Le prince de Conti fut tellement satisfait de l'esprit de son ancien

condisciple, qu'il voulut se l'attacher en qualité de secrétaire

particulier. Heureusement pour la France, la vocation de Molière

l'emporta sur les offres séduisantes de son protecteur. Molière

persévéra dans son projet de vouer son existence à la carrière

théâtrale et refusa le prince. Toutefois, sentant bien que ce n'était

pas à courir la province qu'il pourrait acquérir la réputation à

laquelle il se sentait la force et le talent d'aspirer et devenir chef

de l'association, il tenta quelques démarches pour se fixer à Paris.

Soutenu par le prince de Conti, admis auprès de Monsieur, il obtint

enfin de jouer en présence du roi et de la reine.

Le 24 octobre 1658, un théâtre fut construit dans la salle des gardes

du Louvre, et la troupe de l'Illustre Théâtre, depuis plusieurs années

comme exilée en province, eut l'honneur de paraître devant la Cour.

Elle joua d'abord la tragédie de _Nicomède_ de Corneille, pièce

choisie par Louis XIV lui-même, et à laquelle le Grand Roi avait voulu

que vinssent assister les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. De

nombreux applaudissements récompensèrent les nouveau-venus de leurs

efforts. Néanmoins Molière, ne se faisant pas illusion sur

l'infériorité de ses camarades, relativement aux acteurs de la grande

troupe, dans la tragédie, voulut donner à Leurs Majestés une idée du

genre dans lequel les siens montraient quelque talent. S'avançant donc

vers la rampe, il remercia le roi d'avoir daigné excuser les défauts

d'acteurs qui n'avaient paru qu'en tremblant devant une assemblée

aussi auguste, puis il demanda la permission de jouer un de ces petits

divertissements qui leur avaient acquis une certaine réputation en

province.

Le roi ayant agréé l'offre de Molière, on représenta _le Docteur

amoureux_. Louis XIV, _très-amusé_ et par conséquent très-satisfait,

permit à l'Illustre Théâtre de s'établir sous le nom de _Troupe de

Monsieur_, au Petit-Bourbon, pour y donner des représentations

alternativement et de deux jours l'un avec les Italiens.

La troupe de Molière était alors composée des deux frères Béjart, de

Duparc, de Dufresne, de Desbries, de Croisal, des demoiselles Béjart,

Duparc, Debrie et Hervé. Elle prit possession, dix jours après la

représentation du 24 octobre 1658, du nouveau théâtre que Sa Majesté

lui avait octroyé si gracieusement.

Ainsi donc, après une jeunesse toute de souci et de travail, dans

laquelle Poquelin lutta courageusement pour conquérir le droit de

s'instruire et de suivre sa vocation, il parvint à l'âge de vingt-huit

ans à se créer une position à Paris, auprès du roi, devenu son

protecteur.

A partir de ce moment, le goût de la saine comédie commence à régner

sur la scène française, et c'est à 1658 que l'on doit fixer les

représentations, à Paris, des comédies de Molière.

Les pièces de Molière, dignes du nom de _Comédies_ et restées au

répertoire, sont au nombre de trente. Il créa en outre une douzaine de

farces qui n'ont pas eu les honneurs de l'impression.

_L'Étourdi_, qui avait eu un grand succès en province, à Lyon d'abord,

à Béziers ensuite, parut sur la scène du Petit-Bourbon, le jour de

l'ouverture du théâtre, le 3 novembre 1658, et y fut fort applaudi.

_Tout_ Paris, c'est-à-dire la Cour et la bourgeoisie, aurait voulu

assister à la première représentation qui fut des plus brillantes. La

troupe de l'hôtel de Bourgogne s'en montra sottement fort courroucée,

et la guerre éclata bientôt entre les deux théâtres, guerre

d'intrigues qui dégénéra en une guerre d'injures, et cependant la

grande ville était déjà bien assez vaste pour contenir deux théâtres,

deux troupes qui d'ailleurs différaient essentiellement entre elles

par le genre, puisque l'une ne jouait guère que la tragédie, l'autre

la comédie.

Molière eut à souffrir de cette ridicule rivalité; car, comme chef de

la troupe du Petit-Bourbon, c'est à lui que s'adressaient toutes les

tracasseries dont on cherchait à l'accabler de l'hôtel de Bourgogne.

Que les temps sont changés! pourrait-on dire avec Racine. Aujourd'hui

ce ne sont plus deux troupes vivant en mauvaise intelligence qui se

partagent la capitale du monde civilisé, mais vingt troupes au moins,

dont directeurs et artistes vivent dans l'entente la plus cordiale, se

faisant sans cesse mille politesses au travers desquelles on entrevoit

à peine de loin en loin, à l'époque des _revues_, par exemple,

quelques coups de patte, quelque trait plus ou moins spirituel contre

telle ou telle pièce, contre tel ou tel acteur ou actrice du théâtre

voisin. Mais qu'est-ce que ces piqûres d'épingles à côté des coups de

massue que se portaient les deux théâtres du dix-septième siècle?...

La civilisation marche, les guerres s'en vont, les guerres de théâtre,

s'entend; mais revenons à Molière.

C'est lui qui joua dans _l'Étourdi_ le rôle du valet Mascarille, rôle

resté type à la scène. Cette pièce, avec des défauts, est cependant

supérieure à tout ce que l'on avait joué jusqu'alors; bien loin

surtout du genre adopté (_le Menteur_, de Corneille, qui l'avait

précédée s'en rapproche); aussi ne doit-on pas s'étonner qu'elle ait

fait en quelque sorte _école_.

Un mois après l'ouverture de son théâtre à Paris, Molière donna _le

Dépit amoureux_, dont le sujet lui avait été fourni par la pièce

italienne _la Filia creduta Maschio_. Déjà sa troupe l'avait joué aux

États de Languedoc. Cette comédie n'est pas sans défauts, on y

retrouve ceux de la scène espagnole et même de l'ancien théâtre

français: l'intrigue y est absurde; on y remarque, surtout dans les

scènes entre le valet et la suivante, des expressions d'une trivialité

presque cynique, mais elle offre une peinture vraie des folies de

l'amour. L'auteur dessinait encore d'après de mauvais modèles; il ne

tarda pas à prendre son essor, à peindre d'après nature et à devenir

dès lors un peintre inimitable.

La troisième pièce de Molière, _les Précieuses ridicules_, dut le jour

à un travers de l'époque. Il existait à Paris, au milieu du

dix-septième siècle, une femme d'un aimable caractère, qui avait

épousé le marquis de Rambouillet, et dont l'hôtel était ouvert à tout

ce qui prétendait à l'esprit. Il arriva que les beaux esprits dont

s'entoura la charmante marquise ne tardèrent pas à faire de sa maison

le séjour non des grâces, mais de l'afféterie la plus exagérée, la

plus ridicule, la plus insoutenable. Rien n'était absurde comme ce qui

se passait parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet. Les initiés

devaient y connaître _la Carte du Tendre_; pour se faire aimer, un

homme ne pouvait se dispenser d'emporter d'assaut le village des

_Billets galants_, le hameau des _Billets doux_ et le château des

_Petits soins_. Les femmes se désignaient entre elles sous la

qualification de _chères_. Une _précieuse_, une _chère_ se mettait au

lit pour recevoir ses visites. Sa _ruelle_ était décorée avec

coquetterie. Pour avoir le bonheur d'être admis en sa présence, il

fallait être initié par _un grand introducteur des ruelles_, _au fin

des choses_, _au grand fin_, _au fin du fin_[2]. Près d'elle se

trouvait aussi _l'alcôviste_, espèce de cavalier servant dans le genre

de ceux dont quelques parties de l'Italie ont conservé si longtemps

l'usage. C'était sur l'heureux mortel chargé de ces hautes et

importantes fonctions, que reposait le soin de faire les honneurs de

la chambre de la _chère_ et de veiller à l'ordonnance des

conversations. Il était l'introducteur, le metteur en scène de cette

stupide comédie journalière. Chose bizarre, et qui prouve du reste

combien les mœurs, au siècle du Grand Roi, étaient différentes des

nôtres, jamais un _alcôviste_ ne faisait naître le moindre soupçon

contre la vertu des _chères_. Ces dames, dit Saint-Évremond, faisaient

consister leur principal mérite à aimer tendrement leurs amants sans

jouissance, et à jouir solidement de leurs maris avec aversion.

[2] Ceci nous rappelle ces _prospectus_ que nous ne pouvons

jamais lire sans hausser les épaules, et où s'étalent: le _fin_,

le _demi-fin_, l'_extra-fin_, le _super-fin_, etc., et qui ne

sont, en résumé, que la dernière expression du charlatanisme le

_moins fin_.

Comme ce qui est _mode_ a toujours réussi et réussira toujours en

France, ne fût-ce que quelque temps, la vogue était à l'hôtel

Rambouillet. On finit par pousser les choses si loin dans cette

réunion frivole, qu'on y voulut modifier le langage. Mais au lieu de

le simplifier, on se servit de périphrases inintelligibles pour rendre

la pensée. La pensée fut bientôt travestie à tel point qu'elle ne

pouvait plus être comprise que par les habitués du lieu, ayant la clef

de cet absurde fatras. On y discutait sur le mot d'une énigme, on

s'envoyait un rondeau, une pièce de vers boursouflés. L'affectation

devint si fort à la mode, qu'elle commençait à gagner toutes les

classes de la société. Molière saisit le travers et essaya de

l'arrêter par le sarcasme; il y parvint en faisant jouer, le 8

novembre 1659, sa comédie des _Précieuses ridicules_.

La pièce, charmante et spirituelle critique du travers que nous venons

de signaler, eut le plus incroyable succès, incroyable est le mot,

lorsqu'on pense que tout l'hôtel de Rambouillet se trouvait à la

première représentation et applaudit à la critique de ses propres

défauts, s'amusa de ses propres ridicules, admira la vérité de la

peinture de ses propres et journalières absurdités. L'auteur n'avait

pas craint de mettre tout cela en scène avec autant de talent que

d'esprit. En sortant de la salle du Petit-Bourbon, Ménage, un des

fidèles de la marquise, dit à Chapelain, autre habitué de

l'hôtel:--«Monsieur, nous approuvions, vous et moi, toutes les

sottises qui viennent d'être critiquées si finement et avec tant de

bon sens; mais, croyez-moi, pour me servir des paroles de saint Rémy à

Clovis: «Il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et adorer ce

que nous avons brûlé.»

La réputation de Molière s'accrut beaucoup de cette création. On joua

la pièce à la Cour, alors aux Pyrénées, et qui lui fit un

très-brillant accueil. On prétend qu'à cette nouvelle, l'auteur fut

tellement satisfait, qu'il dit:--«Allons, je n'ai plus que faire

d'étudier Plaute et Térence, ni d'éplucher des fragments de Ménandre;

je n'ai qu'à étudier le monde.»

On raconte encore dans les Mémoires du temps que pendant la première

représentation, un vieillard s'écria du milieu du parterre:--«Courage,

Molière, voilà de la bonne comédie!» et qu'à la seconde, la troupe de

Monsieur doubla le prix ordinaire des places, ce qui portait celui du

parterre à _vingt sous_.

Le vieillard des _Précieuses ridicules_ avait bien raison, car c'était

la première fois qu'en France on offrait au public le tableau des

ridicules. Jusqu'alors on s'était borné, dans la comédie, à mettre

sous les yeux du public des événements bizarres, des caractères

forcés, des intrigues souvent absurdes. Le succès de cette comédie ne

se borna pas à un succès de théâtre, il fut presque un événement

social, puisque, grâce à elle, le défaut signalé, dont on se faisait

un mérite, fut corrigé et abandonné tout à coup. Que n'avons-nous, de

nos jours, un autre Molière, pour faire disparaître ce jargon de

mauvais goût qui tend à se populariser, à passer d'un certain monde

dans le monde le plus élevé, et qui prend racine jusque sur nos

théâtres?

Une autre réforme, attribuée à la comédie des _Précieuses ridicules_,

fut le changement presque complet opéré dans le goût du public en

matière de romans qui étaient alors fort à la mode. Elle discrédita ce

genre de livre, au point qu'un des grands éditeurs de cette époque,

Jolly, fut, dit-on, ruiné par ce revirement soudain.

Aux _Précieuses ridicules_ succéda, en 1660, _le Cocu imaginaire_, en

un acte et en vers, charmante petite comédie qui n'eut pas moins de

succès que les précédentes compositions de Molière. A la suite de la

représentation, un brave Parisien, croyant avoir été pris par l'auteur

pour l'original du héros de la pièce, en parla à un de ses amis, en

lui disant qu'il ne comprenait pas qu'un comédien eût pu avoir

l'audace de mettre en scène un homme tel que lui.--«Parbleu, je vous

conseille de vous plaindre! s'écria l'ami; ne vous a-t-il pas peint du

beau côté, en ne faisant de vous qu'un _Cocu imaginaire_. Vous seriez

bien heureux d'en être quitte à si bon marché.»

Le titre de cette pièce qui, au temps de Louis XIV, n'alarmait pas

encore les oreilles des femmes les plus chastes, ne serait plus admis

de nos jours. Déjà en 1773, un siècle après Molière, on le changea en

celui des _Fausses alarmes_, lorsqu'on voulut jouer cette jolie

comédie à Fontainebleau, devant le roi et la Cour. On eût bien fait,

ce nous semble, en modifiant le titre, de supprimer aussi un certain

nombre de vers, d'une crudité d'expression et de pensée qu'on ne

tolérerait plus, comme lorsque Sganarelle s'écrie dans son désespoir:

Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,

Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

A propos de ce mot de cocu, rayé aujourd'hui du dictionnaire

dramatique, et auquel le langage épuré a renoncé également, on

racontait, au temps de Molière, une spirituelle saillie d'une

bourgeoise, nommée madame Loiseau, et qui passait alors pour une des

langues les mieux affilées de Paris. Le roi se l'était fait montrer,

et se plaisait à provoquer son caquet lorsqu'il en trouvait

l'occasion. L'apercevant, un soir qu'il causait avec une duchesse de

sa cour, il dit tout bas à cette dernière de la questionner. On était

au beau moment du succès du _Cocu_ de Molière.--«Quel est l'oiseau le

plus sujet à être cocu? demande à la gentille bourgeoise la duchesse,

qui croit faire preuve d'à-propos et d'esprit.--C'est le duc, Madame,»

répondit aussitôt celle-ci. On ne dit pas si le mot tombait juste en

cette circonstance; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que les

rieurs ne furent pas du côté de la grande dame.

On peut adresser une sorte de reproche à l'auteur du _Cocu imaginaire_

si on se place au point de vue abstrait, c'est celui d'avoir sacrifié

aux anciens usages en glissant à travers le dialogue quelques

bouffonneries; mais il faut se souvenir que Molière ne pouvait se

dispenser de faire la part du goût de l'époque, et qu'il eût peut-être

été dangereux pour lui de sevrer complétement son public de certains

mots, de certaines situations auxquels ce public n'était pas encore

déshabitué.

Dans le monologue de Sganarelle, par exemple, on trouve ces

pasquinades:

Quand j'aurai fait le brave et qu'un fer pour ma peine

M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine,

Que par la ville ira le bruit de mon trépas,

Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?

La bière est un séjour par trop mélancolique

Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique.

C'est tout au plus si on tolérerait ce mauvais jeu de mots au théâtre

actuel du Palais-Royal, où cependant le public tolère bien des choses.

Au mois d'octobre 1660, la salle du Petit-Bourbon ayant été abattue,

Louis XIV accorda celle du Palais-Royal, bâtie par Richelieu pour les

représentations de _Mirame_, aux troupes des Italiens et de Molière.

Cette dernière y débuta le 4 novembre de la même année.

Le 4 février 1661, Molière fit jouer _Don Garcie de Navarre_ ou _le

Prince jaloux_, comédie héroïque en cinq actes et en vers. Ce fut son

premier échec. Comme auteur et comme acteur, il déplut au public. La

pièce tomba à plat et ne fut plus mise au théâtre. Elle ne fut même

imprimée qu'après la mort de Molière, qui pensait tellement ne jamais

la tirer de l'oubli, que plusieurs scènes furent utilisées par lui

dans d'autres pièces. La chute de _Don Garcie_ ranima les espérances

d'ennemis nombreux qui ne pardonnaient pas facilement les succès

précédents. En tête, s'inscrivaient les acteurs de l'hôtel de

Bourgogne.--Molière est épuisé;--son esprit est mort disaient-ils.

Visé, qui rédigeait le _Mercure galant_, s'empressa d'y insérer des

plaisanteries, des épigrammes contre l'auteur de la malencontreuse

comédie; mais pendant ce temps-là, Molière, incapable de se laisser

décourager, composait la belle étude de mœurs de _l'École des maris_,

en trois actes et en vers. Le 24 juin 1661, cette pièce fut jouée en

présence d'un concours considérable de spectateurs, qui tous ne

venaient pas pour applaudir. Malheureusement pour ceux qui jalousaient

Molière, le champ de bataille resta à ce dernier. Il put enregistrer

un nouveau triomphe, car de tous les points de la salle du

Palais-Royal ce fut, pendant le temps que dura la représentation, un

_tolle_ d'admiration, des applaudissements sans cesse renouvelés. Un

des détracteurs de Molière prétendit que c'était une pâle copie des

_Adelphes_ de Térence. Il se trompait. Le sujet avait été puisé en un

joli conte de Boccace, dans lequel une femme éprise d'un jeune homme

s'arrange de façon à se donner pour complice involontaire son propre

confesseur, qui, sans s'en douter et croyant remplir les devoirs de

son ministère, porte les billets doux. Molière, au confesseur,

substitue un tuteur ridicule et d'un certain âge, et à la femme

mariée, une jeune pupille que l'amoureux a l'intention d'épouser.

On applaudit beaucoup la tirade de Lisette au premier acte, et ces

vers d'Ariste:

Et les soins défiants, les verroux et les grilles

Ne font pas la vertu des femmes et des filles;

C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir;

Non la sévérité que nous leur faisons voir.

La jolie comédie de mœurs des _Fâcheux_, vit le jour cette même année

1661, et fut composée en très-peu de jours par Molière, pour la fête

que Fouquet donna à Louis XIV dans son château de Vaux. On assure que

cette pièce fut conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours.

C'était une série de vrais tours de force.

Lorsque le moment d'entrer en scène fut venu, que le Grand Roi et sa

Cour eurent pris place, Molière fit lever le rideau, puis s'approchant

en habit de ville de la rampe, il parut tout troublé, balbutia des

excuses d'un air embarrassé, assurant qu'il ne savait comment faire,

se trouvant seul, sans acteurs et hors d'état d'offrir à Sa Majesté

l'amusement qu'elle semblait attendre. Alors, vingt jets d'eau

naturels s'élevèrent tout à coup des diverses parties du théâtre, une

énorme coquille s'ouvrit, et une Naïade s'en élança, s'avança et

déclama un compliment en vers, composé par Pélisson, compliment

formant prologue et qui est bien la plus plate flagornerie qu'on

puisse jeter à la tête d'un homme, cet homme fût-il le plus grand

souverain du monde, comme l'appelle la Naïade lorsqu'elle s'écrie:

Lui-même n'est-il pas un miracle visible,

Son règne si fertile en miracles divers

N'en demande-t-il pas à tout cet univers?

Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,

Etc., etc.

Le compliment continue sur ce ton jusqu'à la fin. Passons à la pièce

de Molière. Elle plut beaucoup au Roi, à la Cour et au public d'élite

invité chez le surintendant. En sortant, Louis XIV adressa des paroles

flatteuses à Molière, et, apercevant le comte de Soyecourt, chasseur

ennuyeux, fort connu par ses hâbleries:--«Voilà, dit-il au poëte, un

grand original que tu n'as pas encore copié.» Le mot ne fut pas perdu;

Molière composa et fit apprendre en vingt-quatre heures, à sa troupe,

la délicieuse scène du _Fâcheux Chasseur_. Ce qu'il y a de plus

piquant, c'est que l'auteur, n'étant pas très au fait des termes

techniques usités lorsqu'on parle de chasse, se les fit apprendre par

le comte de Soyecourt lui-même. Le Roi sut bon gré à Molière d'avoir

suivi son conseil, et s'amusa infiniment de la scène ajoutée aux

_Fâcheux_, scène qui, en effet, est une des meilleures de cette

charmante comédie. Au troisième acte, l'un des personnages, Ormin,

veut faire parvenir au Roi un grand projet, et propose de mettre

toutes les côtes de France en _ports de mer_, afin d'arriver à des

bénéfices énormes. Cette plaisanterie, imaginée par Molière, semble

revivre de nos jours, mais prise au sérieux par un des grands organes

de la publicité, qui a demandé, tout récemment, qu'on fasse de Paris

un _port de mer_, en inondant une des plaines qui l'environnent. Avec

deux cents millions le tour sera joué, et la capitale de la France,

qui donne depuis si longtemps à notre brave armée de terre ses plus

joyeux et ses plus intrépides soldats, aura le bonheur d'offrir en

outre, à l'armée de mer, ses mousses les plus hardis, ses matelots les

plus indomptables, ses amiraux les plus énergiques. Seulement, pour

cela, il faut que nous ayons, comme le dit le _Visé_ moderne:

_Paris-port_. Molière a donc devancé son siècle de deux cents ans.

L'année 1662 fut une année de succès littéraires et dramatiques pour

l'auteur des _Fâcheux_, mais elle marque fatalement dans sa vie

intérieure. Molière eut la fatale pensée d'épouser une jeune fille

dont il avait guidé les premiers pas, mademoiselle Béjart, et cette

union le rendit malheureux pour le reste de ses jours. Il n'en

continua pas moins avec ardeur ses travaux dramatiques. A chaque

instant, une nouvelle comédie sortait tout armée de son fertile

cerveau. Ainsi, il fournit successivement au théâtre, après _les

Fâcheux_: _l'École des femmes_, _la Critique de l'École des femmes_,

_l'Impromptu de Versailles_, pièces critiques qui remuèrent la Cour et

la ville, et donnèrent lieu à une foule d'anecdotes.

L'idée première de _l'École des femmes_, fut inspirée à Molière par la

lecture d'un livre intitulé: _les Nuits facétieuses du seigneur

Strapole_. Dans une des histoires de ce livre, un individu fait

confidence à son ami (qu'il ne sait pas être son rival), des faveurs

obtenues près de sa maîtresse. C'est sur ce faible canevas que Molière

broda, en peu de temps, la riche comédie qui devait rester à la scène

et dans laquelle un rôle, celui d'Agnès, devenait un type toujours

admiré. Malgré les beautés que renferme cette pièce, et peut-être

aussi à cause de ses charmes, les ennemis du poëte firent tous leurs

efforts pour la dénigrer. Des critiques sanglantes parurent de toutes

parts. Boileau vengea Molière par une pièce de vers qui se termine

ainsi:

Laisse gronder tes envieux:

Ils ont beau crier, en tous lieux,

Qu'en vain tu charmes le vulgaire,

Que tes vers n'ont rien de plaisant.

Si tu savais un peu moins plaire,

Tu ne leur déplairais pas tant.

On s'éleva beaucoup contre l'inconvenance de la scène du deuxième

acte, où Arnolphe s'enquiert de ce qui s'est passé entre Agnès et

Horace:

Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,

Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses?

AGNÈS.

Oh tant! il me prenait et les mains et les bras,

Et de me les baiser il n'était jamais las.

ARNOLPHE.

Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelqu'autre chose?

(La voyant interdite.)

Ouf...

AGNÈS.

Eh! il m'a...

ARNOLPHE.

Quoi!

AGNÈS.

Pris...

ARNOLPHE.

Euh!...

AGNÈS.

Le...

ARNOLPHE.

Plaît-il?

AGNÈS.

Je n'ose,

Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Si fait.

ARNOLPHE.

Mon Dieu, non.

AGNÈS.

Jurez donc votre foi.

ARNOLPHE.

Ma foi, soit!

AGNÈS.

Il m'a pris... vous serez en colère.

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Si

ARNOLPHE.

Non, non, non, non. Diantre! Que de mystères!

Qu'est-ce qu'il vous a pris?

AGNÈS.

Il...

ARNOLPHE, (à part).

Je souffre en damné.

AGNÈS.

Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné;

A vous dire vrai, je n'ai pu m'en défendre.

ARNOLPHE, (reprenant haleine).

Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre

S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

AGNÈS.

Comment! Est-ce que l'on fait d'autres choses?

ARNOLPHE.

Non pas.

Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède,

N'a-t-il point exigé de vous d'autre remède?

AGNÈS.

Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé,

Que, pour le secourir, j'aurais tout accordé.

De fait, la réticence contenue dans cette scène serait peut-être

acceptée difficilement aujourd'hui, où l'on accepte cependant bien des

choses, où les mots à double entente sont fort de mise sur le théâtre.

Molière le sentit, puisqu'il chercha dans la critique de cette pièce,

dont il fit une autre jolie comédie, à pallier ce que cette scène

pouvait avoir d'inconvenant.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 2 / 23 段