Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
HISTOIRE ANECDOTIQUE
DE
L'ANCIEN THÉATRE
EN FRANCE
THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN
VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.
PAR
A. DU CASSE
AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.
TOME SECOND
[Illustration: logo]
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
1864
Tous droits réservés.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º.
HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE
LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi
Joseph_, 3 vol. in-8º.
ALBUM DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.
PRÉCIS HISTORIQUE DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE LYON EN 1814, 1
vol. in-8º.
MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol.
in-8º.
OPÉRATIONS DU NEUVIÈME CORPS DE LA GRANDE-ARMÉE EN 1806 ET EN
1807, 2 vol. in-8º avec atlas.
PRÉCIS DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE D'ORIENT DE MARS 1854 A OCTOBRE
1855, 1 vol. in-8º.
LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in 8º.
LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8º.
MÉMOIRES DU PRINCE EUGÈNE, 10 vol. in-8º.
LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.
SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.
ROMANS
QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.
RAMBURES, 1 vol. in-8º.
DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8º.
LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8º.
LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18. { En collaboration avec
{ M. VALVIS.
LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18. {
HISTOIRE ANECDOTIQUE
DE
L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE
XIII
LA COMÉDIE AVANT MOLIÈRE.
La comédie ancienne.--Comédie de caractère et comédie
d'intrigue.--Usage à Athènes.--JEAN DE LA TAILLE DE BONDARROY
et JODELLE, de 1552 à 1578.--Anecdote sur Jodelle.--JEAN DE LA
RIVEY.--CHAPUIS (1580).--_L'Avare cornu_ et _le Monde des
cornus_.--ROTROU, auteur de plusieurs comédies et
tragi-comédies.--La tragi-comédie.--Comédies de Rotrou.--_Les
Ménechmes_ (1631), sujet souvent remis à la scène.--_Diane_
(1635).--_Les Captifs_ (1638).--_Célimène_ (1633),
pastorale.--Sujet de cette pièce.--_Doristé et Cléagenor_
(1630).--Mot de Rotrou en donnant son _Hypocondriaque_
(1628).--_Les Deux pucelles_ (1636), singularité de ce
titre.--Deux vers de _Don Lope de Cordoue_.--SCUDÉRY, de 1630 à
1642.--_La Comédie des Comédiens_ (1634).--Anecdote.--_L'amour
tyrannique_ (1638), son succès.--_Axiane_ (1642), sorte de
drame historique.--VION D'ALIBRAI, sa célébrité comme
buveur.--BEYS, de 1635 à 1642.--Sa _Comédie des Chansons_
(1642).--Origine probable du vaudeville et de l'opéra
comique.--DOUVILLE, de 1637 à 1650.--Son genre de talent.--_La
Dame invisible_ (1641).--_Les fausses Vérités_
(1642).--_L'Absent de chez soi_ (1643).--Anecdote.--LEVERT, de
1638 à 1646.--_Aricidie_ (1646).--Anecdote.--GILLET, de 1639 à
1648, précurseur de Molière.--Son genre de talent.--Ses
comédies puisées dans son propre fonds.--_Le Triomphe des cinq
passions_ (1642).--Citation.--DE BROSSE, de 1644 à 1650.--_Le
Curieux impertinent_ (1645).--Anecdote.--SCARRON, de 1645 à
1660.--Notice historique sur ce poëte dramatique et sur son
genre.--Ses principales productions, pièces
burlesques.--JODELET.--_L'Héritier ridicule_
(1649).--Anecdote.--_Don Japhet d'Arménie_
(1653).--Anecdotes.--_L'Écolier de Salamanque_
(1654).--Anecdote.--Épigramme sanglante.--_Le Menteur_, de
CORNEILLE.--Anecdote.
Le genre dramatique auquel on a donné le nom de _Comédie_, très-fort
en honneur dans la Grèce ancienne et à Rome, n'exista en France qu'à
l'état le plus imparfait jusqu'à la venue de Molière, au milieu du
dix-septième siècle.
La Comédie, comme l'entendaient les anciens, était une critique
pouvant être utile pour l'amélioration des mœurs, car elle faisait
passer sous les yeux des humains les travers à éviter. La Comédie
tirait naturellement sa principale force du ridicule mis en scène,
quelquefois même exagéré à dessein. Les anciens évitaient avec soin
que les travers peints par ce genre de drame, fussent affligeants,
révoltants ou dangereux, dans la crainte d'exciter la compassion, la
haine ou l'effroi; ces sentiments étaient réservés par eux à la
Tragédie.
Leurs comédies étaient donc la représentation d'une action plus ou
moins touchante de la vie habituelle, la peinture plus ou moins fidèle
de mœurs prêtant au ridicule.
Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de la comédie sortie
de ses langes et épurée par les habiles auteurs de la Grèce et de
Rome. Dans le principe, en effet, la Comédie ne consistait guère
qu'en un tissu d'injures adressées aux passants par des vendangeurs
(dit l'histoire) barbouillés de lie de vin. Cratès l'éleva sur un
théâtre plus décent, en prenant pour modèle la tragédie inventée par
Eschyle. Après lui, quelques auteurs lui firent faire un grand pas.
On divisait l'histoire de la Comédie chez les Grecs en trois périodes:
la comédie _ancienne_, satire politique et civile qui allait jusqu'à
nommer les personnages; la comédie _moyenne_ qui se bornait à désigner
ceux dont elle s'emparait pour les soumettre à sa censure, attendu
qu'on avait fini par interdire la licence dont nous venons de parler;
enfin la comédie _nouvelle_, qui consistait à intéresser les
spectateurs par la peinture des mœurs générales, au moyen d'une
intrigue attachante. Ce fut cette espèce de comédie imaginée par
Ménandre et les poëtes ses contemporains, que Plaute et Térence
transportèrent avec tant d'habileté et de succès sur la scène de Rome.
La comédie, la bonne et saine comédie, dégénéra ensuite, et on la perd
de vue pendant des siècles entiers, avant de retrouver en Italie
quelque trace, même des plus imparfaites, de l'art dramatique tombé
dans la plus complète décadence. Elle commença enfin à renaître vers
le quinzième siècle, grâce à des troupes de baladins allant de ville
en ville jouer sur les tréteaux des farces qu'ils décoraient fort
improprement du nom de comédies, farces dont les intrigues absurdes et
les situations ridicules avaient pour principal but de faire valoir la
pantomime italienne. Quelques auteurs, entre autres le cardinal
Bibiena et Machiavel, puis l'Arioste, essayèrent de produire des
comédies imitées des bons auteurs grecs et romains. Composés
spécialement pour des fêtes, ces ouvrages n'étaient malheureusement
représentés que dans de rares occasions. A peu près vers la même
époque, le théâtre espagnol se releva également par des comédies assez
intéressantes et dont les intrigues ne manquaient pas d'un certain
mérite. En France, on peut dire que jusqu'au _Menteur_ de Corneille
(1642), on n'eut pas de véritable comédie.
Avant l'envahissement du genre dit romantique, ce genre de pièces
était soumis, comme la tragédie, à diverses règles dont les auteurs,
n'osaient s'affranchir. Nous avons tous été bercés sur les bancs des
colléges avec la fameuse règle des _trois unités_: Unité d'action,
unité de temps, unité de lieu.
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli...
a dit le grand critique.
Corneille a écrit une excellente dissertation à ce sujet, ce qui ne
l'a pas empêché, presque seul des auteurs dramatiques faisant loi, de
s'écarter un beau jour de cette règle, en mettant au monde son
chef-d'œuvre, _le Cid_. Aujourd'hui nous sommes beaucoup moins
exclusifs, nous laissons parfaitement de côté la règle des trois
unités et bien d'autres. Au théâtre, la seule règle actuellement en
honneur, est celle qui astreint l'auteur à plaire à son public.
Avons-nous tort? Je ne le pense pas. Nous préférons, en général, une
comédie qui plaît, quoiqu'elle soit irrégulière, à un ouvrage
construit dans les règles de l'art, mais qui fatigue ou ennuie. Pour
tout dire, en un mot, nous ne connaissons plus de règles. La scène
n'est plus, de nos jours, un _amusement sérieux_, c'est un moyen de
passer le plus agréablement possible quelques heures, et pourvu qu'en
effet les heures s'écoulent agréablement, l'on n'en demande guère plus
aux auteurs dramatiques.
Il y a deux sortes de comédies, la comédie d'intrigue et la comédie de
caractère. Ce dernier genre est celui dont Molière a surtout fait
usage. Son _Avare_ semble être un modèle. Ainsi que nous l'avons fait
remarquer plus haut, quand la comédie est une imitation de mœurs, il
faut qu'elle soit un peu exagérée. Ainsi, pour prendre un exemple, il
est impossible d'admettre qu'en un seul jour un _Harpagon_, quelque
harpagon qu'il puisse être, ait l'occasion de produire autant de
traits d'avarice que celui de Molière. Ce dernier a concentré
nécessairement en quelques scènes le résumé, pour ainsi dire, de la
vie morale de son héros.
Une remarque avant de quitter la comédie ancienne.
Il existait à Athènes un usage qu'on devrait bien acclimater chez
nous. Les pièces dramatiques étaient soumises à dix juges, hommes
distingués, indépendants, d'un mérite reconnu, d'une intégrité à
l'abri de tout soupçon, et qui prêtaient serment de juger avec la plus
grande équité. Ces juges n'avaient égard ni aux sollicitations, ni à
la cabale. Leur appréciation, complètement littéraire, était
étrangère à toute considération, même politique. Que n'avons-nous en
France un semblable aréopage? Certes, on ne verrait pas sur la scène
autant de rapsodies, et le goût du public n'irait pas se perdant de
plus en plus. Ce ne serait fâcheux que pour cette littérature de
couplets grivois, de ronds de jambes et d'exhibition de maillots,
cherchant son succès dans des excentricités déplorables. Le théâtre
s'enrichirait, selon toute apparence, de comédies dignes de ce nom, de
vaudevilles plus décents et non moins gais, de couplets plus
spirituels, de bons mots plus convenables, de situations moins
ridicules. Ce serait là un grand bien pour les théâtres modernes.
Mais parlons maintenant de la comédie en France avant la venue de
Molière.
Les deux écrivains auxquels on peut attribuer la régénération de la
comédie sur notre scène furent JEAN DE LA TAILLE DE BONDARROY, qui
donna en 1562 _les Corrivaux_, en 1567 _Négromant_, et en 1578 _le
Combat de Fortune et de Pauvreté_; et JODELLE, qui fit représenter en
1552 _Eugénie_ ou _la Rencontre_, et en 1558 _la Mascarade_. Ces deux
poëtes ne brillent ni par un goût épuré, ni par un style décent, mais
enfin il y a, dans leurs conceptions dramatiques, quelque chose de
mieux que les rapsodies sans intrigue et sans intérêt mises
jusqu'alors au théâtre.
Le roi Charles IX avait compris la supériorité de Jodelle sur ses
devanciers, car il le comblait de bienfaits, ce qui n'empêcha pas le
poëte de se plaindre du sort jusqu'à son dernier soupir.
On raconte qu'étant presque à l'agonie, il adressa au roi un sonnet
dans lequel il compare sa position à celle du philosophe Anaxagore,
que Périclès aimait et cependant laissait dans le besoin. Anaxagore,
pressé par l'indigence, se décide à mourir. Périclès l'apprend, vole
près de lui, lui exprime ses regrets, lui fait mille promesses:
L'autre, tout résolu, lui dit (ce qu'à toi, Sire,
Délaissé, demi-mort presque, je puis bien dire):
Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met.
JEAN DE LA RIVEY, comme les deux précédents, essaya de ranimer la
comédie et fit faire quelques pas au genre dramatique. Un peu plus
tard, en 1580, parut CHAPUIS, qui composa deux comédies: _l'Avare
cornu_, en cinq actes et en vers de dix syllabes, et _le Monde des
Cornus_, _où l'on traite de l'origine des cornes_. Le sous-titre de
cette dernière pièce indique suffisamment la force du sujet.
La comédie resta ensuite quelques années stationnaire; ROTROU, que
nous avons déjà apprécié comme poëte tragique, la remit en scène. Nous
lui devons un grand nombre de comédies et de tragi-comédies qui ne
sont pas sans mérite, en les considérant au point de vue des
productions littéraires du commencement du dix-septième siècle, avant
Corneille et avant Molière. Nous avons prononcé le nom de
tragi-comédie: un mot sur le genre d'ouvrage qu'on appelait ainsi et
qui tenait de la pastorale, de la comédie et de la tragédie, sans être
réellement d'aucun de ces trois genres.
On désignait par ce nom un poëme dans lequel le sérieux de la tragédie
se trouvait marié au plaisant de la comédie. C'était quelquefois aussi
une action dramatique, roulant sur les aventures de personnages
héroïques et ayant un dénouement heureux. Corneille a longtemps appelé
son _Cid_ une tragi-comédie.
Ces pièces ne laissaient pas que d'avoir une sorte d'analogie avec le
drame moderne, en un certain sens. Dans le drame qui fleurit sur nos
scènes du boulevard, on trouve réuni, dans la même action, à côté des
rôles principaux habituellement sérieux et même _lugubres_, un ou
plusieurs rôles gais et souvent grotesques, faisant contraste. Ce
contraste est, pour ainsi dire, exigé aujourd'hui par les classes
populaires qui forment le public de ces théâtres. L'antiquité n'a pas
connu ces sortes de compositions bâtardes qu'on a quelquefois aussi
appelées _comédies-héroïques_. Les Anglais, dans leur théâtre, en ont
beaucoup usé et abusé; mais en France, elles furent abandonnées, quand
vint l'époque de la vraie et saine comédie.
Revenons à Rotrou, auteur de _la Bague de l'oubli_ (1628), des
_Ménechmes_ (1631), de _Diane_ (1635), de _Clorinde_ (1636), des
_Captifs_ (1638), des _Sosies_ (1638), de _la Sœur généreuse_ (1635).
Toutes ces comédies sont en cinq actes et en vers. Elles peuvent être
considérées comme le trait d'union entre le genre primitif du siècle
précédent et celui qui allait naître sous la plume de Molière.
Plusieurs de ces productions de Rotrou eurent un grand succès, et il
en est dont l'idée a été souvent reprise au théâtre après lui. Ainsi,
_les Ménechmes_, pièce imitée de Plaute et dont l'intrigue consiste
dans la ressemblance parfaite de deux frères, est une comédie refaite
soixante-quinze ans après Rotrou par Regnard, et qui, de nos jours, a
fourni le sujet d'un des plus spirituels et des plus amusants
vaudevilles du répertoire moderne: _Prosper et Vincent_.
La comédie de _Diane_ est une espèce de pièce à tiroir dans laquelle
une même actrice joue plusieurs rôles, ce qui a été imité souvent
depuis, pour mettre en relief les facultés d'artistes ayant une grande
facilité d'imitation. _Les Captifs_, comédie puisée dans Plaute, dont
l'intrigue est fort simple, l'action bien conduite, eut une grande
vogue, de même que les _Sosies_, qui fussent restés probablement
longtemps encore à la scène, si l'_Amphitryon_ de Molière n'était venu
les détrôner trente ans plus tard.
Outre les comédies que nous venons de nommer rapidement, Rotrou donna
encore à la scène française, de 1630 à 1637, une pastorale et dix-huit
tragi-comédies.
Le titre de la pastorale est _Célimène_ ou _Amarilis_ (1633). En
général, on donnait ce nom à une espèce d'opéra champêtre ou de ballet
dont tous les personnages étaient des bergers et des bergères, et dont
la musique était simple et pleine de douceur. Du temps de Rotrou
cependant, alors que l'opéra n'était pas encore connu en France, une
pastorale était une comédie également à personnages champêtres, dont
l'intrigue était des plus naïves. On en jugera par celle-ci:
Célimène, voyant son amant près de lui être infidèle, se déguise
elle-même en berger, se fait aimer de sa rivale et de toutes les
bergères dont les bergers deviennent jaloux. Elle finit par se faire
connaître, unit les amants et rallume les feux de son volage. Cela
dure _cinq actes_ et se débite en vers, ce qui prouve en faveur de la
patience qu'avaient nos pères dans la première moitié du dix-septième
siècle. Tout au plus, de nos jours, avec ce canevas, parviendrait-on à
bâtir un acte de ballet, dont le succès pourrait être dû aux jupes
courtes des jolies bergères de l'Opéra, à la pantomime expressive
d'une Célimène-Rosita, à une mise en scène pleine de fraîcheur, et non
pas certes à un scenario aussi nul.
Parmi les tragi-comédies de Rotrou, nous citerons celle de _Doristé et
Cléagenor_ (1630), non à cause de sa donnée qui est parfaitement
absurde, mais parce qu'elle offre un des premiers exemples de la
violation de la règle fameuse de l'unité de temps et de lieu. Elle
avait été précédée, en 1628, de _l'Hypocondriaque_ ou _le Mort
amoureux_, coup d'essai de Rotrou qui dit, en la donnant au théâtre:
«Il y a d'excellents poëtes, mais non pas à l'âge de vingt ans.» Il
avait bien raison, car la pièce était fort médiocre. En 1631, on joua
celle de _l'Heureuse Constance_ qui eut un grand succès, et elle le
méritait (quoique la donnée n'eût rien de remarquable), par l'intérêt
jeté sur des caractères très-bien tracés.
En 1645, Rotrou obtint également une sorte de succès avec _Agésilas_,
tiré d'_Amadis de Gaule_. Dans l'intervalle, en 1636, il avait fait
représenter la tragi-comédie des _Deux Pucelles_, dont le sujet est
tiré d'une comédie espagnole. Ce qu'il y a de curieux dans le titre,
rapproché de la pièce, titre qui ne passerait plus aujourd'hui au
théâtre, c'est que l'une des deux pucelles de Rotrou est prête
d'accoucher.
La dernière pièce du prédécesseur de Corneille est la tragi-comédie de
_Don Lope de Cordoue_ (1650), dans laquelle on trouve ces deux vers
dignes du grand poëte:
Il suffit pour bien peindre une guerre allumée
Qu'on était Espagnol en l'une et l'autre armée.
Un des principaux poëtes dramatiques parmi les contemporains de Rotrou
fut SCUDÉRY, dont la vie littéraire s'étendit de 1630 à 1642. Pendant
cette période, cet auteur fécond donna à la scène une vingtaine de
pièces, dont quatre comédies et neuf tragi-comédies.
Les comédies sont: _la Comédie des Comédiens_ (1634), _le Fils
supposé_ (1635), _l'Amant libéral_ (1636), _l'Amour tyrannique_
(1638). A proprement parler, la première de ces quatre pièces n'est
une comédie que pendant les deux premiers actes, qui sont en prose;
les trois derniers, écrits en vers, forment une pastorale amenée,
justifiée, si l'on veut, par les actes précédents qui lui servent de
prologue. _La Comédie des Comédiens_ est un sujet souvent mis à la
scène. Quelques années avant la représentation de cette pièce, en
1629, du Peschier avait donné au théâtre _la Comédie de la Comédie_,
critique plaisante de l'éloquence ampoulée et des hyperboles de
Balzac. Elle était précédée d'un prologue rempli de ces inconvenances
reçues alors par le public, et dont on aura une idée par la phrase
suivante.--«J'envoie bien faire f..... ces bonnes gens du temps passé,
dit l'auteur, d'avoir pris tant de peine à ne rien faire qui vaille.»
_Le Fils supposé_ est un long quiproquo assez original et qui eut du
succès. _L'Amant libéral_, traduction de Cervantès, a une intrigue qui
donne une idée très-juste du théâtre espagnol; c'est un long tissu
d'invraisemblances, d'incidents, avec des scènes qui ne manquent pas
d'intérêt. Quant à _l'Amour tyrannique_, quoique fort médiocre sous
tous les rapports, cette pièce réussit admirablement. On la considéra
comme un chef-d'œuvre. Le cardinal de Richelieu, en sortant de la
représentation, dit tout haut: «Cet ouvrage n'a pas besoin d'apologie,
il se défend assez de lui-même.» De fait, il est incontestable qu'on
eût pu tirer du sujet une belle tragédie ou un drame digne de la scène
anglaise; mais Scudéry n'en fit qu'une mauvaise comédie en cinq actes
et en vers. Nous ne dirons qu'un mot de deux des nombreuses
tragi-comédies de cet auteur. _Le Prince déguisé_ (1635) ressemble
beaucoup à un ballet avec des chœurs, _Axiane_ (1642), est un
véritable drame historique _en prose_, en cinq actes. Cette
innovation, dans une tragi-comédie, de remplacer les vers par la prose
fut tentée par Scudéry, parce que longtemps il avait préconisé cette
idée qu'il est possible d'écrire un bon ouvrage dramatique sans avoir
recours à la poésie. Du reste, il est juste de dire qu'il s'est
surpassé lui-même en traçant les caractères d'Axiane et d'Hermocrate.
Les traits qui sont propres au talent de Scudéry seraient appelés
aujourd'hui les écarts d'une imagination folle. A l'époque où il
vivait, on les admirait. Chaque siècle a son goût dominant, auquel il
faut bien que les écrivains sachent sacrifier. Lorsqu'on juge et
critique, on ne doit pas perdre cela de vue, si l'on veut être juste.
Voici maintenant un poëte plus célèbre par son amour pour le jus de la
treille que par ses productions littéraires, VION D'ALIBRAI, qui fit
son propre portrait dans les vers suivants:
Je me rendrai du moins fameux au cabaret;
On parlera de moi comme on fait de Faret.
Qu'importe-t-il, ami, d'où nous vienne la gloire?
Je la puis acquérir sans beaucoup de tourment;
Car, grâces à Bacchus, déjà je sais bien boire,
Et je bois tous les jours avecque Saint-Amant.
Ce serait-là en effet une façon assez commode d'acquérir de la gloire,
mais on ne peut acquérir ainsi qu'une triste célébrité. C'est ce qui
arriva pour cet auteur, père de deux pitoyables comédies, de deux
pastorales encore plus médiocres, et d'une tragédie ne valant pas
mieux.
Beys, qui vivait à la même époque, donna, de 1635 à 1642, cinq
comédies en cinq actes et en vers, et une tragi-comédie. Sa première
pièce, _l'Hôpital des fous_ (1635), imitée de la comédie italienne, ne
resta pas au théâtre, non plus que _le Jaloux sans sujet_ (1635),
_l'Amant libéral_ (1636), et _les Fous illustres_ (1642); mais _la
Comédie des chansons_ de la même année 1642 offre cette particularité,
qu'elle pourrait en quelque sorte être considérée comme l'origine du
vaudeville et de l'opéra comique en France. En effet, c'est peut-être
le premier exemple d'une comédie entremêlée de couplets, cousus à la
suite les uns des autres. Beys eut une certaine célébrité, non à titre
de poëte dramatique, mais à titre d'auteur (d'après les ordres de
Louis XIII) d'un poëme épique sur les campagnes de ce prince.
Néanmoins on le soupçonna un beau jour d'avoir écrit contre le
gouvernement du roi, et comme à cette époque, d'un pareil soupçon à la
Bastille, il n'y avait qu'un pas, on lui fit sauter ce pas sans plus
de façon. Son innocence ne tarda pas cependant à être reconnue, et le
panégyriste de S. M. Louis XIII fut rendu à la liberté.
DOUVILLE, qui précéda de bien peu Molière, est un auteur plus sérieux
que Beys. Il composa beaucoup de comédies; malheureusement elles se
ressemblent tellement par le fond, qu'après en avoir lu une, on les
connaît presque toutes. Ce sont toujours rencontres inopinées,
trompeuses apparences, brouilleries et raccommodements d'amants qui
s'adorent, etc. En général, dans ses pièces, les femmes font les
avances. Il faut tout dire, cet auteur puisait assez habituellement
dans les répertoires espagnols ou italiens. Il traduisait les poëtes
de ces deux nations, les défigurait et finissait par se les
approprier. Il plaisait au public d'alors qu'il parvenait à éblouir
avec les richesses d'autrui, étant peu riche de son propre fonds. Ce
Douville, frère de l'abbé Bois-Robert, composa un recueil de contes
qui servirent à sa réputation plus que ses travaux dramatiques. Il
était ingénieur et géographe du roi.
Parmi ses comédies, nous citerons _la Dame invisible_ (1641), dont le
sujet est pris de la _Dame Duende_ du poëte espagnol Calderon, copiée
plus tard par le théâtre italien, sous le titre d'_Arlequin persécuté
par la dame invisible_. Citons encore: _les Fausses vérités_, ou
_Croire ce qu'on ne voit pas et ne pas croire ce que l'on voit_
(1642), comédie en un acte et en vers, espèce de proverbe tiré
également de Calderon; _l'Absent de chez soi_ (1643), en cinq actes et
en vers. Après la première représentation de cette pièce, Douville,
très-fier du succès qu'elle avait obtenu, demanda à son frère ce qu'il
en pensait. Bois-Robert lui avoua franchement qu'il la trouvait
mauvaise (et c'était la vérité). «--Je m'en rapporte au parterre!
s'écria l'auteur piqué au vif.--Vous faites bien, reprit l'abbé, mais
je crains que vous ne vous en rapportiez pas toujours à lui.» Quelque
temps après, Douville donna _Aimer sans savoir qui_; cette comédie fut
sifflée.--«Eh bien! lui dit son frère, vous en rapportez-vous encore
au parterre?--Non vraiment, reprit l'auteur, il n'a pas le sens
commun.--Hé quoi, s'écria Bois-Robert, vous ne vous en apercevez que
d'aujourd'hui? Pour moi, je m'en suis aperçu dès votre pièce
précédente.» _La Dame suivante_ (1645), _Jodelet astrologue_ (1646),
_la Coiffeuse à la mode_ (1646), et _les Soupçons sur les apparences_
(1650), comédies en cinq actes et en vers, longues, diffuses, à
intrigues embrouillées, imbroglios sans queue ni tête, complètent le
bagage dramatique de Douville avec la tragi-comédie des _Morts
vivants_ (1645). _Jodelet_ a servi à Thomas Corneille pour sa comédie
de _l'Astrologue_. _La Coiffeuse à la mode_, pièce moins mauvaise que
les précédentes, offre une situation assez originale et qui réussit à
la scène.
Nous ne dirons qu'un mot de LEVERT, qui avait plus de présomption que
de mérite et qui menaçait sérieusement ses lecteurs de sa haine, s'ils
ne le louaient pas. Cependant, dans les quatre pièces (dont deux
comédies) données par lui au théâtre, on trouve un certain mérite, des
intrigues assez bien conduites, des scènes variées et une
versification coulante. Ces comédies sont: _l'Amour médecin_ et _le
Docteur amoureux_ (1638), qui n'a aucune analogie avec celui de
Molière. La tragi-comédie de _Aricidie_ (1646) eût été promptement
oubliée sans ces quatre vers qui scandalisèrent fort le public par
l'application qu'on en fit:
La faveur qu'on accorde aux princes comme lui
Est exempte de blâme et de honte aujourd'hui,
Tout ce qu'on leur permet n'ôte rien à l'estime,
Et la condition en efface le crime.
Morale, en effet, des plus commodes pour les femmes qui se prostituent
dans l'espoir d'être en faveur auprès des souverains.
Nous voici arrivé à un auteur dont le nom est bien peu connu de nos
jours, GILLET, et qui cependant mérite qu'on se souvienne de lui. En
effet, on peut en quelque sorte faire remonter à ses comédies qui ne
sont pas, comme celles de ses contemporains, pillées dans les ouvrages
italiens ou espagnols, l'origine de la comédie française.
GILLET DE TESSONNERIE, né en 1620, plus tard conseiller à la cour des
monnaies, est un des premiers qui ait osé se lancer dans les pièces à
caractères puisées dans son propre fonds. Il avait sans doute peu de
goût, mais ses compositions sont sagement conduites. Il fit bonne
justice des enlèvements à _l'espagnole_, des reconnaissances à
_l'italienne_, de toutes ces ressources qu'aujourd'hui nous
appellerions des _ficelles_, et dont les auteurs saturaient le public
depuis la fin du siècle dernier. Gillet imagina des comédies comiques
par le fond et par la manière de présenter le dialogue. On peut donc
dire à sa louange qu'il ouvrit le premier la carrière brillante que
Molière courut avec tant de gloire.
Ses pièces, la plupart originales et amusantes, sont une esquisse
légère encore, à la vérité, des ridicules de la société, mais
indiquant ces ridicules avec esprit. Elles sont semées de critiques
judicieuses et de traits de mœurs. En un mot, personne avant lui
n'avait fait une peinture si vraie des coutumes et du goût de la
nation française.
Ses comédies sont: _Francion_ (1642), _le Triomphe des cinq passions_
(1642), _le Déniaisé_ (1647), et _le Campagnard_ (1657). _Le Triomphe
des cinq passions_ est un sujet simple et cependant original. Un
jeune seigneur est prêt à entrer dans le monde, un sage, un mentor,
lui montre les cinq passions qu'il aura à vaincre, _la vaine gloire_,
_l'ambition_, _l'amour_, _la jalousie_ et _la fureur_, passions qu'il
fait passer successivement sous ses yeux en lui apprenant à les
connaître par cinq comédies en un acte et ayant toutes un sujet
différent, ce qui constitue réellement cinq petites pièces en un acte
avec un prologue. _Le Déniaisé_ a une scène qui a été complètement
imitée par Molière dans son _Dépit amoureux_, en voici quelques mots:
JODELET, arrêtant Pancrace.
Tandis qu'ils vont dîner, un petit mot, Pancrace,
Dirais-tu qu'une fille ait de l'amour pour moi?
...............
PANCRACE.
... Tous nos vieux savants n'ont pu nous exprimer
D'où vient cet ascendant qui nous force d'aimer,
Les uns disent que c'est un vif éclair de l'âme, etc.
JODELET.
Ainsi donc...
PANCRACE.
Nous perdrions le droit du libre arbitre.
JODELET.
Mais...
PANCRACE.
Il n'y a point de mais. C'est notre plus beau titre.
JODELET.
Quoi!...
PANCRACE.
C'est parler en vain, l'âme a sa volonté.
JODELET.
Il est vrai!...
PANCRACE.
Nous naissons en pleine liberté.
JODELET.
C'est sans doute.
PANCRACE.
Autrement notre essence est mortelle.
JODELET.
D'effet...
PANCRACE.
Et nous n'aurions qu'une âme naturelle.
JODELET.
Bon!...
PANCRACE.
C'est le sentiment que nous devons avoir.
JODELET.
Donc...
PANCRACE.
C'est la vérité que nous devons savoir.
JODELET.
Un mot.
PANCRACE.
Quoi! Voudrais-tu des âmes radicales,
Ou l'opération pareille aux animales?
JODELET, voulant lui fermer la bouche.
Je voudrais te casser la gueule.
PANCRACE, se débarrassant.
On a grand tort
De vouloir que l'esprit s'éteigne par la mort.
JODELET.
Enfin.
PANCRACE.
Les minéraux produits d'air et de flamme.
Ont un tempérament, mais ce n'est pas une âme,
JODELET, lassé.
Ah!
PANCRACE.
L'âme n'est donc pas cette aveugle puissance
Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.
JODELET, jetant son chapeau.
J'enrage.
PANCRACE.
Elle n'est pas au sang comme on le dit.
JODELET.
Parlera-t-il toujours? Mais...
PANCRACE.
Ce mais m'étourdit.
JODELET, fermant les poings.
Peste!
PANCRACE.
Nous pouvons voir des choses animées
Qui, sans avoir de sang, auraient été formées, etc.?
JODELET.
Holà!
PANCRACE.
Prête l'oreille à mes solutions, etc., etc.
................
Ainsi l'âme a l'arbitre.
JODELET.
Ah! c'est trop arbitré.
Au diable le moment que je t'ai rencontré.
PANCRACE.
Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.
JODELET.
Au diable les savants, et qui peut les comprendre!
_Le Campagnard_ est la mise en scène du ridicule des nobles de
province de l'époque.
DE BROSSE, dont les tragédies sont mauvaises, composa quelques
comédies passables de 1644 à 1650, comédies dans lesquelles règne un
ton plus convenable, plus décent que dans les ouvrages dramatiques de
ses prédécesseurs et de ses contemporains. C'est là son plus grand
mérite. Une de ses productions, la comédie du _Curieux impertinent_
(1645), est à peu près sa meilleure pièce. On y trouve deux vers
remarquables par les pensées qu'ils expriment:
La honte est le rempart de l'honneur d'une femme;
et celui-ci:
L'or ne se corrompt point et peut corrompre tout.
_Le Curieux impertinent_, tiré de _Don Quichotte_, fut remis à la
scène en 1710 par Destouches. Ce fut la première comédie de
Destouches, et l'on fit sur elle une épigramme qui n'est qu'un bon
mot, car la pièce est fort bonne:
On représente maintenant
Le _Curieux impertinent_,
Pour moi j'ai vu la pièce, et j'ose en être arbitre.
Voici ce que j'en crois de mieux:
Pour la voir une fois, on n'est pas curieux,
Mais qui la verra deux en portera le titre.
_Le Songe des hommes éveillés_ (1646) eut du succès. Le sujet en a été
bien souvent remis à la scène depuis de Brosse. C'est celui du paysan
ivre, du marchand endormi, du pauvre diable, transportés tout à coup
dans des appartements magnifiques ou dans des palais et auxquels on
fait croire qu'ils ont toujours été de grands personnages ou même des
souverains. Il y a peu d'années, ce canevas a été traité en opéra
comique.
Nous n'avons plus, pour terminer notre notice anecdotique sur les
principaux auteurs qui ont précédé Molière, qu'à parler de l'un des
plus originaux, le poëte SCARRON, qui travailla pour le théâtre de
1645 à 1660, et, pendant ces quinze années, donna une douzaine de
pièces, toutes plus burlesques les unes que les autres. Fils d'un
conseiller au Parlement de Paris et né en 1610, époux de mademoiselle
d'Aubigné, plus tard madame de Maintenon, il fut affecté, dès l'âge de
vingt-six ans, d'une paralysie qui lui ôta l'usage de ses jambes. Son
esprit, malgré son triste état, était tellement enjoué, que sa maison
était le rendez-vous d'une foule de gens du monde, de poëtes,
d'auteurs, qui venaient le consoler dans son infortune et apprendre à
rire auprès de lui. Scarron se voua au genre burlesque. Il y excella,
et ses comédies en vers et en prose sont pleines de traits,
malheureusement plus bizarres que comiques. Il introduisit au théâtre
le valet facétieux, le valet grotesque, le valet intrigant, parce que
ce genre de personnage prêtait beaucoup à ses compositions; ainsi:
_Jodelet duelliste_ (1646), _Jodelet maître valet_, sont des types
créés par lui. Le sujet de cette dernière pièce est tiré d'une comédie
espagnole intitulée _Don Juan Alvaredo_; mais le titre est le nom
d'un acteur alors célèbre, Julien Geoffrin, qui prit au théâtre celui
de JODELET.
Entré dans la troupe du Marais en 1610, l'année de la naissance de
Scarron, Geoffrin s'y fit bientôt remarquer par la naïveté de son jeu,
l'expression comique de sa figure et de ses gestes. En 1634, par ordre
de Louis XIII, il passa à l'hôtel de Bourgogne, où son talent prit de
nouvelles proportions. Plusieurs auteurs firent des pièces en vue de
cet acteur célèbre; mais Scarron fut celui qui mit le mieux ses
talents en relief. Jodelet joua ses rôles de valet original avec un
succès toujours croissant. Il est vrai de dire que sa figure avait
quelque chose de si plaisant, qu'à son entrée en scène, les
spectateurs ne pouvaient le regarder sans rire. Il feignait alors une
surprise qui redoublait la bonne humeur du public. Il parlait du nez,
et ce défaut n'en était pas un dans son jeu. De nos jours, que
d'imperfections physiques, sur nos petits théâtres, font la fortune de
certains acteurs? On le représente, dans les gravures du temps, avec
une grande barbe et de longues moustaches noires, le reste du visage
enfariné. Il mourut en 1660. Mais revenons à Scarron.
En 1646, ce poëte fit jouer _les Boutades du capitan Matamore_, espèce
de pochade en un acte et en vers, très-bouffonne et qui amusa
beaucoup. En 1649, ce fut _l'Héritier ridicule_, comédie en cinq
actes, qui plut si fort à Louis XIV, que ce prince, alors encore fort
jeune, se la fit jouer, dit-on, trois fois de suite dans le même jour,
ce qui prouve qu'à cette époque le grand roi avait du temps à donner
à ses plaisirs et le goût encore assez peu épuré. En 1653, Scarron
dédia à son souverain une comédie burlesque intitulée _Don Japhet
d'Arménie_, par une épître non moins burlesque que sa comédie
elle-même. Voici l'épître:
AU ROI
«Sire,
«Quelque bel esprit qui aurait, aussi bien que moi, à dédier un
livre à Votre Majesté, dirait en beaux termes que vous êtes le
plus grand Roi du monde; qu'à l'âge de quatorze à quinze ans,
vous êtes plus savant en l'art de régner qu'un roi barbon; que
vous êtes le mieux fait des hommes, pour ne pas dire des Rois,
qui sont en petit nombre, et enfin que vous portez vos armes
jusque au Mont Liban et au delà. Tout cela est beau à dire, mais
je ne m'en servirai point ici: cela va sans dire. Je tâcherai
seulement de persuader à Votre Majesté qu'Elle ne se ferait pas
grand tort si Elle me faisait un peu de bien; si elle me faisait
un peu de bien, je serais plus gai que je ne suis; si j'étais
plus gai que je ne suis, je ferais des comédies enjouées; si je
faisais des comédies enjouées, Votre Majesté en serait divertie;
si Elle en était divertie, son argent ne serait pas perdu. Tout
cela conclut si nécessairement, qu'il me semble que j'en serais
persuadé si j'étais aussi bien un grand Roi comme je ne suis
qu'un pauvre malheureux, mais pourtant,
«De Votre Majesté, etc.»
La pièce de _Don Japhet d'Arménie_, réduite en trois actes, fut
représentée en 1721, avec intermèdes de chant et de danse, devant
l'ambassadeur ottoman Mehemet Effendi, dont elle excita la gaieté.
Une autre des comédies de Scarron, _l'Écolier de Salamanque_ (1654),
fit du bruit à l'époque où il la donna, parce que le sujet lui en
avait été dérobé par l'abbé Bois-Robert, qui avait composé avec le
plan ses _Généreux ennemis_ qu'il fit représenter à l'hôtel de
Bourgogne. L'abbé eut en outre l'impudence de critiquer la pièce de
Scarron. Ce dernier, qui avait la bonhomie de lire ses élucubrations
dramatiques à ses amis avant de les mettre au théâtre, ne pardonna
jamais cet indigne larcin et, pour s'en venger, il lança contre l'abbé
le sarcasme le plus sanglant. «Quand on pense, disait-il, que j'étais
né assez bien fait pour avoir mérité les respects des Bois-Robert de
mon temps.»
Vous savez bien que ce prélat bouffon
De beaucoup d'impudence et de peu de mérite.
Est par dessus Fabri, l'archifripon,
Un très-grand s....te.
_Le Gardien de soi-même_ (1655), _le Marquis ridicule_ (1656), _le
Faux Alexandre_, tragi-comédie laissée inachevée, et enfin celle du
_Prince Corsaire_, complètent le burlesque bagage dramatique du
premier mari de madame de Maintenon.
Boileau ne pouvait le souffrir. Un jour, Louis XIV se bottait pour
aller à la chasse. A côté de lui se trouvaient plusieurs seigneurs de
la cour et Despréaux. Il demande à ce dernier quels auteurs, à son
avis, avaient le mieux réussi dans la comédie.--«Sire, je n'en connais
qu'un, répond Boileau, c'est Molière, tous les autres n'ont fait que
des farces proprement dites, _comme ces vilaines pièces de Scarron_.»
A ces mots, échappés par mégarde de la bouche du satirique et qu'il
eût bien voulu reprendre, le successeur du poëte burlesque auprès de
sa veuve devint fort pensif. Au bout d'un instant, il reprit:--«Si
bien donc que Despréaux n'estime que le seul Molière.--Il n'y a que
lui, Sire, qui soit estimable dans son genre d'écrire,» se borna à
répondre le critique qui ne se souciait pas de remettre Scarron sur le
tapis.
Le duc de Chevreuse, tirant Boileau à part:--«Oh! pour le coup, mon
cher, lui dit-il, votre prudence était endormie.--Et où est l'homme,
répondit Despréaux, à qui il n'échappe jamais une sottise?» A notre
avis, Boileau avait bien raison de parler de _Scarron_ et de ses
compositions dramatiques comme il le faisait. On ne peut comprendre
qu'un prince dont le règne fut celui des arts, ait jamais pris quelque
plaisir aux rapsodies du poëte burlesque. Aujourd'hui ses
élucubrations ne supporteraient pas la scène, pas plus qu'elles ne
supportent la lecture. En 1645, bien peu d'années avant _l'Étourdi_ de
Molière, la cour et la ville battaient des mains et riaient à gorge
déployée de cette tirade de Jodelet à Béatrix:
Vous ne m'aimez donc pas, madame la traîtresse!
Et vous me desservez auprès de ma maîtresse?
Ah! louve! ah! porque! ah! chienne! ah! braque! ah! loup!
Puisses-tu te briser bras, main, pied, chef, cul, cou!
Que toujours quelque chien contre ta jupe pisse!
Qu'avec ses trois gosiers Cerbérus t'engloutisse!
Le grand chien Cerbérus, Cerbérus le grand chien,
Plus beau que toi cent fois, et plus homme de bien.
En 1653, alors que Molière se faisait déjà applaudir en province, on
applaudissait à Paris des tirades comme celle-ci de _don Japhet_:
Gare l'eau! bon Dieu! la pourriture!
Ce dernier accident ne promet rien de bon:
Ah! chienne de duègne, ou servante ou démon,
Tu m'as tout _compissé_, pissante abominable!
Sépulchre d'os vivants, habitacle du diable,
Gouvernante d'enfer, épouvantail plâtré,
Dents et crins empruntés, et face de châtré!
LA DUÈGNE.
Gare l'eau...
DON JAPHET.
La diablesse a redoublé la dose.
Exécrable guenon! si c'était de l'eau rose,
On la pourrait souffrir par le grand froid qu'il fait;
Mais je suis tout couvert de ton déluge infect, etc., etc.
Or, _Jodelet_ et _Don Japhet_ sont les deux meilleurs produits
littéraires et dramatiques du poëte _Scarron_, et on peut ajouter que
ces comédies sont aussi pitoyables par le fond que par la forme.
Empruntées à la mauvaise école espagnole, elles eurent cependant, nous
devons le dire, jusqu'à la venue de Molière, un grand succès
non-seulement près des bons habitants de la ville de Paris, mais
auprès du Grand Roi et de sa cour. Nous avouerons même encore qu'en
1763, on les reprit et que _Don Japhet_ fut très-suivi; l'auteur des
_Mémoires secrets_ en fait le plus grand éloge, il le préfère à
beaucoup des pièces de cette époque qui sont cependant, à notre avis,
infiniment plus supportables.
Avant de parler du père véritable de la bonne et saine comédie en
France, de l'immortel Molière, qu'on nous permette une anecdote à
propos du _Menteur_ de Corneille. Cette charmante pièce, représentée
en 1642, était restée classique à la scène, et beaucoup de vers qu'on
y trouvait avaient passé en proverbe. Un grand seigneur contait un
jour à table des anecdotes peu véridiques. Un homme d'esprit, se
tournant vers le laquais de ce personnage et l'apostrophant du nom du
laquais du Menteur:--«Clisson, lui dit-il, donnez à boire à votre
maître.»
XIV
MOLIÈRE.
MOLIÈRE, de 1620 à 1673.--Son voyage dans le Midi (1641).--Son
entrée dans la troupe de la Béjart (1652).--_La comédie de
l'Étourdi._--Son succès.--L'Illustre Théâtre, débuts de la
troupe à Paris (24 octobre 1658).--La troupe de
Monsieur.--Ouverture de la salle du Petit-Bourbon (3 novembre
1658).--Rivalité avec la troupe de l'hôtel de Bourgogne.--_Le
Dépit amoureux_ (1658).--_Les Précieuses ridicules_
(1659).--Anecdotes.--L'hôtel Rambouillet.--Bon mot de
Ménage.--Influence de la comédie des _Précieuses_ sur les
mœurs de l'époque.--_Le Cocu imaginaire._--Anecdotes.--La
troupe de Molière au Palais-Royal (4 novembre 1660).--_Don
Garcie de Navarre_ (1661).--Chute de cette comédie
héroïque.--_L'École des maris_ (1661).--_Les Fâcheux_
(1661).--Anecdotes.--_Le Fâcheux Chasseur._--_L'École des
femmes_ (1662).--_La Critique de l'École des femmes_
(1663).--Anecdotes.--Citations.--Tarte à la crème du duc de la
Feuillade.--_Le Portrait du peintre_, de BOURSAULT, et
_l'Impromptu de Versailles_, de MOLIÈRE.--Double utilité de
cette dernière comédie.--Déchaînement des ennemis de Molière
contre le grand auteur.--Louis XIV le venge par ses
bienfaits.--_La Princesse d'Élide_ (1664).--Les trois premiers
actes du _Tartuffe_ aux fêtes de Versailles.--_Psyché._--_Le
Festin de pierre_ ou _la Statue du Commandeur_
(1665).--Anecdote.--_L'Amour médecin_ (1665).--_Le Misanthrope_
(1666).--Anecdote.--La comédie du _Misanthrope_ devant les
acteurs du Théâtre-Français.--La troupe de Molière troupe du
Roi (août 1665).--Le _Tartuffe_
(1667).--Anecdotes.--Plaisanterie de l'acteur Armand.--_Le
Sicilien_ (1667).--_Amphitryon_ (1668).--_Georges Dandin_
(1668).--_L'Avare_ (1668).--Dernières pièces de Molière, de
1668 à 1673.--Anecdotes.--Anecdotes relatives à
_l'Avare_.--_Monsieur de Pourceaugnac_ (1669).--_Le Bourgeois
gentilhomme_ (1670).--_Les Femmes savantes_ (1672).--_Le Malade
imaginaire_ (1673).--Lully en Pourceaugnac.--Anecdote relative
à la comédie de _la Comtesse d'Escarbagnas_.--Jugement sur
Molière.
Jean-Baptiste POQUELIN, qui prit plus tard le nom illustre de MOLIÈRE,
naquit à Paris en 1620 et y mourut en 1673. Tout le monde sait que cet
homme célèbre, fils et petit-fils de valet de chambre, tapissier du
Roi, montra dès son enfance une véritable passion pour l'étude et une
grande vocation pour le théâtre; que son grand-père l'encourageait
dans ses instincts naturels, et que son père, au contraire, le
retenait; que le jeune enfant n'obtint qu'avec peine de faire quelques
études à Paris au collége de Clermont[1], où il se lia avec plusieurs
hommes qui acquirent par la suite un nom dans les lettres. Nous ne
nous arrêterons donc pas à Poquelin enfant, tapissier du roi par
charge héréditaire, studieux élève des Jésuites, non moins studieux
élève de Gassendi, dans les leçons duquel il puisa les principes de
justesse et les préceptes de philosophie qui lui servirent de guide
dans ses ouvrages. Nous prendrons Molière fait homme, quoique bien
jeune encore, et forcé, en 1641, de remplacer dans sa charge de
tapissier son père tombé malade; nous le prendrons contraint de suivre
le roi Louis XIII à Narbonne, interrompant ainsi des études qui
faisaient toute sa joie pour se livrer à des fonctions diamétralement
opposées à ses goûts.
[1] Aujourd'hui lycée Louis-le-Grand.
Ce voyage en Languedoc ne fut cependant pas inutile au jeune Poquelin.
Lorsqu'on veut étudier, on le peut toujours, surtout si la nature est
le sujet de l'étude, car la nature se trouve partout. Or, dès cette
époque, l'objet des méditations de Molière, c'était la nature humaine.
Certes, il avait autour de lui, à la cour de Louis XIII, assez
d'originaux à observer, assez de types à graver dans son esprit, assez
de passions à critiquer, pour trouver un aliment à sa naissante
philosophie. Que de portraits ne devait pas puiser dans l'entourage du
prince un aussi grand peintre de mœurs?
A son retour à Paris, en 1652, l'apprenti tapissier ne put résister
plus longtemps à la voix secrète qui le poussait au théâtre. A cette
époque, et depuis que le Cardinal de Richelieu avait régné de fait sur
la France, le goût des spectacles s'était généralisé dans le royaume.
Plusieurs troupes de comédiens ou _sociétés_ donnaient des
représentations, couraient même la province. Le jeune Poquelin se fit
recevoir dans l'une d'elles au grand désespoir de sa famille, et
changea son nom en celui de MOLIÈRE.
La troupe dans laquelle il fut affilié, était exploitée par une
comédienne, la Béjart, qui ne tarda pas à comprendre tout le parti
qu'elle pouvait tirer pour elle de son association avec un jeune homme
aussi intelligent que paraissait l'être sa nouvelle recrue. On était
en 1645; les comédiens de la Béjart n'ayant pas eu de succès à Paris
sur les tréteaux aux fossés de la porte de Nesle (aujourd'hui rue
Mazarine) ni au port Saint-Paul, s'établirent au jeu de paume de la
Croix-Blanche (faubourg Saint-Germain). Là ils réussirent quelque
temps, et fiers de voir la foule se presser chez eux, ils baptisèrent
leur théâtre du nom un peu ambitieux d'_Illustre Théâtre_.
Pendant quelque temps, tout parut assez bien marcher; mais la
politique ne tarda pas à se jeter à la traverse de leur entreprise. La
régence d'Anne d'Autriche était devenue orageuse. La guerre civile,
les troubles de la Fronde tournaient les esprits vers des sujets tout
autres que les spectacles; la salle de la Béjart devint déserte.
Molière proposa alors à ses compagnons de tenter le sort en province.
Ils se rendirent à Bordeaux où le fameux duc d'Épernon, gouverneur de
la Guyenne, leur fit bon accueil. Molière, qui se sentait
non-seulement le talent nécessaire pour _représenter_, mais encore
celui de _composer_ de bonnes pièces, essaya de donner une tragédie de
sa façon, _la Thébaïde_. Cette pièce ayant été froidement écoutée,
l'auteur en conclut que le genre tragique pouvait bien n'être pas son
fait. Alors il tenta d'écrire _l'Étourdi_, qui commença réellement sa
réputation.
La troupe de _l'Illustre Théâtre_ quitta Bordeaux pour se rendre à
Lyon où elle donna cette pièce, _l'Étourdi_, première comédie
régulière du tapissier devenu auteur dramatique. La troupe et la pièce
eurent un immense succès. Le prince de Conti, qui tenait alors avec
faste à Béziers les États de la province du Languedoc, qui avait connu
Poquelin chez les Jésuites au collége de Clermont, et s'était,
depuis, souvent intéressé aux représentations des comédiens de la
Béjart, manda Molière et sa troupe, voulant qu'ils servissent à
l'ornement de ses fêtes. _L'Étourdi_ parut à Béziers avec un nouvel
éclat, fut suivi du _Dépit amoureux_ et de quelques petites pièces ou
_farces_, _le Docteur amoureux_, _les Trois docteurs rivaux_, disparus
depuis du répertoire.