qu'imagina Molière. Il prit dans les petites comédies qu'il avait fait
jadis représenter en province, le sujet d'une pièce fort amusante dont
nous avons parlé plus haut: _le Médecin malgré lui_ ou _le Fagoteux_.
Il remit au théâtre _le Misanthrope_, précédé de ce _Fagoteux_, qui
eut un grand succès et fut joué trois mois de suite, toujours
précédant le _Misanthrope_. Ainsi, à l'aide de la farce et sous son
abri tutélaire, le chef-d'œuvre de Molière s'insinua tout
doucettement dans la faveur du parterre. D'abord on le supporta;
ensuite on le demanda; puis on l'apprécia, et, comme l'avait prédit
Boileau, on le comprit et on l'admira.
Les ennemis de Molière voulurent persuader au duc de Montausier, grand
seigneur d'une vertu austère, qu'Alceste, c'était lui; qu'on avait
voulu le mettre en scène. Le duc alla voir la pièce et dit tout haut,
en sortant, qu'il voudrait bien ressembler au _Misanthrope_.
Depuis le mois d'août 1665, la troupe de Molière avait reçu le titre
de _troupe du Roi_, et Louis XIV, pour la fixer tout à fait à son
service, lui avait accordé une pension de sept mille livres.
C'est en 1667 que le _Tartuffe_ parut en entier sur la scène du
Palais-Royal. Déjà donc, depuis près de deux ans, la troupe qui avait
été jadis l'_Illustre Théâtre_, était en possession du titre qui
faisait sa gloire, lorsque le second chef-d'œuvre de son directeur
vint soulever une tempête, non-seulement dans le monde littéraire de
l'époque, mais encore et surtout dans le monde religieux, qui voulait
voir absolument, dans le _Tartuffe_, la personnification des hommes
jetés dans la dévotion, au lieu d'y voir la critique des hypocrites et
des faux dévots.
D'où vint à Molière la première idée du _Tartuffe_, c'est ce que l'on
ignore, mais on connaît à quelle source il a puisé le nom singulier de
cette comédie, nom qui est resté type pour la désignation des hommes
vicieux, grimaçant la dévotion et se faisant de la religion un masque
pour arriver à des fins peu avouables. A l'époque où Molière
travaillait à ce chef-d'œuvre, il vint faire une visite au nonce du
Pape, chez lequel se trouvaient deux ecclésiastiques à l'air mortifié,
à la mine hypocrite, rendant assez bien, quant à l'extérieur, l'idée
du personnage qu'il avait alors en tête de placer à la scène. A cet
instant, et tandis qu'il les examinait de son œil scrutateur, on vint
présenter au nonce des truffes à acheter. Un des ecclésiastiques, qui
savait un peu d'italien, à ce mot de truffes sembla, pour les
considérer, sortir tout à coup du dévot silence qu'il gardait, et,
choisissant avec soin les plus belles, il s'écriait d'un air riant:
_Tartufoli, signor nuntio, tartufoli_. Molière eut à l'instant la
pensée de faire de cette exclamation enthousiaste et gourmande, dans
laquelle se peignait la convoitise, le titre de sa pièce, et le nom de
_Tartuffe_ prit place dans le dictionnaire de la langue française.
Un des plus jolis mots de cette admirable comédie fut donné à
l'auteur par Louis XIV lui-même, alors fort éloigné de se douter qu'il
était observé par son valet de chambre tapissier, lequel prenait
partout où il y avait quelque chose de bon à glaner.
En 1662, sur la fin de l'été, pendant la marche de l'armée française
sur la Lorraine, le Roi allait se mettre à table un jour de jeûne,
lorsque, ayant conseillé à son précepteur d'en faire autant, l'évêque
crut devoir faire observer à Sa Majesté que, pour jeûner, il ne
fallait faire qu'une légère collation. Cette réponse de l'évêque fit
poindre un sourire sur les lèvres d'un courtisan; Louis XIV voulut en
connaître la cause, le rieur lui raconta alors le détail du dîner du
prélat auquel il avait assisté. A chaque mets recherché et copieux que
le conteur faisait passer sur la table de l'évêque, le Roi s'écriait:
_le pauvre homme!_ et chaque fois il variait son intonation, de sorte
que cette scène était des plus comiques. Molière s'en empara, et la
reproduisit dans son _Tartuffe_. Lorsque les trois premiers actes
furent joués devant le Roi, il rappela cette histoire à Louis XIV,
auquel cette délicate flatterie fut loin de déplaire.
Si les marquis, les médecins, les grandes dames de la Cour, les
bourgeois n'avaient pas été assez puissants pour empêcher Molière de
les mettre en scène et de faire rire à leurs dépens, les dévots eurent
plus de force. Ils s'armèrent contre l'auteur du _Tartuffe_, et firent
si bien qu'on crut longtemps que cette pièce frisait l'impiété. Ils
mirent une fureur incroyable dans la lutte, et arrivèrent à persuader
au Roi, qui cependant en avait approuvé les trois premiers actes en
1664, qu'il y allait de son salut de défendre une comédie attentatoire
à la morale, à la religion, et dont l'auteur méritait le feu.
Louis XIV, influencé par ce qu'il entendait dire, ordonna que cette
comédie ne serait pas représentée qu'elle ne fût terminée et qu'elle
n'eût été examinée avec soin par des gens capables de discerner ce qui
pouvait s'y trouver de répréhensible. Les choses allèrent si bien que,
dans un livre qu'il présenta au Roi, un curé déclara damner Molière
_de sa propre autorité_. Des prélats, le légat lui-même, aussi bien
que Louis XIV, après avoir entendu la lecture du _Tartuffe_, le
jugèrent plus favorablement, et permission verbale fut accordée par le
souverain à sa troupe de représenter cette pièce sous le titre de
_l'Imposteur_. Il fut prescrit aussi que l'acteur chargé du rôle de
Tartuffe prendrait le nom de Panulphe, et qu'au lieu de porter le
petit collet et tout ce qui constituait le costume ecclésiastique, il
aurait l'épée, le chapeau, en un mot l'habit de l'homme du monde.
Enfin, cette comédie, qui avait tant fait parler d'elle avant de
paraître et qui devait appeler encore bien des tempêtes, fut donnée
sur le théâtre du Palais-Royal le 5 août 1667. Le sujet était délicat,
les hypocrites ne voulaient pas être démasqués, beaucoup de vrais
dévots et de gens simples ne voyaient que la religion mise en jeu,
sans voir qu'il n'était question que des faux dévots.
La première représentation eut lieu. Au moment où les acteurs allaient
entrer en scène pour la deuxième, une défense du Parlement de jouer la
pièce arriva, et Molière, s'adressant au public, lui dit: «Messieurs,
nous comptions aujourd'hui avoir l'honneur de vous donner le
_Tartuffe_; mais M. le premier-président ne veut pas qu'on le
joue[3],» mot à double entente, qui fit beaucoup rire le parterre et
qui fut parodié quelques années plus tard par des acteurs de province.
Ces acteurs jouaient le _Tartuffe_ depuis quelque temps, lorsque
l'évêque mourut; le successeur voulut que les comédiens quittassent la
ville avant son arrivée. La veille de leur départ, celui qui annonça,
se présentant au public comme si on devait encore jouer le jour
suivant, dit: «Messieurs, demain vous aurez le _Tartuffe_.»
[3] Cette plaisanterie de Molière s'appliquait à tout le
Parlement plutôt qu'au premier-président, M. de Lamoignon, homme
d'une piété sincère et qu'il était impossible de confondre avec
les faux dévots ou _tartuffes_.
Deux ans s'écoulèrent, et pendant ces deux années, malgré les placets,
les demandes, les supplications de Molière, le _Tartuffe_ ne parut
pas. Enfin Louis XIV se laissa persuader que ce chef-d'œuvre
n'attaquait nullement la religion. Permission fut donc donnée de le
reprendre. Les amis de Molière vinrent l'en féliciter, disant que
cette comédie, loin d'être mauvaise, mettait la vertu dans tout son
jour. «Cela est vrai, s'écria l'auteur; mais je trouve qu'il est fort
dangereux de prendre ses intérêts; au prix qu'il m'en coûte, je me
suis repenti plusieurs fois de l'avoir fait.»
Un des hommes les plus contraires au _Tartuffe_ de Molière fut le
célèbre Bourdaloue qui, dans son sermon du septième dimanche après
Pâques, lui consacra une espèce de long réquisitoire.
A l'époque où l'on défendait cette pièce comme contraire à la
religion, on en tolérait une tirée de l'italien, _Scaramouche
Hermite_, comédie des plus licencieuses, dans laquelle on voit un
moine monter la nuit par une échelle à la fenêtre d'une femme mariée,
et y reparaître quelques instants après, en disant: _Questo per
mortificar la carne_. Louis XIV, en sortant de la représentation de
cette mauvaise pasquinade, dit au grand Condé: «Je voudrais bien
savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de
Molière, ne disent rien de celle de Scaramouche.»--Condé
répondit:--«La raison de cela, Sire, c'est que la comédie de
Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs ne se
soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes, et c'est ce
qu'ils ne peuvent souffrir.»
Primitivement, l'auteur faisait dire à _Tartuffe_, à la scène septième
du troisième acte:
O ciel! pardonnez-lui comme je lui pardonne.
On trouva avec raison ce vers mal sonnant pour le théâtre, et Molière
le modifia ainsi:
O ciel! pardonnez-lui la douleur qu'il me donne.
Le _Tartuffe_ fut la première comédie que Piron vit en arrivant à
Paris. Son admiration allait jusqu'à l'extase. A la fin de la pièce,
il ne contenait plus ses transports. Ses voisins lui demandèrent la
raison de son enthousiasme.--«Ah! Messieurs, s'écria-t-il, si cet
ouvrage n'était pas fait, il ne se ferait jamais.»
Il est de fait que le _Tartuffe_ est sans contredit la meilleure
comédie de Molière, un de ces chefs-d'œuvre dont on n'avait pas
encore eu d'exemple à la scène. Il était impossible de traiter avec
plus de sagesse un sujet aussi singulier et aussi hardi. Rien de plus
heureux, de plus simple, de plus vif, de plus complet que l'exposition
faite par les leçons aigres de madame Pernelle; rien de mieux annoncé
que _Tartuffe_ paraissant seulement au troisième acte, rien de mieux
dialogué que la scène où Orgon se tient caché sous une table. S'il est
un reproche qu'on puisse adresser à l'auteur, c'est d'avoir voulu, par
un dénouement médiocre, et comme on dit vulgairement, casser encore
une fois le nez au Grand Roi à coups d'encensoir: cependant, avant de
condamner Molière, il faut se reporter au siècle et au milieu dans
lequel il vivait, aux obligations qu'il avait à son protecteur.
Un acteur comique, Armand, qui eut une grande réputation très-méritée
et vivait au commencement du dix-huitième siècle, étant à boire au
cabaret avec deux de ses camarades, imagina de les faire pleurer en
leur racontant le sujet du _Tartuffe_. «Figurez-vous, mes bons amis,
leur dit-il quand le vin eut commencé à échauffer les têtes,
figurez-vous un honnête gentilhomme qui retire chez lui un misérable à
qui il donne sa fille avec tout son bien, et qui, pour le récompenser
de ses bienfaits, veut séduire sa femme, le chasser de sa propre
maison, et se charge de conduire un exempt pour l'arrêter.--Ah! le
coquin, le monstre, le scélérat!» s'écriaient les deux convives
d'Armand. Alors ce dernier reprenant, avec le sang-froid qui le
rendait si plaisant: «Là, là, consolez-vous, leur dit-il, ne pleurez
pas, mon gentilhomme en fut quitte pour la peur, l'exempt lui dit:
Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude.
--«Que diable! c'est le _Tartuffe_ que tu nous débites.--Eh oui! mes
chers camarades. A-t-on si grand tort de dire que nombre de comédiens
ne connaissent que leur rôle, même dans les pièces qu'ils représentent
journellement?»
Après avoir donné à la scène ses deux chefs-d'œuvre, Molière ne se
reposa pas et successivement, de 1667 à 1673, année de sa mort, il fit
représenter: _le Sicilien ou l'amour peintre_ (1667), comédie-ballet
en un acte, _Amphitryon_ (1668), comédie en trois actes et en vers,
_George Dandin_ (1668), comédie en trois actes et en prose, avec
intermèdes, _l'Avare_ (1668), comédie en cinq actes et en prose,
_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669), comédie-ballet en trois actes et en
prose, _les Amants magnifiques_ (1670), comédie-ballet en cinq actes
et en prose, _le Bourgeois gentilhomme_ (1670), comédie en cinq actes
et en prose, les _Fourberies de Scapin_ (1671), comédie en trois actes
et en prose, _la Comtesse d'Escarbagnas_ (1671), comédie en un acte et
en prose, _les Femmes savantes_ (1672), comédie en cinq actes et en
vers, _le Malade imaginaire_ (1673), comédie-ballet en trois actes.
Molière avait composé pour être jointe au _ballet des Muses_, donné
par Benserade à Saint-Germain en présence du Roi, deux petites pièces,
_la Pastorale comique_ et _Mélicerte_. Fort peu satisfait de ces
deux ouvrages, il travailla à les remplacer par une composition de
plus de mérite, et à la reprise du ballet, on vit paraître la comédie
du _Sicilien_. La _Pastorale comique_, petit acte en vers formant la
troisième entrée du ballet des Muses, avait été médiocrement
accueillie. _Mélicerte_, autre pastorale, n'avait pas mieux réussi;
Benserade, depuis ce moment, prenait vis-à-vis de l'auteur du
_Tartuffe_ et du _Misanthrope_ des airs avantageux qui ne tardèrent
pas à lui valoir une bonne et spirituelle leçon à la Molière.
Molière imagina de composer la comédie des _Amants magnifiques_, et de
mettre à la fin du prologue un compliment en vers dans le genre de
Benserade. Il ne s'en déclara l'auteur qu'à Louis XIV lui-même,
prévoyant bien ce qui allait arriver. La Cour trouva le compliment
charmant, et l'attribua d'autant plus volontiers à Benserade que ce
dernier, protégé par un grand seigneur, en acceptait volontiers
l'hommage, sans cependant se trop avancer. Dès qu'il vit la petite
comédie qu'il jouait à son avantageux confrère assez avancée, que
toute la Cour se fut bien extasiée, et que Benserade eut été dûment
atteint et convaincu des vers délicieux dont chacun le félicitait
chaque jour, Molière s'en déclara publiquement l'auteur. Or, comme il
avait pour lui le témoignage du Roi, personne ne put révoquer en doute
la vérité de son assertion. Benserade et son protecteur, pris au
piége, furent très-mortifiés de cette petite vengeance, qui amusa
beaucoup Louis XIV et sa cour.
_Amphitryon_, comédie imitée de Plaute, mais supérieure à celle de
l'auteur ancien, surtout grâce à l'ingénieux dénouement imaginé par
Molière, n'était pas fort appréciée par Boileau, qui critiquait
beaucoup les tendresses de Jupiter envers Alcmène. Ce sujet a été
traité sur presque toutes les scènes de l'Europe. L'Italie, l'Autriche
ont eu leur Amphitryon. Celui représenté à Vienne était une farce
assez originale. Jupiter, en lorgnant Alcmène à travers une ouverture
faite dans les nuages, en tombe amoureux. Au lieu de courir chez la
belle en vrai Dieu qu'il est, il imagine de faire monter près de lui
un tailleur auquel il filoute un habit galonné. Il vole ensuite un sac
d'argent; une bague, pour les déposer aux pieds de la beauté qu'il
adore.
Deux jeunes femmes causaient de l'_Amphitryon_ de Molière, le
lendemain de la première représentation! «Ah! que cette pièce m'a fait
plaisir, disait l'une.--Je le crois bien, répondit l'autre, aussi
vertueuse que spirituelle; mais c'est dommage qu'elle apprenne à
pécher.»
«J'avais onze ans, dit Voltaire, quand je lus tout seul pour la
première fois _l'Amphitryon_ de Molière; je ris au point de tomber à
la renverse.»
Lorsque Molière travaillait à son _George Dandin_, un de ses amis le
prévint charitablement qu'il y avait de par le monde un vrai Dandin
qui pourrait bien se reconnaître dans cette comédie, trouver mauvais
la chose, et causer à son auteur quelque préjudice, attendu que sa
famille ne laissait pas que d'être puissante. Molière répondit à cet
obligeant ami qu'il avait raison, mais qu'il connaissait un excellent
moyen de conjurer l'orage. Le soir, au théâtre, il va se placer près
du Dandin et, tout en causant avec lui, il lui exprime le désir qu'il
aurait de lui lire une nouvelle pièce, avant de la mettre à la scène,
ajoutant qu'il ne voudrait pas abuser cependant de moments précieux,
etc., et tout ce qui se dit en pareil cas. L'autre, flatté au dernier
point de la bonne fortune qui lui incombe (car alors avoir chez soi
une lecture de Molière était le _nec plus ultra_ de la mode),
s'empresse de donner parole pour le lendemain. Il court toute la
ville, rassemblant ses amis et connaissances, les invitant à venir
entendre Molière. Bref, le brave homme tout hors de lui, ne se tenant
pas de joie, trouve la comédie excellente, admirable, heureux d'être
le premier à applaudir sa fidèle image, petite comédie dans la grande,
et qui dénotait chez Molière une bien réelle connaissance du cœur
humain.
_L'Avare_ est une des meilleures pièces du répertoire de Molière, une
de celles que le Théâtre-Français reprend le plus volontiers, parce
que le vice qu'elle met en scène est, de tous les siècles, l'un des
plus communs et l'un de ceux dont on convient le moins volontiers. Le
sujet en est de Plaute; mais l'Harpagon de Molière est bien préférable
au personnage du poëte latin. Enclion devenu riche veut encore
paraître pauvre, il ne s'occupe que du soin d'enfouir son trésor.
Harpagon, né avare et riche, ne se contente pas de vouloir conserver
son bien; il est tout aussi occupé à l'augmenter. Il aime et cesse
d'aimer par avarice, et devient usurier de son propre enfant. Il
présente l'avare sous différentes faces et toujours dans les
situations qui caractérisent le mieux le vice originel, auquel il
sacrifie tout. C'est ainsi que Molière savait s'approprier ce qu'il
empruntait aux anciens. C'est la bonne manière en littérature. Quoique
cette comédie soit une des meilleures de Molière, elle fut, dans le
principe, assez peu goûtée. Le public n'était pas encore fait aux
comédies en prose. On se figurait que ce genre de pièces ne devait
être traité qu'en vers, surtout lorsqu'elles avaient cinq actes. Ce
préjugé, qui devait bientôt tomber complétement, nuisit au succès de
_l'Avare_, comme il avait nui déjà à celui du _Festin de Pierre_.
L'auteur, en homme qui connaissait le monde auquel il avait affaire,
laissa passer une année avant de remettre son _Avare_ sur la scène.
Alors on vint le voir avec empressement.
Racine se trouvait à la première représentation, il y vit Boileau, et
quelques jours après, il dit au grand critique:--«Je vous ai vu à la
pièce de Molière. Vous riiez tout seul sur le théâtre.--Je vous estime
trop, reprit son ami, pour croire que vous n'y avez pas ri, du moins
intérieurement.»
A l'une des reprises de _l'Avare_, en 1766, un siècle après la
création de cette pièce, mademoiselle d'Oligny, qui faisait le rôle de
Marianne, étant restée court après ce mot d'Harpagon: _Voilà un
compliment bien impertinent; quelle belle confession à faire_, et le
souffleur étant absent, Bonneval reprit sur-le-champ avec une
admirable présence d'esprit: _Elle ne répond rien; elle a raison: à
sot compliment, point de réponse_. Le public applaudit beaucoup cette
façon spirituelle d'interpréter un silence qui aurait pu devenir
embarrassant pour tous les acteurs.
_Monsieur de Pourceaugnac_, charmante petite pièce dans le genre
appelé _farce_, et où l'on trouve cependant des scènes dignes de la
haute comédie, fut composée par Molière à la suite d'une aventure d'un
gentilhomme limousin qui, dans une querelle en plein théâtre, s'était
montré d'un ridicule achevé. Le public prisa beaucoup cette
plaisanterie, la Cour s'en amusa, et, lorsqu'on voulut dire à l'auteur
qu'une pareille facétie n'était pas digne de lui, il répondit fort
judicieusement qu'étant comédien aussi bien qu'auteur, il devait
consulter non-seulement sa gloire, mais les intérêts de ses camarades.
Quoi qu'il en soit, _Pourceaugnac_ a toujours beaucoup amusé. Le
Limousin en a reçu une quasi-illustration, dont ses habitants ont pris
leur parti en riant plus fort que les autres du compatriote mis en
scène.
Lully avait fait la musique du divertissement de cette petite comédie.
Ayant déplu au Grand Roi, et ne sachant comment faire pour rentrer en
grâce, il imagina un singulier moyen pour le forcer à rire, persuadé
que le Roi, s'il riait, serait désarmé: un jour qu'on devait jouer
_Monsieur de Pourceaugnac_, il pria Molière de lui confier le rôle,
et, au moment où les apothicaires poursuivent le gentilhomme limousin,
après avoir longtemps couru sur la scène pour les éviter, il vint
sauter tout à coup au milieu de l'orchestre, au beau milieu du
clavecin, qu'il mit en pièces. La gravité de Louis XIV ne put, en
effet, tenir devant cette folie, et Lully obtint son pardon. A
quelque temps de là, Lully sollicita du ministre Louvois une place
qu'il désirait beaucoup obtenir. Louvois refusa en disant qu'il ne
pouvait accorder une position pareille à un homme qui s'était montré
sur les planches! «Eh quoi! reprit l'illustre maëstro, si le Roi vous
ordonnait de danser sur le théâtre, vous refuseriez?...» Le ministre
ne répondit pas; mais accorda la place.
_Le Bourgeois gentilhomme_, une des bonnes comédies de mœurs de
Molière, composée pour la Cour, jouée à Chambord, puis ensuite à
Paris, fut d'abord assez mal accueilli, parce qu'à la première
représentation, Louis XIV n'avait pas exprimé son opinion. Mais quand,
à la seconde, il eut daigné dire à l'auteur:--«Je ne vous ai pas parlé
de votre pièce, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la façon
dont elle a été représentée; mais, en vérité, vous n'avez rien fait
encore qui m'ait mieux diverti, et votre pièce est excellente.» Oh!
alors ce fut autour de Molière un _tolle_ de louanges que, du reste,
l'ouvrage méritait. En effet, il n'est pas de caractère à la scène
mieux soutenu que celui de M. Jourdain. Vouloir paraître ce qu'on
n'est pas a toujours été un ridicule quasi-universel, surtout en
France. Molière a peint fort spirituellement ce ridicule, mais sans
pouvoir le faire disparaître. Chacun va rire volontiers des manies, en
apparence outrées, du _Bourgeois gentilhomme_, et chacun sort, sans se
douter qu'il a presque toujours en soi-même une manie analogue à celle
du héros de la pièce. Molière était, comme on sait, fort malheureux
avec sa femme, pour laquelle il avait une véritable passion. Il l'a
peinte dans la Lucile de cette charmante comédie.
Nous avons déjà parlé, dans le volume précédent, de la
tragi-comédie-ballet de _Psyché_. Molière ne put faire que le premier
acte, la première scène du second et la première du troisième, ainsi
que le prologue. Corneille se chargea du reste de la pièce.
La pièce des _Fourberies de Scapin_, que Boileau a critiquée dans ces
deux vers de son art poétique:
Dans ce sac ridicule, où Scapin s'enveloppe,
Je ne reconnais plus l'auteur du _Misanthrope_,
est, en effet, une de ces petites farces que Molière avait fait jadis
représenter en province sous le titre de: _Gorgibus dans le sac_. Sans
doute, on peut se récrier contre la différence qui existe entre cette
comédie et les belles comédies du même auteur; mais, comme il le
disait et le répétait souvent, il était directeur d'une troupe à
laquelle il fallait des succès pour vivre, et les farces, dans le
genre de celle-ci, plaisaient infiniment au public. C'est à l'aide de
ces petites pièces, espèces de parodies toujours spirituelles, de
folies propres à exciter la gaieté des grands seigneurs et des
bourgeois qui affluaient à son théâtre, qu'il faisait souvent exécuter
ses comédies sérieuses. Il eût été très-fâcheux pour Molière, pour sa
troupe et pour la postérité, qu'il n'eût pas laissé au répertoire un
peu de la menue monnaie du _Misanthrope_, du _Tartuffe_ et de _l'École
des femmes_. Molière distinguait parfaitement lui-même ses bonnes
pièces d'avec ces facéties qui, encore une fois, n'avaient d'autre
but que de soutenir son théâtre.
Molière a inséré, dans cette pièce, deux scènes imitées du _Pédant
Joué_, comédie de Cyrano de Bergerac. Mais lui-même, dans son enfance,
en avait fourni l'idée à Cyrano. Quand on reprochait à Molière cette
sorte de plagiat, il répondait: «Ces deux scènes sont assez bonnes:
cela m'appartenait de droit: il est permis de reprendre son bien où on
le trouve.» La première scène des _Fourberies de Scapin_ est faite
d'après la première scène de _la Sœur_, comédie de Rotrou.
Quand Boileau a reproché à Molière,
... D'avoir à Térence allié Tabarin,