En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la

rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce

ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de

ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec

l'encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris; le 17 à une heure,

je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet,

propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18

pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser?

J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer

la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu

me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des

Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage

une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli,

joli, tu viendrais te promener à Jumièges le l9. Nous reviendrions

ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au

plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plongé_

dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au

mois prochain. Quant à la promenade _d'hiver_ à la grève normande, ça me

donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan à cette

époque-là!

J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri,

mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper

à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique,

ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.

DCL

PROTESTATION INSÉRÉE DANS LE JOURNAL

LA _LIBERTÉ_ A PARIS

Nohant, 23 septembre 1867.

J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont

menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du

roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux,

ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cité seraient-ils plus

blâmables que celui qui l'a écrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait

historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies?

Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de _Cadio_,

de voir que le but de l'ouvrage est diamétralement contraire à cette

intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absenté de son travail,

afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les

plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance

s'empare des hommes.

Si jamais l'horreur de la cruauté, de quelque part qu'elle vienne, a

endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de _Cadio_ est

sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l'auteur

a dû lutter contre le terrrible spectre du passé. Il est impossible

d'étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes

atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de

lutte et sans aspirer à la paix à tout prix.

Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu'on achète par

des lâchetés n'est qu'un écrasement féroce qui ne donne pas même le

misérable bénéfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice

de la dignité humaine que l'on pourra jamais conquérir le repos; c'est

par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra préparer les

hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l'horrible besoin

de s'égorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'établir

sérieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la

pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et

les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent.

Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passé trop récent les

enseignements de l'histoire? Où donc les trouvera-t-on mieux appropriés

au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains

qui nous révéleront les dangers et les espérances de notre avenir? Leur

milieu historique, le sens philosophique de leur destinée ne nous sont

plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'expérience de

sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se

développer. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus

récentes, la révolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause

pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux,

lui ont profité?

Et puis, en somme, prenez garde à des poursuites contre l'histoire; car,

en voulant empêcher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-même avec

une publicité, un éclat et un retentissement que nous n'avons pas à

notre disposition. Nul ne peut nourrir l'espérance de supprimer le

passé; Dieu même ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les

poursuites, acharnées de la Restauration contre vous, messieurs, qui

êtes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de

vous des victimes, et d'amener à vous le libéralisme de cette époque.

Ne faites donc pas de victimes, à moins que vous ne vouliez vous faire

des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-même par

la discussion et par l'enseignement, par la polémique ou par la

littérature; là seulement, elle éclora avec le calme que vous

prescrivez. Ne l'obligez pas à sortir armée de chaque bouche, avec sa

terrible preuve à l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayés

vous-mêmes des documents que le présent a mis en réserve pour l'avenir.

L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers à souhaiter

qu'elle vienne à son heure, comme toute évolution sérieuse de la

conscience humaine.

GEORGE SAND.

DCLI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Paris, mardi 1er octobre 1867.

D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a

enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois,

j'ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp,

Sàint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les

environs, le château d'Arques, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc

repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t'ai envoyé de gros

baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à

bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été seule,

j'aurais acheté une vieille guitare et j'aurais été chanter une romance

sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_.

Je retourne à Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.

Je crois que les _Bois-Doré_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une

manière d'être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au

courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les

grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un

peu _chouette_. J'ai marché comme un vieux cheval: je reviens toute

guillerette.

DCLII

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

Nohant, 14 octobre 1867.

Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, à voir

mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai été un peu paresseuse et,

depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flâner,

embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargée de

conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ça, et distraite

par nature, il faut faire de grands efforts de volonté pour ne pas

s'embrouiller à tout instant. Quand je me retrouve ici, où la vie est

toute faite, où je n'ai à me mêler d'aucune initiative, où le feu

est fait sans que j'y mette la main, et le dîner prêt sans que je le

commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agréable et pas mal

égoïste.

Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je

commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai

trouvé Aurore en train d'être sevrée et un peu agitée; mais c'est fini

et tout va bien. Le père et la mère vont bien aussi et sont ravis de

savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais

que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment.

Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?

A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid:

très beau pourtant, très artiste; le côté de _l'esprit_ est plus

original que gai et plus tenté que réussi. Mais il y a tant d'admirables

choses, que cela laisse tout de même une force dans l'âme et une clarté

dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai

pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_,

dont la vérité ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend

pas assez dans les intérieurs honnêtes et vrais. Ce n'est pas le don de

voir le bon et le bien qui lui manque, à preuve les dernières-pages, qui

sont adorables. Ne pourrait-on pas dire à M. Graindorge qu'il a vu le

monde si laid, parce qu'il a fréquenté le vilain monde?--Mais quel

talent! qu'il soit béni quand même.

Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous

arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tâchez de

venir nous voir ou de m'attendre encore une fois à Paris.

A vous de coeur.

G. SAND.

[1] M. et madame Frédéric Viliot.

DCLIII

A M. ARMAND BARBÈS. A LA HAYE

Nohant, 12 octobre 1867.

Cher grand ami,

Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et même son

griffonnage à moi adressé, où il est question de vous à coeur ouvert.

Et, moi, je vous remercie de lui avoir donné des dates et des

renseignements sûrs et directs; c'est un grand artiste et du petit

nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime,

c'est un complément à son âme et à mon affection pour lui. Moi aussi, je

compte dans ma vie votre amitié comme une grande richesse. J'ai gaspillé

de mon mieux tout ce qui est de la vie matérielle, argent, sécurité,

bien-être, _utilité_ comme on l'entend dans cette région-là. Mais les

vrais biens, je les ai appréciés et gardés; vous avez mis dans mon

coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse

qui ne s'use pas et se retrouve intact à toutes les heures difficiles ou

douloureuses de la vie. J'aurai passé dans le monde à côté de vous par

l'âme, et, dans l'autre vie, cela me sera compté dans le plateau de la

balance qui portera mes mérites et mes erreurs.

Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome cléricale? je

voudrais bien et j'attends les événements avec impatience. Comme lui, je

crois que le mal est là et que cette religion du moyen âge est le grand

ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille

en proclamer une autre.

Cela me paraît contraire à l'esprit du siècle, qui a un besoin

inextinguible et trop longtemps refoulé de liberté absolue. Il faut bien

prendre l'humanité comme elle est, avec ses excès de tendance et ses

besoins impérieux, légitimes à certaines heures de sa vie. Je suis

pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la

prédication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les réaliser,

les établir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite

officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque

antihumain.

L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais été lui-même. Il

faut qu'à un jour donné, et pour un temps donné, il s'appartienne, et

qu'il ait le droit de nier Dieu même, sans crainte du bourreau, du

persécuteur ou de l'anathème. C'est un droit, comme à l'affamé de manger

après un long jeûne. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que

le premier article est de donner aux autres la liberté absolue, partant

celle de ne pas croire avec nous.

Il faudra que nous soyons les frères de tous, et que les athées soient

notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de

se coucher pour mourir, ils se lèveront pour vivre.

Disons cela à nos enfants et à nos neveux; car ce jour de liberté où

toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut à l'homme

pour être homme, le verrons-nous? Peut-être oui et peut-être non; mais

qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas douté. Morts

à la peine ou dans la joie, nous aurons tout de même vécu autant qu'on

pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y

a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront bénies.

Cher ami, soyez béni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes

peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre série.

A vous de tout coeur et à toujours.

G. SAND.

DCLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 12 octobre 1867.

J'ai envoyé ta lettre à Barbès; elle est bonne et brave comme toi. Je

sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me

jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler

de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit

quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discrétions qui vont jusqu'à

l'épouvante. L'idée de t'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage

m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et

toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi

de la liberté et de l'activité. Te forcer à t'habiller, à sortir,

peut-être au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir

quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content,

tant plus il est stupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs

d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai

encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à

Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade,

et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai

du moins et puis j'irai en Provence.

Ah! si je pouvais t'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si tu voulais,

durant cette seconde quinzaine d'octobre où tu vas être libre, venir me

voir ici! C'était promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais

tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu te figures que

tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours

les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore.

Voyons, un peu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du

matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est

ici à six pour dîner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit

entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gêne pas, et

on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embête _d'un

an_ sans te voir.

DCLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

Nohant, 21 octobre 1867.

Chère fille bien-aimée,

J'ai été inquiète, de vous. Me voilà rassurée par l'affirmation de la

bonne soeur [1] et des médecins, mais non consolée; car vous souffrez

encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, énervante ou

irritante. Mais vous devez être plus courageuse que ceux qui ont

passé leur vie à combattre et à s'user. Votre beau cerveau, si bien

conditionné, doit réagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez

qu'il redevienne le maître du logis. Cela viendra bientôt, j'espère.

Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqué, organisée comme vous l'êtes,

et si jeune encore. Et puis vous connaîtrez ce que nous connaissons

tous, ce que vous ne connaissiez peut-être pas encore: le plaisir de se

sentir renaître et de reprendre goût à la vie.

Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va

bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures

de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est

charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance à deux mains

avec une effusion superbe. Dépêchez-vous de vous bien soigner, que je

retrouve à Paris ma grande fille debout et toujours belle.

Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis

que je suis très forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue

pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous

allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:

Encore courage et pensez qu'on vous aime.

G. SAND.

[1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.

DCLVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 28 octobre 1867.

Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur

ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y

encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbô_ qui me paraissent

peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours

frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour

retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste,

convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis

qu'on fait des livres.

Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes

rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes

et où sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir

en songeant qu'à cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_

J'ai vainement tenté d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci,

c'est-à-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacée de

mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. Il

n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je

t'embrasse.

G. SAND.

DCLVII

AU MEME

Nohant, 5 décembre 1867.

Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaillé comme un

boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au

moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses

enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de

l'anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que

la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse

respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voilà.

Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui; car il a le travail

bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa

tâche, quand sa main est lasse d'écrire. Toi, tu travailles pour de vrai

et tu t'absorbes, et tu n'as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus

d'une fois _toc toc_ à la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est

moi_. Ou tu as dit: «C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!»

Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste

quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y

seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage

contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant; je ne te le dis pas, parce

que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de

mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils

pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.

Nous avons _ragé_ politique; nous tâchons de n'y plus penser et d'avoir

patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux

troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au

souvenir de ta bonne mère.

G. SAND.

DCLVIII

A M. CALAMATTA, A MILAN

Nohant, 24 décembre 1867.

Cher ami,

Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-même. Tu as

raison de vouloir fêter la petite par quelque friandise puisqu'elle

mange pour deux. Elle est toute ronde à présent; ce qui ne l'empêche pas

de se faire belle demain pour aller à un concert--pour les Polonais.

Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi;

tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude

hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et

Maurice nous régale de marionnettes.

On s'apprête, pour le jour de l'an, à une grande représentation; la

_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables,

seront les bienvenus, et, quant à ce que _l'inspiration_, te dictera

d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dégustera

religieusement.

Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car

l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les âmes sont

gelées, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que

M. Thiers devient le dieu du moment en renchérissant sur les beaux

principes de la majorité. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez

bien dire à présent, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous,

nous le méritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes

lâches; voilà ce que _l'autorité_ fait d'une nation. Mais on peut

_rager_ sans _se décourager_. L'indignation <est grande et on pousse à

l'extrême la situation. Nous verrons bien des choses d'ici à quelques

années.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par

les événements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la

petite Aurore, qui est une merveille de bon caractère et de gentillesse.

Je t'écrirai pour le premier de l'an, afin de te dire où je vas, à Paris

ou à Cannes, mais le jour n'est pas fixé. Il m'en coûte de quitter mes

_fanfans_.

Il le faut pourtant, je crains d'être pincée comme l'année dernière.

A toi.

G. SAND.

DCLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 31 décembre 1867.

Je ne suis pas dans ton idée qu'il faille supprimer le sein pour tirer

l'arc. J'ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je

crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre.

Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la

_Revue_ et qui paraîtra après celui d'About.

Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible.

A celui qui aime la lutte, la guerre; à celui qui aime les femmes,

l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les

fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille,

tout ce qui émeut, tout ce qui combat l'anémie morale.

Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours débordante de tons

doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un

instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout

cela n'est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a

beaucoup acquis et qui n'a plus qu'à digérer. Je n'insisterai que sur un

point; c'est que l'être physique est nécessaire à l'être moral et que je

crains pour toi, un jour ou l'autre, une détérioration de la santé qui

te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir.

Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons;

car je n'y vais qu'après le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait

jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n'ai pas su résister, malgré

un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une

gaieté et d'une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de

marionnettes une merveille de décors, d'effets, de trucs, et les pièces

qu'on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique.

La dernière s'appelle «1870». On y voit _Isidore_ avec Antonelli

commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et

rétablir la papauté. Tout est à l'avenant; à la fin, la veuve _Euphémie_

épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c'est

un ancien _démoc_ et on reconnaît qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le

grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu'à deux heures du

matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'à cinq heures. Il y a

représentation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des

_trucs_, et< la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant

les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux

et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'à hurler. Aurore

n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son âge; moi, je m'amuse à en

être éreintée. Je suis sûre que tu t'amuserais follement aussi; car il y

a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et

les personnages sculptés par Maurice ont l'air d'être vivants, d'une vie

burlesque, à la fois réelle et impossible; cela ressemble à un rêve.

Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui

coïncident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que

quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on

ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde

en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur

le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa

cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre,

revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux éclats d'une

mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage,

des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il

y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature

et un type: ça chante à ravir, c'est colère et tendre, ça fait des

friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journée de

notre phase de récréation est une petite fête qu'elle organise.

La petite Aurore s'annonce toute douce et réfléchie, comprenant d'une

manière merveilleuse ce qu'on lui dit et _cédant à la raison_ à deux

ans. C'est très extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait même

inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce

petit cerveau.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 5 · 第 11 / 19 段