les épreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.
[1] Rôle créé par lui dans _François le Champi_.
DCLXXX
A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Paris, fin septembre 1868.
Cher ami,
C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les jours
de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des
matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène.
Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune
fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a
toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une
autre pièce pendant qu'on répète, et il ya quelque chose d'assez
excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages
mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien
ne ressemble plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une conspiration
d'évadés de Bicêtre.
Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne
connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la
dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou
quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On
passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse
blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en
attendant, exécutent des manoeuvres incompréhensibles. Toujours le rêve.
Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs,
pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en baillant, et tout à
coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade; toujours la
réunion d'aliénés.
La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces
messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.
J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si _Cadio_ réussit,
ce sera une petite dot pour Aurore; voilà toute mon ambition. S'il ne
réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.
Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me
voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour même, viens diner
avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure à cinq
heures.
Merci; je t'embrasse et je t'aime.
DCLXXXI
AU MÊME
Nohant, 15 octobre 1868.
Me voilà _cheux nous_, où, après avoir embrassé mes enfants et
petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilée. Il faut croire
que j'étais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'éveille de cet
_hibernage_ tout animal, et tu es la première personne à laquelle je
veuille écrire. Je ne t'ai pas assez remercié d'être venu pour moi à
Paris, toi qui te déplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand
j'ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m'en suis voulu d'être
restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire
aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gré.
Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands
égoïstes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois
et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu
et que j'étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela,
et, comme je l'aime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente et le
renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je
ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne
m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs.
Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu
m'as conduite à l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouvé la _scrofularia
borealis_, plante très rare en France. J'étais enchantée; il y avait
beaucoup de... à l'endroit où je l'ai cueillie. _Such is life_!
Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par
aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la
trouve amusante et intéressante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis
d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et
le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espèce, je
ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir
l'indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir; mais
l'appréciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit
usée encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.
J'ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux
fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rêvais, et je me suis
éveillée en disant cette sentence bizarre: «Il y a toujours un jeune
grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne:
Aurore.» Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolâtrer cette
petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu'elle
me fait l'effet d'un rêve.
Toi aussi, sans le savoir, t'es un rêve... comme ça. Planchut t'a vu un
jour, et il t'adore. Ça prouve qu'il n'est pas bête. En me quittant à
Paris, il m'a chargée de le rappeler à ton souvenir.
J'ai laissé _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou
médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassée dès le
second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau
temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si
bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour
moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand
il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'étant
pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n'est pas non plus la
vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font
de l'argent.
Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n'en pas perdre
l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai
beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je
tenais le mécanisme. Il n'est pas compliqué et il est très logique.
Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de
vie. Le roman avance-t-il?
DCLXXXII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS
Nohant, 31 octobre 1868.
Cher fils,
Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant déchaînée de
tous les côtés contre _Cadio_: ceci d'un côté;--de l'autre, l'immense
personnel de la _féerie_, qui ne veut pas de littérature à la
Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de
ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal à voir et à entendre;
Thuillier trop malade; le directeur, qui s'était fait trop d'illusions
et qui a jeté le manche après la cognée; les _titis_, qui ne trouvaient
pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mélingue _bon_
et _vrai_; que sais-je? La pièce n'a pas fait d'argent et la voilà
finie; mais je la crois bonne tout de même.
Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve
que l'idée du livre était une idée. Donc, il n'y a pas de honte et
les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la
question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'éventualité qu'il faut
toujours admettre.
Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous
n'avez pas eu à rougir de l'_intellect_ de votre maman.
Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien
besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie
toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne
ne me parlez pas de sa santé, à elle; j'espère que c'est bon signe. Ici,
nous sommes tous enrhumés. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premières
dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupés;
Aurore m'habitue à écrire avec un chat sur l'épaule, une poupée à cheval
sur chaque bras et un ménage sur les genoux. Ce n'est pas toujours
commode, mais c'est si amusant!
Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez à Paris et comment vous
vous portez tous.
Votre maman.
G. SAND.
DCLXXXIII
A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
Nohant, 20 novembre 1868.
Tu me dis «Quand se verra-t-on?» Vers le 15 décembre, ici, nous
baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idée de Maurice,
qui s'est marié devant le pasteur, et qui ne veut pas de persécution et
d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoléon
qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le
parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut
venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de
peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, tu me le liras;
ça te fera du bien de le lire à qui écoute bien. On se résume et on se
juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t'en saura
un gré _soigné_.
Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.
DCLXXXIV
A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THÉÂTRE DE L'ODÉON, A PARIS
Nohant, 12 décembre 1868.
Mon cher ami,
Me gardez-vous le mois de février? Comptez sur moi. Dois-je compter sur
vous?
J'ai un travail à vous lire, et je ne puis aller à Paris avant le mois
de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en
avait d'importants à faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur
que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisième
personne, _sûre_, à votre choix? et que, jusqu'à ce que nous soyons
d'accord sur la réception de la pièce, personne au monde ne saura que
j'ai une pièce entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole,
je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.
La pièce que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a été lue qu'à
mes enfants. Je n'en ai même dit un mot à qui que ce soit. S'il y a une
indiscrétion, elle viendra donc de l'Odéon, et je vous demande le secret
jusqu'à nouvel ordre.
Réponse tout de suite.
A vous de coeur.
[1] _L'Autre_.
DCLXXXV
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 17 décembre 1868.
Cher et illustre compère,
Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous
nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journée, nous
entendons: «Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien!
comme il est simple, et jeune, et aimable!» Nous ne disons pas non,
comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.
Vous, on vous aimerait davantage, si c'était possible, pour cette grande
marque d'amitié que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un
si cher souvenir dans la famille présente et à venir. Aurore en sera
particulièrement fière et voudra, j'en suis sûre, mériter une protection
si cordialement accordée, et si gracieusement témoignée. Elle envoie
toujours des baisers à votre portrait et se permet de le tutoyer.
Nous espérons que vous serez arrivé sans fatigue et que vous n'allez
pas garder ce petit mouvement de fièvre que vous avez confié au jeune
docteur et pas à nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous
avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver à Nohant. Ce
qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et
d'affection qui ne s'effacera pas.
A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,
G. SAND.
DCLXXXVI
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 20 décembre 1868.
Chère enfant,
Je n'ai pas eu un instant pour vous répondre. Nohant a été sens dessus
dessous pour les fêtes de nos baptêmes _spiritualistes_; je ne veux pas
dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec
cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amusé beaucoup, et
on va se calmer; mais bientôt il faudra aller à Paris pour aviser à
faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de
saluer cette année le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques
jours de liberté, ce serait une simple course pour vous embrasser
d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la
belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des
enfants et des nourrices.
Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se
passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille
si loin et laisser son intérieur, qui leur est encore si nécessaire.
Nous ne pouvons rêver que des promenades détachées, et encore! La vie de
travail pèse toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un
bonheur malgré la privation de liberté, puisque nous n'avons jamais de
dissentiments ni de tracas.
Vous voilà entrée dans la grande aisance, vous. J'espère que vous allez
guérir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas
encore relu votre livre, ç'a été plus qu'impossible; mais cela viendra.
J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression
comme on la doit à ceux qu'on aime.
On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez
sans doute bientôt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus
possible et qui vous racontera nos _noces et festins_.
A vous de coeur, à Adam et à ma belle Toto[2].
G. SAND.
[1] _L'Autre_.
[2] Madame Alice Segoud.
DCLXXXVII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 21 décembre 1868.
Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence
ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et
_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous.
Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance; mais
c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail
que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand même--tu
voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t'y absorber.
Tu me dis que tu es comme ça. Il n'y a rien à dire; mais on peut bien se
désoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaîné loin de soi, et
que l'on ne peut pas délivrer. C'est peut-être un peu coquet de ta part,
pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée
dans la littérature, j'ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête,
mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l'ami du
Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t'aime et t'apprécie
beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu'il a pu
t'arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais
par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que
les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous
nous drapons, ou nous nous vautrons; le Français n'a plus de milieu
social, il n'a plus de milieu intellectuel.
Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte
à cause du fonds de bohème insouciante qui m'a été départi; mais, moi,
je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop
à la moutarde et à tout ce qui n'est pas le dîner, pour être jamais un
littérateur. J'ai eu des accès, ça n'a pas duré. L'existence où on ne
connaît plus son _moi_ est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle
est une si jolie pièce à regarder et à écouter! Quand il faut donner
de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m'amuse
plus.
Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t'amuser du métier plus que
de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que
l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je
m'attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si
c'est comme ça, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.
Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et
les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver,
je suppose. Voilà l'imbécile que tu aimes et que tu appelles _maître_.
Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!
Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te
dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi;
mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut
veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.
A toi, gros ingrat.
J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ça a
pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux
un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique
à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir
un peu pour se distraire.
DCLXXXVIII.
A M. EMILE ROLLINAT,
EN GARNISON A PERPIGNAN
Nohant, 2 janvier 1869.
Cher enfant,
Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content,
c'est la marque d'un caractère solide et d'un esprit sérieux; car,
puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés
nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n'est pas tant le
manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries,
pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un état et vous
savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'études qui vous
servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l'avenir est à
vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le
pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre
bien-aimé père me les avait confiés, et je l'ai vu bien tourmenté de
votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il
me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse
dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n'était
dans aucun de vous: elle était en dehors de la famille, dans des idées
d'autorité qui s'y glissaient malgré lui, et qui n'étaient pas justes,
pas applicables à nos générations.
J'ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m'a rappelé
mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme
un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restés absolument entre
lui et moi. Ce livre s'appelle _les Pères et les Enfants_. Il est
d'Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je
vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sûre, mais il faut le
lire entier. Il met en présence le _pour_ et le _contre_; la conclusion
proclame l'indépendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme
par l'homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne
souvent brisée des tendresses sublimes.
Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin à Paris, je les
avais là, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon
premier soin a été, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le
carton ni les lettres, j'ai constaté ma bévue. Mais soyez tranquille, à
mon premier voyage à Paris, je les retrouverai, et dites bien à votre
mère d'être tranquille aussi: ces précieuses lettres lui seront rendues.
A vous de coeur, mon cher enfant.
G. SAND.
DCLXXXIX
A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
Nohant, 2 janvier 1869.
Cher grand ami,
Comme c'est bon à vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensées se
sont croisées; car j'allais vous écrire aussi. Non, Aurore n'a pas de
petit frère, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre
de neuf à dix mois. Toutes deux ont été baptisées protestantes
dernièrement; c'est ce baptême qui a fait croire à l'arrivée d'un nouvel
enfant. Ce frère viendra peut-être, mais il n'est pas sur le tapis.
Quant, au baptême protestant, ce n'est pas un engagement pris
d'appartenir à une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est,
dans les idées de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme,
un divorce de famille avec l'Église, une rupture déterminée et déclarée
avec le prêtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions
tous mourir avant d'avoir _fixé_ le sort de nos enfants, et qu'il
fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible,
contre la lâcheté humaine.
Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protégé ni prohibé, la
liberté de conscience absolue; et, pour le philosophe, dès à présent, je
ne conçois aucune pratique extérieure. Mais je ne suis pratique en rien,
je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me
suis associée de bon coeur à leur volonté. Nous sommes très heureux en
famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent être,
d'un esprit très cultivé et d'un coeur à la fois indépendant et fidèle.
Il se rappellera toujours avec émotion la tendre bonté de votre accueil
à Paris. Qu'il y a déjà longtemps de cela! et quels progrès avons-nous
faits dans l'histoire? Aucun; il semble même, historiquement parlant,
que nous ayons reculé de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que
ce qui se voit et se touche. C'est une étude trop réaliste pour consoler
les âmes. Moi, je crois toujours que nous avançons quand même et que nos
souffrances servent, là où notre action ne peut rien.
Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment
nous sommes menacés par l'étranger. Il me semble qu'une heure de vérité
acquise à la race humaine ferait fondre toutes les armées comme neige au
soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe
que l'âme est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dépit
de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.
G. SAND.
DCXC
A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN
Nohant, 10 janvier 1869.
Nous avons reçu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le vôtre
hier au soir, venant de Grasse directement, et délicieux, frais à rendre
friands les plus sobres. Aurore aussi a fêté tout cela et va le fêter
encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans
accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour dîner. Je n'ai
jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier.
La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de
pensées. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars;
mais je m'imagine que, cette année-ci, vous devez avoir, à présent,
presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'année est bizarre: ils
ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noël, au milieu
du réveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage à mes
petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre très beaux.
Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanée_
du moment), ça m'intéresse,--pas celle des jardins.
On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la durée de ce qui
est. Notre parrain _Jérôme_ est mieux portant, après nous avoir donné de
l'inquiétude; il nous a écrit hier. Lolo se livre à présent à la danse
et au chant avec succès. Maurice fait des merveilles de décors pour les
marionnettes.
Moi, j'ai achevé un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis
en récréation, je donne le soir des leçons de fanfares au clairon des
pompiers. En voilà une occupation! mais, comme je sais mon affaire, à
présent! le réveil, l'appel, le rappel, la générale, la _berloque_,
l'assemblée, le pas accéléré, le pas ordinaire, etc. Je profite de
l'occasion pour apprendre les éléments de la musique à mon bonhomme,
qui est garçon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il
apprendra.
J'ai enfin relu _Laure_. Les défauts sont adoucis, les qualités mieux
en lumière; mais les défauts existent toujours, défauts absolument
relatifs, qui _n'en sont pas par eux-mêmes_, et qu'on peut signaler
sans vous rien ôter de votre valeur personnelle. L'inconvénient de vos
ouvrages est celui de ne pas s'adresser à une classe déterminée de
lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non
au mérite, mais au succès de la chose. La partie qui intéresse les uns
est celle qui n'intéresse pas les autres, et réciproquement. Je crois
qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel
sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour
moi la question; j'y vois un grand progrès des deux faces de votre
talent, mais pas encore les qualités de _métier_ nécessaires à l'une
ou à l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est
affaire de temps, vous êtes jeune.
Sur ce, chère enfant aimée, la famille vous envoie ses remerciements
pour vos gâteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous
embrasse de coeur tous les trois.
G. SAND.
DCXCI
A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET
Nohant, 17 janvier 1869.