J'étais tout heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime

ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas

louer ici votre puissance et votre génie; mais on peut vous remercier

d'être le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous êtes.

Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà en 1833! Vous aviez

renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de _Cromwell_, donné le

mot d'ordre à la révolution dramatique; vous aviez, le premier, révélé

l'Orient dans _les Orientales_, le moyen âge dans _Notre-Dame de Paris_.

Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idées remuées!

que de formes inventées! que de tentatives, d'audaces et de découvertes!

Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier là-bas, à Guernesey,

qu'on reprenait _Lucrèce Borgia_ à Paris; vous avez causé doucement et

paisiblement des chances de cette représentation; puis, à dix heures, au

moment où toute la salle rappelait Mélingue et madame Laurent après le

troisième acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon

votre habitude, à la première heure, et on me dit que, dans le même

instant où j'achève cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous

remettez tranquille à votre oeuvre commencée.

[1] La première représentation eut lieu, en effet, le 2 février 1833.

DCCXXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 21 février 1870.

Pendant que tu m'écrivais que madame Chatiron allait probablement mieux,

elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai reçu par René la triste

nouvelle en même temps que les espérances de ta lettre.

Je vois que la neige et la glace vous ont isolés, comme si vous étiez

dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Quel hiver! il n'est pas étonnant

que ce pauvre être si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait

pu le supporter. C'était, en somme, une femme excellente et que j'ai

appréciée quand elle a vécu chez moi. Je sais que Léontine la regrettera

beaucoup; je lui écris; tâchez de la consoler un peu.

Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai été à la répétition et j'ai avalé

mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les

décors, qui sont très beaux et j'ai fait mon compliment à Zarafle frisé.

La pièce a beaucoup gagné à quelques coupures et à certains béquets.

Les acteurs vont très bien; Sarah[2] a été secouée par mes reproches du

commencement; elle joue enfin en jeune fille honnête et intéressante,

tout se débrouille et avance. On croit à un grand succès de _durée_,

tout est là; car la première représentation ne prouve plus rien dans les

habitudes du théâtre moderne.

Madame Bondois est très _approuvée_ et très bonne; elle a saisi le

joint. La pièce passera jeudi ou vendredi au plus tard.

Je vous _bige_ mille fois.

[1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut représenté, à l'Odéon, le

25 février.

[2] Sarah Bernhardt.

DCCXXII

A MADAME SIMMONNET, A LA CHÂTRE

Paris, 21 février 1870.

Chère enfant,

J'apprends par René[1] que le douloureux événement prévu n'a pu être

détourné[2]. Je joins mes regrets sincères aux vôtres, je garderai toute

ma vie à cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait

pas de petitesses; son caractère était à la hauteur de son intelligence;

j'ai pu l'apprécier durant des années où nous avons vécu sous le même

toit et où bien des choses autour de nous tendaient à nous désunir. Je

l'ai toujours trouvée forte et vraie, fidèle en amitié et jugeant tout

de très haut. La durée d'une existence si fragile était un problème;

elle a vécu par la force morale.

Je partage le déchirement de cette séparation pour toi et pour tes chers

enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement

et religieusement; ils t'aideront à subir cette inévitable perte.

Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils étaient à moi, et que je leur

recommande bien de te distraire et de te consoler.

Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.

Ta tante,

G. SAND.

[1] Fils aîné de madame Simonnet.

[2] La mort de madame Chaînon, belle-soeur de madame Sand et mère de

madame Simonnet.

DCCXXIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 23 février 1870.

J'ai été dîner aujourd'hui chez Magny pour la première fois depuis huit

jours; ça m'a réconfortée: j'étais un peu lasse de poulet froid.

J'ai avalé mes quatre heures de répétition. Demain mercredi, répétition

générale, lumières, décors et costumes. Ça va très bien maintenant;

on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, première

représentation.

J'ai distribué presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira

demain. Me voilà dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du

calme, de l'attention et de la présence d'esprit. Pas plus émue qu'à

l'ordinaire; c'est le départ d'une course en ballon. On fait de son

mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les éléments, et, comme

tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent à

pâlir, à trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, à eux,

ils ont besoin de fièvre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas.

Je pense à mes chères cocotes qui dormiront comme des anges pendant

qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mère_.

J'étais inquiète de vous pour cet enterrement dans la neige et ces

émotions tristes. Enfin vous n'êtes pas malades! Il fait beau ici,

encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflée.

Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami

mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre,

on n'a pas voulu de sa féerie à la Gaieté; il a vraiment du malheur!

Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donné

trente places pour des étudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois.

Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades.

DCCXXIV

AU MÊME

Paris, 26 février 1870.

Il faut que je vous écrive vite, vite. J'ai soupé cette nuit comme un

ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levée à une heure et les

visites me pleuvent.

Quelle soirée, mes enfants! quel succès! quel bon public! Salle grippée,

retenant sa toux et sa respiration pour écouter, appréciant tout,

applaudissant de lui-même, de toutes les places. Les claqueurs ont pu

ménager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risqué à la scène

première des deux jeunes gens. Ça a enlevé le succès bruyant et

passionné de l'auditoire.. On a prétendu que c'était un ami qui me

rendait le service de ce sifflet; dans le théâtre, on a dit que ce

devait être Plauchut. En réalité, c'était un petit Sulpicien de quinze

ans.

Le succès a grandi à chaque acte; enfin c'était tout ce que l'on peut

imaginer en fait de succès spontané, et de bon aloi. Pas un essai

d'allusion, pas une préoccupation politique. On était tout à la pièce et

à l'émotion; on a pleuré, on a ri. Il s'est produit des effets où l'on

n'en avait pas prévu.

Sylvanie[1] était dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant.

Thuillier était dans une baignoire, faisant la même chose, enfin tout

le monde; et j'en aurais tant à vous dire, que je ne vous dis rien.--Et

puis la sonnette n'arrête pas.

Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient à un

succès d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance,

j'envoie ma lettre. Vous avez dû recevoir un télégramme aujourd'hui.

_Bigez_ mes filles. Dites à Lolo que sa vieille grand-mère va bientôt

revenir.

Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.

[1] Madame Arnould-Plessy.

DCCXXV

AU MÊME

Paris, 27 février 1870.

Nous ferons le carnaval en plein carême et ensemble, si l'on est en

deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII.

Il faut bien que je reste pour voir se décider le succès d'argent et

veiller encore à beaucoup de choses.

J'espère le grand succès, tout va bien. Je sors de la seconde

représentation: une salle comble, donnée à moitié, mais payante à

moitié; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui

aurait fait le double si on n'eût été obligé, comme toujours, d'avoir

le reste de la presse, du ministère et des amis de la maison. Le public

excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs à tous les

actes.

Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succès: les

cléricaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu réunir

au théâtre. Les directeurs sont enchantés, les acteurs ivres de joie,

d'émotion et de fatigue; voilà. On s'embrasse comme du pain dans

tous les coins du théâtre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de

Balandard chez le prince Klémenti: l'ivresse du succès.

Me voilà guérie: j'ai soupé ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil,

bien dévoué et qui se met en quatre. Nous avons dévoré un joli morceau

de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine,

c'était comme à Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si

on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela!

Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel,

on en aura d'autre; que ma Lolo dévore sa bonne mère. _Bigez_ Titite.

Portez-vous bien, surtout!

DCCXXVI

AU MÊME

Paris, 2 mars 1870.

Cinq mille cinquante francs de recette; on a chassé les musiciens,

bourré l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas

que l'Odéon pût faire cette recette, au prix où il est. J'y ai été

faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus ému, attentif,

enthousiaste. L'orchestre était plein de femmes en pleurs; elles

s'amusent drôlement, un mardi gras! On est persuadé maintenant que c'est

un second _Villemer_.

J'ai reçu des étudiants toute la journée. Ils venaient, par bandes de

douze, me remercier et me féliciter; tous très gentils et bien élevés.

J'étais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.

Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi;

j'arriverai pour dîner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et

avec un si beau résultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes.

DCCXXVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 19 mars 1870.

Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'_Elle_[1] est

très bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que

je sais de sa vie privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document

sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eût autorisée à la

peindre. Je n'ai donc tracé qu'une figure de fantaisie, je le jure,

et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque

seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.

Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore même ce que c'est. Je ne fais

pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon état. J'invente. Le

public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout

des modèles. Il se trompe et rabaisse l'art.

Voilà ma réponse _sincère_. Je n'ai que le temps de la mettre à la

poste.

G. SAND.

[1] Lettre écrite à propos du bruit qui courait, que, dans un des

principaux personnages de son roman de _Malgré tout_, George Sand

avait voulu peindre l'impératrice Eugénie; lettre qui fut envoyée

par Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et

soeur de lait de Napoléon III.

DCCXXVIII

AU MÊME, A CROISSET

Nohant, 30 mars 1870.

Nuit de mercredi à jeudi,

trois heures du matin.

Ah! mon cher vieux, que j'ai passé douze tristes jours! Maurice a été

très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent

rien et qui se compliquent d'abcès et tendent à devenir couenneuses.

Il n'a pas été en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des

souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilité d'avaler; toutes

les angoisses attachées aux violents maux de gorge que tu connais bien,

puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire,

et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu'elle manque

d'énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque

toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitué à une action

continuelle du corps et de l'esprit, à qui l'esprit et le corps

défendent d'agir. Nous l'avons si bien soigné, que le voilà, je crois,

hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et

demandé le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_.

Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches

sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher

ce qu'il pouvait avoir à ton service: mais il n'a trouvé que de pures

fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si

drôles, que je l'ai encouragé à te les envoyer. Elles ne te serviront de

rien, si ce n'est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation.

J'espère que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'âme

et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mère, femme

et filles. Aurore dit qu'elle voudrait être bien malade à la place de

son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la _sacro-sainte

littérature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la

vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que

ce quelqu'un.

Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle aussi désespérée, au beau

milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse!

Est-ce la surdité subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et

de patience avant les infirmités? J'en souffre avec toi, parce que je

comprends ce que tu en souffres.

Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait méchante;

c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine était contre

moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait,

rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a

excrété toute sa fureur _sans cause_. Qu'à-t-elle contre toi, à présent

que la passion est à l'état de légende? _Estrange! estrange!_ Et, à

propos de Bouilhet, elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète?

C'est une folle.

Tu penses bien que je n'ai pu écrire une panse d'_a_, depuis ces douze

jours. Je vais, j'espère, me remettre à la besogne dès que j'aurai fini

mon roman, qui est resté une patte en l'air aux dernières pages. Il va

commencer à paraître et il n'est pas fini d'écrire. Je veille pourtant

toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez

tranquille pour me distraire de mon malade.

Bonsoir, cher bon ami de mon coeur.

Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as

des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous

t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on

veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-même.

DCCXXIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

Nohant, 3 avril 1870.

Favre est parti ce matin, nous laissant tout à fait tranquilles sur

Maurice, qui est sorti au jardin tantôt pour la première fois. Quant

à Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fièvre;

mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voilà

ce dont je suis sûre, c'est un dévoué et un _bon_; de plus, c'est un

médecin de génie; de plus encore, c'est un homme à part, qui ne veut pas

gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_.

Nous avons parlé de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passés

ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons

parlé de toi. Il sait que tu as été chez lui pour le renseigner sur

le voyage, et il désire te voir et te connaître. Je lui ai donné ton

adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69.

Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une façon étincelante, parfois

obscure, tout à coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en

physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une santé à toute

épreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on écoutait ses

conseils d'hygiène générale. Au moral, il y a bien des points sur

lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le décris et te l'annonce.

C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaître.

Je t'embrasse,

G. SAND.

DCCXXX

A MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS

Nohant, 20 avril 1870.

Cher ami,

C'est encore moi! Je dis à tout le monde que nous sommes bons amis, et

tout le monde veut que je m'adresse à vous. Je vous ai envoyé le roman

de madame Blanc: je désire beaucoup qu'il vous convienne de le publier.

A présent, Flaubert m'écrit qu'il a quelques dettes à payer et qu'il

ne peut se décider à demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi,

puisqu'il vous a trouvé très excellent envers lui, et que vous ne

refusez jamais un solde ou une avance à qui en a besoin. J'ignore où

vous en êtes avec lui de votre règlement; mais je vois que vous lui

rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se

remettre à flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-même. Il est

_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, après Bouilhet, un autre ami,

un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise santé, et ses lettres

sont tristes. Je crois que sa position matérielle améliorée l'aiderait à

reprendre le dessus.

A vous de coeur.

G. SAND.

Ne parlez pas à Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-même [1].

[1] Voici quelle fut la réponse de Michel Lévy à cette lettre de George

Sand:

Paris, 24 avril,1870.

Chère madame Sand,

Je ne demande pas mieux que de rendre service à Flaubert, pour qui j'ai

beaucoup d'amitié; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous

m'avez écrit à son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune

ouverture, je suis bien empêché sur la façon d'engager l'affaire. Il

faudrait que j'eusse au moins une occasion, un prétexte. Tâchez de me

fournir quelque moyen d'entrer en matière, et je serai très heureux de

pouvoir, du même coup, être agréable à vous et à notre ami.

A vous bien affectueusement.

MICHEL LÉVY.

DCCXXXI

AU MÊME

Nohant, 26 avril 1870.

Eh bien, mon cher ami, dites à _notre ami_ que je vous ai parlé de ses

petits soucis d'argent, sans faire allusion à son état moral ni entrer

dans les détails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un découragement

qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand même. Vous, plus

qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insuccès relatif de son

livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent,

c'est, à coup sûr, dans l'appréhension d'un reproche indirect de votre

part. Vous êtes au-dessus de ces choses par votre haute position

commerciale, qui est aussi une position littéraire, et vous savez bien

qu'un homme de talent, après avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter

sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen

d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrivé?...

Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous

le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le

deviniez.

Vous voilà au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que

votre bonne amitié pour lui vous conseille.

A vous, cher ami,

G. SAND.

[1] _L'Éducation sentimentale_.

Réponse de Michel Lévy:

Paris, 9 mai 1870.

Chère madame Sand,

Pour vous prouver tout mon désir de vous être agréable, j'ai fait,

auprès de notre ami Flaubert, la démarche que vous m'aviez conseillée,

en me dépeignant sa situation matérielle et morale.

Je pensais avoir trouvé le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se

crût trop mon obligé et que son amour-propre s'en inquiétât; c'était de

lui proposer une avance de quatre à cinq mille francs sur le premier

ouvrage qu'il ferait, à son temps et à ses heures, fût-ce dans cinq ans,

fût-ce dans dix! Je suis fâché de vous dire que cette proposition n'a

pas eu son agrément, toute désintéressée qu'elle était de ma part, et

quelque tranquillité d'esprit qu'elle lui laissât.

Quant à lui offrir une prime qui eût été attribuée à _l'Éducation

sentimentale_, en vérité, cela ne m'était pas possible. Quoique ce livre

soit loin d'avoir été un succès, il a rapporté à Flaubert 16,000 francs,

c'est-à-dire ce que j'aurais payé 6,000 francs au plus à vous, à Renan

ou à M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans où j'ai

l'exploitation de _l'Éducation sentimentale_, je ne recouvrerai pas les

16,000 francs dès aujourd'hui déboursés.

Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais

j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espère que vous me rendrez vous-même

cette justice que je ne pouvais mieux faire.

Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu

dire aussi crûment les choses.

Bien affectueusement à vous.

MICHEL LÉVY.

DCCXXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 20 mai 1870.

Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux

troubadour. Tu dois être à Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu

dois souffrir; nous avons, 34 degrés à l'ombre, et la nuit 24. Maurice a

eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensée l'a

guéri, elle nous va à tous ici. Les enfants sont gais et embellissent à

vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop à faire pour soigner et

veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente,

les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de même en projets et

rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du

papier.

Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore

de vieillesse, ou plutôt la vieillesse normale, le calme... _de la

vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais

qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d'inoffensivité

forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il

s'agit de le rendre utile à l'art quand on s'y dévoue; je n'ose pas dire

combien je suis naïve et primitive de ce côté-là. C'est la mode de s'en

moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.

Voilà mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de

tout l'été, qu'à ce qui ne sera pas moi.

Voyons, toi, ta santé d'abord? Et cette tristesse, ce mécontentement

que Paris t'a laissé, est-ce oublié? N'y a-t-il plus de circonstances

extérieures douloureuses? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de

premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le

sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idée

d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce

monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m'y

essaye encore), se rattacher d'autant plus à ce qui nous reste. Tu me

l'écrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami

véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais

entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C'était mon

Bonilhet et plus encore; car, à mon intimité de coeur, se joignait un

respect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi

toutes les épreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _dû_ tout ce

que j'ai de bon, je tâche de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce

pas un héritage que nos morts aimés nous laissent?

Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une

trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et

adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne

suis pas sans quelque inquiétude de n'avoir pas de lettre de toi depuis

longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que

Maurice était bien guéri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient

pas. Moi, je t'aime.

DCCXXXIII

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

Nohant, 8 juin 1870.

Chers amis,

Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous

viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grillé, tout

desséché par la plus effroyable sécheresse qu'il ait jamais subie!

En revanche, vous verrez nos fillettes fraîches et fleuries; le beau

Plauchut rosé comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu

changé, mais en possession de toute sa gaieté. Nous sommes contents,

enchantés et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous

êtes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur

et oublier tous les chagrins et inquiétudes de cette triste année! Vive

la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublié de le faire à Paris) si

vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les

met ou on ne les met pas en été, _au goût des personnes_. Réponse à cet

important chapitre de ménage.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 18 / 19 段