Lors de la première représentation de _l'École des femmes_, le duc de

la Feuillade et quelques grands seigneurs qui n'aimaient pas Molière

et croyaient montrer, par une critique fort peu intelligente, l'esprit

qu'ils n'avaient pas, s'élevèrent contre cette comédie. On raconte

qu'un de leurs adeptes, nommé Plapisson, s'écriait à mi-voix du

théâtre où il était, en regardant le parterre, chaque fois qu'on riait

et applaudissait:--«Ris donc, parterre, ris donc...» comédie dans la

comédie qui amusait infiniment le public, et le faisait redoubler ses

éclats de rire si désagréables pour Plapisson.

Des discussions littéraires, comme il s'en engageait beaucoup à cette

époque du grand siècle, accueillirent _l'École des femmes_. On

demandait un jour au duc de la Feuillade qui, dans le principe, s'en

était déclaré l'ennemi, de formuler ses griefs.--«Ah! parbleu! s'écria

le duc, voilà qui est plaisant? peut-on soutenir une pièce où l'on a

mis _Tarte à la crème_? Tarte à la crème est détestable, n'a pas le

sens commun, tarte à la crème est odieux;» et l'estimable grand

seigneur ne sortit pas de là.

On sait qu'à la première scène, Arnolphe, expliquant à son frère son

système d'éducation pour les femmes, s'écrie:

Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime,

Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime;

Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon

Et qu'on vienne à lui dire à son tour: qu'y met-on?

Je veux qu'elle réponde: une tarte à la crème,

En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême.

C'était ce fameux «tarte à la crème» du corbillon qui avait si fort

révolté le duc. L'histoire, comme l'on pense, fut bientôt connue de

tout Paris. La Cour s'en amusa, et Molière s'en empara pour en faire

une des bonnes plaisanteries de sa comédie de _la Critique de l'École

des femmes_.

Le duc, lorsqu'il se vit tourné en ridicule dans cette nouvelle pièce,

devint furieux et il inventa un genre de vengeance aussi sot que sa

critique. Voyant passer Molière dans un appartement où il se trouvait,

il l'aborde, et, saisissant le moment où ce dernier s'incline pour le

saluer, il lui saisit la tête, lui frotte le visage sur ses boutons,

en lui disant à plusieurs reprises: _Tarte à la crème, Molière, tarte

à la crème_, puis il le laisse la figure ensanglantée. Louis XIV

apprit, le soir même, cette stupide action de la Feuillade; il en fut

indigné et le lui exprima de la façon la plus vive. Or, à cette

époque, lorsque le Grand Roi fronçait le sourcil, les courtisans

rentraient sous terre.

Beaucoup de personnes ont appliqué à Thomas Corneille, qui s'était

fait appeler M. de Lille, ces vers de _l'École des femmes_:

Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères,

Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères?

De la plupart des gens c'est la démangeaison;

Et, sans vous embrasser dans la comparaison,

Je sais un paysan, qu'on appelait Gros-Pierre,

Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,

Y fit, tout à l'entour, faire un fossé bourbeux,

Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Molière, ainsi que nous l'avons dit, fit paraître après _l'École des

femmes_, _la Critique de l'École des Femmes_, jolie petite comédie en

prose, en un acte, qui lui fut inspirée par le désir de combattre de

front ses ennemis et de les réduire au silence en les couvrant de

ridicule.

La lutte était engagée et cette lutte devait amener sur le théâtre une

pièce d'un auteur assez à la mode, BOURSAULT, qui, ayant cru se

reconnaître dans le Lisidas de Molière, fit jouer par vengeance _le

Portrait du Peintre_. Dans cette comédie, la vie privée de Molière est

mise en scène. Molière, décidé à tenir tête à l'orage, abîma Boursault

dans son _Impromptu de Versailles_ et répandit le sarcasme à pleines

mains sur ses ennemis intimes, les acteurs de l'hôtel de Bourgogne.

Mais revenons à _la Critique de l'École des Femmes_, jouée en 1663.

Cette pièce, dialogue en prose plutôt que comédie véritable, est le

premier ouvrage connu de ce genre, mis au théâtre. La satire des

censeurs y est sanglante et spirituelle. Visé, qui rédigeait à cette

époque le fameux journal intitulé le _Mercure Galant_, essaya de

raconter une histoire pour prouver que la pièce n'était pas de

Molière, mais de l'abbé Dubuisson; personne n'a cru et ne croit encore

à cette fable. Malgré une opposition redoutable et systématique, _la

Critique de l'École des femmes_ ne fut pas moins appréciée que la

comédie elle-même qui en avait fourni le sujet.

_L'Impromptu de Versailles_, représenté d'abord à Versailles devant le

roi, en 1663, joué ensuite quelques jours plus tard à Paris, est une

jolie pièce en prose et en un acte, composée par Molière dans le but

de réduire au silence les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, en

hostilité flagrante contre lui. Avec un esprit charmant et une

convenance parfaite, l'auteur exposa aux yeux du public les défauts

des grands comédiens, comme on les appelait alors, mais leurs défauts

à la scène, comme acteurs, sans jamais se permettre la moindre

allusion à leur vie privée. Il se garda même bien de se conduire

vis-à-vis Boursault comme Boursault vis-à-vis de lui. Il se borna à

l'attaquer comme auteur. Il faut tout dire, il lui infligea un rude

châtiment:

«Le beau sujet à divertir la Cour que monsieur Boursault, dit-il dans

la pièce, s'adressant à mademoiselle de Brie; je voudrais bien savoir

de quelle façon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant, et si,

quand on le bernerait sur un théâtre, il serait assez heureux pour

faire rire le monde. Ce lui serait trop d'honneur que d'être joué

devant une auguste assemblée, etc., etc... La courtoisie doit avoir

des bornes et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs ni

celui dont on parle. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma

figure, mes gestes, etc.; mais ils me doivent faire la grâce de me

laisser le reste et ne point toucher à des matières de la nature de

celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs

comédies.»

A un point de vue général, cette pièce, _l'Impromptu de Versailles_,

eut une double utilité: 1º celle de couper court à une guerre de

personnes qui tendait à prendre racine au Parnasse après la comédie

de Boursault, et qui pouvait s'élever à des proportions et à des

personnalités fâcheuses; 2º celle de faire sentir aux acteurs de

l'hôtel de Bourgogne les défauts qu'ils avaient à la scène et de les

porter à s'en corriger, ce qu'ils firent pour la plupart. La mise en

relief du ton faux et outré de leur déclamation chantante se modifia

réellement à la suite de la bonne et spirituelle leçon que leur donna

Molière.

La _parodie_ ou critique d'une pièce, la _parodie_ ou critique des

artistes chargés d'interpréter les productions dramatiques virent donc

le jour, grâce à Molière, dès le milieu du dix-septième siècle. Il

rendit par là service à son époque et aux époques à venir, en faisant

sentir aux Montfleury et autres qu'il était ridicule d'appuyer sur le

dernier vers pour attirer l'approbation, et comme on disait alors,

pour amener le _brouhaha_ (les applaudissements); en indiquant à

certaines actrices, comme mademoiselle Beauchâteau, qu'il était peu

logique de conserver un visage riant dans les moments les plus

tristes, les plus pathétiques. Cette pièce profita aux acteurs des

temps à venir, en les mettant en garde contre de pareils errements.

Molière remplaça ainsi et avec beaucoup plus de logique et de force,

le sifflet alors défendu aux spectateurs.--«Je voudrais pour tout au

monde, disait Préville au foyer de la Comédie, qu'on n'eût pas enlevé

au public le droit de siffler. Je l'ai vu applaudir au jeu forcé de

quelques-uns de mes camarades, j'ai chargé mes rôles pour recevoir les

mêmes applaudissements. Si, la première fois que cela m'arriva, un

connaisseur m'eût lâché deux bons coups de sifflet, il m'aurait fait

rentrer en moi-même et j'en serais meilleur.»

Les troupes de l'hôtel de Bourgogne et du Marais qui, depuis bien

longtemps, se partageaient la faveur du public parisien, perdaient

chaque jour de cette faveur, tandis que le théâtre du Palais-Royal ne

désemplissait pas. Un attrait irrésistible poussait les spectateurs de

toutes les conditions à la salle où l'on représentait les pièces de

l'auteur-comédien moraliste. De là naquit une rivalité qui n'avait pas

tardé à dégénérer en inimitié fougueuse. Les deux troupes avaient

essayé d'une ligue que Molière s'était empressé de combattre. Afin

d'attirer chez lui plus de monde encore, il voulut, à l'attrait de ses

propres pièces, joindre celui de tragédies aptes à séduire son public

éclairé. Racine, encore fort jeune, composa pour le Palais-Royal _les

Frères ennemis_, et cette pièce trouva dans les acteurs de Molière des

interprètes dignes et intelligents. La haine ne connut plus de bornes.

On était en 1663. Louis XIV reçut de l'acteur Montfleury une requête

accusant Molière d'avoir épousé la fille d'une femme avec laquelle il

avait vécu. Le Roi vengea Molière en lui accordant une pension et en

tenant son enfant sur les fonts baptismaux avec la duchesse d'Orléans,

Henriette d'Angleterre.

On raconte dans les Mémoires du temps, deux anecdotes relatives à

Molière qui, dit-on, eurent lieu vers cette époque, et qui, si elles

sont vraies, prouvent en faveur d'un souverain fier de se montrer le

protecteur des Beaux-Arts.

Molière avait conservé sa charge de tapissier valet de chambre du Roi.

Appelé, à son tour, par cette charge, à faire le lit de Louis XIV, il

se présente un jour pour aider un autre valet de chambre, comme lui de

service. Ce dernier se retire, disant qu'il ne veut pas aider un

comédien.--«Monsieur de Molière, lui dit aussitôt Bellocq, homme

d'esprit et poëte agréable, voulez-vous bien que j'aie l'honneur de

faire avec vous le lit du Roi?» Louis XIV témoigna à l'autre valet de

chambre tout son mécontentement.

Les officiers de la chambre du Roi se montraient blessés d'être

obligés de prendre leurs repas avec Molière, à la table du contrôleur

de la bouche; ils ne laissaient pas échapper une occasion de témoigner

de leurs dédains pour l'homme auquel la postérité devait élever des

statues. Le Roi, informé de ces petites intrigues et voulant les faire

cesser, imagina de dire un beau matin à son petit lever à

Molière:--«On assure que vous faites maigre chère ici, Molière, et que

les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec

eux; vous avez peut-être faim? Moi-même je m'éveille avec un très-bon

appétit, mettez-vous à cette table, et qu'on me serve mon _en cas de

nuit_.» (Les services de prévoyance s'appelaient des _en cas_).

Louis XIV, coupant alors une volaille, en sert une aile à Molière,

prend l'autre pour lui, ordonne de faire entrer les personnages admis

au petit-lever, et leur dit: «Vous me voyez occupé à faire manger

Molière, que mes valets de chambre ne trouvent pas d'assez bonne

compagnie pour eux.» A partir de ce jour, comme bien l'on pense, tout

le monde se montra heureux et fier de posséder à sa table l'homme à

qui le Roi venait d'accorder une telle marque de distinction.

En 1664, Molière fit jouer _la Princesse d'Élide_, comédie en cinq

actes, dont le premier est en vers, les quatre autres en prose.

L'auteur, pressé de donner cette pièce, qui devait figurer au

programme des fêtes de Versailles, n'avait pas eu le loisir de la

versifier entièrement. Cela fit dire à Marigny, fameux chansonnier de

cette époque, que la comédie n'avait eu le temps de prendre qu'un de

ses brodequins et qu'elle était venue prouver son obéissance un pied

chaussé et l'autre nu. _La Princesse d'Élide_, pièce avec ballets,

intermède, etc., fut représentée pendant le second des sept jours de

fêtes que Louis XIV donna à la reine sa mère et à Marie-Thérèse sa

femme, sous le titre des _plaisirs de l'île enchantée_.

Ces fêtes, pendant toute une semaine, offrirent tout ce que la

magnificence du Grand Roi, le bon goût, le génie et les talents

pouvaient enfanter de plus varié et de plus merveilleux. Vigarani, un

des plus habiles décorateurs machinistes, s'y surpassa; Lully y

commença sa brillante réputation. Benserade, par de jolis compliments

en vers, Molière, par sa pièce de circonstance et par les trois

premiers actes de _Tartuffe_, contribuèrent puissamment à embellir ces

journées de plaisirs. Comme le Roi n'avait laissé que peu de jours à

Molière pour choisir un sujet et le traiter, l'auteur emprunta la

fable de la princesse d'Élide à un poëte espagnol. Ce fut même de sa

part une galanterie assez fine, que celle de présenter à deux reines,

Espagnoles de naissance, l'imitation d'un des meilleurs ouvrages du

théâtre de leur nation. Cette comédie et celle de _Psyché_, composée

un peu plus tard, furent traduites en italien et jouées sous le nom de

Ricoboni.

_Le Mariage forcé_ (1664) suivit de près _la Princesse d'Élide_.

L'idée en fut inspirée à Molière par une aventure du fameux comte de

Grammont dont lord Hamilton a écrit les Mémoires. Pendant son séjour

en Angleterre, Grammont avait fait la cour à mademoiselle Hamilton. La

chose avait fait du bruit, ce qui n'avait pas empêché le comte de

partir pour la France, sans rien conclure. Les deux frères de la

demoiselle, trouvant peu de leur goût la conduite du seigneur

français, le joignirent à Douvres dans l'intention de se battre avec

lui et de le tuer. Du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils lui

crièrent:--«Comte de Grammont, n'avez-vous rien oublié à

Londres?--Pardon, reprit avec beaucoup d'esprit et d'à-propos

Grammont, j'ai oublié d'épouser votre sœur et j'y retourne avec vous

pour finir cette affaire.»

Au temps de Louis XIV, on aimait les anecdotes, on les aime encore

aujourd'hui, aussi bien que les allusions et les actualités,

l'aventure de Grammont ne contribua pas peu au succès de la pièce,

dans laquelle on trouve du reste des scènes dignes de son auteur. De

plus Louis XIV, en 1664, dansa dans le ballet avec les principaux

personnages de sa Cour; certes il n'en fallait pas tant pour mettre à

la mode la nouvelle pièce de Molière, n'eût-elle pas eu le mérite

qu'elle a réellement.

En 1665, l'auteur de belles et de bonnes comédies, eut l'idée assez

bizarre de traiter le sujet de la statue du Commandeur. Il la prit au

théâtre espagnol de Tirso de Molina et en fit une pièce fort agréable

en cinq actes et en prose, que Thomas Corneille mit ensuite en vers,

ainsi que nous l'avons rapporté au premier volume de cet ouvrage.

Thomas Corneille prétendit qu'en travaillant à cette pièce, il ne fit

que céder aux instances de quelques personnes ayant tout pouvoir sur

lui; il eût pu ajouter pour être tout à fait dans le vrai, qu'un peu

d'intérêt personnel n'était pas étranger à sa condescendance; en

effet, les Mémoires du temps affirment qu'il existe une certaine

quittance de la femme de Molière, quittance conçue en ces termes: «Je

soussignée confesse avoir reçu de la troupe, en deux paiements, la

somme de deux mille deux cents livres, tant pour moi que pour M.

Corneille, de laquelle somme je suis créancière avec ladite troupe et

dont elle est demeurée d'accord pour _l'achat de la pièce du Festin de

Pierre, qui m'appartenait_ et que j'ai fait mettre en vers par ledit

sieur Corneille.»

_L'Amour médecin_, comédie-ballet en trois actes et en prose, suivit

de très-près le _Festin de Pierre_, en 1665. C'est la première fois

que Molière mit la Faculté sur la scène. On prétendit que sa pièce

avait été faite pour exercer une espèce de vengeance sur son hôte,

médecin dont la femme extrêmement avare, voulait augmenter le loyer de

la portion de maison occupée par l'auteur. Il est possible, sans

doute, que cette circonstance ait eu quelque influence sur la

détermination de Molière qui, comme homme, pouvait avoir ses petites

passions, mais il n'est guère admissible que là ait été son but

véritable. Molière, observateur s'il en fût, critique judicieux et

spirituel, poursuivant à outrance les vices, les travers et le

ridicule, reconnut probablement chez les médecins de son époque, dans

leur maintien, dans leur jargon scientifique, matière à comédies

amusantes et utiles. Il s'empara des médecins comme il s'était emparé

des grands seigneurs ignorants, des précieuses, comme il s'empara

bientôt après des faux dévots. On doit remarquer du reste, que comme

les marquis, les médecins trouvèrent place dans ses tableaux plutôt

qu'ils n'y jouèrent le rôle principal.

Molière définissait ainsi son médecin: «Un homme que l'on paie pour

conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'à ce que la

nature l'ait guéri ou que les remèdes l'aient tué.» Si cette

définition du spirituel critique peut avoir quelque fondement,

lorsqu'on se reporte aux médecins du dix-septième siècle, et peut-être

de nos jours à quelques-uns de ces _fraters_ de campagne qui, encore

actuellement, dans le midi, ont la spécialité de raser, de saigner, de

purger leurs clients, elle ne saurait pas plus s'appliquer à nos

médecins français, si éclairés, si instruits et toujours si intrépides

en face des grandes épidémies, qu'à nos médecins militaires affrontant

sans cesse la mort sur les champs de bataille pour sauver nos

héroïques soldats.

Quoiqu'il en soit, et pour en revenir à _l'Amour médecin_ de Molière,

nous dirons que cette jolie pièce eut du succès. Afin de donner à ses

plaisanteries plus d'à-propos, l'auteur-comédien imagina de faire

imiter les premiers médecins de la Cour, et de donner à sa troupe des

masques ressemblant aux personnages qu'il voulait représenter,

messieurs de Fougerais, Esprit, Guenant et d'Aquin. En outre, il pria

son ami Boileau de lui inventer des noms s'appliquant à ces

personnages. Boileau tira du grec ces noms rappelant par quelque trait

le caractère de l'individu. _Desfonandrès_ (en grec tueur d'hommes)

fut celui appliqué à M. de Fougerais, _Behis_ (jappant, aboyant) à M.

Esprit qui bredouillait, _Macraton_ (qui parle lentement) à M.

Guenant, lequel s'écoutait volontiers, enfin _Tomis_ (saigneur) à M.

d'Aquin, très-partisan de la saignée.

En 1666, on vit à la scène une comédie en cinq actes et en vers qui

devait être un des deux chefs-d'œuvre du maître, _le Misanthrope_.

L'année suivante, ce fut le tour de son autre chef-d'œuvre, le

_Tartuffe_.

Un précis anecdotique de chacune de ces deux belles comédies est

facile à faire, car elles occupèrent longtemps l'attention à l'époque

où elles parurent; elles devinrent même un sujet de préoccupation qui

atteignit des proportions considérables, surtout la seconde, mais

chacune d'elles d'une façon bien différente. _Le Misanthrope_, par la

froideur avec laquelle la pièce fut accueillie d'abord, celle du

_Tartuffe_, par le bruit qui se fit dès le premier instant autour

d'elle.

Un jour, Molière causait théâtre avec un Italien nommé Angelo, et ce

dernier lui racontait une pièce intitulée _le Misanthrope_, qu'il

avait vu représenter à Naples. Il lui parlait avec feu des beautés

contenues dans cet ouvrage, lui expliquait le caractère d'un grand

seigneur fainéant dont l'occupation principale était de cracher dans

un puits pour y faire des ronds. Molière l'écoutait avec la plus

grande attention. Quinze jours après, Angelo fut stupéfait de voir sur

l'affiche du Palais-Royal l'annonce de la comédie du _Misanthrope_. Un

mois ne s'était pas écoulé depuis sa conversation avec le directeur de

la troupe, que la comédie promise faisait son apparition à la scène.

Seulement, si Angelo était un homme de goût, il dut faire une

différence notable entre ce qu'il avait entendu à Naples et ce qu'il

entendit à Paris.

Le sujet du _Misanthrope_ avait frappé Molière et il s'était mis à

l'œuvre. Profitant, comme il le faisait toujours, de ses

observations, habile à saisir le ridicule, il introduisit dans sa

pièce un trait plein d'esprit et que son ami Despréaux lui avait

fourni sans s'en douter. On sait que Despréaux ne pouvait souffrir les

vers de Chapelain. Molière cherchait à détourner Boileau de l'espèce

d'acharnement avec lequel ce dernier abîmait, dans ses satires, un

homme jouissant d'une certaine considération dans le monde, un homme

bien en Cour, favorisé du ministre Colbert, ajoutant que ses

railleries par trop fortes pourraient quelque jour lui attirer quelque

disgrâce du ministre et même du Roi. Cette amicale mercuriale ayant

mis Despréaux de fort mauvaise humeur:--«Oh! répondit-il, le Roi et M.

de Colbert feront ce qu'il leur plaira; mais, à moins que le Roi ne

m'ordonne expressément de trouver bons les vers de Chapelain, je

soutiendrai toujours qu'un homme, après avoir fait _la Pucelle_,

mérite d'être pendu.» Molière rit beaucoup de cette saillie et s'en

empara pour son _Misanthrope_, où l'on trouve à la fin de la dernière

scène du second acte:

PHILINTE.

Mais il faut suivre l'ordre; allons, disposez-vous.

ALCESTE.

Quel accommodement veut-on faire entre nous?

La voix de ces Messieurs me condamnera-t-elle

A trouver bons les vers qui font notre querelle?

Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit,

Je les trouve méchants.

PHILINTE.

Mais d'un plus doux esprit...

ALCESTE.

Je n'en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE.

Vous devez faire voir des sentiments traitables,

Allons, venez.

ALCESTE.

J'irai, mais rien n'aura pouvoir

De me faire dédire.

PHILINTE.

Allons nous faire voir.

ALCESTE.

Lors qu'un commandement exprès du Roi me vienne,

De trouver bons les vers dont on se met en peine,

Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais

Et qu'un homme est pendable après les avoir faits.

On sait qu'en 1664, pendant les fêtes de Versailles, Molière avait

fait représenter les trois premiers actes de son _Tartuffe_ devant

Louis XIV. Quoique le public n'eût pas été appelé à juger ces trois

actes, ils avaient déjà cependant fortement impressionné les faux

dévots. Un bruit sourd commençait à s'élever autour de Molière, bruit

qui ne devait pas tarder à dégénérer en orage. Quelques libelles

satiriques avaient paru contre l'auteur du _Tartuffe_; c'est à propos

de ces libelles que ce dernier fit dire à Alceste, dans la première

scène du cinquième acte:

Et, non content encor du tort que l'on me fait,

Il court parmi le monde un livre abominable

Et de qui la lecture est même condamnable;

Un livre à mériter la dernière rigueur, etc.

Molière, avant de faire jouer son _Misanthrope_, le lut, comme il

faisait habituellement, à son ami Boileau. Boileau s'en montra non

seulement on ne peut plus satisfait, mais déclara qu'à ses yeux,

c'était un chef-d'œuvre. Néanmoins, lorsque la pièce fut donnée à

messieurs les comédiens, ces messieurs la trouvèrent froide,

ennuyeuse, et ne la reçurent que par une sorte de considération pour

leur directeur. Le public leur donna d'abord gain de cause; la plus

belle création du grand Molière tomba tout net. On vint donner cette

nouvelle à Racine, alors brouillé avec Molière, croyant lui faire un

sensible plaisir.--«La pièce est à bas, lui dit un des ennemis de

l'auteur, elle est froide, détestable; vous pouvez m'en croire, j'y

étais.--Vous y étiez, reprit Racine, eh bien! moi je n'y étais pas,

et, cependant, jamais je ne croirai que Molière ait fait une mauvaise

pièce; retournez-y et examinez-la mieux.»

Ainsi donc, deux hommes, Boileau et Racine, l'un après avoir lu et vu

jouer _le Misanthrope_, l'autre sans l'avoir lu ni vu, soutinrent

seuls en France, contre tout le public, la meilleure composition de

Molière.

Molière retira la pièce en souriant, bien décidé à faire revenir petit

à petit, et par des moyens détournés, le public parisien du sot

jugement qu'il avait porté et qui n'était peut-être qu'un résultat de

l'amour-propre froissé. Ceci mérite explication.

A la première représentation du _Misanthrope_, après la lecture du

sonnet d'Oronte, le parterre applaudit beaucoup, non pas la

plaisanterie consistant à faire débiter à Oronte des vers ridicules,

mais le sonnet lui-même, qui lui parut charmant. Lorsqu'Alceste, à la

suite de la scène, démontre clairement que les vers de ce sonnet sont:

De ces colifichets dont le bon sens murmure,

le parterre, alors souverain au théâtre, confus d'avoir pris le

change, tourna contre la pièce la mauvaise humeur qu'il ressentait

d'avoir si maladroitement jugé.

Boileau disait partout, et à qui voulait l'entendre, que cette comédie

aurait un succès prodigieux, qu'elle porterait aux nues la gloire de

Molière.--«Bah! reprit un jour ce dernier, vous verrez bien autre

chose.» Il voulait parler du _Tartuffe_, pièce à laquelle il mettait

alors la dernière main, et qu'il préférait évidemment au

_Misanthrope_.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 3 / 23 段