que les Majestés étrangères y ont porté la prose et l'ennui qui les
environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalité
et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se
ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et
inévitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mêmes au lieu
d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine déviée
parce qu'elle manque de graisse: ça reviendra et nous marcherons encore;
seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura
bien des bêtises de faites et de dites.
Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'aînée est très
intelligente et bonne; c'est ma société, mon amie personnelle. Que c'est
beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des vôtres. J'attends
que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon état. Je
vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les
amitiés et révérences de mes enfants.
Votre maman.
DCCXII
A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 11 décembre 1869.
Je ne vois pas paraître mon article et il en paraît d'autres qui sont
mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les
amis. Et puis, quand une grenouille commence à coasser, toutes les
autres s'en mêlent. Un certain respect violé, c'est à qui sautera
sur les épaules de la statue; c'est toujours comme ça. Tu subis les
inconvénients d'une manière qui n'est pas encore consacrée par la
routine et c'est à qui se fera idiot pour ne pas comprendre.
_L'impersonnalité absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas
_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prêchée
et qui a abîmé mon théâtre parce qu'il n'était pas _impersonnel_,
t'abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en
est; trop de théorie!
Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de système,
obéis à ton inspiration.
Voilà le beau temps, chez nous du moins, et nous nous préparons à nos
fêtes de Noël en famille, au coin du feu. J'ai dit à Plauchut de tâcher
de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du
moins faire le réveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris;
c'est si ennuyeux!
Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera à ne pas quitter ta robe de
chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'étrangers. Enfin
tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.
Je t'embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques,
mais non démontée, et, si je t'avais là, nous nous remonterions si bien,
que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.
Je t'embrasse.
Ton vieux troubadour,
G. SAND.
DCCXIII
A M. BERTON PÈRE, A PARIS
Nohant, décembre 1869.
Cher ami,
Quand, vers la vingtième représentation _du Bâtard_, Chilly et Duquesnel
sont venus me demander de laisser passer,--après _le Bâtard_, qui
fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente représentations--une:
_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix représentations,
j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manqué de prévoyance. On ne m'avait
pas dit que cette pièce eût un certain mérite et que Berton en jouait le
principal rôle. A présent, les choses se passent de façon à me remettre
au mois de mars. Dois-je consentir à cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il
avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que
j'ai cédé à une éventualité qui ne se réalise pas, celle d'arriver en
janvier, février au plus tard, et que je ne cède plus mon tour?
Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me
pousserait à faire prévaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais
que du droit moral. Que ferais-tu à ma place?--Je suppose que tu ne
connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni
de sa pièce. Suis-je engagé moralement par une permission que l'on m'a,
jusqu'à un certain point, extorquée? Peut-être! Quand on prend pour
unique base de conduite la délicatesse, il y a des degrés de plus et de
moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que
je sais que tu pars en tout de la même base que moi. Et puis autre
chose: si ce rôle de _l'Affranchi_ te plaît mieux à jouer entre _deux
habits noirs_; si tu dois éprouver la moindre contrariété à oublier un
rôle appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est
sympathique et s'il est intéressant, je ne yeux pas user de mon droit et
j'attendrai les événements.
Voilà, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire
et penser; je n'oublie pas par imbécillité pure mes intérêts. J'ai des
scrupules, je déteste mettre un homme au désespoir. La race des auteurs
est si âpre au succès, que c'est les tuer à coups de couteau, que de
leur arracher une espérance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu
aussi bête que moi?
Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tête.
_Pierre qui roule_ va paraître chez Lévy, et je me suis permis de te le
dédier.
Mes enfants t'envoient leurs meilleures amitiés. Quel dommage que le
vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu
viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.
Amitiés au petit Pierre.
G. SAND.
DCCXIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 17 décembre 1869
Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au
soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec
nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises
ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et,
comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit
d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne
voulons pas te condamner à la toilette? J'ajoute que je compte que tu
apporteras quelque manuscrit. La _féerie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce
qu'il y a de fait. J'espère bien que tu es en train de travailler. Les
critiques sont un défi qui stimule.
Ce pauvre Saint René Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_.
Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre
Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je
ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs; mais le bon public me lit
et m'écoute un peu quand même.
Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat.
Veux-tu que je t'envoie une voiture à Châteauroux le 23 à quatre heures?
J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et
il est si facile de t'épargner deux heures et demie de malaise!
Nous t'embrassons pleins d'espérance. Je travaille comme un boeuf pour
avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras là.
G. SAND.
DCCXV
AU MÊME
Nohant, 18 décembre 1869.
Les femmes s'en mêlent aussi? Viens donc oublier cette persécution à nos
cent mille lieues de la vie littéraire et parisienne; ou, plutôt, viens
t'en réjouir; car ces grands éreintements sont l'inévitable consécration
d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passé par là
restent _bons pour l'Académie._'
Nos lettres, se sont croisées. Je te priais, je te prie encore de venir,
non pas la veille de Noël, mais l'avant-veille pour faire réveillon le
lendemain soir, la veille c'est-à-dire le 24. Voici le programme: On
dîne à six heures juste, on fait l'arbre de Noël et les marionnettes
pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher à neuf heures. Après
ça, on jabote et on soupe à minuit. Or la diligence arrive au plus tôt
ici à six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de
nos petites, trop attardées. Donc, il faut partir jeudi 23 à neuf heures
du matin, afin qu'on se voie à l'aise, qu'on s'embrasse tous à loisir,
et qu'on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans
impérieux et fous.
Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des
folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bête,
heureuse, et c'est le temps de la récréation après le travail. Je finis
ce soir ma tâche de l'année. Te voir, cher vieux ami bien-aimé, serait
ma récompense; ne me la refuse pas.
G. SAND
DCCXVI
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 24 décembre 1869.
Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientôt, n'est-ce pas?
J'admire qu'étant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et très
occupée de la famille et du ménage, vous ayez le temps d'écrire et de
penser. Au reste, cette activité est bonne à l'esprit; mais n'y usez pas
trop le corps.
Ici, où l'on n'a pas de mérite à piocher, puisqu'on y a arrangé la vie à
demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et
grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si
je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Bâtard_ a toujours du
succès à l'Odéon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait
meilleure ici qu'à Paris.
Demain, nous commençons l'année des enfants par un arbre de Noël et des
marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut
et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne
année, de la part de tous les miens, à vous et aux chers vôtres. Recevez
donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis
de Nohant. Quel malheur que Bruyères soit si loin! quel beau réveillon
nous ferions ensemble!
G. SAND.
DCCXVII
A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE
Nohant, 4 janvier 1870.
Mon grand, excellent et cher ami,
Je commençais à vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Depuis huit
jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment où je
peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les
chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir
et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement écrit
d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et
le meilleur des livres.
Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel,
plus ou moins proche, est inévitable, fatale. C'est un pas de fait. Le
règne de tous est encore loin; mais l'éducation commence. Il nous faut
passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants,
formés sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes
les vanités ambitieuses. Je ne désigne personne; mais je vois cette
résultante dans les engouements des assemblées et dans le ton de la
presse démocratique. Rien que des passions, aucune étude sérieuse des
principes; un besoin effréné d'absolutisme dans ceux, qui le combattent,
c'est encore là une chose fatale.
On voudrait s'endormir pour ne s'éveiller que dans vingt ans; et, dans
vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous
n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du
sommeil dont on passe dans l'éternité. Peut-être, rentrés là pour en
ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de
cette foi qui nous soutient à titre de vertu, et qui sera une lumière.
En attendant, je vous aime; vous êtes une des guérisons et une des
forces de mon être. Quand je vois les misères de l'agitation présente,
je pense à vous et je me réconcilie avec l'homme.
Ayez toujours courage et ne désirez pas mourir. Votre vie est un
enseignement, et un phare dans la tempête.
Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement
pour eux, et je m'en acquitte de toute mon âme.
GEORGE SAND
DCCXVIII
A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
Nouant, 6 janvier 1870.
Chère filleule dont je suis fière et que j'aime, merci de ton bon
souvenir.
Tu as si peu le temps de m'écrire, que je bénis le jour de l'an, sachant
qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de
Barbès, qui ne manque pas encore à l'appel, malgré sa pauvre santé, et
qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.
Je suis contente que vous alliez tous bien, _à la frontière[1]_ et ici;
je suis bien sûre que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que
la première et qu'elle sera aussi adorée. C'est une force qu'on a contre
l'horrible idée qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on
pourrait perdre ces chers êtres.
On se répond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se
mesure non pas à sa durée, mais à la joie et aux tendresses qui l'ont
remplie.
Lina, Maurice et nos chères fillettes, qui vont à merveille, vous
envoient à tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours
merveilleuse de raison et d'amabilité. Ta filleule, qui trotte comme une
souris, commence à dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air
capable et important qui est très comique. Elle sera, dit-on, plus jolie
qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion là-dessus à la maison; nous les
voyons toutes deux avec trop _d'imagination._
Non, il n'y a pas de photographe à la Châtre et ceux qui passent sont
des maladroits. Pour connaître ta filleule, il faudra que tu aies deux
ou trois jours à voler à Valentine, qui nous en vole tant avec son
Strasbourg.
Embrasse-la mille fois pour nous, cette chère mignonne, et souhaite,
pour nous aussi, à ton cher Gaulois de père [2] et à ta petite maman la
bonne année la plus tendre. J'espère vous voir prochainement: Que ne
puis-je vous mener, c'est-à-dire emmener les enfants!
Je le _bige_ mille fois!
G. SAND.
[1] La soeur de mademoiselle Nancy avait épousé un avocat de
Strasbourg, M. Engelhard.
[2] Alphonse Fleury.
DCCXIX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 9 janvier 1870.
J'ai eu tant d'épreuves à corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait
cela pour me consoler, de ton départ, troubadour de mon coeur.
On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau et
bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il
n'est pas arrivé à son heure apparemment; ou plutôt, il y est trop bien
arrivé: il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits; il a
froissé la plaie vive; on s'y est trop reconnu.
Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se
fâcher de la vérité: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina
me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle
préférait _Salammbo_ à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un
coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_:
«Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est
comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo,
au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'était
pas.--Il n'a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son
cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poète ou réaliste; et, comme il
est l'un et l'autre, ça le gêne.--Il faut qu'il se débrouille dans ses
rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois.--Il n'est pas
à la taille du public, qui veut manger par petites bouchées, et que les
gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui, quand même, quand il
aura compris.--Il ira même assez vite, si l'auteur _descend_ à vouloir
être bien compris.--Pour cela, il faudra peut-être demander quelques
concessions à la paresse de son intelligence.--Il y a à réfléchir avant
d'oser donner ce conseil.»
Voilà le résumé de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir
l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que
_l'Éducation sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas
reconnus, eux qui n'ont pas encore vécu; mais ils ont des illusions, et
disent: «Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si
sympathique, veut-il nous décourager de vivre?--C'est mal raisonné, ce
qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-être en tenir
compte.
Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle
appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas dîner s'il n'est
vis-à-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.
J'ai reçu hier, après ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton,
qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi,
puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour
aller à Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher
nid pour aller faire mon triste état; mais l'effort est moindre quand
j'espère te trouver à Paris.
Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichée.
DCCXX
A VICTOR HUGO, A GUERNESEY
Paris, 2 février 1870.
Mon grand ami, je sors de la représentation de _Lucrèce Borgia_, le
coeur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée
toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le
sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arrêt effrayant de Gennaro, le cri
maternel de Lucrèce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette
foule qui criait: «Vive Victor Hugo!» et qui vous appelait, hélas! comme
si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.
On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacrée telle que
_Lucrèce Borgia:_ «Le drame a eu un immense succès;» mais je dirai: Vous
avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis,
me demandent si je veux être la première à vous donner la nouvelle de
ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte
donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée.
Cette soirée m'en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne
savez pas que j'assistais à la première représentation de _Lucrèce
Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour
jour[1]?
Je me souviens que j'étais au balcon, et le hasard m'avait placée à côté
de Bocage, que je voyais ce jour-là pour la première fois. Nous étions,
lui et moi, des étrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous
fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: «Est-ce
beau!» Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empêcher de nous
parler, de nous extasier, de nous rappeler réciproquement tel passage ou
telle scène.
Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion
littéraires qui tout de suite vous donnaient la même âme et créaient
comme une fraternité de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se
baissa sur le cri tragique: «Je suis ta mère!» Nos mains furent vite
l'une dans l'autre. Elles y sont restées jusqu'à la mort de ce grand
artiste, de ce cher ami.
J'ai revu aujourd'hui _Lucrèce Borgia_ telle que je l'avais vue alors.
Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.
Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,
est restée absolument intacte et pure.
Et puis vous avez touché là, vous avez exprimé là, avec votre
incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles:
vous avez incarné et réalisé «la mère». C'est éternel comme le coeur.
_Lucrèce Borgia_ est peut-être, dans tout votre théâtre, l'oeuvre la
plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence
le drame heureux et brillant, l'idée de _Lucrèce Borgia_ est plus
pathétique, plus saisissante et plus profondément humaine.
Ce que j'admire surtout, c'est la simplicité hardie qui, sur les
robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame.
Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte.
Trois actes; trois scènes suffisent à poser, à nouer et à dénouer
cette étonnante action: La mère insultée en présence du fils; Le fils
empoisonné par la mère; La mère punie et tuée par le fils; La superbe
trilogie a dû être coulée d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle
l'a été, n'est-ce pas?
Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances
_Lucrèce Borgia_ fut en quelque sorte improvisée, au commencement de
1833.
Le Théâtre-Français avait donné, à la fin de 1832, la première et unique
représentation du _Roi s'amuse_. Cette représentation avait été une rude
bataille et s'était continuée et achevée entre une tempête de sifflets
et une tempête de bravos. Aux représentations suivantes, qu'est-ce
qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question,
importante épreuve pour l'auteur...
Il n'y eut pas de représentations suivantes.
Le lendemain de la première représentation, _le Roi s'amuse_ était
interdit «par ordre», et attend encore sa seconde représentation. Il est
vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.
Cette confiscation brutale portait au poète un préjudice immense. Il dut
y avoir là pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colère.
Mais, dans ce même temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin,
vient vous demander un drame pour son théâtre et pour mademoiselle
Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrèce
Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'exécution n'en est
pas même commencée.
N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous
vous dites à vous-même ce que vous avez dit depuis au public dans la
préface même de _Lucrèce Borgia_:
«Mettre au jour un nouveau drame, six semaines après le drame proscrit,
ce sera encore une manière de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui
montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberté
peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase.»
Vous vous mettez aussitôt à l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau
drame est écrit, appris, répété, joué. Et, le 2 février 1833, deux
mois après la bataille du _Roi s'amuse_, la première représentation
de _Lucrèce Borgia_ est la plus éclatante victoire de votre carrière
dramatique.
Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,
indestructible et à jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme
on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans
quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.
L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et
a eu, au dernier acte, toute son explosion.
Chose étrange! ce dernier acte, on le connaît, on le sait par coeur, on
attend l'entrée des moines, on attend l'apparition de Lucrèce Borgia, on
attend le coup de couteau de Gennaro.
Eh bien, on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait
tout ce qui va se passer; la première note du _De Profundis_ coupant la
chanson à boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espère
que Lucrèce Borgia sera reconnue et pardonnée par son fils, on espère
que Gennaro ne tuera pas sa mère. Mais non, vous ne voudrez pas, maître
inflexible: il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide
aveugle châtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-être.
Le drame a été admirablement monté et joué sur ce théâtre, où il se
retrouvait chez lui.
Madame Laurent a été vraiment superbe dans Lucrèce. Je ne méconnais
pas les grandes qualités de beauté, de force et de race que possédait
mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'émouvait que
quand j'étais émue par la situation même. Il me semble que Marie Laurent
me ferait pleurer à elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges,
au premier acte, son cri terrible de lionne blessée: «Assez! assez!»
Mais, au dernier acte, quand elle se traîne aux pieds de Gennaro, elle
est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'être
tuée, mais d'être tuée par son fils, que tous les coeurs se fondent
comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas
bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levée pour
la rappeler et pour l'acclamer en même temps que vous.
Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que
Mélingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est
pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siècle. Il est féroce
et il est raffiné. Il prépare, il compose et il savoure sa vengeance
en artiste, avec autant d'élégance que de cruauté. On l'admire avec
épouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.
Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouvé de
beaux accents d'àpreté hautaine et farouche, dans la scène où Gennaro
est exécuteur et juge.
Brésil, admirablement costumé en faux hidalgo, a une grande allure dans
le personnage méphistophélique de Gubetta.
Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de réelle valeur, Charles
Lemaître en tête, ont tenu à honneur de jouer, avaient l'air d'être
descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.
La mise en scène est d'une exactitude, c'est-à-dire d'une richesse qui
fait revivre à souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide
Italie de la Renaissance. M. Raphaël Félix vous a traité bien plus que
royalement: artistement.
Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a
fêté encore mieux que lui, c'est le public, ou plutôt le peuple.
Quelle ovation à votre nom et à votre oeuvre!