Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ça t'amuse? Je le

voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers

que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu

n'étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner, _à la vie pour

la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique,

la raison semblent d'étranges _balançoires!_ On se demande s'il est

possible de retourner jamais à ce boulet.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si

belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la

bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.

Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais

beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de O, et ici nous

sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guère, et mon

chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le

moins épatant de la société. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche

par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée.

[1] Depuis, madame Edmond Adam.

DCLX

A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE

Nohant, 1er janvier 1868.

Excellent ami,

Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que

vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une

sorte d'esclavage? C'est votre chaîne et voire gloire, puisque c'est en

prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous

seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas

rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des

raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage

vous serait trop pénible?

Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous étiez par là, je

franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser.

J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir

mérité l'honneur de souffrir comme vous!

Votre lettre m'arrive au moment où j'allais vous souhaiter aussi une

meilleure année! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves

enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre

sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est

si douce et si bonne qu'elle le mériterait!

Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas

jusqu'à quel point on peut s'écrire ce que l'on pense, sans que les

lettres disparaissent. Cela m'est arrivé si souvent, que je me tiens sur

mes gardes, le but d'une lettre étant avant tout d'avoir des nouvelles

de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pensé à vous et nous avons souffert

ensemble, je vous en réponds. L'avenir est étrange, il se présente avec

des rayons, mais à travers la foudre.

Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je

passerai auparavant quelques jours à Paris.

Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas

plus que l'âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le

néant.

Je vous aime bien tendrement et respectueusement.

G. SAND.

DCLXI

A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE

Nohant, 4 janvier 1868.

Ma chère mignonne,

Je suis encore à Nohant, attendant pour aller à Paris et faire mon grand

voyage, une éclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et

mes entrailles assez débiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense à toi,

chère petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins

réussi à te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer

du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne

peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu étais dans mon

voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc

pas: sous la forme que je suis forcée de lui donner, ou tu me ferais

beaucoup de peine.

Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et santé, de toute

mon âme.

Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et

bonne tout à fait.

Amitiés à _Sandrine_. Accuse-moi réception pour que je sache si la poste

est fidèle.

DCLXII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Nohant, 16 janvier 1868.

Lina t'aura dit, chère fille, que le froid du dehors, le bien-être du

dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chère famille avaient

ajourné mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je

voudrais rester; c'est un peu difficile à arranger.

Sitôt à Paris, j'irai frapper à votre porte, vous rendre en personne vos

bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de

la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1],

sa marraine, qui nous a présenté son Isabelle, très grande et très

gentille, mais déjà timide comme une demoiselle et baissant les yeux en

tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans

exagération ni prévention de grand'mère, c'est l'enfant de deux ans

le plus doux et le plus égal que j'aie jamais vu. Son intelligence

s'annonce aussi étonnante que son caractère. Celle-là est vraiment née

en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile à vivre,

nous aurons vraiment trop de chance.

L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable tempérament? on ne sait

pas! Il y a bien une question de santé au fond de tout; mais les

organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre?

Qu'en penses-tu, toi qui dois te préoccuper aussi beaucoup de ces

questions-là?

Tu ne nous parles guère de toi. Les choses vont-elles à ton souhait? Je

sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection.

Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes

peines et de ses mérites?

Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet à la grande famille

du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de

pire; mais se réveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble

accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des révolutions pour

la centième partie de ce que l'on supporte à présent!

Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton père et ta

mère et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'à dix-sept degrés de

froid.

Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y

a guère songé. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui

nous éprouve tant.

Bon courage et bonne année!

G. SAND.

[1] Madame Berthe Girerd.

DCLXIII

A M. CHARLES PONGY, A TOULON

Golfe Jouan, 22 février 1868.

Villa Bruyères, par Vallauris.

Cher ami,

Nous sommes très bien installés, très choyés, très actifs, très

contents. Nous partons après-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous

serons absents trois ou quatre jours. Donc, tâchez de n'avoir affaire

ici qu'à la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est

toujours. C'est le jour où madame Lamber reçoit. Pour les autres jours,

il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de

passer toute la journée dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas,

notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux,

autour de Toulon.

Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotté aujourd'hui.

Embrassez tendrement pour moi les deux chères fillettes.

Amitiés de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitié que vous

lui avez témoignée.

[1] Fils de Planet.

DCLXIV

A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE

Golfe Jouan, 7 mars 1868.

Chère fille,

J'ai été deux, fois chez vous tantôt. Je vous avais donné mon

après-midi; mais je n'étais pas libre du reste de la journée et le

chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne

pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous êtes bien; un sommeil

d'enfant, un appétit superbe, voilà ce que Henriette[1] m'a affirmé, et

vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible

et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail

avec la beauté, la jeunesse et le talent. Je pars rassuré, demain. Je

suis ici depuis quinze jours et je retourné à ma, petite Lina, que nous

ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse à

courir et à nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ça!

Adieux donc, mignonne, et au revoir à Paris ou à Nohant. Si vous avez un

congé illimité, pourquoi ne viendriez-vous pas, après le mois de mai, y

continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez

nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole à

vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir

sauvée.

G. SAND.

Respects et amitiés de Maurice.

[1] Femme de chambre de madame Plessy.

DCLXV

A LA MÊME

Nohant, 15 mars 1868.

Chère fille,

Nous quittions Bruyères, près Cannes, le lendemain du jour où j'ai été

en vain frapper deux fois à votre porte. Nous passions trois jours à

Toulon, où nous avions donné rendez-vous à de vieux amis et nous ne

nous pressions pas trop de revenir, Lina nous écrivant de ne pas nous

inquiéter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait!

Comme nous étions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle

petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une

lettre dictée par elle, où elle nous dit, tranquillement: «Je suis

accouchée cette nuit et je me porte très bien.»

Sans déballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne

faite sans nous, l'enfant bien à terme, superbe; la petite mère, qui

n'a souffert que deux heures, fraîche comme une rosé et un appétit

florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les

menottes et les petits pieds.

Nous sommes donc heureux et je me dépêche de vous le dire; car vous vous

réjouirez avec nous, chère fille. Tendresses de Lina et de Maurice.

Guérissez vite tout à fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous

aime ou vous aimera.

G. SAND.

J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me

l'avait pas dit.

[1] Madame Emilie Guyon.

DCLXVI

A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS

Nohant, 17 mars 1868.

Mon cher enfant,

Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous

en avons un second. Votre lettre nous est arrivée à Cannes, après un

long retard; car nous étions, Maurice et moi, en excursion à Monaco et

à Menton. Il m'avait accompagnée, comptant revenir à Nohant au bout de

huit jours. Puis Lina lui avait écrit: «Accompagne ta mère dans tout le

voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'à la

fin de mars.» Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait

nous a fait revenir le 18 à Paris, et, là, nous avons reçu une lettre

d'elle, qui nous disait tranquillement: «Je suis accouchée hier soir et

je me porte très bien.»

Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mère

et l'enfant (qui est superbe) en bon état. C'est encore une fille, très

forte, bien venue à terme et que nous recevons avec joie; la première

est si belle et si aimable! Notre chère Lina est forte et vaillante, et

nous voilà très heureux.

Échangeons donc nos félicitations. Maurice me charge de vous embrasser

et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la

comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'être fou de

sa Gabrielle.

Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous félicite aussi,

recevez toutes nos tendresses.

G. SAND.

DCLXVII

A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYÈRES (GOLFE JOUAN)

Nohant, 23 mars 1868.

Chère enfant,

Vous voulez devenir _calme_; si cela était possible, je vous dirais:

«Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur

par conséquent; car la souffrance continuelle n'arrive à être combattue

que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-être de l'âme.» Mais

le peut-on, môme en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai

beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle?

Je crois bien que oui.

Ce remède-là vous viendra, c'est un grand détachement des petites

choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et

sans-regret. Il n'y a pas grand mérite, ce n'est qu'une affaire de bon

sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme

est _l'impressionnabilité_. Restez comme vous êtes, en vous modifiant

seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif,

par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée; c'est bien

beau et bien bon; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez

riche pour vivre de vos trésors, n'essayez pas d'être millionnaire pour

vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin

de souffrir; là est l'excès. Toute qualité, toute puissance a son trop

plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans

une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte

sur soi-même paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus

amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor,

toujours augmentée par l'essor même.

Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous

dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition

de là jeunesse; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode

d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n'avez pas

de maladie chronique. Je vous ai bien observée; vous êtes très forte et

bien équilibrée. Votre insomnie est dans l'âme plus que dans le corps,

si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.

Mais, comme elles réagissent l'une sur l'autre à tout instant, il faut

essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient

pas la possibilité de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est

peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on

peut bien dormir après; mais il est rare que les nerfs soient en repos

quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir,

mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la

journée pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous

dormiriez pour sùr à onze heures du soir, et, en vous levant à six

heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si

vous pouvez.

Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je

n'hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un

acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon

pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne

changeront pas l'impassible et fatale vérité!

Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de

vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux

autres après qu'une émotion vive a semblé les briser. C'est une nature

rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée

à vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutôt timide à

première vue et observant plus qu'elle ne songe, à montrer. Elle eût été

une artiste, si elle n'eut été avant tout une mère. Ce sentiment-là a

absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.

Nos fillettes prospèrent. Aurore s'est développée avec le printemps plus

qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impétueuse et plus

capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux!

L'autre s'annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux

premières dents.

Bonsoir, ma chère mignonne; tendres baisers à Toto et à vous. Mille

amitiés à Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de

vous dire que j'ai su l'apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise

finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe à

barbe. Guérissez-le vite et nous l'amenez le plus tôt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre

entourage;--et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.

[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul

Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]

DCLXVIII

A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS

Nohant, 26 mars 1868.

Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de

lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque

chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde

âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les

médecins échouent.

Oui, je serais enchantée d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je

n'ai pas osé l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le

permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en

même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde

mon cher filleul, soyez sûrs tous que j'en, aurai soin comme de mon

propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il

faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera

à Châteauroux vers quatre heures de l'après-midi. Il prendra la vilaine

patache que l'on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous

à sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra

lui dire: «Je ne vais pas jusqu'à la Châtre, je descends à Nohant.» On

l'arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l'ai annoncé,

se font déjà une fête de le voir, et il n'aura qu'à se préserver de trop

de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce

Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux,

qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il

n'était pas son parent pour cela. Alors elle a repris, «En ce cas, il

sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même.» Je

suis sûre que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est

singulièrement drôle et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux

en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la

rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît _vivant_ au

possible, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un garçon

en ce temps-ci, où, à peine sortis de l'enfance, ils sont comme

indifférents, blasés et sceptiques. J'espère que son père le conservera

jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tâchez qu'il, y

soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous

très gentils et qui le mettront bien vite à l'aise.

Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me

dire s'il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu'il ne vienne pas

la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise

aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!

G. SAND.

Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma

belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera à le gâter.

[1] Maurice-Paul Albert.

DCLXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

Nohant, 9 avril 1868.

Cher ami,

J'ai été encore un peu malade en arrivant ici, fatiguée surtout, bien

que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que

dans un lit. Mais je suis affaiblie cette année, et il faut que je

patiente, ou que je m'habitue à n'avoir plus d'énergie vitale. Je ne

souffre pas, c'est toujours ça. J'ai retrouvé ma charmante belle-fille

toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers,

et marchant presque seule. Chère enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a

été si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais

je ne peux plus croire à aucun bonheur, bien que je paraisse toujours

avec mes enfants l'espérance en personne.

Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et

Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme

en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez

indiquées. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de

vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai à vous remercier toujours

pour vos bonnes lettres et les détails si intéressants sur tous nos amis

_de lettres_. Vous vivez avec délices dans cette atmosphère capiteuse.

C'est de votre âge. Moi, je m'y plais complètement quand j'y suis; mais

je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dépérir. Je suis paysan

au physique et au moral. Élevée aux champs, je n'ai pas pu changer, et,

quand j'étais plus jeune, le monde littéraire m'était impossible. Je m'y

voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalité, et j'avais

aussitôt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres

primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal à des

Indiens. A présent, ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage.

N'importe, j'ai encore du plaisir à revoir des gens sans esprit, que

l'on comprend sans effort et que l'on écoute sans étonnement. Mais je ne

veux pas vous désenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je

m'y laisse enchanter aussi; et de très bon coeur, quand je rentre dans

le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, à ce que

je vois. Ce charme est très grand, plus soutenu, mais moins intense que

celui du _frère_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si

la tempête qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les

révolutions sont brutales, méfiantes et irréfléchies. Je ne sais où en

sont les idées républicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de

rêves, depuis quelques années. Mon idéal s'appellera toujours

_liberté, égalité, fraternité_! Mais par qui et comment, et _quand_ se

réalisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que

partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et

des nuages ce cri: «En voilà assez!»

Je suis tentée de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de

l'idée napoléonienne en face d'une situation plus forte que cette idée;

mais, quand on l'a acclamée et caressée quinze ans, comment fait-on pour

en revenir et s'en dégoûter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent

et se fâchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la

défendaient avec le plus d'âpreté. Que s'est-il passé dans ces esprits

bouleversés? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question

d'intérêt, et la peur est-elle la suprême fantaisie?

Vous ne voyez pas cela à Paris, là où vous êtes _situé_. Ce vieux Sénat

vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs

qu'on persécute. En province, on sent que cela ne tient à rien, et,

généralement, on est abattu, parce qu'on méprise le parti du passé et

qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle étincelle allumera l'incendie?

un hasard! et quel sera l'incendie? un mystère! Je suis naturellement

optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir

pour une génération qui, depuis quinze ans, supporte les jésuites.--J'en

reviendrai peut-être.--J'attends!

Songez à votre promesse de venir nous voir.

A vous de coeur.

G. SAND.

DCLXX

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

Nohant, 8 juin 1868.

Chers enfants,

Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'été, sans aucun

autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.

Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes: je me

porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à

ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver; mais elle a un

si bon fonds, que ses petites colères ne sont que d'un instant, et les

gentillesses reprennent le dessus aussitôt. Elle stupéfait madame Villot

par son intelligence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide

et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son père en est

toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un

journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la

botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos

enfants gardent la vie et la santé, nous sommes des gens très heureux

dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est

aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes

chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.

Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans

une nouvelle existence.

On tâchera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos

romans. Vous me les lirez; ça peut servir d'avoir un écouteur attentif,

sincère et jaloux de vous conserver votre individualité.

Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que

vous êtes _païenne_ a été _effrayé_, et m'a demandé si vraiment vous

consentiez à ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai dû lui dire

que vous aviez lu l'épreuve avant lui, avec droit absolu de correction

et de suppression[1].

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 12 / 19 段