J'arrive à Paris, neuf heures du soir, en belle santé et nullement

fatiguée, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je

suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les

vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des

rochers comme à Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins

agitée que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie

de Mézières à Givet en chemin de fer, en bateau, à pied, et de nouveau

en chemin de fer. On fait ce délicieux trajet, sans se presser dans

la journée, et même on à le temps de déjeuner très copieusement et

proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de

Gargilesse, mais d'une propreté belge très réelle, au pied des beaux

rochers appelés _les Dames-de-Meuse_.

Si les défilés de l'Argonne sont dignes _d'André_ _Bauvray, les

Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il

n'y manque que les vieux chênes. Le système très lucratif du déboisement

et du reboisement de ces montagnes est très singulier. Je vous le

_narrerai_ à la maison.

De Givet, où nous avons passé deux nuits, et où Alice a été souffrante,

j'ai été, avec Adam et Plauchut, à huit lieues en Belgique, voir les

grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de

la montagne, le long des précipices de la Lesse souterraine, un petit

torrent qui dort ou bouillonne au milieu des ténèbres pendant près

d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses décorées des

plus étranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain où l'on

s'embarque pour revoir la lumière d'une manière féerique.

C'est une course très pénible et assez dangereuse que la promenade avec

escalade ou descente perpétuelle dans ces grottes. Voyant les autres

tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maître-guide

en lui glissant à l'oreille l'amoureuse promesse d'une pièce de cinq

francs. J'ai pris la tête de la caravane et je n'ai pas fait un faux

pas. Il y avait là une vingtaine de Belges qui n'étaient pas contents de

la préférence, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de

la pièce de deux francs à un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut

des _préférences_, on ne doit pas rechigner à la détente.

Ni Alice ni sa mère ne seraient sorties de cette promenade, ou bien

elles seraient encore à Givet très malades. Enfin nous les avons

ramenées à Paris guéries et bien gaies. Nous avons tous été constamment

d'accord, Adam étant un excellent _mar-chef._ Nous avons dépensé chacun

cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien,

voitures, auberges, bateaux et même l'Opéra à Charleville. Je ne sais si

vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai

écrit de toutes nos _couchées_.

Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parlé

mille fois de vous en route. J'ai acheté à Verdun des dragées pour Lolo,

et, à Reims, Plauchut lui a acheté des nonnettes.

Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien guérie de ses dents?

Merci à ma Lolo de penser à moi.

J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf;

des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est

vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisière, le temps manquait.

Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore,

c'est-à-dire plus feuilleté, et plus friable, de Mézières à Givet.

La cathédrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri

d'obscénités, et parfaitement catholique. La luxure est représentée sur

le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant

spectacle pour les jeunes communiantes.

Nous ayons eu aussi tempête la nuit à Verdun, et grande pluie le soir à

Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus

que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne

fermaient pas l'oeil.

Tout le temps que nous avons été à _découvert_, il a fait un temps

frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil

tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'était

un bain de boue, j'ai été crottée jusque sur mon chapeau, tant les

stalactites pleurent!

DCCIII

AU MÊME

Paris, 17 octobre 1869.

Ta Linette est arrivée à quatre heures et demie, en bonne santé et

fraîche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor à la gare, où elle a

débarqué avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menée à

la maison; puis nous avons été dîner chez Magny, où Plauchemar est venu

nous rejoindre; après, nous avons fait une partie de dominos et Titine

est venue s'y joindre. J'ai causé de Nohant, de toi, de nos filles avec

Cocote, qui s'est couchée à dix heures, très-vaillante, mais en bonne

disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levée

à huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris

était là, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple;

pas de sénateurs ni de prêtres. J'y ai vu Girardin, qui a dit à Solange

que son roman était très bien, et qui l'a beaucoup encouragée à

continuer; Flaubert, qui était très affecté; Alexandre: son père, qui

ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trélat, le vieux

Grzymala, Prévost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariège), catholique.

Des athées, des croyants, des gens de tout âge, de toute opinion, et la

foule.

La chose finie, j'ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver

ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai été l'objet

d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai été reconnaissante,

parce qu'elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste: on

m'a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les

chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule

qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas

sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient

pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné.

J'ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre,

et j'ai été seule l'objet de cette préférence. Il n'y avait pour les

autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m'a fait promettre de

te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce

que c'était comme un mouvement général d'estime, pour le caractère, plus

que pour la réputation.

Demain, Lina va voir sa mère; je vais lui faciliter toutes les allées

et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer.

J'aurai bien soin d'elle, tu peux être tranquille, et le plus vite

possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous

avons bien soif!

Embrasse pour moi _les jènes gens_, comme dit Lolo.

DCCIV

A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS

Nohant, 10 novembre 1869.

Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'écris au Mans, tu es

peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c'est un rhume général,

sauf les enfants. Ça n'a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec

éclat le _Théâtre Balandard_, et de nous donner une pièce souvent

interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois,

a assisté à un premier acte; après quoi, on lui a dit que c'était fini

et elle a été se coucher. Elle était figée d'étonnement et d'admiration,

et disait toujours: «Encore! encore! j'en veux d'autres!» bien qu'il fut

dix heures du soir; c'est la première fois qu'elle veille si tard. Elle

est toujours merveilleusement gentille.

Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une

grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse

autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. A

présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait

dans son lit et qui crie toujours.

Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, à mon retour de

Paris, qu'elle ne songeait plus à ce jeu; mais, dès le premier soir,

quoiqu'elle n'y eût pas joué depuis deux mois, elle m'a dit: «Tu vas

faire Plauchut.» Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les

marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns

par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux.

J'ai reçu l'_almanach_, qui est joliment bête, à commencer par _moi[1]._

En politique, je n'aime pas le rôle de Rochefort. Je n'aime pas cette

adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de

principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le

traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: «Je

prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c'est comme vous voudrez».

S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur

caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui.

Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n'y a pas

d'ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux

qui veulent la révolution sociale.

Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la

violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.

Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent

pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et

l'Italie n'est pas prête à se passer de lui.

Si je t'avais su encore à Paris, je t'aurais chargé de remettre à

Galli-Marié _las muchachas_ que Berton nous a envoyées. Je les ai

expédiées par la poste à la diva.

Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman

des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ça t'amusera de t'y

promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.

Tout le monde t'embrasse tendrement. Écris-nous.

G. SAND.

[1] _Almanach du Rappel_, pour 1870.

DCCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 15 novembre 1869.

Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour chéri? tu corriges tes

épreuves comme un forçat, jusqu'à la dernière minute? On annonce ton

livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car

tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abîmer; tu t'y

attends. Tu as trop de vraie supériorité pour n'avoir pas des envieux et

tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force

à être stimulé par ce qui abat les autres. Il y aura du pétard,

certainement; ton sujet va être tout à fait de circonstance en ce

moment de _Régimbards_. Les bons progressistes, les vrais démocrates

t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: «Vogue la

galère!»

Moi, je corrige aussi les épreuves de _Pierre qui roule_ et je suis à la

moitié d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que

je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman,

celui qui me plaît et celui qui ne déplaît pas autant à la _Revue_, et

qui me plaît fort peu. C'est arrangé comme cela; je ne sais pas si je ne

me trompe pas. Peut-être ceux que je préfère sont-ils les plus mauvais.

Mais j'ai cessé de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie

jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportée hors de moi et elle

m'emportera jusqu'à la fin. Le coeur est toujours pris au détrimen de

la tête. A présent, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect;

Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration;

ça durera-t-il comme ça?

Tu vas passer l'hiver à Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le

succès du _Bâtard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis

de venir dès que tu serais libre, à Noël, au plus tard, faire réveillon

avec nous. Je ne pense qu'à ça, et, si tu nous manques de parole, ça

sera un désespoir ici. Sur ce, je t'embrasse à plein coeur comme je

t'aime.

G. SAND.

[1] _Malgré tout_.

DCCVI

A M, LOUIS ULBACH, A PARIS

Nohant, 26 novembre 1869.

Cher et illustre ami,

Je suis à Nohant, à huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une

trop longue enjambée pour le temps dont vous pouvez disposer? On part

vers neuf heures de Paris, on dine à Nohant à sept.--On peut repartir

le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de

fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera à

notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi,

de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans

cesser d'être un bel instrument et sans détonner dans les charivaris.

J'irai à Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou février. Si vous

ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premières années de

ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Lévy vous portera les volumes à votre

première réquisition.

Cette histoire est vraie. Beaucoup de détails à passer; mais, en

feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie.

Pour les vingt-cinq dernières années, il n'y a plus rien d'intéressant;

c'est la vieillesse très calme et très heureuse en famille, traversée

par des chagrins tout personnels, les morts, les défections, et

puis l'état général où nous avons souffert, vous et moi, des mêmes

choses.--Je répondrai, à toutes les questions qu'il vous conviendrait de

me faire, si nous causions, et ce serait mieux.

J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimés, la fille de ma fille et le

fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux

mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chère que lui. Je leur ai

donné la gouverne du ménage et de toute chose. Mon temps se passe à

amuser les enfants, à faire un peu de botanique en été, de grandes

promenades (je suis encore un piéton distingué), et des romans, quand je

peux trouver deux heures dans la journée et deux heures le soir.

J'écris facilement et avec plaisir; c'est ma récréation; car la

correspondance est énorme, et c'est là le travail. Vous savez cela. Si

on n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais que de demandes touchantes ou

saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je réponds. Ceux

pour lesquels je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-uns méritent

que l'on essaye, même avec peu d'espoir de réussir. Il faut alors

répondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont

il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par

jour. C'est le fléau; mais qui n'a le sien?

J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire

ni écrire. Il faudra être assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En

attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fût autrement.

Si vous voulez savoir ma position matérielle, elle est facile à établir.

Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien gagné, un million avec

mon travail; je n'ai pas mis un sou de côté: j'ai tout donné, sauf vingt

mille francs, que j'ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop

de tisane à mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas

sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront

besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il

faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les

garde le plus, possible.

Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute

connaissance, que j'ai toujours vécu, au jour le jour, du fruit de mon

travail, et que je regarde cette manière d'arranger la vie comme la

plus heureuse. On n'a pas de soucis matériels, et on ne craint pas les

voleurs. Tous les ans, à présent que mes enfants tiennent le ménage,

j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les

recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce

qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans.

J'aime à avoir vu ce que je décris. Cela simplifie les recherches, les

études. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, j'aime à la

regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux.

Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un

biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour

mériter l'honneur de l'occuper.

Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on'a

prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques. On m'a aussi

accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai

vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.

A présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui

veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon

esprit, ne se plaignent pas de moi.

Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais

sachant les aider à s'amuser.

Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les

vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus.

J'ai beaucoup songé à ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le

sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le

savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même,

on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on fait le mal, c'est

qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus

jamais. C'est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais

je crois à l'ignorance...

Sonnez _la Cloche_, cher ami; étouffez les voix du mensonge, forcez les

oreilles à écouter.

Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait

être déjà à cette sage et douce époque, où les fonctions seront des

devoirs, et où l'ambition fera rire les honnêtes gens d'un bout du monde

à l'autre.

A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.

[1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.

DCCVII

A M. MÉDÉRIC CHAROT, A COULOMMIERS

Nohant, 28 novembre 1869.

Je vous remercie, monsieur, de votre dédicace et de votre envoi. J'ai lu

la pièce, elle est très jolie et pleine de détails charmants. Il y a des

longueurs au commencement, un peu trop de précipitation à la fin; mais

on ne juge bien ces défauts de proportion qu'en voyant répéter. Vous

en jugerez vous-même. La difficulté pour vous faire recevoir dans un

théâtre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idée,

et vous êtes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorité

maternelle sur vous, je vous dirais: «Pas encore.» Essayez encore un

succès de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai

modeste, et apportez à Paris un nom dont on aura parlé davantage, avec

une pièce encore plus réussie. Vous allez trouver tous les théâtres

encombrés, comme toujours, et, si on vous reçoit, vous ne serez pas

joué avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle auprès du gros

public. Je doute que le théâtre de Cluny en veuille. L'Odéon même, qui a

pour mission de jouer des pièces en vers, en a une très grande peur et

ses cartons en regorgent, etc., etc...

Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le

théâtre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait

devant la pièce en vers, avant de tenter une démarche inutile, et, si

cet obstacle n'existe pas, réfléchissez.--Si vous devez envoyer votre

manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y

a quelques mots sur les Césars qui effaroucheraient peut-être et

empêcheraient de lire plus loin. Vous serez à même de les rétablir quand

vous saurez sur quel terrain vous marchez.

Voilà mon avis. Quand vous aurez décidé ce que vous voulez faire, je me

chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit à M. Larochelle,

avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon

influence n'ira pas au delà.

Bon courage quand même. Il y a progrès. Faites-en encore et toujours.

DCCVIII

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

Nohant, 29 novembre 1869

Chers amis,

Nohant est content de vous savoir tous en bonne santé. Nohant va bien

aussi, sauf les rhumes. L'année est humide et malsaine; les fanfans,

Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La

lumière se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette première année a

coûté de la peine et des avances; mais tout est couvert déjà par les

produits à vendre. Lina a un peu de répit et chante comme un rossignol.

Les marionnettes font _florès_ tous les dimanches. Les six _jènes gens_

(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi

matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgré son activité et sa

gaieté. J'espérais qu'il prendrait goût au Midi et irait passer ses

hivers à Nice ou à Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut

quitter son trou sans se croire perdu.

Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau

cadre que nous avons vu me sert et me plaît.--Je ne sais plus si je dois

espérer d'aller vous voir. La pièce de l'Odéon a toujours du succès,

celle qui vient après peut en avoir et je serais retardée jusqu'en

février.

D'ici là, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a été bête

et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop pressés et trop

blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop

pales.--Nous verrons bien; l'avenir est à la vérité quand même.

On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et santé.

G. SAND.

DCCIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 30 novembre 1869.

Cher ami,

J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et

quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de

premier jet--et pas bêtes du tout. Nous sommes tous du même avis, que

c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel,

c'est-à-dire plus fidèle à la vérité d'un bout à l'autre.

Il faut le grand art, la forme exquise et la sévérité de ton travail

pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poésie

à pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou

non. Rosanette à Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et

elle est poétique quand même.

Tout cela est d'un maître et ta place est bien conquise pour toujours.

Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et

produire beaucoup.

J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en révolte contre

ton succès; mais je ne sais guère ce qui se passe; la politique me

paraît absorber tout.

Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me fâcherais

et je dirais ce que je pense. C'est mon droit.

Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans

doute t'embrasser et te chercher, si je peux te démarrer de Paris. Mes

enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et

nos tendresses.

À toi, mon vieux troubadour.

G. SAND.

[1] _L'Éducation sentimentale_.

DCCX

AU MÊME

Nohant, 4 décembre 1869.

J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux,

c'est un peu plus clair. J'attends demain ton télégramme. Si tu n'y mets

pas ton veto, j'enverrai l'article à Ulbach, qui, le 15 de ce mois,

ouvre son journal, et qui m'a écrit ce matin pour me demander avec

instance un article quelconque. Ce premier numéro sera, je pense,

beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Michel Lévy serait

meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile à faire:

consulte-le.

Tu sembles étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais

pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de

personnalités par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui

passeront comme une lettre à la poste; ah bien, oui!

J'ai insisté sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend

le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essayé de faire

comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples

qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres.

Je ne me suis pas occupée des méchants; ce serait leur faire trop

d'honneur.

Quatre heures. Je reçois ton télégramme et j'envoie mon manuscrit à

Girardin.

G. SAND.

[1] Sur _l'Éducation sentimentale_.

DCCXI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 10 décembre 1869.

Êtes-vous de retour à Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y

trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir écrit de Venise; c'est bien

gentil à vous d'avoir pensé à moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et

beau voyage? avez-vous été en Orient? Vous voyez qu'à Nohant on ne sait

rien. On s'y porte à merveille et on y travaille sans relâche; mais on

voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se réjouir

ou s'embêter avec eux dans leurs joies et dans leurs déceptions.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 16 / 19 段