L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux

hiver qui _règne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies

botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa

belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille

des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa

petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus

calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré

des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune,

sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif

qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne

délicieusement. Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la

bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les

_mauvaises passions_, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être

paisible et de s'amuser de tout.

Ce pâle personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de

ne point passer un jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné

dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de

ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je

crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent; mais,

puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre

à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complète

en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi.

Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris.

Ils l'ont trouvée bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps,

et leur fin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent

ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes

confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche.

J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une

ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me déplait pas d'être

empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours avant de m'endormir, un

petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête; voilà!

Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je reçois une

douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans

Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne

saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde.

Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si

parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose

qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme

ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain

que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change!

Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais

mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien dû bon. Il y a

l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques.

Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa

raison d'être. Que t'en semble?

Il paraît que tu étudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais

trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais,

même quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur;

il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur

cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_

renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des

instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance

grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient

une excentricité dans le monde.

Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice

aussi.

DCXCII.

AU MÊME

Nohant, 11 février 1869.

Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je

peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies

_coupables_, une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du

papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a

amusé ou plutôt ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais

contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je

n'ai pas la force que tu crois.

Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme

tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupé de son

oeuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres.

Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenêtre? Je parie

que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en

fleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être

jolis et de ne pas se tourmenter.

Nous avons fait notre carnaval de famille: la nièce, les petits neveux,

etc. Nous tous avons revêtu des déguisements; ce n'est pas difficile

ici, il ne s'agît que de monter au vestiaire et on redescend en

Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela

exact et très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII satin

cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d'argent. J'avais

passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic; c'était si

joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous

stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé,

folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous

gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage

à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas

tant tirer l'oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai

tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y

comptons absolument. J'irai plutôt te chercher par les cheveux.

Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.

DCXCIII

A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

Nohant, 18 février 1869.

Cher enfant,

Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute

seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman

viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le

père Calamatta, qui était malade depuis près d'un an sans donner

d'inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants

sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et

enfants; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver

son père mort ou mourant.

Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de

la joie; car, à l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous

et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu,

vivant si unis les uns pour les autres. C'est-là, cher enfant, qu'il

faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir;

et les petites contrariétés de théâtre que tu m'as vu supporter si

patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui

contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? à ce chagrin qui nous

menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés.

Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent

à Rome, où il a enfoui tout ce qu'il possède, tableaux, meubles rares,

etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas

laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces

objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.

Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-être seule un

mois. Si c'était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma

solitude, de penser à leurs amusements; mais, dans les conditions où ils

sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la

fatigue, sans pouvoir la leur alléger.

Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux

chères fillettes à garder et à ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait

pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenée jouer dans ma chambre

pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A

dîner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du

gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est

passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps.

Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en

faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t'écrire pour te confier

sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi,

mais je l'en ai empêché. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans

l'âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te

_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner

à l'état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je

supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir à

remplir, on a la _grâce suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette

solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent,

surtout jusqu'à dimanche, où j'aurai un télégramme de leur arrivée à

Milan. Jusque-là, l'inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si

on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le

passe. C'est bête d'y penser; il y a du danger partout, même au coin de

son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obéit pas à la volonté.

Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur: _Alla signora Lina Sand

(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_.

Au revoir donc, à Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes

projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu,

j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand

tu seras un peu rassasié de Paris.

Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais

plains-moi un peu; ça me fera du bien.

G. SAND.

DCXCIV

À GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 21 février 1869.

Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice

et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement

malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider

ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est

toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre

Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de

son père. On m'a laissé les enfants, que je quitte à peine et qui ne me

laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse

d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours,

en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est

mieux; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent

pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de

la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées,

comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes!

Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son père et de sa mère et

qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule

fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête; ses grands beaux

yeux se fixent, elle dit: _Mon père_? Une autre fois, elle dit: _Maman_?

Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très

mystérieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait

qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans

savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou

inquiète; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité

endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais

si on ne lui parlait pas de moi.

Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et

charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne

heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop

impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais

qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au

moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais.

Qu'est-ce que tu en dis?

Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage

étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je

pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris.

TON VIEUX SOLITAIRE.

Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste

Pascal:

«La nature agit par progrès, _itus et reditus_. Elle passe et revient,

puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais.»

Quelle manière de dire, hein? Comme la langue fléchit, se façonne,

s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!

DCXCV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.

Nohant, 12 mars 1869

Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est

celle de Calamatta. Apoplexie séreuse, et puis une maladie dont il

n'a pas su la gravité et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants

reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina

auprès de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les

revoir.

Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gré de la

locomotive. Moi qui ne crois pas à la mort, je dis: «Qu'importe tôt ou

tard!» Mais le départ, indifférent pour les partants, change souvent

cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que

j'aime meurent avant moi qui suis toujours prête et qui ne regimberai

que si je n'ai pas ma tête. Je ne crains que les infirmités qui font

durer une vie inutile et à charge aux plus dévoués. Calamatta, qui

s'était gardé extraordinairement jeune et actif à soixante-neuf ans,

craignait aussi cela plus que la mort. Il a été, dans les derniers

jours, menacé de paralysie. Si on lui eût donné à choisir, il eût choisi

ce que la destinée lui a envoyé. Il a eu sa grandeur aussi, celui-là,

par le respect et l'amour de l'art sérieux. Il avait à cet égard des

convictions respectables par leur inflexibilité. Il ne comprenait la vie

que sous un aspect, qui n'est peut-être pas la vie, et il la cherchait

avec anxiété et entêtement, tout cela ennobli par la sincérité, le

talent réel et la volonté, intéressant et irritant, sec et tendre,

personnel et dévoué; des contrastes qui s'expliquaient par un idéalisme

incomplet et douloureux. Manque d'éducation première dans l'art comme

dans la société; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne

voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison à leur point de

vue.

Moi, je voudrais mourir après quelques années où j'aurais eu le loisir

d'écrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un éditeur qui

me fit vingt mille livres de rente pour subvenir à toutes mes charges;

mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de

pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'écrirais ne vaudrait

peut-être pas la peine d'être écrit. C'est égal; si vous me trouvez, cet

éditeur, pour l'année prochaine, prenez-le aux cheveux.

Vous tracez pour vous un idéal de bonheur que vous pouvez, ce me semble,

réaliser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous

avez bien raison.

Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire à la vie; le jour

où nous ne songerons plus qu'à la conserver, nous ne la mériterons plus.

N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode

de ne se déranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres,

de n'avoir ni à les consoler ni à les secourir et de ne point souffrir

de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut.

Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralité de la chose.

G. SAND.

DCXCVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 2 avril 1869.

Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont

arrivés bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est

venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et

excellente femme, très artiste et très aimable. J'ai eu aussi un gros

rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur

petite mère. S'il faisait moins mauvais temps et si j'étais moins

enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t'y trouver.

Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.

Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai

un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration

entière. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je

veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amènes chez nous. Maurice

aussi le connaît et l'apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne

ressemble pas aux autres.

Je travaille à mon roman de _cabotins_, comme un forçat. Je tâche que

cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi

et qui m'amuse. Ça n'aura peut-être aucun succès. Le goût du jour est

aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ça fait?--Tu devrais

bien me trouver un titre qui résumât cette idée: _le roman comique

moderne_[1].

Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse

son vieux troubadour.

Réponds vite combien tu comptes rester à Paris.

Tu dis que tu payes des notes et que tu es agacé. Si tu as besoin de

_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous à toucher. Tu sais que tu

m'as offert une fois de me prêter et que, si j'avais été gênée, j'aurais

accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne

pas m'oublier.

[1] _Pierre, qui roule_.

DCXCVII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 20 avril 1869.

Cher ami,

Pour le moment, je suis éreintée: j'ai dépassé mes forces, et mes

soixante-cinq printemps me rappellent à l'ordre. Ce ne sera pas tout de

suite que je pourrai écrire ou lire une ligne, _même de Victor Hugo_!

et je vais me reposer à Paris en courant du matin au soir! Si on peut

m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard.

Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du

_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs.

Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter,

et, de plus, M. Nefftzer est un des êtres les plus sympathiques qu'on

puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien écrit dans

_sa maison_. C'est que je n'écris plus. Ce gagne-pain éternel, le roman

à perpétuité m'absorbe et me commande. À propos, reprochez-lui de ne

plus m'envoyer _le Temps_. Je n'étais pas indigne de le recevoir. On me

l'a supprimé.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste

voyage à Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme

a été bien éprouvée. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si

charmantes! La grâce, la douceur, l'intelligence de l'aînée sont

incroyables pour son âge.

A bientôt, cher ami. N'oubliez pas qu'à Paris, je demeure rue Gay Lussac

5, bien près de vous.

G. SAND.

DCXCVIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, 14 mai 1869.

On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ à

tue-tête dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques

centaines d'étudiants, suivis de quelques blouses, ont passé trois fois

sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_

ne viendra jamais à bout d'être chantée juste. Les boutiquiers, toujours

braves, se sont hâtés de fermer boutique. Les réunions électorales

sont très orageuses, et la police est très modérée jusqu'ici; cela

pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il

agir contre la troupe? Il serait écrasé. Mais le gouvernement peut-il

sévir contre le public électoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est

là.

Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir

à Barbès. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils

n'avaient jamais existé.

Voilà tout ce que je sais. Je suis trop occupée pour m'informer. Les

jours passent comme des heures à ranger, trier, et me garer des visites.

J'ai diné avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de

dominos. Hier, j'ai diné rue de Courcelles, avec Théo, Flaubert, les

Goncourt, Taine, etc. On n'a parlé que de littérature, et, comme de

coutume, on n'a été d'accord sur rien.

Je me porte bien; j'irai à Palaiseau après-demain probablement. Je vous

_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne

de malade, au moins?

Hier, Taine m'a parlé de toi avec de grands éloges. La princesse a dit

que c'était grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine

a dit: «Mais, il fait de la bonne littérature; c'est un esprit très

substantiel et un talent sérieux.» Et puis il m'a dit qu'il avait lu

dernièrement mes _Maîtres sonneurs_, et que c'était _tout aussi beau que

Virgile_. Rien que ça! Enfin il m'a parlé de mes affaires et il veut en

parler à Hachette.

DCXCIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

Nohant, 11 juin 1869.

Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne délicate et frêle

est-elle restaurée? Trempes-tu encore des biscuits dans du madère avant

la soupe, pour te mettre en appétit?

Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'à la

dernière minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon

coupé, et n'en suis descendue qu'à Châteauroux. Comme cette route que je

connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai fermé tous les stores, j'ai dormi

jusqu'à Orléans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'à

Nohant. Lina m'attendait à Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois

vont bien et Lolo continue à être une merveille. Elle ne veut plus me

quitter, et, du jardin, elle me crie: «Es-tu chez toi, bonne mère? Tu

vas pas t'en aller encore?»

La poupée a eu le plus grand succès; mais les pelles et les brouettes

l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice,

Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te réponds qu'on les

fête: elles sont délicieuses! on te remercie, et Lolo répète que son

Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros

irrésolu, pour avoir une Aurore à gâter!

Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en

mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'à la moelle. Il se lève à sept

heures, va aux foires et marchés, et se porte à ravir. Ça l'a rajeuni

de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et

qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuillé comme-je ne l'ai

jamais vu; récolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas

de fruits, ça fera l'affaire de Magny.

On t'attend pour ma fête et on en saute de joie; je leur ai conté

l'affaire de ton voyage nocturne à Palaiseau et ils en ont été tout

attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tôt que tu

pourras. J'ai beau être au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde,

ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au

complet sans toi. A bientôt, donc, n'est-ce pas?

G. SAND.

DCC

AU MÊME

Nohant, 15 août 1869.

Mon cher enfant,

Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donné de

tes nouvelles.

Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont à

souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours.

G. SAND.

P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail!

Il y a huit jours que j'y suis plongée du matin au soir. J'ai pris pour

domestique mon élève le clairon des pompiers. Je lui ai demandé s'il

était propre.

--Très propre, madame; personne n'est aussi propre que moi.

--Es-tu intelligent?

--Très intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi.

--Et raisonnable?

--Très raisonnable, madame; personne, etc.

Il a répondu ainsi à toutes les questions; j'ai fini par lui demander

s'il était modeste.

--Très modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi.

Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver

Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans

la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon

garçon et si zélé, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique

l'année dernière; je vais lui apprendre à lire.

DCCI

A MAURICE SAND, A NOHANT

Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869.

Bonne santé et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathédrale; la Champagne

pouilleuse, très laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons très

bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joué aux dominos en wagon

toute la journée d'hier, première de notre voyage.

En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a étudié

avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _André Bauvray_, la

campagne).

Après déjeuner, nous partons en calèche, pour les défilés de l'Argonne

et nous coucherons à Verdun. Il fait un temps délicieux. Rien de très

intéressant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la

promenade commence.

Je vous _bige_ mille fois tous.

DCCII

AU MÊME

Paris, 23 septembre 1869.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 15 / 19 段