Parmi ses comédies, nous citerons _la Dame invisible_ (1641)

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE

EN FRANCE

THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN

VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.

PAR

A. DU CASSE

AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.

TOME SECOND

[Illustration: logo]

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

1864

Tous droits réservés.

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MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º.

HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE

LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi

Joseph_, 3 vol. in-8º.

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{ M. VALVIS.

LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18. {

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE

XIII

LA COMÉDIE AVANT MOLIÈRE.

La comédie ancienne.--Comédie de caractère et comédie

d'intrigue.--Usage à Athènes.--JEAN DE LA TAILLE DE BONDARROY

et JODELLE, de 1552 à 1578.--Anecdote sur Jodelle.--JEAN DE LA

RIVEY.--CHAPUIS (1580).--_L'Avare cornu_ et _le Monde des

cornus_.--ROTROU, auteur de plusieurs comédies et

tragi-comédies.--La tragi-comédie.--Comédies de Rotrou.--_Les

Ménechmes_ (1631), sujet souvent remis à la scène.--_Diane_

(1635).--_Les Captifs_ (1638).--_Célimène_ (1633),

pastorale.--Sujet de cette pièce.--_Doristé et Cléagenor_

(1630).--Mot de Rotrou en donnant son _Hypocondriaque_

(1628).--_Les Deux pucelles_ (1636), singularité de ce

titre.--Deux vers de _Don Lope de Cordoue_.--SCUDÉRY, de 1630 à

1642.--_La Comédie des Comédiens_ (1634).--Anecdote.--_L'amour

tyrannique_ (1638), son succès.--_Axiane_ (1642), sorte de

drame historique.--VION D'ALIBRAI, sa célébrité comme

buveur.--BEYS, de 1635 à 1642.--Sa _Comédie des Chansons_

(1642).--Origine probable du vaudeville et de l'opéra

comique.--DOUVILLE, de 1637 à 1650.--Son genre de talent.--_La

Dame invisible_ (1641).--_Les fausses Vérités_

(1642).--_L'Absent de chez soi_ (1643).--Anecdote.--LEVERT, de

1638 à 1646.--_Aricidie_ (1646).--Anecdote.--GILLET, de 1639 à

1648, précurseur de Molière.--Son genre de talent.--Ses

comédies puisées dans son propre fonds.--_Le Triomphe des cinq

passions_ (1642).--Citation.--DE BROSSE, de 1644 à 1650.--_Le

Curieux impertinent_ (1645).--Anecdote.--SCARRON, de 1645 à

1660.--Notice historique sur ce poëte dramatique et sur son

genre.--Ses principales productions, pièces

burlesques.--JODELET.--_L'Héritier ridicule_

(1649).--Anecdote.--_Don Japhet d'Arménie_

(1653).--Anecdotes.--_L'Écolier de Salamanque_

(1654).--Anecdote.--Épigramme sanglante.--_Le Menteur_, de

CORNEILLE.--Anecdote.

Le genre dramatique auquel on a donné le nom de _Comédie_, très-fort

en honneur dans la Grèce ancienne et à Rome, n'exista en France qu'à

l'état le plus imparfait jusqu'à la venue de Molière, au milieu du

dix-septième siècle.

La Comédie, comme l'entendaient les anciens, était une critique

pouvant être utile pour l'amélioration des mœurs, car elle faisait

passer sous les yeux des humains les travers à éviter. La Comédie

tirait naturellement sa principale force du ridicule mis en scène,

quelquefois même exagéré à dessein. Les anciens évitaient avec soin

que les travers peints par ce genre de drame, fussent affligeants,

révoltants ou dangereux, dans la crainte d'exciter la compassion, la

haine ou l'effroi; ces sentiments étaient réservés par eux à la

Tragédie.

Leurs comédies étaient donc la représentation d'une action plus ou

moins touchante de la vie habituelle, la peinture plus ou moins fidèle

de mœurs prêtant au ridicule.

Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de la comédie sortie

de ses langes et épurée par les habiles auteurs de la Grèce et de

Rome. Dans le principe, en effet, la Comédie ne consistait guère

qu'en un tissu d'injures adressées aux passants par des vendangeurs

(dit l'histoire) barbouillés de lie de vin. Cratès l'éleva sur un

théâtre plus décent, en prenant pour modèle la tragédie inventée par

Eschyle. Après lui, quelques auteurs lui firent faire un grand pas.

On divisait l'histoire de la Comédie chez les Grecs en trois périodes:

la comédie _ancienne_, satire politique et civile qui allait jusqu'à

nommer les personnages; la comédie _moyenne_ qui se bornait à désigner

ceux dont elle s'emparait pour les soumettre à sa censure, attendu

qu'on avait fini par interdire la licence dont nous venons de parler;

enfin la comédie _nouvelle_, qui consistait à intéresser les

spectateurs par la peinture des mœurs générales, au moyen d'une

intrigue attachante. Ce fut cette espèce de comédie imaginée par

Ménandre et les poëtes ses contemporains, que Plaute et Térence

transportèrent avec tant d'habileté et de succès sur la scène de Rome.

La comédie, la bonne et saine comédie, dégénéra ensuite, et on la perd

de vue pendant des siècles entiers, avant de retrouver en Italie

quelque trace, même des plus imparfaites, de l'art dramatique tombé

dans la plus complète décadence. Elle commença enfin à renaître vers

le quinzième siècle, grâce à des troupes de baladins allant de ville

en ville jouer sur les tréteaux des farces qu'ils décoraient fort

improprement du nom de comédies, farces dont les intrigues absurdes et

les situations ridicules avaient pour principal but de faire valoir la

pantomime italienne. Quelques auteurs, entre autres le cardinal

Bibiena et Machiavel, puis l'Arioste, essayèrent de produire des

comédies imitées des bons auteurs grecs et romains. Composés

spécialement pour des fêtes, ces ouvrages n'étaient malheureusement

représentés que dans de rares occasions. A peu près vers la même

époque, le théâtre espagnol se releva également par des comédies assez

intéressantes et dont les intrigues ne manquaient pas d'un certain

mérite. En France, on peut dire que jusqu'au _Menteur_ de Corneille

(1642), on n'eut pas de véritable comédie.

Avant l'envahissement du genre dit romantique, ce genre de pièces

était soumis, comme la tragédie, à diverses règles dont les auteurs,

n'osaient s'affranchir. Nous avons tous été bercés sur les bancs des

colléges avec la fameuse règle des _trois unités_: Unité d'action,

unité de temps, unité de lieu.

Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli...

a dit le grand critique.

Corneille a écrit une excellente dissertation à ce sujet, ce qui ne

l'a pas empêché, presque seul des auteurs dramatiques faisant loi, de

s'écarter un beau jour de cette règle, en mettant au monde son

chef-d'œuvre, _le Cid_. Aujourd'hui nous sommes beaucoup moins

exclusifs, nous laissons parfaitement de côté la règle des trois

unités et bien d'autres. Au théâtre, la seule règle actuellement en

honneur, est celle qui astreint l'auteur à plaire à son public.

Avons-nous tort? Je ne le pense pas. Nous préférons, en général, une

comédie qui plaît, quoiqu'elle soit irrégulière, à un ouvrage

construit dans les règles de l'art, mais qui fatigue ou ennuie. Pour

tout dire, en un mot, nous ne connaissons plus de règles. La scène

n'est plus, de nos jours, un _amusement sérieux_, c'est un moyen de

passer le plus agréablement possible quelques heures, et pourvu qu'en

effet les heures s'écoulent agréablement, l'on n'en demande guère plus

aux auteurs dramatiques.

Il y a deux sortes de comédies, la comédie d'intrigue et la comédie de

caractère. Ce dernier genre est celui dont Molière a surtout fait

usage. Son _Avare_ semble être un modèle. Ainsi que nous l'avons fait

remarquer plus haut, quand la comédie est une imitation de mœurs, il

faut qu'elle soit un peu exagérée. Ainsi, pour prendre un exemple, il

est impossible d'admettre qu'en un seul jour un _Harpagon_, quelque

harpagon qu'il puisse être, ait l'occasion de produire autant de

traits d'avarice que celui de Molière. Ce dernier a concentré

nécessairement en quelques scènes le résumé, pour ainsi dire, de la

vie morale de son héros.

Une remarque avant de quitter la comédie ancienne.

Il existait à Athènes un usage qu'on devrait bien acclimater chez

nous. Les pièces dramatiques étaient soumises à dix juges, hommes

distingués, indépendants, d'un mérite reconnu, d'une intégrité à

l'abri de tout soupçon, et qui prêtaient serment de juger avec la plus

grande équité. Ces juges n'avaient égard ni aux sollicitations, ni à

la cabale. Leur appréciation, complètement littéraire, était

étrangère à toute considération, même politique. Que n'avons-nous en

France un semblable aréopage? Certes, on ne verrait pas sur la scène

autant de rapsodies, et le goût du public n'irait pas se perdant de

plus en plus. Ce ne serait fâcheux que pour cette littérature de

couplets grivois, de ronds de jambes et d'exhibition de maillots,

cherchant son succès dans des excentricités déplorables. Le théâtre

s'enrichirait, selon toute apparence, de comédies dignes de ce nom, de

vaudevilles plus décents et non moins gais, de couplets plus

spirituels, de bons mots plus convenables, de situations moins

ridicules. Ce serait là un grand bien pour les théâtres modernes.

Mais parlons maintenant de la comédie en France avant la venue de

Molière.

Les deux écrivains auxquels on peut attribuer la régénération de la

comédie sur notre scène furent JEAN DE LA TAILLE DE BONDARROY, qui

donna en 1562 _les Corrivaux_, en 1567 _Négromant_, et en 1578 _le

Combat de Fortune et de Pauvreté_; et JODELLE, qui fit représenter en

1552 _Eugénie_ ou _la Rencontre_, et en 1558 _la Mascarade_. Ces deux

poëtes ne brillent ni par un goût épuré, ni par un style décent, mais

enfin il y a, dans leurs conceptions dramatiques, quelque chose de

mieux que les rapsodies sans intrigue et sans intérêt mises

jusqu'alors au théâtre.

Le roi Charles IX avait compris la supériorité de Jodelle sur ses

devanciers, car il le comblait de bienfaits, ce qui n'empêcha pas le

poëte de se plaindre du sort jusqu'à son dernier soupir.

On raconte qu'étant presque à l'agonie, il adressa au roi un sonnet

dans lequel il compare sa position à celle du philosophe Anaxagore,

que Périclès aimait et cependant laissait dans le besoin. Anaxagore,

pressé par l'indigence, se décide à mourir. Périclès l'apprend, vole

près de lui, lui exprime ses regrets, lui fait mille promesses:

L'autre, tout résolu, lui dit (ce qu'à toi, Sire,

Délaissé, demi-mort presque, je puis bien dire):

Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met.

JEAN DE LA RIVEY, comme les deux précédents, essaya de ranimer la

comédie et fit faire quelques pas au genre dramatique. Un peu plus

tard, en 1580, parut CHAPUIS, qui composa deux comédies: _l'Avare

cornu_, en cinq actes et en vers de dix syllabes, et _le Monde des

Cornus_, _où l'on traite de l'origine des cornes_. Le sous-titre de

cette dernière pièce indique suffisamment la force du sujet.

La comédie resta ensuite quelques années stationnaire; ROTROU, que

nous avons déjà apprécié comme poëte tragique, la remit en scène. Nous

lui devons un grand nombre de comédies et de tragi-comédies qui ne

sont pas sans mérite, en les considérant au point de vue des

productions littéraires du commencement du dix-septième siècle, avant

Corneille et avant Molière. Nous avons prononcé le nom de

tragi-comédie: un mot sur le genre d'ouvrage qu'on appelait ainsi et

qui tenait de la pastorale, de la comédie et de la tragédie, sans être

réellement d'aucun de ces trois genres.

On désignait par ce nom un poëme dans lequel le sérieux de la tragédie

se trouvait marié au plaisant de la comédie. C'était quelquefois aussi

une action dramatique, roulant sur les aventures de personnages

héroïques et ayant un dénouement heureux. Corneille a longtemps appelé

son _Cid_ une tragi-comédie.

Ces pièces ne laissaient pas que d'avoir une sorte d'analogie avec le

drame moderne, en un certain sens. Dans le drame qui fleurit sur nos

scènes du boulevard, on trouve réuni, dans la même action, à côté des

rôles principaux habituellement sérieux et même _lugubres_, un ou

plusieurs rôles gais et souvent grotesques, faisant contraste. Ce

contraste est, pour ainsi dire, exigé aujourd'hui par les classes

populaires qui forment le public de ces théâtres. L'antiquité n'a pas

connu ces sortes de compositions bâtardes qu'on a quelquefois aussi

appelées _comédies-héroïques_. Les Anglais, dans leur théâtre, en ont

beaucoup usé et abusé; mais en France, elles furent abandonnées, quand

vint l'époque de la vraie et saine comédie.

Revenons à Rotrou, auteur de _la Bague de l'oubli_ (1628), des

_Ménechmes_ (1631), de _Diane_ (1635), de _Clorinde_ (1636), des

_Captifs_ (1638), des _Sosies_ (1638), de _la Sœur généreuse_ (1635).

Toutes ces comédies sont en cinq actes et en vers. Elles peuvent être

considérées comme le trait d'union entre le genre primitif du siècle

précédent et celui qui allait naître sous la plume de Molière.

Plusieurs de ces productions de Rotrou eurent un grand succès, et il

en est dont l'idée a été souvent reprise au théâtre après lui. Ainsi,

_les Ménechmes_, pièce imitée de Plaute et dont l'intrigue consiste

dans la ressemblance parfaite de deux frères, est une comédie refaite

soixante-quinze ans après Rotrou par Regnard, et qui, de nos jours, a

fourni le sujet d'un des plus spirituels et des plus amusants

vaudevilles du répertoire moderne: _Prosper et Vincent_.

La comédie de _Diane_ est une espèce de pièce à tiroir dans laquelle

une même actrice joue plusieurs rôles, ce qui a été imité souvent

depuis, pour mettre en relief les facultés d'artistes ayant une grande

facilité d'imitation. _Les Captifs_, comédie puisée dans Plaute, dont

l'intrigue est fort simple, l'action bien conduite, eut une grande

vogue, de même que les _Sosies_, qui fussent restés probablement

longtemps encore à la scène, si l'_Amphitryon_ de Molière n'était venu

les détrôner trente ans plus tard.

Outre les comédies que nous venons de nommer rapidement, Rotrou donna

encore à la scène française, de 1630 à 1637, une pastorale et dix-huit

tragi-comédies.

Le titre de la pastorale est _Célimène_ ou _Amarilis_ (1633). En

général, on donnait ce nom à une espèce d'opéra champêtre ou de ballet

dont tous les personnages étaient des bergers et des bergères, et dont

la musique était simple et pleine de douceur. Du temps de Rotrou

cependant, alors que l'opéra n'était pas encore connu en France, une

pastorale était une comédie également à personnages champêtres, dont

l'intrigue était des plus naïves. On en jugera par celle-ci:

Célimène, voyant son amant près de lui être infidèle, se déguise

elle-même en berger, se fait aimer de sa rivale et de toutes les

bergères dont les bergers deviennent jaloux. Elle finit par se faire

connaître, unit les amants et rallume les feux de son volage. Cela

dure _cinq actes_ et se débite en vers, ce qui prouve en faveur de la

patience qu'avaient nos pères dans la première moitié du dix-septième

siècle. Tout au plus, de nos jours, avec ce canevas, parviendrait-on à

bâtir un acte de ballet, dont le succès pourrait être dû aux jupes

courtes des jolies bergères de l'Opéra, à la pantomime expressive

d'une Célimène-Rosita, à une mise en scène pleine de fraîcheur, et non

pas certes à un scenario aussi nul.

Parmi les tragi-comédies de Rotrou, nous citerons celle de _Doristé et

Cléagenor_ (1630), non à cause de sa donnée qui est parfaitement

absurde, mais parce qu'elle offre un des premiers exemples de la

violation de la règle fameuse de l'unité de temps et de lieu. Elle

avait été précédée, en 1628, de _l'Hypocondriaque_ ou _le Mort

amoureux_, coup d'essai de Rotrou qui dit, en la donnant au théâtre:

«Il y a d'excellents poëtes, mais non pas à l'âge de vingt ans.» Il

avait bien raison, car la pièce était fort médiocre. En 1631, on joua

celle de _l'Heureuse Constance_ qui eut un grand succès, et elle le

méritait (quoique la donnée n'eût rien de remarquable), par l'intérêt

jeté sur des caractères très-bien tracés.

En 1645, Rotrou obtint également une sorte de succès avec _Agésilas_,

tiré d'_Amadis de Gaule_. Dans l'intervalle, en 1636, il avait fait

représenter la tragi-comédie des _Deux Pucelles_, dont le sujet est

tiré d'une comédie espagnole. Ce qu'il y a de curieux dans le titre,

rapproché de la pièce, titre qui ne passerait plus aujourd'hui au

théâtre, c'est que l'une des deux pucelles de Rotrou est prête

d'accoucher.

La dernière pièce du prédécesseur de Corneille est la tragi-comédie de

_Don Lope de Cordoue_ (1650), dans laquelle on trouve ces deux vers

dignes du grand poëte:

Il suffit pour bien peindre une guerre allumée

Qu'on était Espagnol en l'une et l'autre armée.

Un des principaux poëtes dramatiques parmi les contemporains de Rotrou

fut SCUDÉRY, dont la vie littéraire s'étendit de 1630 à 1642. Pendant

cette période, cet auteur fécond donna à la scène une vingtaine de

pièces, dont quatre comédies et neuf tragi-comédies.

Les comédies sont: _la Comédie des Comédiens_ (1634), _le Fils

supposé_ (1635), _l'Amant libéral_ (1636), _l'Amour tyrannique_

(1638). A proprement parler, la première de ces quatre pièces n'est

une comédie que pendant les deux premiers actes, qui sont en prose;

les trois derniers, écrits en vers, forment une pastorale amenée,

justifiée, si l'on veut, par les actes précédents qui lui servent de

prologue. _La Comédie des Comédiens_ est un sujet souvent mis à la

scène. Quelques années avant la représentation de cette pièce, en

1629, du Peschier avait donné au théâtre _la Comédie de la Comédie_,

critique plaisante de l'éloquence ampoulée et des hyperboles de

Balzac. Elle était précédée d'un prologue rempli de ces inconvenances

reçues alors par le public, et dont on aura une idée par la phrase

suivante.--«J'envoie bien faire f..... ces bonnes gens du temps passé,

dit l'auteur, d'avoir pris tant de peine à ne rien faire qui vaille.»

_Le Fils supposé_ est un long quiproquo assez original et qui eut du

succès. _L'Amant libéral_, traduction de Cervantès, a une intrigue qui

donne une idée très-juste du théâtre espagnol; c'est un long tissu

d'invraisemblances, d'incidents, avec des scènes qui ne manquent pas

d'intérêt. Quant à _l'Amour tyrannique_, quoique fort médiocre sous

tous les rapports, cette pièce réussit admirablement. On la considéra

comme un chef-d'œuvre. Le cardinal de Richelieu, en sortant de la

représentation, dit tout haut: «Cet ouvrage n'a pas besoin d'apologie,

il se défend assez de lui-même.» De fait, il est incontestable qu'on

eût pu tirer du sujet une belle tragédie ou un drame digne de la scène

anglaise; mais Scudéry n'en fit qu'une mauvaise comédie en cinq actes

et en vers. Nous ne dirons qu'un mot de deux des nombreuses

tragi-comédies de cet auteur. _Le Prince déguisé_ (1635) ressemble

beaucoup à un ballet avec des chœurs, _Axiane_ (1642), est un

véritable drame historique _en prose_, en cinq actes. Cette

innovation, dans une tragi-comédie, de remplacer les vers par la prose

fut tentée par Scudéry, parce que longtemps il avait préconisé cette

idée qu'il est possible d'écrire un bon ouvrage dramatique sans avoir

recours à la poésie. Du reste, il est juste de dire qu'il s'est

surpassé lui-même en traçant les caractères d'Axiane et d'Hermocrate.

Les traits qui sont propres au talent de Scudéry seraient appelés

aujourd'hui les écarts d'une imagination folle. A l'époque où il

vivait, on les admirait. Chaque siècle a son goût dominant, auquel il

faut bien que les écrivains sachent sacrifier. Lorsqu'on juge et

critique, on ne doit pas perdre cela de vue, si l'on veut être juste.

Voici maintenant un poëte plus célèbre par son amour pour le jus de la

treille que par ses productions littéraires, VION D'ALIBRAI, qui fit

son propre portrait dans les vers suivants:

Je me rendrai du moins fameux au cabaret;

On parlera de moi comme on fait de Faret.

Qu'importe-t-il, ami, d'où nous vienne la gloire?

Je la puis acquérir sans beaucoup de tourment;

Car, grâces à Bacchus, déjà je sais bien boire,

Et je bois tous les jours avecque Saint-Amant.

Ce serait-là en effet une façon assez commode d'acquérir de la gloire,

mais on ne peut acquérir ainsi qu'une triste célébrité. C'est ce qui

arriva pour cet auteur, père de deux pitoyables comédies, de deux

pastorales encore plus médiocres, et d'une tragédie ne valant pas

mieux.

Beys, qui vivait à la même époque, donna, de 1635 à 1642, cinq

comédies en cinq actes et en vers, et une tragi-comédie. Sa première

pièce, _l'Hôpital des fous_ (1635), imitée de la comédie italienne, ne

resta pas au théâtre, non plus que _le Jaloux sans sujet_ (1635),

_l'Amant libéral_ (1636), et _les Fous illustres_ (1642); mais _la

Comédie des chansons_ de la même année 1642 offre cette particularité,

qu'elle pourrait en quelque sorte être considérée comme l'origine du

vaudeville et de l'opéra comique en France. En effet, c'est peut-être

le premier exemple d'une comédie entremêlée de couplets, cousus à la

suite les uns des autres. Beys eut une certaine célébrité, non à titre

de poëte dramatique, mais à titre d'auteur (d'après les ordres de

Louis XIII) d'un poëme épique sur les campagnes de ce prince.

Néanmoins on le soupçonna un beau jour d'avoir écrit contre le

gouvernement du roi, et comme à cette époque, d'un pareil soupçon à la

Bastille, il n'y avait qu'un pas, on lui fit sauter ce pas sans plus

de façon. Son innocence ne tarda pas cependant à être reconnue, et le

panégyriste de S. M. Louis XIII fut rendu à la liberté.

DOUVILLE, qui précéda de bien peu Molière, est un auteur plus sérieux

que Beys. Il composa beaucoup de comédies; malheureusement elles se

ressemblent tellement par le fond, qu'après en avoir lu une, on les

connaît presque toutes. Ce sont toujours rencontres inopinées,

trompeuses apparences, brouilleries et raccommodements d'amants qui

s'adorent, etc. En général, dans ses pièces, les femmes font les

avances. Il faut tout dire, cet auteur puisait assez habituellement

dans les répertoires espagnols ou italiens. Il traduisait les poëtes

de ces deux nations, les défigurait et finissait par se les

approprier. Il plaisait au public d'alors qu'il parvenait à éblouir

avec les richesses d'autrui, étant peu riche de son propre fonds. Ce

Douville, frère de l'abbé Bois-Robert, composa un recueil de contes

qui servirent à sa réputation plus que ses travaux dramatiques. Il

était ingénieur et géographe du roi.

Parmi ses comédies, nous citerons _la Dame invisible_ (1641), dont le

sujet est pris de la _Dame Duende_ du poëte espagnol Calderon, copiée

plus tard par le théâtre italien, sous le titre d'_Arlequin persécuté

par la dame invisible_. Citons encore: _les Fausses vérités_, ou

_Croire ce qu'on ne voit pas et ne pas croire ce que l'on voit_

(1642), comédie en un acte et en vers, espèce de proverbe tiré

également de Calderon; _l'Absent de chez soi_ (1643), en cinq actes et

en vers. Après la première représentation de cette pièce, Douville,

très-fier du succès qu'elle avait obtenu, demanda à son frère ce qu'il

en pensait. Bois-Robert lui avoua franchement qu'il la trouvait

mauvaise (et c'était la vérité). «--Je m'en rapporte au parterre!

s'écria l'auteur piqué au vif.--Vous faites bien, reprit l'abbé, mais

je crains que vous ne vous en rapportiez pas toujours à lui.» Quelque

temps après, Douville donna _Aimer sans savoir qui_; cette comédie fut

sifflée.--«Eh bien! lui dit son frère, vous en rapportez-vous encore

au parterre?--Non vraiment, reprit l'auteur, il n'a pas le sens

commun.--Hé quoi, s'écria Bois-Robert, vous ne vous en apercevez que

d'aujourd'hui? Pour moi, je m'en suis aperçu dès votre pièce

précédente.» _La Dame suivante_ (1645), _Jodelet astrologue_ (1646),

_la Coiffeuse à la mode_ (1646), et _les Soupçons sur les apparences_

(1650), comédies en cinq actes et en vers, longues, diffuses, à

intrigues embrouillées, imbroglios sans queue ni tête, complètent le

bagage dramatique de Douville avec la tragi-comédie des _Morts

vivants_ (1645). _Jodelet_ a servi à Thomas Corneille pour sa comédie

de _l'Astrologue_. _La Coiffeuse à la mode_, pièce moins mauvaise que

les précédentes, offre une situation assez originale et qui réussit à

la scène.

Nous ne dirons qu'un mot de LEVERT, qui avait plus de présomption que

de mérite et qui menaçait sérieusement ses lecteurs de sa haine, s'ils

ne le louaient pas. Cependant, dans les quatre pièces (dont deux

comédies) données par lui au théâtre, on trouve un certain mérite, des

intrigues assez bien conduites, des scènes variées et une

versification coulante. Ces comédies sont: _l'Amour médecin_ et _le

Docteur amoureux_ (1638), qui n'a aucune analogie avec celui de

Molière. La tragi-comédie de _Aricidie_ (1646) eût été promptement

oubliée sans ces quatre vers qui scandalisèrent fort le public par

l'application qu'on en fit:

La faveur qu'on accorde aux princes comme lui

Est exempte de blâme et de honte aujourd'hui,

Tout ce qu'on leur permet n'ôte rien à l'estime,

Et la condition en efface le crime.

Morale, en effet, des plus commodes pour les femmes qui se prostituent

dans l'espoir d'être en faveur auprès des souverains.

Nous voici arrivé à un auteur dont le nom est bien peu connu de nos

jours, GILLET, et qui cependant mérite qu'on se souvienne de lui. En

effet, on peut en quelque sorte faire remonter à ses comédies qui ne

sont pas, comme celles de ses contemporains, pillées dans les ouvrages

italiens ou espagnols, l'origine de la comédie française.

GILLET DE TESSONNERIE, né en 1620, plus tard conseiller à la cour des

monnaies, est un des premiers qui ait osé se lancer dans les pièces à

caractères puisées dans son propre fonds. Il avait sans doute peu de

goût, mais ses compositions sont sagement conduites. Il fit bonne

justice des enlèvements à _l'espagnole_, des reconnaissances à

_l'italienne_, de toutes ces ressources qu'aujourd'hui nous

appellerions des _ficelles_, et dont les auteurs saturaient le public

depuis la fin du siècle dernier. Gillet imagina des comédies comiques

par le fond et par la manière de présenter le dialogue. On peut donc

dire à sa louange qu'il ouvrit le premier la carrière brillante que

Molière courut avec tant de gloire.

Ses pièces, la plupart originales et amusantes, sont une esquisse

légère encore, à la vérité, des ridicules de la société, mais

indiquant ces ridicules avec esprit. Elles sont semées de critiques

judicieuses et de traits de mœurs. En un mot, personne avant lui

n'avait fait une peinture si vraie des coutumes et du goût de la

nation française.

Ses comédies sont: _Francion_ (1642), _le Triomphe des cinq passions_

(1642), _le Déniaisé_ (1647), et _le Campagnard_ (1657). _Le Triomphe

des cinq passions_ est un sujet simple et cependant original. Un

jeune seigneur est prêt à entrer dans le monde, un sage, un mentor,

lui montre les cinq passions qu'il aura à vaincre, _la vaine gloire_,

_l'ambition_, _l'amour_, _la jalousie_ et _la fureur_, passions qu'il

fait passer successivement sous ses yeux en lui apprenant à les

connaître par cinq comédies en un acte et ayant toutes un sujet

différent, ce qui constitue réellement cinq petites pièces en un acte

avec un prologue. _Le Déniaisé_ a une scène qui a été complètement

imitée par Molière dans son _Dépit amoureux_, en voici quelques mots:

JODELET, arrêtant Pancrace.

Tandis qu'ils vont dîner, un petit mot, Pancrace,

Dirais-tu qu'une fille ait de l'amour pour moi?

...............

PANCRACE.

... Tous nos vieux savants n'ont pu nous exprimer

D'où vient cet ascendant qui nous force d'aimer,

Les uns disent que c'est un vif éclair de l'âme, etc.

JODELET.

Ainsi donc...

PANCRACE.

Nous perdrions le droit du libre arbitre.

JODELET.

Mais...

PANCRACE.

Il n'y a point de mais. C'est notre plus beau titre.

JODELET.

Quoi!...

PANCRACE.

C'est parler en vain, l'âme a sa volonté.

JODELET.

Il est vrai!...

PANCRACE.

Nous naissons en pleine liberté.

JODELET.

C'est sans doute.

PANCRACE.

Autrement notre essence est mortelle.

JODELET.

D'effet...

PANCRACE.

Et nous n'aurions qu'une âme naturelle.

JODELET.

Bon!...

PANCRACE.

C'est le sentiment que nous devons avoir.

JODELET.

Donc...

PANCRACE.

C'est la vérité que nous devons savoir.

JODELET.

Un mot.

PANCRACE.

Quoi! Voudrais-tu des âmes radicales,

Ou l'opération pareille aux animales?

JODELET, voulant lui fermer la bouche.

Je voudrais te casser la gueule.

PANCRACE, se débarrassant.

On a grand tort

De vouloir que l'esprit s'éteigne par la mort.

JODELET.

Enfin.

PANCRACE.

Les minéraux produits d'air et de flamme.

Ont un tempérament, mais ce n'est pas une âme,

JODELET, lassé.

Ah!

PANCRACE.

L'âme n'est donc pas cette aveugle puissance

Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.

JODELET, jetant son chapeau.

J'enrage.

PANCRACE.

Elle n'est pas au sang comme on le dit.

JODELET.

Parlera-t-il toujours? Mais...

PANCRACE.

Ce mais m'étourdit.

JODELET, fermant les poings.

Peste!

PANCRACE.

Nous pouvons voir des choses animées

Qui, sans avoir de sang, auraient été formées, etc.?

JODELET.

Holà!

PANCRACE.

Prête l'oreille à mes solutions, etc., etc.

................

Ainsi l'âme a l'arbitre.

JODELET.

Ah! c'est trop arbitré.

Au diable le moment que je t'ai rencontré.

PANCRACE.

Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.

JODELET.

Au diable les savants, et qui peut les comprendre!

_Le Campagnard_ est la mise en scène du ridicule des nobles de

province de l'époque.

DE BROSSE, dont les tragédies sont mauvaises, composa quelques

comédies passables de 1644 à 1650, comédies dans lesquelles règne un

ton plus convenable, plus décent que dans les ouvrages dramatiques de

ses prédécesseurs et de ses contemporains. C'est là son plus grand

mérite. Une de ses productions, la comédie du _Curieux impertinent_

(1645), est à peu près sa meilleure pièce. On y trouve deux vers

remarquables par les pensées qu'ils expriment:

La honte est le rempart de l'honneur d'une femme;

et celui-ci:

L'or ne se corrompt point et peut corrompre tout.

_Le Curieux impertinent_, tiré de _Don Quichotte_, fut remis à la

scène en 1710 par Destouches. Ce fut la première comédie de

Destouches, et l'on fit sur elle une épigramme qui n'est qu'un bon

mot, car la pièce est fort bonne:

On représente maintenant

Le _Curieux impertinent_,

Pour moi j'ai vu la pièce, et j'ose en être arbitre.

Voici ce que j'en crois de mieux:

Pour la voir une fois, on n'est pas curieux,

Mais qui la verra deux en portera le titre.

_Le Songe des hommes éveillés_ (1646) eut du succès. Le sujet en a été

bien souvent remis à la scène depuis de Brosse. C'est celui du paysan

ivre, du marchand endormi, du pauvre diable, transportés tout à coup

dans des appartements magnifiques ou dans des palais et auxquels on

fait croire qu'ils ont toujours été de grands personnages ou même des

souverains. Il y a peu d'années, ce canevas a été traité en opéra

comique.

Nous n'avons plus, pour terminer notre notice anecdotique sur les

principaux auteurs qui ont précédé Molière, qu'à parler de l'un des

plus originaux, le poëte SCARRON, qui travailla pour le théâtre de

1645 à 1660, et, pendant ces quinze années, donna une douzaine de

pièces, toutes plus burlesques les unes que les autres. Fils d'un

conseiller au Parlement de Paris et né en 1610, époux de mademoiselle

d'Aubigné, plus tard madame de Maintenon, il fut affecté, dès l'âge de

vingt-six ans, d'une paralysie qui lui ôta l'usage de ses jambes. Son

esprit, malgré son triste état, était tellement enjoué, que sa maison

était le rendez-vous d'une foule de gens du monde, de poëtes,

d'auteurs, qui venaient le consoler dans son infortune et apprendre à

rire auprès de lui. Scarron se voua au genre burlesque. Il y excella,

et ses comédies en vers et en prose sont pleines de traits,

malheureusement plus bizarres que comiques. Il introduisit au théâtre

le valet facétieux, le valet grotesque, le valet intrigant, parce que

ce genre de personnage prêtait beaucoup à ses compositions; ainsi:

_Jodelet duelliste_ (1646), _Jodelet maître valet_, sont des types

créés par lui. Le sujet de cette dernière pièce est tiré d'une comédie

espagnole intitulée _Don Juan Alvaredo_; mais le titre est le nom

d'un acteur alors célèbre, Julien Geoffrin, qui prit au théâtre celui

de JODELET.

Entré dans la troupe du Marais en 1610, l'année de la naissance de

Scarron, Geoffrin s'y fit bientôt remarquer par la naïveté de son jeu,

l'expression comique de sa figure et de ses gestes. En 1634, par ordre

de Louis XIII, il passa à l'hôtel de Bourgogne, où son talent prit de

nouvelles proportions. Plusieurs auteurs firent des pièces en vue de

cet acteur célèbre; mais Scarron fut celui qui mit le mieux ses

talents en relief. Jodelet joua ses rôles de valet original avec un

succès toujours croissant. Il est vrai de dire que sa figure avait

quelque chose de si plaisant, qu'à son entrée en scène, les

spectateurs ne pouvaient le regarder sans rire. Il feignait alors une

surprise qui redoublait la bonne humeur du public. Il parlait du nez,

et ce défaut n'en était pas un dans son jeu. De nos jours, que

d'imperfections physiques, sur nos petits théâtres, font la fortune de

certains acteurs? On le représente, dans les gravures du temps, avec

une grande barbe et de longues moustaches noires, le reste du visage

enfariné. Il mourut en 1660. Mais revenons à Scarron.

En 1646, ce poëte fit jouer _les Boutades du capitan Matamore_, espèce

de pochade en un acte et en vers, très-bouffonne et qui amusa

beaucoup. En 1649, ce fut _l'Héritier ridicule_, comédie en cinq

actes, qui plut si fort à Louis XIV, que ce prince, alors encore fort

jeune, se la fit jouer, dit-on, trois fois de suite dans le même jour,

ce qui prouve qu'à cette époque le grand roi avait du temps à donner

à ses plaisirs et le goût encore assez peu épuré. En 1653, Scarron

dédia à son souverain une comédie burlesque intitulée _Don Japhet

d'Arménie_, par une épître non moins burlesque que sa comédie

elle-même. Voici l'épître:

AU ROI

«Sire,

«Quelque bel esprit qui aurait, aussi bien que moi, à dédier un

livre à Votre Majesté, dirait en beaux termes que vous êtes le

plus grand Roi du monde; qu'à l'âge de quatorze à quinze ans,

vous êtes plus savant en l'art de régner qu'un roi barbon; que

vous êtes le mieux fait des hommes, pour ne pas dire des Rois,

qui sont en petit nombre, et enfin que vous portez vos armes

jusque au Mont Liban et au delà. Tout cela est beau à dire, mais

je ne m'en servirai point ici: cela va sans dire. Je tâcherai

seulement de persuader à Votre Majesté qu'Elle ne se ferait pas

grand tort si Elle me faisait un peu de bien; si elle me faisait

un peu de bien, je serais plus gai que je ne suis; si j'étais

plus gai que je ne suis, je ferais des comédies enjouées; si je

faisais des comédies enjouées, Votre Majesté en serait divertie;

si Elle en était divertie, son argent ne serait pas perdu. Tout

cela conclut si nécessairement, qu'il me semble que j'en serais

persuadé si j'étais aussi bien un grand Roi comme je ne suis

qu'un pauvre malheureux, mais pourtant,

«De Votre Majesté, etc.»

La pièce de _Don Japhet d'Arménie_, réduite en trois actes, fut

représentée en 1721, avec intermèdes de chant et de danse, devant

l'ambassadeur ottoman Mehemet Effendi, dont elle excita la gaieté.

Une autre des comédies de Scarron, _l'Écolier de Salamanque_ (1654),

fit du bruit à l'époque où il la donna, parce que le sujet lui en

avait été dérobé par l'abbé Bois-Robert, qui avait composé avec le

plan ses _Généreux ennemis_ qu'il fit représenter à l'hôtel de

Bourgogne. L'abbé eut en outre l'impudence de critiquer la pièce de

Scarron. Ce dernier, qui avait la bonhomie de lire ses élucubrations

dramatiques à ses amis avant de les mettre au théâtre, ne pardonna

jamais cet indigne larcin et, pour s'en venger, il lança contre l'abbé

le sarcasme le plus sanglant. «Quand on pense, disait-il, que j'étais

né assez bien fait pour avoir mérité les respects des Bois-Robert de

mon temps.»

Vous savez bien que ce prélat bouffon

De beaucoup d'impudence et de peu de mérite.

Est par dessus Fabri, l'archifripon,

Un très-grand s....te.

_Le Gardien de soi-même_ (1655), _le Marquis ridicule_ (1656), _le

Faux Alexandre_, tragi-comédie laissée inachevée, et enfin celle du

_Prince Corsaire_, complètent le burlesque bagage dramatique du

premier mari de madame de Maintenon.

Boileau ne pouvait le souffrir. Un jour, Louis XIV se bottait pour

aller à la chasse. A côté de lui se trouvaient plusieurs seigneurs de

la cour et Despréaux. Il demande à ce dernier quels auteurs, à son

avis, avaient le mieux réussi dans la comédie.--«Sire, je n'en connais

qu'un, répond Boileau, c'est Molière, tous les autres n'ont fait que

des farces proprement dites, _comme ces vilaines pièces de Scarron_.»

A ces mots, échappés par mégarde de la bouche du satirique et qu'il

eût bien voulu reprendre, le successeur du poëte burlesque auprès de

sa veuve devint fort pensif. Au bout d'un instant, il reprit:--«Si

bien donc que Despréaux n'estime que le seul Molière.--Il n'y a que

lui, Sire, qui soit estimable dans son genre d'écrire,» se borna à

répondre le critique qui ne se souciait pas de remettre Scarron sur le

tapis.

Le duc de Chevreuse, tirant Boileau à part:--«Oh! pour le coup, mon

cher, lui dit-il, votre prudence était endormie.--Et où est l'homme,

répondit Despréaux, à qui il n'échappe jamais une sottise?» A notre

avis, Boileau avait bien raison de parler de _Scarron_ et de ses

compositions dramatiques comme il le faisait. On ne peut comprendre

qu'un prince dont le règne fut celui des arts, ait jamais pris quelque

plaisir aux rapsodies du poëte burlesque. Aujourd'hui ses

élucubrations ne supporteraient pas la scène, pas plus qu'elles ne

supportent la lecture. En 1645, bien peu d'années avant _l'Étourdi_ de

Molière, la cour et la ville battaient des mains et riaient à gorge

déployée de cette tirade de Jodelet à Béatrix:

Vous ne m'aimez donc pas, madame la traîtresse!

Et vous me desservez auprès de ma maîtresse?

Ah! louve! ah! porque! ah! chienne! ah! braque! ah! loup!

Puisses-tu te briser bras, main, pied, chef, cul, cou!

Que toujours quelque chien contre ta jupe pisse!

Qu'avec ses trois gosiers Cerbérus t'engloutisse!

Le grand chien Cerbérus, Cerbérus le grand chien,

Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.

En 1653, alors que Molière se faisait déjà applaudir en province, on

applaudissait à Paris des tirades comme celle-ci de _don Japhet_:

Gare l'eau! bon Dieu! la pourriture!

Ce dernier accident ne promet rien de bon:

Ah! chienne de duègne, ou servante ou démon,

Tu m'as tout _compissé_, pissante abominable!

Sépulchre d'os vivants, habitacle du diable,

Gouvernante d'enfer, épouvantail plâtré,

Dents et crins empruntés, et face de châtré!

LA DUÈGNE.

Gare l'eau...

DON JAPHET.

La diablesse a redoublé la dose.

Exécrable guenon! si c'était de l'eau rose,

On la pourrait souffrir par le grand froid qu'il fait;

Mais je suis tout couvert de ton déluge infect, etc., etc.

Or, _Jodelet_ et _Don Japhet_ sont les deux meilleurs produits

littéraires et dramatiques du poëte _Scarron_, et on peut ajouter que

ces comédies sont aussi pitoyables par le fond que par la forme.

Empruntées à la mauvaise école espagnole, elles eurent cependant, nous

devons le dire, jusqu'à la venue de Molière, un grand succès

non-seulement près des bons habitants de la ville de Paris, mais

auprès du Grand Roi et de sa cour. Nous avouerons même encore qu'en

1763, on les reprit et que _Don Japhet_ fut très-suivi; l'auteur des

_Mémoires secrets_ en fait le plus grand éloge, il le préfère à

beaucoup des pièces de cette époque qui sont cependant, à notre avis,

infiniment plus supportables.

Avant de parler du père véritable de la bonne et saine comédie en

France, de l'immortel Molière, qu'on nous permette une anecdote à

propos du _Menteur_ de Corneille. Cette charmante pièce, représentée

en 1642, était restée classique à la scène, et beaucoup de vers qu'on

y trouvait avaient passé en proverbe. Un grand seigneur contait un

jour à table des anecdotes peu véridiques. Un homme d'esprit, se

tournant vers le laquais de ce personnage et l'apostrophant du nom du

laquais du Menteur:--«Clisson, lui dit-il, donnez à boire à votre

maître.»

XIV

MOLIÈRE.

MOLIÈRE, de 1620 à 1673.--Son voyage dans le Midi (1641).--Son

entrée dans la troupe de la Béjart (1652).--_La comédie de

l'Étourdi._--Son succès.--L'Illustre Théâtre, débuts de la

troupe à Paris (24 octobre 1658).--La troupe de

Monsieur.--Ouverture de la salle du Petit-Bourbon (3 novembre

1658).--Rivalité avec la troupe de l'hôtel de Bourgogne.--_Le

Dépit amoureux_ (1658).--_Les Précieuses ridicules_

(1659).--Anecdotes.--L'hôtel Rambouillet.--Bon mot de

Ménage.--Influence de la comédie des _Précieuses_ sur les

mœurs de l'époque.--_Le Cocu imaginaire._--Anecdotes.--La

troupe de Molière au Palais-Royal (4 novembre 1660).--_Don

Garcie de Navarre_ (1661).--Chute de cette comédie

héroïque.--_L'École des maris_ (1661).--_Les Fâcheux_

(1661).--Anecdotes.--_Le Fâcheux Chasseur._--_L'École des

femmes_ (1662).--_La Critique de l'École des femmes_

(1663).--Anecdotes.--Citations.--Tarte à la crème du duc de la

Feuillade.--_Le Portrait du peintre_, de BOURSAULT, et

_l'Impromptu de Versailles_, de MOLIÈRE.--Double utilité de

cette dernière comédie.--Déchaînement des ennemis de Molière

contre le grand auteur.--Louis XIV le venge par ses

bienfaits.--_La Princesse d'Élide_ (1664).--Les trois premiers

actes du _Tartuffe_ aux fêtes de Versailles.--_Psyché._--_Le

Festin de pierre_ ou _la Statue du Commandeur_

(1665).--Anecdote.--_L'Amour médecin_ (1665).--_Le Misanthrope_

(1666).--Anecdote.--La comédie du _Misanthrope_ devant les

acteurs du Théâtre-Français.--La troupe de Molière troupe du

Roi (août 1665).--Le _Tartuffe_

(1667).--Anecdotes.--Plaisanterie de l'acteur Armand.--_Le

Sicilien_ (1667).--_Amphitryon_ (1668).--_Georges Dandin_

(1668).--_L'Avare_ (1668).--Dernières pièces de Molière, de

1668 à 1673.--Anecdotes.--Anecdotes relatives à

_l'Avare_.--_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669).--_Le Bourgeois

gentilhomme_ (1670).--_Les Femmes savantes_ (1672).--_Le Malade

imaginaire_ (1673).--Lully en Pourceaugnac.--Anecdote relative

à la comédie de _la Comtesse d'Escarbagnas_.--Jugement sur

Molière.

Jean-Baptiste POQUELIN, qui prit plus tard le nom illustre de MOLIÈRE,

naquit à Paris en 1620 et y mourut en 1673. Tout le monde sait que cet

homme célèbre, fils et petit-fils de valet de chambre, tapissier du

Roi, montra dès son enfance une véritable passion pour l'étude et une

grande vocation pour le théâtre; que son grand-père l'encourageait

dans ses instincts naturels, et que son père, au contraire, le

retenait; que le jeune enfant n'obtint qu'avec peine de faire quelques

études à Paris au collége de Clermont[1], où il se lia avec plusieurs

hommes qui acquirent par la suite un nom dans les lettres. Nous ne

nous arrêterons donc pas à Poquelin enfant, tapissier du roi par

charge héréditaire, studieux élève des Jésuites, non moins studieux

élève de Gassendi, dans les leçons duquel il puisa les principes de

justesse et les préceptes de philosophie qui lui servirent de guide

dans ses ouvrages. Nous prendrons Molière fait homme, quoique bien

jeune encore, et forcé, en 1641, de remplacer dans sa charge de

tapissier son père tombé malade; nous le prendrons contraint de suivre

le roi Louis XIII à Narbonne, interrompant ainsi des études qui

faisaient toute sa joie pour se livrer à des fonctions diamétralement

opposées à ses goûts.

[1] Aujourd'hui lycée Louis-le-Grand.

Ce voyage en Languedoc ne fut cependant pas inutile au jeune Poquelin.

Lorsqu'on veut étudier, on le peut toujours, surtout si la nature est

le sujet de l'étude, car la nature se trouve partout. Or, dès cette

époque, l'objet des méditations de Molière, c'était la nature humaine.

Certes, il avait autour de lui, à la cour de Louis XIII, assez

d'originaux à observer, assez de types à graver dans son esprit, assez

de passions à critiquer, pour trouver un aliment à sa naissante

philosophie. Que de portraits ne devait pas puiser dans l'entourage du

prince un aussi grand peintre de mœurs?

A son retour à Paris, en 1652, l'apprenti tapissier ne put résister

plus longtemps à la voix secrète qui le poussait au théâtre. A cette

époque, et depuis que le Cardinal de Richelieu avait régné de fait sur

la France, le goût des spectacles s'était généralisé dans le royaume.

Plusieurs troupes de comédiens ou _sociétés_ donnaient des

représentations, couraient même la province. Le jeune Poquelin se fit

recevoir dans l'une d'elles au grand désespoir de sa famille, et

changea son nom en celui de MOLIÈRE.

La troupe dans laquelle il fut affilié, était exploitée par une

comédienne, la Béjart, qui ne tarda pas à comprendre tout le parti

qu'elle pouvait tirer pour elle de son association avec un jeune homme

aussi intelligent que paraissait l'être sa nouvelle recrue. On était

en 1645; les comédiens de la Béjart n'ayant pas eu de succès à Paris

sur les tréteaux aux fossés de la porte de Nesle (aujourd'hui rue

Mazarine) ni au port Saint-Paul, s'établirent au jeu de paume de la

Croix-Blanche (faubourg Saint-Germain). Là ils réussirent quelque

temps, et fiers de voir la foule se presser chez eux, ils baptisèrent

leur théâtre du nom un peu ambitieux d'_Illustre Théâtre_.

Pendant quelque temps, tout parut assez bien marcher; mais la

politique ne tarda pas à se jeter à la traverse de leur entreprise. La

régence d'Anne d'Autriche était devenue orageuse. La guerre civile,

les troubles de la Fronde tournaient les esprits vers des sujets tout

autres que les spectacles; la salle de la Béjart devint déserte.

Molière proposa alors à ses compagnons de tenter le sort en province.

Ils se rendirent à Bordeaux où le fameux duc d'Épernon, gouverneur de

la Guyenne, leur fit bon accueil. Molière, qui se sentait

non-seulement le talent nécessaire pour _représenter_, mais encore

celui de _composer_ de bonnes pièces, essaya de donner une tragédie de

sa façon, _la Thébaïde_. Cette pièce ayant été froidement écoutée,

l'auteur en conclut que le genre tragique pouvait bien n'être pas son

fait. Alors il tenta d'écrire _l'Étourdi_, qui commença réellement sa

réputation.

La troupe de _l'Illustre Théâtre_ quitta Bordeaux pour se rendre à

Lyon où elle donna cette pièce, _l'Étourdi_, première comédie

régulière du tapissier devenu auteur dramatique. La troupe et la pièce

eurent un immense succès. Le prince de Conti, qui tenait alors avec

faste à Béziers les États de la province du Languedoc, qui avait connu

Poquelin chez les Jésuites au collége de Clermont, et s'était,

depuis, souvent intéressé aux représentations des comédiens de la

Béjart, manda Molière et sa troupe, voulant qu'ils servissent à

l'ornement de ses fêtes. _L'Étourdi_ parut à Béziers avec un nouvel

éclat, fut suivi du _Dépit amoureux_ et de quelques petites pièces ou

_farces_, _le Docteur amoureux_, _les Trois docteurs rivaux_, disparus

depuis du répertoire.

Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 1 / 23 段