la Feuillade et quelques grands seigneurs qui n'aimaient pas Molière
et croyaient montrer, par une critique fort peu intelligente, l'esprit
qu'ils n'avaient pas, s'élevèrent contre cette comédie. On raconte
qu'un de leurs adeptes, nommé Plapisson, s'écriait à mi-voix du
théâtre où il était, en regardant le parterre, chaque fois qu'on riait
et applaudissait:--«Ris donc, parterre, ris donc...» comédie dans la
comédie qui amusait infiniment le public, et le faisait redoubler ses
éclats de rire si désagréables pour Plapisson.
Des discussions littéraires, comme il s'en engageait beaucoup à cette
époque du grand siècle, accueillirent _l'École des femmes_. On
demandait un jour au duc de la Feuillade qui, dans le principe, s'en
était déclaré l'ennemi, de formuler ses griefs.--«Ah! parbleu! s'écria
le duc, voilà qui est plaisant? peut-on soutenir une pièce où l'on a
mis _Tarte à la crème_? Tarte à la crème est détestable, n'a pas le
sens commun, tarte à la crème est odieux;» et l'estimable grand
seigneur ne sortit pas de là.
On sait qu'à la première scène, Arnolphe, expliquant à son frère son
système d'éducation pour les femmes, s'écrie:
Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime,
Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime;
Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon
Et qu'on vienne à lui dire à son tour: qu'y met-on?
Je veux qu'elle réponde: une tarte à la crème,
En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême.
C'était ce fameux «tarte à la crème» du corbillon qui avait si fort
révolté le duc. L'histoire, comme l'on pense, fut bientôt connue de
tout Paris. La Cour s'en amusa, et Molière s'en empara pour en faire
une des bonnes plaisanteries de sa comédie de _la Critique de l'École
des femmes_.
Le duc, lorsqu'il se vit tourné en ridicule dans cette nouvelle pièce,
devint furieux et il inventa un genre de vengeance aussi sot que sa
critique. Voyant passer Molière dans un appartement où il se trouvait,
il l'aborde, et, saisissant le moment où ce dernier s'incline pour le
saluer, il lui saisit la tête, lui frotte le visage sur ses boutons,
en lui disant à plusieurs reprises: _Tarte à la crème, Molière, tarte
à la crème_, puis il le laisse la figure ensanglantée. Louis XIV
apprit, le soir même, cette stupide action de la Feuillade; il en fut
indigné et le lui exprima de la façon la plus vive. Or, à cette
époque, lorsque le Grand Roi fronçait le sourcil, les courtisans
rentraient sous terre.
Beaucoup de personnes ont appliqué à Thomas Corneille, qui s'était
fait appeler M. de Lille, ces vers de _l'École des femmes_:
Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères?
De la plupart des gens c'est la démangeaison;
Et, sans vous embrasser dans la comparaison,
Je sais un paysan, qu'on appelait Gros-Pierre,
Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit, tout à l'entour, faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
Molière, ainsi que nous l'avons dit, fit paraître après _l'École des
femmes_, _la Critique de l'École des Femmes_, jolie petite comédie en
prose, en un acte, qui lui fut inspirée par le désir de combattre de
front ses ennemis et de les réduire au silence en les couvrant de
ridicule.
La lutte était engagée et cette lutte devait amener sur le théâtre une
pièce d'un auteur assez à la mode, BOURSAULT, qui, ayant cru se
reconnaître dans le Lisidas de Molière, fit jouer par vengeance _le
Portrait du Peintre_. Dans cette comédie, la vie privée de Molière est
mise en scène. Molière, décidé à tenir tête à l'orage, abîma Boursault
dans son _Impromptu de Versailles_ et répandit le sarcasme à pleines
mains sur ses ennemis intimes, les acteurs de l'hôtel de Bourgogne.
Mais revenons à _la Critique de l'École des Femmes_, jouée en 1663.
Cette pièce, dialogue en prose plutôt que comédie véritable, est le
premier ouvrage connu de ce genre, mis au théâtre. La satire des
censeurs y est sanglante et spirituelle. Visé, qui rédigeait à cette
époque le fameux journal intitulé le _Mercure Galant_, essaya de
raconter une histoire pour prouver que la pièce n'était pas de
Molière, mais de l'abbé Dubuisson; personne n'a cru et ne croit encore
à cette fable. Malgré une opposition redoutable et systématique, _la
Critique de l'École des femmes_ ne fut pas moins appréciée que la
comédie elle-même qui en avait fourni le sujet.
_L'Impromptu de Versailles_, représenté d'abord à Versailles devant le
roi, en 1663, joué ensuite quelques jours plus tard à Paris, est une
jolie pièce en prose et en un acte, composée par Molière dans le but
de réduire au silence les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, en
hostilité flagrante contre lui. Avec un esprit charmant et une
convenance parfaite, l'auteur exposa aux yeux du public les défauts
des grands comédiens, comme on les appelait alors, mais leurs défauts
à la scène, comme acteurs, sans jamais se permettre la moindre
allusion à leur vie privée. Il se garda même bien de se conduire
vis-à-vis Boursault comme Boursault vis-à-vis de lui. Il se borna à
l'attaquer comme auteur. Il faut tout dire, il lui infligea un rude
châtiment:
«Le beau sujet à divertir la Cour que monsieur Boursault, dit-il dans
la pièce, s'adressant à mademoiselle de Brie; je voudrais bien savoir
de quelle façon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant, et si,
quand on le bernerait sur un théâtre, il serait assez heureux pour
faire rire le monde. Ce lui serait trop d'honneur que d'être joué
devant une auguste assemblée, etc., etc... La courtoisie doit avoir
des bornes et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs ni
celui dont on parle. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma
figure, mes gestes, etc.; mais ils me doivent faire la grâce de me
laisser le reste et ne point toucher à des matières de la nature de
celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs
comédies.»
A un point de vue général, cette pièce, _l'Impromptu de Versailles_,
eut une double utilité: 1º celle de couper court à une guerre de
personnes qui tendait à prendre racine au Parnasse après la comédie
de Boursault, et qui pouvait s'élever à des proportions et à des
personnalités fâcheuses; 2º celle de faire sentir aux acteurs de
l'hôtel de Bourgogne les défauts qu'ils avaient à la scène et de les
porter à s'en corriger, ce qu'ils firent pour la plupart. La mise en
relief du ton faux et outré de leur déclamation chantante se modifia
réellement à la suite de la bonne et spirituelle leçon que leur donna
Molière.
La _parodie_ ou critique d'une pièce, la _parodie_ ou critique des
artistes chargés d'interpréter les productions dramatiques virent donc
le jour, grâce à Molière, dès le milieu du dix-septième siècle. Il
rendit par là service à son époque et aux époques à venir, en faisant
sentir aux Montfleury et autres qu'il était ridicule d'appuyer sur le
dernier vers pour attirer l'approbation, et comme on disait alors,
pour amener le _brouhaha_ (les applaudissements); en indiquant à
certaines actrices, comme mademoiselle Beauchâteau, qu'il était peu
logique de conserver un visage riant dans les moments les plus
tristes, les plus pathétiques. Cette pièce profita aux acteurs des
temps à venir, en les mettant en garde contre de pareils errements.
Molière remplaça ainsi et avec beaucoup plus de logique et de force,
le sifflet alors défendu aux spectateurs.--«Je voudrais pour tout au
monde, disait Préville au foyer de la Comédie, qu'on n'eût pas enlevé
au public le droit de siffler. Je l'ai vu applaudir au jeu forcé de
quelques-uns de mes camarades, j'ai chargé mes rôles pour recevoir les
mêmes applaudissements. Si, la première fois que cela m'arriva, un
connaisseur m'eût lâché deux bons coups de sifflet, il m'aurait fait
rentrer en moi-même et j'en serais meilleur.»
Les troupes de l'hôtel de Bourgogne et du Marais qui, depuis bien
longtemps, se partageaient la faveur du public parisien, perdaient
chaque jour de cette faveur, tandis que le théâtre du Palais-Royal ne
désemplissait pas. Un attrait irrésistible poussait les spectateurs de
toutes les conditions à la salle où l'on représentait les pièces de
l'auteur-comédien moraliste. De là naquit une rivalité qui n'avait pas
tardé à dégénérer en inimitié fougueuse. Les deux troupes avaient
essayé d'une ligue que Molière s'était empressé de combattre. Afin
d'attirer chez lui plus de monde encore, il voulut, à l'attrait de ses
propres pièces, joindre celui de tragédies aptes à séduire son public
éclairé. Racine, encore fort jeune, composa pour le Palais-Royal _les
Frères ennemis_, et cette pièce trouva dans les acteurs de Molière des
interprètes dignes et intelligents. La haine ne connut plus de bornes.
On était en 1663. Louis XIV reçut de l'acteur Montfleury une requête
accusant Molière d'avoir épousé la fille d'une femme avec laquelle il
avait vécu. Le Roi vengea Molière en lui accordant une pension et en
tenant son enfant sur les fonts baptismaux avec la duchesse d'Orléans,
Henriette d'Angleterre.
On raconte dans les Mémoires du temps, deux anecdotes relatives à
Molière qui, dit-on, eurent lieu vers cette époque, et qui, si elles
sont vraies, prouvent en faveur d'un souverain fier de se montrer le
protecteur des Beaux-Arts.
Molière avait conservé sa charge de tapissier valet de chambre du Roi.
Appelé, à son tour, par cette charge, à faire le lit de Louis XIV, il
se présente un jour pour aider un autre valet de chambre, comme lui de
service. Ce dernier se retire, disant qu'il ne veut pas aider un
comédien.--«Monsieur de Molière, lui dit aussitôt Bellocq, homme
d'esprit et poëte agréable, voulez-vous bien que j'aie l'honneur de
faire avec vous le lit du Roi?» Louis XIV témoigna à l'autre valet de
chambre tout son mécontentement.
Les officiers de la chambre du Roi se montraient blessés d'être
obligés de prendre leurs repas avec Molière, à la table du contrôleur
de la bouche; ils ne laissaient pas échapper une occasion de témoigner
de leurs dédains pour l'homme auquel la postérité devait élever des
statues. Le Roi, informé de ces petites intrigues et voulant les faire
cesser, imagina de dire un beau matin à son petit lever à
Molière:--«On assure que vous faites maigre chère ici, Molière, et que
les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec
eux; vous avez peut-être faim? Moi-même je m'éveille avec un très-bon
appétit, mettez-vous à cette table, et qu'on me serve mon _en cas de
nuit_.» (Les services de prévoyance s'appelaient des _en cas_).
Louis XIV, coupant alors une volaille, en sert une aile à Molière,
prend l'autre pour lui, ordonne de faire entrer les personnages admis
au petit-lever, et leur dit: «Vous me voyez occupé à faire manger
Molière, que mes valets de chambre ne trouvent pas d'assez bonne
compagnie pour eux.» A partir de ce jour, comme bien l'on pense, tout
le monde se montra heureux et fier de posséder à sa table l'homme à
qui le Roi venait d'accorder une telle marque de distinction.
En 1664, Molière fit jouer _la Princesse d'Élide_, comédie en cinq
actes, dont le premier est en vers, les quatre autres en prose.
L'auteur, pressé de donner cette pièce, qui devait figurer au
programme des fêtes de Versailles, n'avait pas eu le loisir de la
versifier entièrement. Cela fit dire à Marigny, fameux chansonnier de
cette époque, que la comédie n'avait eu le temps de prendre qu'un de
ses brodequins et qu'elle était venue prouver son obéissance un pied
chaussé et l'autre nu. _La Princesse d'Élide_, pièce avec ballets,
intermède, etc., fut représentée pendant le second des sept jours de
fêtes que Louis XIV donna à la reine sa mère et à Marie-Thérèse sa
femme, sous le titre des _plaisirs de l'île enchantée_.
Ces fêtes, pendant toute une semaine, offrirent tout ce que la
magnificence du Grand Roi, le bon goût, le génie et les talents
pouvaient enfanter de plus varié et de plus merveilleux. Vigarani, un
des plus habiles décorateurs machinistes, s'y surpassa; Lully y
commença sa brillante réputation. Benserade, par de jolis compliments
en vers, Molière, par sa pièce de circonstance et par les trois
premiers actes de _Tartuffe_, contribuèrent puissamment à embellir ces
journées de plaisirs. Comme le Roi n'avait laissé que peu de jours à
Molière pour choisir un sujet et le traiter, l'auteur emprunta la
fable de la princesse d'Élide à un poëte espagnol. Ce fut même de sa
part une galanterie assez fine, que celle de présenter à deux reines,
Espagnoles de naissance, l'imitation d'un des meilleurs ouvrages du
théâtre de leur nation. Cette comédie et celle de _Psyché_, composée
un peu plus tard, furent traduites en italien et jouées sous le nom de
Ricoboni.
_Le Mariage forcé_ (1664) suivit de près _la Princesse d'Élide_.
L'idée en fut inspirée à Molière par une aventure du fameux comte de
Grammont dont lord Hamilton a écrit les Mémoires. Pendant son séjour
en Angleterre, Grammont avait fait la cour à mademoiselle Hamilton. La
chose avait fait du bruit, ce qui n'avait pas empêché le comte de
partir pour la France, sans rien conclure. Les deux frères de la
demoiselle, trouvant peu de leur goût la conduite du seigneur
français, le joignirent à Douvres dans l'intention de se battre avec
lui et de le tuer. Du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils lui
crièrent:--«Comte de Grammont, n'avez-vous rien oublié à
Londres?--Pardon, reprit avec beaucoup d'esprit et d'à-propos
Grammont, j'ai oublié d'épouser votre sœur et j'y retourne avec vous
pour finir cette affaire.»
Au temps de Louis XIV, on aimait les anecdotes, on les aime encore
aujourd'hui, aussi bien que les allusions et les actualités,
l'aventure de Grammont ne contribua pas peu au succès de la pièce,
dans laquelle on trouve du reste des scènes dignes de son auteur. De
plus Louis XIV, en 1664, dansa dans le ballet avec les principaux
personnages de sa Cour; certes il n'en fallait pas tant pour mettre à
la mode la nouvelle pièce de Molière, n'eût-elle pas eu le mérite
qu'elle a réellement.
En 1665, l'auteur de belles et de bonnes comédies, eut l'idée assez
bizarre de traiter le sujet de la statue du Commandeur. Il la prit au
théâtre espagnol de Tirso de Molina et en fit une pièce fort agréable
en cinq actes et en prose, que Thomas Corneille mit ensuite en vers,
ainsi que nous l'avons rapporté au premier volume de cet ouvrage.
Thomas Corneille prétendit qu'en travaillant à cette pièce, il ne fit
que céder aux instances de quelques personnes ayant tout pouvoir sur
lui; il eût pu ajouter pour être tout à fait dans le vrai, qu'un peu
d'intérêt personnel n'était pas étranger à sa condescendance; en
effet, les Mémoires du temps affirment qu'il existe une certaine
quittance de la femme de Molière, quittance conçue en ces termes: «Je
soussignée confesse avoir reçu de la troupe, en deux paiements, la
somme de deux mille deux cents livres, tant pour moi que pour M.
Corneille, de laquelle somme je suis créancière avec ladite troupe et
dont elle est demeurée d'accord pour _l'achat de la pièce du Festin de
Pierre, qui m'appartenait_ et que j'ai fait mettre en vers par ledit
sieur Corneille.»
_L'Amour médecin_, comédie-ballet en trois actes et en prose, suivit
de très-près le _Festin de Pierre_, en 1665. C'est la première fois
que Molière mit la Faculté sur la scène. On prétendit que sa pièce
avait été faite pour exercer une espèce de vengeance sur son hôte,
médecin dont la femme extrêmement avare, voulait augmenter le loyer de
la portion de maison occupée par l'auteur. Il est possible, sans
doute, que cette circonstance ait eu quelque influence sur la
détermination de Molière qui, comme homme, pouvait avoir ses petites
passions, mais il n'est guère admissible que là ait été son but
véritable. Molière, observateur s'il en fût, critique judicieux et
spirituel, poursuivant à outrance les vices, les travers et le
ridicule, reconnut probablement chez les médecins de son époque, dans
leur maintien, dans leur jargon scientifique, matière à comédies
amusantes et utiles. Il s'empara des médecins comme il s'était emparé
des grands seigneurs ignorants, des précieuses, comme il s'empara
bientôt après des faux dévots. On doit remarquer du reste, que comme
les marquis, les médecins trouvèrent place dans ses tableaux plutôt
qu'ils n'y jouèrent le rôle principal.
Molière définissait ainsi son médecin: «Un homme que l'on paie pour
conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'à ce que la
nature l'ait guéri ou que les remèdes l'aient tué.» Si cette
définition du spirituel critique peut avoir quelque fondement,
lorsqu'on se reporte aux médecins du dix-septième siècle, et peut-être
de nos jours à quelques-uns de ces _fraters_ de campagne qui, encore
actuellement, dans le midi, ont la spécialité de raser, de saigner, de
purger leurs clients, elle ne saurait pas plus s'appliquer à nos
médecins français, si éclairés, si instruits et toujours si intrépides
en face des grandes épidémies, qu'à nos médecins militaires affrontant
sans cesse la mort sur les champs de bataille pour sauver nos
héroïques soldats.
Quoiqu'il en soit, et pour en revenir à _l'Amour médecin_ de Molière,
nous dirons que cette jolie pièce eut du succès. Afin de donner à ses
plaisanteries plus d'à-propos, l'auteur-comédien imagina de faire
imiter les premiers médecins de la Cour, et de donner à sa troupe des
masques ressemblant aux personnages qu'il voulait représenter,
messieurs de Fougerais, Esprit, Guenant et d'Aquin. En outre, il pria
son ami Boileau de lui inventer des noms s'appliquant à ces
personnages. Boileau tira du grec ces noms rappelant par quelque trait
le caractère de l'individu. _Desfonandrès_ (en grec tueur d'hommes)
fut celui appliqué à M. de Fougerais, _Behis_ (jappant, aboyant) à M.
Esprit qui bredouillait, _Macraton_ (qui parle lentement) à M.
Guenant, lequel s'écoutait volontiers, enfin _Tomis_ (saigneur) à M.
d'Aquin, très-partisan de la saignée.
En 1666, on vit à la scène une comédie en cinq actes et en vers qui
devait être un des deux chefs-d'œuvre du maître, _le Misanthrope_.
L'année suivante, ce fut le tour de son autre chef-d'œuvre, le
_Tartuffe_.
Un précis anecdotique de chacune de ces deux belles comédies est
facile à faire, car elles occupèrent longtemps l'attention à l'époque
où elles parurent; elles devinrent même un sujet de préoccupation qui
atteignit des proportions considérables, surtout la seconde, mais
chacune d'elles d'une façon bien différente. _Le Misanthrope_, par la
froideur avec laquelle la pièce fut accueillie d'abord, celle du
_Tartuffe_, par le bruit qui se fit dès le premier instant autour
d'elle.
Un jour, Molière causait théâtre avec un Italien nommé Angelo, et ce
dernier lui racontait une pièce intitulée _le Misanthrope_, qu'il
avait vu représenter à Naples. Il lui parlait avec feu des beautés
contenues dans cet ouvrage, lui expliquait le caractère d'un grand
seigneur fainéant dont l'occupation principale était de cracher dans
un puits pour y faire des ronds. Molière l'écoutait avec la plus
grande attention. Quinze jours après, Angelo fut stupéfait de voir sur
l'affiche du Palais-Royal l'annonce de la comédie du _Misanthrope_. Un
mois ne s'était pas écoulé depuis sa conversation avec le directeur de
la troupe, que la comédie promise faisait son apparition à la scène.
Seulement, si Angelo était un homme de goût, il dut faire une
différence notable entre ce qu'il avait entendu à Naples et ce qu'il
entendit à Paris.
Le sujet du _Misanthrope_ avait frappé Molière et il s'était mis à
l'œuvre. Profitant, comme il le faisait toujours, de ses
observations, habile à saisir le ridicule, il introduisit dans sa
pièce un trait plein d'esprit et que son ami Despréaux lui avait
fourni sans s'en douter. On sait que Despréaux ne pouvait souffrir les
vers de Chapelain. Molière cherchait à détourner Boileau de l'espèce
d'acharnement avec lequel ce dernier abîmait, dans ses satires, un
homme jouissant d'une certaine considération dans le monde, un homme
bien en Cour, favorisé du ministre Colbert, ajoutant que ses
railleries par trop fortes pourraient quelque jour lui attirer quelque
disgrâce du ministre et même du Roi. Cette amicale mercuriale ayant
mis Despréaux de fort mauvaise humeur:--«Oh! répondit-il, le Roi et M.
de Colbert feront ce qu'il leur plaira; mais, à moins que le Roi ne
m'ordonne expressément de trouver bons les vers de Chapelain, je
soutiendrai toujours qu'un homme, après avoir fait _la Pucelle_,
mérite d'être pendu.» Molière rit beaucoup de cette saillie et s'en
empara pour son _Misanthrope_, où l'on trouve à la fin de la dernière
scène du second acte:
PHILINTE.
Mais il faut suivre l'ordre; allons, disposez-vous.
ALCESTE.
Quel accommodement veut-on faire entre nous?
La voix de ces Messieurs me condamnera-t-elle
A trouver bons les vers qui font notre querelle?
Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit,
Je les trouve méchants.
PHILINTE.
Mais d'un plus doux esprit...
ALCESTE.
Je n'en démordrai point, les vers sont exécrables.
PHILINTE.
Vous devez faire voir des sentiments traitables,
Allons, venez.
ALCESTE.
J'irai, mais rien n'aura pouvoir
De me faire dédire.
PHILINTE.
Allons nous faire voir.
ALCESTE.
Lors qu'un commandement exprès du Roi me vienne,
De trouver bons les vers dont on se met en peine,
Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais
Et qu'un homme est pendable après les avoir faits.
On sait qu'en 1664, pendant les fêtes de Versailles, Molière avait
fait représenter les trois premiers actes de son _Tartuffe_ devant
Louis XIV. Quoique le public n'eût pas été appelé à juger ces trois
actes, ils avaient déjà cependant fortement impressionné les faux
dévots. Un bruit sourd commençait à s'élever autour de Molière, bruit
qui ne devait pas tarder à dégénérer en orage. Quelques libelles
satiriques avaient paru contre l'auteur du _Tartuffe_; c'est à propos
de ces libelles que ce dernier fit dire à Alceste, dans la première
scène du cinquième acte:
Et, non content encor du tort que l'on me fait,
Il court parmi le monde un livre abominable
Et de qui la lecture est même condamnable;
Un livre à mériter la dernière rigueur, etc.
Molière, avant de faire jouer son _Misanthrope_, le lut, comme il
faisait habituellement, à son ami Boileau. Boileau s'en montra non
seulement on ne peut plus satisfait, mais déclara qu'à ses yeux,
c'était un chef-d'œuvre. Néanmoins, lorsque la pièce fut donnée à
messieurs les comédiens, ces messieurs la trouvèrent froide,
ennuyeuse, et ne la reçurent que par une sorte de considération pour
leur directeur. Le public leur donna d'abord gain de cause; la plus
belle création du grand Molière tomba tout net. On vint donner cette
nouvelle à Racine, alors brouillé avec Molière, croyant lui faire un
sensible plaisir.--«La pièce est à bas, lui dit un des ennemis de
l'auteur, elle est froide, détestable; vous pouvez m'en croire, j'y
étais.--Vous y étiez, reprit Racine, eh bien! moi je n'y étais pas,
et, cependant, jamais je ne croirai que Molière ait fait une mauvaise
pièce; retournez-y et examinez-la mieux.»
Ainsi donc, deux hommes, Boileau et Racine, l'un après avoir lu et vu
jouer _le Misanthrope_, l'autre sans l'avoir lu ni vu, soutinrent
seuls en France, contre tout le public, la meilleure composition de
Molière.
Molière retira la pièce en souriant, bien décidé à faire revenir petit
à petit, et par des moyens détournés, le public parisien du sot
jugement qu'il avait porté et qui n'était peut-être qu'un résultat de
l'amour-propre froissé. Ceci mérite explication.
A la première représentation du _Misanthrope_, après la lecture du
sonnet d'Oronte, le parterre applaudit beaucoup, non pas la
plaisanterie consistant à faire débiter à Oronte des vers ridicules,
mais le sonnet lui-même, qui lui parut charmant. Lorsqu'Alceste, à la
suite de la scène, démontre clairement que les vers de ce sonnet sont:
De ces colifichets dont le bon sens murmure,
le parterre, alors souverain au théâtre, confus d'avoir pris le
change, tourna contre la pièce la mauvaise humeur qu'il ressentait
d'avoir si maladroitement jugé.
Boileau disait partout, et à qui voulait l'entendre, que cette comédie
aurait un succès prodigieux, qu'elle porterait aux nues la gloire de
Molière.--«Bah! reprit un jour ce dernier, vous verrez bien autre
chose.» Il voulait parler du _Tartuffe_, pièce à laquelle il mettait
alors la dernière main, et qu'il préférait évidemment au
_Misanthrope_.