celles de _Martial_.--Quoi! reprend la comtesse, _Martial_

fait des vers? Je pensais qu'il ne fît que des gants?--Ce n'est pas ce

_Martial_-là, Madame, s'empresse de répondre M. Thibaudier, c'est un

auteur qui vivait il y a _trente ou quarante ans_.»

Nulle espèce de ridicule, comme on voit, n'échappait à Molière; il le

poursuivait jusqu'au fond de la province. Angoulême, Limoges, comme

Paris, étaient ses tributaires. Par le siècle qui court de chemin de

fer et de télégraphe électrique, on aurait peut-être quelque peine à

trouver en Angoumois, en Limousin ou en Gascogne une comtesse

d'Escarbagnas; mais au temps du Grand Roi, alors que le coche était le

grand moyen de locomotion, et que les gazettes de Paris ne se

pouvaient lire à la même heure à deux cents lieues de distance, alors

que chaque petite ville n'avait ni son journal ni le cours de la

Bourse, il y avait beaucoup de comtesses pareilles à celle que nous

dépeint Molière.

Une des dernières comédies de Molière, et l'une des plus belles, _les

Femmes savantes_, causa d'abord à l'auteur le même chagrin que celui

éprouvé par lui à la première représentation du _Bourgeois

gentilhomme_. Le grand arbitre souverain de toutes choses, Louis XIV,

ne donna son avis qu'à la seconde représentation, en disant à l'auteur

que sa pièce était très-bonne et qu'elle lui avait fait beaucoup de

plaisir.

L'abbé Cotin, irrité contre Despréaux qui l'avait raillé, dans sa

troisième satire, sur le petit nombre d'auditeurs qu'il avait à ses

sermons, fit une mauvaise satire contre lui dans laquelle on lui

reprochait, comme un grand crime, d'avoir imité Horace et Juvénal.

Cotin ne s'en tint pas à sa satire: il publia un autre ouvrage sous ce

titre: _la Critique désintéressée sur les satires du temps_. Il y

chargea Despréaux des injures les plus grossières, et lui imputa des

crimes imaginaires, comme de ne reconnaître ni Dieu, ni foi, ni loi.

Il s'avisa encore, malheureusement pour lui, de faire entrer Molière

dans cette dispute, et ne l'épargna pas, non plus que Despréaux.

Celui-ci ne s'en vengea que par de nouvelles railleries; mais Molière

acheva de le perdre de réputation, en l'immolant sur le théâtre, à la

risée publique, dans la comédie des _Femmes savantes_.

La scène cinquième du troisième acte de cette pièce, est l'endroit qui

a fait le plus de bruit. Trissotin et Vadius y sont peints d'après

nature. Car l'abbé Cotin était véritablement l'auteur du sonnet à la

princesse Uranie. Il l'avait fait pour madame de Nemours, et il était

allé le montrer à Mademoiselle, princesse qui se plaisait à ces sortes

de petits ouvrages, et qui, d'ailleurs, considérait fort l'abbé Cotin,

jusqu'à l'honorer du nom de son ami. Comme il achevait de lire ses

vers, Ménage entra. Mademoiselle les fit voir à Ménage, sans lui en

nommer l'auteur. Ménage les trouva, ce qu'effectivement ils étaient,

détestables. Là-dessus nos deux poëtes se dirent à peu près l'un à

l'autre les douceurs que Molière a si agréablement rimées.

Ce fut Despréaux, à ce qu'on prétend, qui fournit à Molière l'idée de

la scène des _Femmes savantes_ entre Trissotin et Vadius. La même

scène s'était passée, a-t-on dit aussi, entre Gilles Boileau, frère du

satirique, et l'abbé Cotin. Molière était en peine de trouver un

mauvais ouvrage pour exercer sa critique, et Despréaux lui apporta le

propre sonnet de l'abbé Cotin avec un madrigal du même auteur, dont

Molière sut si bien faire son profit dans sa scène incomparable.

Molière fit acheter un des habits de Cotin pour le faire porter à

celui qui faisait le personnage dans sa pièce. Molière joua d'abord

Cotin sous le nom de Tricotin, que plus malicieusement, sous prétexte

de mieux déguiser, il changea depuis en Trissotin, équivalant à trois

fois sot. Jamais homme, excepté Montmaur, n'a tant été turlupiné que

le pauvre Cotin. On fit en 1682, peu de temps après sa mort, ces

quatre vers:

Savez-vous en quoi Cotin

Diffère de Trissotin?

Cotin a fini ses jours,

Trissotin vivra toujours.

A l'égard de Vadius, le public a été persuadé que c'était Ménage. Et

Richelet, aux mots _s'adresser et reprocher_, ne l'a pas dissimulé.

Ménage disait à ce sujet: «On dit que _les Femmes savantes_ de Molière

sont mesdames de..., et l'on me veut faire accroire que je suis le

savant qui parle d'un ton doux. Ce sont choses cependant que Molière

désavouait.»

Molière a joué, dans ses _Femmes savantes_, l'hôtel de Rambouillet,

qui était le rendez-vous de tous les beaux-esprits. Molière y eut un

grand succès et y était fort bien venu; mais lui ayant été dit

quelques railleries piquantes de la part de Cotin et de Ménage, il n'y

mit plus le pied, et joua, comme nous l'avons dit, Cotin sous le nom

de Trissotin et Ménage sous le nom de Vadius. Cotin avait introduit

Ménage chez madame de Rambouillet: ce dernier allant voir cette dame

après la première représentation des _Femmes savantes_, où elle

s'était trouvée, elle ne put s'empêcher de lui dire: «Quoi! Monsieur,

vous souffrirez que cet impertinent de Molière nous joue de la sorte?»

Ménage ne lui fit point d'autre réponse que celle-ci: «Madame, j'ai vu

la pièce, elle est parfaitement belle; on n'y peut rien trouver à

redire, ni à critiquer.» Si ce récit est vrai, il fait honneur à

Ménage.

Bayle a pris plaisir de peindre l'effet que la comédie des _Femmes

savantes_ produisit sur Cotin et sur ses admirateurs. Ce passage est

curieux. Nous le transcrirons en entier:

«Cotin, qui n'avait été déjà que trop exposé au mépris public par les

satires de M. Despréaux, tomba entre les mains de Molière qui acheva

de le ruiner de réputation, en l'immolant sur le théâtre, à la risée

de tout le monde. Je vous nommerais, si cela était nécessaire, deux ou

trois personnes de poids qui, à leur retour de Paris, après les

premières représentations des _Femmes savantes_, racontèrent en

province qu'il fut consterné de ce coup; qu'il se regarda et qu'on le

considéra comme frappé de la foudre; qu'il n'osait plus se montrer;

que ses amis l'abandonnèrent; qu'ils se firent une honte de convenir

qu'ils eussent eu avec lui quelques liaisons, et, qu'à l'exemple des

courtisans qui tournent le dos à un favori disgracié, ils firent

semblant de ne pas connaître cet ancien ministre d'Apollon et des neuf

sœurs, proclamé indigne de sa charge et livré au bras séculier des

satiriques. Je veux croire que c'étaient des hyperboles, mais on n'a

pas vu qu'il ait donné depuis ce temps-là nul signe de vie; et il y a

toute apparence que le temps de sa mort serait inconnu, si la

réception de M. l'abbé Dangeau, son successeur à l'Académie française,

ne l'avait notifié. Cette réception fut cause que M. de Visé, qui l'a

décrite avec beaucoup d'étendue, dit en passant que M. l'abbé Cotin

était mort au mois de janvier 1682. Il ne joignit à cela aucun mot

d'éloge, et vous savez que ce n'est pas sa coutume. Les extraits qu'il

donna amplement de la harangue de M. l'abbé Dangeau, nous font juger

qu'on s'arrêta peu sur le mérite du prédécesseur, et qu'il semblait

qu'on marchait sur la braise à cet endroit-là. Rien n'est plus contre

l'usage que cette conduite. La réponse du directeur de l'Académie, si

nous en jugeons par les extraits, fut entièrement muette, par rapport

au pauvre défunt. Autre inobservation de l'usage. Je suis sûr que vous

voudriez que M. Despréaux eût succédé à Cotin? L'embarras qu'il aurait

senti en composant sa harangue, aurait produit une scène fort

curieuse.[4] Mais que direz-vous du sieur Richelet qui a publié que

l'on enterra l'abbé Cotin à Saint-Méry, l'an 1673. Il lui ôte huit ou

neuf années de sa vie, et ils demeuraient l'un et l'autre dans Paris.

M. Baillet le croyait encore vivant en 1684: voilà une grande marque

d'abandon et d'obscurité. Quelle révolution dans la fortune d'un homme

de lettres! Il avait été loué par des écrivains illustres. Il était de

l'Académie française depuis quinze ans. Il s'était signalé à l'hôtel

de Luxembourg et à l'hôtel de Rohan. Il y exerçait la charge de

bel-esprit juré et comme en titre d'office; et personne n'ignore que

les nymphes qui y présidaient n'étaient pas dupes. Ses _OEuvres

galantes_ avaient eu un si prompt débit, et il n'y avait pas fort

longtemps qu'il avait fallu que la deuxième édition suivît de près la

première, et voilà que tout d'un coup il devient l'objet de la risée

publique, et qu'il ne se peut jamais relever de cette funeste chute.»

(_Réponse aux questions d'un provincial_, tome 1er, chap. 29, page

245, 250.)

[4] L'auteur du _Bolæana_ dit, au sujet de cette idée plaisante

de Bayle: «Je rapportai la chose à M. Despréaux, qui me dit, qu'à

la vérité, il aurait fallu marcher un peu sur la cendre chaude,

mais, qu'à la faveur des défilés de l'art oratoire, il se serait

échappe d'un pas si délicat. Il n'y a rien, disait-il, dont la

rhétorique ne vienne à bout. Un bon orateur est une espèce de

charlatan qui sait mettre à propos du baume sur les plaies.»

Boileau corrigea deux vers de la première scène des _Femmes savantes_,

que le poëte comique avait faits ainsi:

Quand sur une personne on prétend s'ajuster,

C'est par les beaux côtés qu'il la faut imiter.

Despréaux trouva du jargon dans ces deux vers, et les rétablit de

cette façon:

Quand sur une personne on prétend se régler,

C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler.

_Le Malade imaginaire_ est la dernière production de Molière. Le matin

du jour de la troisième représentation, il se sentit plus souffrant de

sa maladie de poitrine. Il déclara qu'il ne pourrait jouer si on

n'avançait pas le spectacle et si on ne commençait pas à quatre heures

précises. Sa femme et Baron le pressèrent de prendre du repos, et de

ne pas jouer; «Hé! que feraient, répondit-il, tant de pauvres

ouvriers? Je me reprocherais d'avoir négligé, un seul jour, de leur

donner du pain.» Les efforts qu'il fit pour achever son rôle,

augmentèrent son mal, et l'on s'aperçut qu'en prononçant le mot

_juro_, dans le divertissement du troisième acte, il lui prit une

convulsion. On le porta chez lui, dans sa maison, rue de Richelieu, où

il fut suffoqué d'un vomissement de sang, le 17 février 1673.

Molière étant mort, les comédiens se disposaient à lui faire un convoi

magnifique; mais M. de Harlay, archevêque de Paris, ne voulut pas

permettre qu'on l'inhumât en terre sainte. La femme de Molière alla

sur-le-champ à Versailles se jeter aux pieds du Roi, pour se plaindre

de l'injure que l'on faisait à la mémoire de son mari, en lui refusant

la sépulture ecclésiastique. Le Roi la renvoya, en lui disant que

cette affaire dépendait du ministère de M. l'Archevêque, et que

c'était à lui qu'il fallait s'adresser. Cependant Sa Majesté fit dire

à ce prélat, qu'il fît en sorte d'éviter l'éclat et le scandale.

L'Archevêque révoqua donc sa défense, à condition que l'enterrement

serait fait sans pompe et sans bruit. Il se fit, en effet, par deux

prêtres qui accompagnèrent le corps sans chanter, et on l'enterra dans

le cimetière qui était derrière la chapelle de Saint-Joseph, dans la

rue Montmartre. Tous ses amis y assistèrent, ayant chacun un flambeau

à la main. L'épouse du défunt s'écriait partout: «Quoi! l'on refuse la

sépulture à un homme qui mérite des autels!»

Deux mois avant la mort de Molière, Despréaux l'étant allé voir, le

trouva fort incommodé de sa toux et faisant des efforts de poitrine

qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid

naturellement, fit plus d'amitié que jamais à Despréaux, ce qui

engagea Boileau à lui dire: «Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà

dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit,

l'agitation de vos poumons sur votre théâtre, tout devrait vous

déterminer à renoncer à la représentation? N'y a-t-il que vous dans la

troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de

composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades;

cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos

acteurs comme vos gagistes, et vos acteurs, d'ailleurs, qui ne

sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre

supériorité.--Ah! Monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? Il

y va de mon honneur de ne point quitter.--«Plaisant honneur, disait

en soi-même le satirique, à se noircir tous les jours le visage pour

se faire une moustache de Sganarelle et à dévouer son dos à toutes les

bastonnades de la comédie!»

Quand Molière mourut, plusieurs mauvais poëtes lui firent des

épitaphes. Un d'entre eux alla en présenter une de sa façon au prince

de Condé. «_Plût à Dieu, Monsieur_, dit durement le Prince en la

recevant, _que Molière me présentât la vôtre!_»

Dans le temps que Molière composait _le Malade imaginaire_, il

cherchait un nom pour un lévrier de la Faculté, qu'il voulait mettre

sur le théâtre. Il trouva un garçon apothicaire, armé d'une seringue,

à qui il demanda quel but il voulait coucher en joue. Celui-ci lui

apprit qu'il allait seringuer de la beauté à une comédienne: «Comment

vous nommez-vous? reprit Molière. Le postillon d'Hippocrate lui

répondit qu'il s'appelait Fleurant. Molière l'embrassa, en lui disant:

«Je cherchais un nom pour un personnage tel que vous. Que vous me

soulagez, en m'apprenant le vôtre!» Le clistériseur qu'il a mis sur le

théâtre, dans _le Malade imaginaire_, s'appelle Fleurant. Comme on sut

l'histoire, tous les petits maîtres à l'envi allèrent voir l'original

du Fleurant de la Comédie. Il fit force connaissances; la célébrité

que Molière lui donna, et la science qu'il possédait, lui firent faire

une fortune rapide, dès qu'il devint maître apothicaire. En le

ridiculisant, Molière lui ouvrit la voie des richesses.

Le latin macaronique, qui fait tant rire à la fin de cette même

comédie, fut fourni à Molière par son ami Despréaux, en dînant

ensemble avec mademoiselle Ninon de Lenclos et madame de la Sablière.

Dans la même pièce, l'apothicaire Fleurant, brusque jusqu'à

l'insolence, vient, une seringue à la main, pour donner un lavement au

malade. Un honnête homme, frère de ce prétendu malade, qui se trouve

là dans ce moment, le détourne de le prendre. L'apothicaire s'irrite,

et lui dit toutes les impertinences dont les gens de sa sorte sont

capables. A la première représentation, l'honnête homme répondait à

l'apothicaire: «Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez coutume

de parler qu'à des culs.» Tous les auditeurs qui étaient à la première

représentation s'en indignèrent, au lieu qu'on fut ravi à la seconde

d'entendre dire: «Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas

coutume de parler à des visages.»

Le mari de mademoiselle de Beauval était un faible acteur: Molière

étudia son peu de talent, et lui donna des rôles qui le firent

supporter du public. Celui qui lui fit le plus de réputation fut le

rôle de Thomas Diafoirus, dans _le Malade imaginaire_, qu'il jouait

supérieurement. On dit que Molière, en faisant répéter cette pièce,

parut mécontent des acteurs qui y jouaient, et principalement de

mademoiselle de Beauval, qui représentait le personnage de Toinette.

Cette actrice, peu endurante, après lui avoir répondu assez

brusquement, ajouta: «Vous nous tourmentez tous et vous ne dites mot à

mon mari!--J'en serais bien fâché, répondit Molière; je lui gâterais

son jeu; la nature lui a donné de meilleures leçons que les miennes

pour ce rôle.»

Peu de jours avant les représentations du _Malade imaginaire_, les

mousquetaires, les gardes-du-corps, les gendarmes et les chevau-légers

entraient à la Comédie sans payer, et le parterre en était toujours

rempli. Molière obtint de Sa Majesté un ordre pour qu'aucune personne

de la maison du Roi n'eût ses entrées _gratis_ à son spectacle. Ces

messieurs ne trouvèrent pas bon que les comédiens leur fissent imposer

une loi si dure, et prirent pour un affront qu'ils eussent eu la

hardiesse de le demander. Les plus mutins s'ameutèrent et résolurent

de forcer l'entrée: ils allèrent en troupe à la Comédie et attaquèrent

brusquement les gens qui gardaient les portes. Le portier se défendit

pendant quelque temps; mais enfin, étant obligé de céder au nombre, il

leur jeta son épée, se persuadant qu'étant désarmé, ils ne le

tueraient pas. Le pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la

résistance qu'il avait faite, le percèrent de cent coups; et chacun

d'eux, en entrant, lui donna le sien. Ils cherchaient toute la troupe,

pour lui faire éprouver le même traitement qu'aux gens qui avaient

voulu défendre la porte; mais Béjart, qui était habillé en vieillard

pour la pièce qu'on allait jouer, se présenta sur le théâtre: «Eh!

Messieurs, leur dit-il, épargnez du moins un pauvre vieillard de

soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre.» Le

compliment de cet acteur, qui avait profité de son habillement pour

parler à ces mutins, calma leur fureur. Molière leur parla aussi

très-vivement de l'ordre du Roi; de sorte que, réfléchissant sur la

faute qu'ils venaient de commettre, ils se retirèrent. Le bruit et les

cris avaient causé une alarme terrible dans la troupe. Les femmes

croyaient être mortes; chacun cherchait à se sauver. Quand tout ce

vacarme fut passé, les comédiens tinrent conseil pour prendre une

résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point

donné de repos, dit Molière à l'assemblée, que je n'aie importuné le

Roi pour avoir l'ordre qui nous a mis tous à deux doigts de notre

perte; il est question présentement de voir ce que nous avons à

faire.» Plusieurs étaient d'avis qu'on laissât toujours entrer la

maison du Roi; mais Molière, qui était ferme dans ses résolutions,

leur dit que, puisque le Roi avait daigné leur accorder cet ordre, il

fallait en presser l'exécution jusqu'au bout, si Sa Majesté le jugeait

à propos. «Et je pars dans ce moment, ajouta-t-il, pour l'en

informer.» Quand le Roi fut instruit de ce désordre, il ordonna aux

commandants de ces quatre corps de les faire mettre sous les armes le

lendemain, pour connaître, faire punir les coupables, et leur réitérer

ses défenses. Molière, qui aimait fort la harangue, en alla faire une

à la tête des gendarmes, et leur dit que ce n'était ni pour eux ni

pour les autres maisons du Roi qu'il avait demandé à Sa Majesté un

ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie; que sa troupe serait

toujours ravie de les recevoir, quand ils voudraient les honorer de

leur présence; mais qu'il y avait un nombre infini de malheureux qui,

tous les jours, abusant de leurs noms et de la bandoulière de MM. les

gardes-du-corps, venaient remplir le parterre et ôter injustement à

la troupe le gain qu'elle devait faire; qu'il ne croyait pas que des

gentilshommes, qui avaient l'honneur de servir le Roi, dussent

favoriser ces misérables contre les comédiens de Sa Majesté; que,

d'entrer au spectacle sans payer, n'était point une prérogative que

des personnes de leur caractère dussent ambitionner jusqu'à répandre

du sang pour se la conserver; qu'il fallait laisser ce petit avantage

aux auteurs qui en avaient acquis le droit et aux personnes qui,

n'ayant pas le moyen de dépenser quinze sols, ne voyaient le spectacle

que par charité. Ce discours fit tout l'effet que l'orateur s'était

promis; et, depuis ce temps-là, la maison du Roi n'est point entrée

_gratis_ à la Comédie.

Le rang qui convient à Molière, dans les lettres, est fixé depuis

longtemps, c'est le premier. Ses ouvrages ne sont comparables qu'aux

plus parfaites productions de l'antiquité. Ses premiers maîtres furent

les anciens; plus tard, la nature et les ridicules de son siècle lui

parurent une source inépuisable.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 5 / 23 段