Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Toto et pour Adam. A

bientôt, n'est-ce pas?

G. SAND.

[1] L'épreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiée dans la _Revue

des Deux Mondes_ du 1er juin 1868.

DCLXXI

A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

Nohant, 10 juin 1868.

Cher ami,

Vous m'avez écrit le 10 avril: «Dites-moi vos projets quand vous les

saurez vous-même.» Voici: j'ai passé tout le mois de mai à Paris...,

tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnée par

les médecins. C'était une grossesse dont la solution leur paraissait

impossible. La nature a fait un miracle: la mère et l'enfant se portent

bien. Mais j'ai dû consacrer à ces jours de crise et d'effroi la

quinzaine scientifiquement que la planète s'est faite toute seule que

je me réservais, et puis un déménagement à faire à la vapeur, et, après

tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille

chérie. A présent, voilà un gros travail à faire, trois mois sans

désemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis espérer

un peu de liberté. Allez donc aux eaux, si vous n'y êtes déjà... Moi,

j'ai pesté un peu d'être à Paris durant ce radieux mois de mai. Mais

j'étais inquiète, et je tenais à assister une jeune femme qui, en

d'autres temps, m'a donné des soins dévoués. C'est la femme de mon petit

ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de

talent à présent, et une compagne incomparable, et même un petit enfant

venu par miracle, et très joli.

Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et

intelligente comme était votre Claudie à son âge. L'autre fillette

grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours

Bouli), est heureux en ménage comme pas un. Il est toujours passionné

pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami

dont Pauline se souvient peut-être, le frère maigre, doux, hérissé,

fantastique de notre vieille Élisa Tourangin. Il est absolument le même

qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journées à analyser

l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique

a bien aussi passé pas mal en moi, et, à propos d'histoire naturelle,

j'ai bien lu et commenté tout ce qui s'écrit pour prouver et se défera

de même. Soit; mais je reste dans un mélange de spiritualisme et de

panthéisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il

s'est versé, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois

pas la nécessité de forcer son entendement, et de détruire en soi

certaines facultés précieuses pour faire pièce aux dévots. Les dévots

n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbéciles ou des tartufes.

Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je

trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne à faire que

d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce

l'Église un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas nécessaire, il

n'est pas utile peut-être, de tant affirmer le néant, dont nous ne

savons rien. La vérité doit servir de drapeau dans une bataille;

n'habillons pas à notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore

montrée sans voiles à nos regards. Tâchons de l'engager à se découvrir,

mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me

semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un réalisme

étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.

Ceci, cher ami, n'est pas un reproche â votre adresse. Vous avez vécu

longtemps de la philosophie très spiritualiste de Reynaud et de Leroux.

Vous l'avez quittée sans subir d'autre influence que celle de vos

réflexions, et vous avez usé du droit sacré de la liberté. Tant d'autres

ont quitté les idées dont nous vivions alors pour se jeter dans le

catholicisme, que votre protestation est digne et légitime. Et moi

aussi, j'ai marché un peu plus loin, en avant ou de côté, je l'ignore,

en arrière peut-être. N'importe, j'ai réfléchi aussi, et je me suis

insensiblement modifiée. Mais, tout en réclamant avec ardeur le droit

que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et même tout ce

qu'elle suppose, je ne conçois pas qu'elle nous dise: «Croyez cela avec

moi, sous peine de rester avec les hommes du passé. Détruisons pour

prouver, abattons tout pour reconstruire.»--Je réponds: Bornez-vous à

prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rôle de la science

d'abattre à coups de colère et à l'aidé des passions. Laissez le mépris

tuer le surnaturel imbécile, et ne perdez pas le temps à raisonner

contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir

la vérité que de dire: «Il est nécessaire de croire que nous avons la

vérité.» C'est parler comme le prêtre. La science est le chemin qui mène

à la vérité, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit

qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voûte de l'univers.

Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre:

«Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et

dissipe la foi.» Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait

d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y périrait. Il

faut que tous les esprits sincères cherchent, et que par la force des

choses, la vérité triomphe. Tout ce qui est bien démontré est vite

acquis à l'heure qu'il est. C'est la vérité qui doit exterminer le

mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute;

mais une simple découverte comme la vaccine en dit plus contre le

discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait

à son gré la mort ou la guérison, que toutes les polémiques, quelque

triomphantes qu'elles nous paraissent.

Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le

culte de la libre pensée. C'est le premier point de ma religion, et vous

devez croire, que votre _incrédulité_ ne me scandalise point. À vous de

coeur. Amitiés et tendresses de nous tous à la grande Pauline et à vous

et à tous les enfants. J'espère que tout va bien, vous en tête, et que

vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.

G. SAND.

DCLXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 21 juin 1868.

Me voilà encore à t'_embêter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne

m'as jamais donnée. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je

lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris

l'adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!

Que ne suis-je la... rivière qui te berce de _son doux murmure_ et qui

t'apporte la fraîcheur dans ton antre! Je causerais discrètement avec

toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique

grincement de chaîne[1] que tu détestes et dont l'étrangeté ne me

déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractérise un milieu, le

roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de

mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les

fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé,

j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de

l'_idiotisme auditif_, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon

milieu et ne vais pas au Sénat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les

adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine

que j'ai à le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des

camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte

impression de ce que tu m'as lu; ça m'a semblé si beau, qu'il n'est pas

possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flânerie_ me

domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi.

Tendresses des miens, toujours.

[1] La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.

DCLXXIII

A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)

Nohant, 5 juillet 1868.

Comme c'est aimable à toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5

juillet, qui, tout en m'ajoutant des années, me réjouit toujours comme

s'il m'en ôtait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis

éloignés. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux à

soixante et dix ans qu'à trente, quand on a conservé l'intelligence, le

coeur et la volonté. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmité

dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne

t'empêche pas de voir la nature et de me ramasser de très petites

fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprécier le magnifique

spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays,

et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolérance et

l'ambition cléricale une lutte qui humilie la France.

Quant au déclin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais

c'est une éclipse. Les étoiles ont des défaillances de lumière, les

hommes peuvent bien en avoir! Ne désespérons jamais, mon ami! tout ce

qui s'éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et

nous-mêmes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et réveil.

Notre état normal résume si bien notre avenir infini!

J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti

le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi

bien. Ma vue est fatiguée aussi; je mets depuis si longtemps des

lunettes, que c'est une question de numéro, voilà tout. Quand je ne

pourrai plus agir, j'espère que j'aurai perdu la volonté d'agir. Et puis

on s'effraye de l'âge avancé, comme si on était sûr d'y arriver. On ne

pense pas à la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir

toujours prêt et de jouir des vieilles années mieux qu'on n'a su jouir

des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie à vingt

ans! Nos jours d'hiver comptent double; voilà notre compensation. Ce

qui ne passe ni ne change, c'est l'amitié. Elle augmente, au contraire,

puisqu'elle s'alimente de sa durée. Nous parlons bien souvent de toi,

ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles

sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est

extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras,

tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro;

nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la

dernière fois. Ce mot n'a pas de sens.

G. SAND.

DCLXXIV

A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS

Nohant, 12 juillet 1868.

On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont

grands. On peut être l'élève pieux de Jean-Jacques, on doit être l'ami

respectueux de Montaigne. Rousseau est un réhabilité; Montaigne est pur,

il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est

si nette, sa raison si droite, son examen si sincère, qu'il peut se

passer des grands élans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs

d'une âme agitée. Aucun trouble n'autorisait Montaigne à la plainte.

S'il n'a pas songé au mal des autres, c'est que l'image du bien était

trop forte en lui pour qu'il entrevît clairement l'image contraire. Il

pensait que l'homme porte en lui tous ses éléments de sagesse et

de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-même, en

s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout

aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes

émus.

Je ne vois pas d'antithèse réelle entre ces deux grands esprits. Je

vois, au contraire, un heureux rapprochement à tenter, et des points

de contact bien remarquables, non dans leurs méthodes, mais dans leurs

résultantes. Il est bon d'avoir ces deux maîtres: l'un corrige l'autre.

Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au

_Contrat social_: c'est peut-être grâce à Montaigne; et je ne suis pas

le disciple de Montaigne jusqu'à l'indifférence: c'est, à coup sûr,

grâce à Jean-Jacques.

Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai

dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et

je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée,

en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu

Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que

je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en

lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l'on

appelle classiquement les _faux biens_ de la vie.

J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et sérieux travail sur

Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement,

sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir

entre ces deux points extrêmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau

et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a là

deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr;

mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni

l'autre.

Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de

mes sentiments.

G. SAND.

DCLXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 31 juillet 1868.

Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris

par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau

ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver,

sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu

les sables d'_Arbonne?_ il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à

l'heure qu'il est.

Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un

ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail;

le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman

comique_ en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs

vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre: deux nuits de

suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires

avec champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale

des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là

un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies

chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un

esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue,

des chefs-d'oeuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Normandie.

Tu connais peut-être ce comédien. Il s'appelle Fréville: c'est lui qui

est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de

recevoir les coups de pied au c... Sorti du théâtre, c'est un garçon

charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!

Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse

vie, sans préjudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des

courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus

beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton

qui dort et rit toute la journée; Aurore, plus fine, des yeux de velours

et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et

adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop

vite.

Tu m'inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout

le mal; est-ce bien vrai, ça? et puis les vaincus! c'est bien assez

d'être vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos

bêtises. Aie pitié: il y a eu tant de belles âmes quand même! Le

christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une

séduction quand on n'en voit que le côté tendre; il prend le coeur.

Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne

m'étonne pas qu'un coeur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de

le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi cette illusion; mais,

aussitôt qu'on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se

ranimer, et je suis bien sûre qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son

rêve. Il faut penser à cela aussi!

Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont

terriblement marché depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de

leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes.

Quant à Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur

de _génie_, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un

spécimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un

de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.

Je me fie à toi pour le sentiment du _généreux_. Avec un mot de plus ou

de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main

est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant.

Irai-je à Croisset cet automne? Je commence à craindre que non et que

_Cadio_ ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris,

ne fût-ce qu'un jour.

Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise

de bec pour _Salammbô_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait

de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, et, pour arranger

l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait

eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait dû dire _imbécile_.

Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.

DCLXXVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, août 1868.

Merci, chère bonne cousine, pour l'amitié avec laquelle vous me jugez.

Je ne mérite pas l'éloge, mais je mérite l'amitié; oui, car je sais vous

apprécier et vous aimer.

Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression très

caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.

Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idées de propriété sur

Fadet[1]. Elle est néanmoins très bonne et très aimante pour son âge,

et, chaque jour, elle fait un progrès extraordinaire. Cela m'effraye

bien un peu; je n'ose penser à ce que je deviendrais s'il fallait encore

perdre cet enfant-là; toute ma philosophie échoue!

N'y pensons pas; je m'étais juré de ne plus trop aimer, c'est

impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle.

Heureux ceux qui aiment faiblement!

Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisée aussi; nous sommes très

heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et

lâche.

Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de

fraîcheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le

chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'excès.

Dites nos tendresses à Frédéric, et recevez-les toutes aussi.

G. SAND.

[1] Le chien légendaire de Nohant.

DCLXXVII

A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET

Paris, août 1868

Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De

tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t'ai écrit

de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris,

afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain dès

l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai écrit, depuis huit jours,

quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'à la fin des

répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien

se charger. Tous ses soins n'empêchent pas que les débrouillagés

du commencement ne soient qu'un affreux gâchis. Il faut voir les

difficultés de monter une pièce, pour y croire, et, si l'on n'est pas

cuirassé _d'humour_ et de gaieté intérieure pour étudier la nature

humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de

quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ça, pour

m'en émouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.

Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses

et dès gens; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en

ce monde.

La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de santé; mais elle espère

porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa

vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue,

que Sylvanie[1] avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle

que jamais el bien ressuscitée après une terrible maladie.

Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici

le temps de dormir un peu et de manger à la hâte? C'est comme ça. Je

n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des

comédiens. J'ai eu des envies folles de tout lâcher et d'aller te

surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laissé un jour sans me tenir

aux arrêts forcés.

Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je

te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi.

Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je

t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse

qu'elle aille bien.

G. SAND.

[1] Madame Arnould-Plessy.

DCLXXVIII

AU MÊME

Nohant, 18 septembre 1868.

Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour

le 26 septembre. Mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n'est

prêt; je serai prévenue, je te préviendrai. Je suis venue passer ici les

jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué,

m'accorde. Je reprends un roman sur le _théâtre_ dont j'avais laissé une

première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un

petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou.

Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et

causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bête d'aller

composer et monter des _fictions_, quand la réalité est si commode et

si bonne! Mais on s'habitue à regarder tout ça comme une consigne

militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tué ou blessé. Tu

crois que ça me contrarie? Non, je t'assure; mais ça ne m'amuse pas

non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un

Berrichon. Il n'y a d'intéressant, dans ma vie à moi, que _les autres_.

Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me

seront embêtantes. Ton roman m'intéresse plus que tous les miens.

L'impersonnalité, espèce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables

progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si

mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que

c'est de l'égoïsme; bref, je ne sais pas, c'est comme ça. J'ai eu du

chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas

reçue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite

dévote, oh! mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je?

Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempêté, je lui ai dit les choses les

plus dures, je me suis moquée. Rien n'y fait, ça lui est bien égal. Le

Père *** remplace pour elle toute amitié, toute estime; comprend-on

cela? un très noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractère!

et voilà! T*** est dévote aussi, mais sans être changée; elle n'aime pas

les prêtres, elle ne croit pas au diable, c'est une hérétique sans le

savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment

plus du tout. Moi, ça me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.

Nous t'aimons, nous t'embrassons.

Je te remercie de venir à _Cadio_.

DCLXXIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

Paris, septembre 1868.

On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794,

pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la

couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il

représente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayençais au

commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non

moins délabré.

Mélingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien

trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui

ne dessinât ni ses jambes ni son corps.

A la seconde apparition dans la pièce, en 1795, il est colonel, noir

plus de Mayençais qui n'existent plus, mais d'un régiment de cavalerie

quelconque que l'on ne désigne pas, et que tu choisiras à ton idée;

pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas

porter ça. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller,

il sera, peut-être absurde; tire-nous d'embarras.

Dans ce théâtre, qui se recrée pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste

attitré et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de

fantaisie, vu la pénurie de l'époque, mais qui doivent rentrer dans la

couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans débrider.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 13 / 19 段